LA MON J A- ALFEREZ
confiance à cette histoire curieuse , qu'elle écrivit en Europe avant son dernier départ pour les Grandes-Indes, et dans laquelle , par habitude, la Monja-Alferez , parlant en homme , s'exprime au masculin. Cependant, lorsque sa situation ou sa pensée la ramènent au souvenir de son sexe , elle redevient femme et s'exprime au féminin. C'est une singularité très naturelle et qui donne un nouveau degré de vraisemblance à son récit.
«Je naquis, moi, Doua Cataliua de Erauso, dit-elle, en 1585, dans la ville de Saint-Sébastien de Guipuzcoa, fille du capitaine Don Miguel de Erauso et de Dona Maria Perez de Galarragu y Arce , bourgeois de cette ville. Mes parents m'élevèrent dans leur maison, avec mes autres frères et sœurs, jusqu'à l'âge de quatre ans. En 1589, ils me mirent au couvent des dominicaines de Saint-Sébastien-le-Vieux, dont ma tante Dona Ursula de Unza y Sarasti , cousine germaine de ma mère, était prieure, et où je fus élevée jusqu'à quinze ans, époque à laquelle on s'occupa de ma profession.
«Dans l'année , et presque à la fin de mon noviciat,
j'eus une querelle avec une religieuse professe, nommée
Dona Catalina de Aliri , qui était entrée veuve , et qui
étant robuste et moi jeune, me maltraita rudement, ce
que je ressentis. La nuit du 18 mars 1600, veille de
Saint- Joseph , le couvent s'étant levé à minuit pour les
matines, j'entrai dans le chœur, où je trouvai ma tante
agenouillée. Elle m'appela et me donna la clef de sa
cellule , pour que j'allasse lui chercher son bréviaire.
J'y allai, j'ouvris la cellule, et je vis les clefs du couvent
pendues à un clou. Je laissai la cellule ouverte , et je
revins donner à ma tante la clef et le bréviaire. Lors-
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que les religieuses furent dans le chœur, et les matines commencées avec solennité, au premier verset, je lui demandai permission de me retirer parce que j'étais malade. Elle me frappa doucement sur la tête , en me disant: «Eh bien! retourne à ton lit.» Je sortis du chœur avec ma lumière, j'allai à la cellule de ma tante, j'y pris des ciseaux , du fil et des aiguilles , quelques pièces de monnaie qui se trouvaient là, et les clefs du couvent. Puis , je m'en allai , ouvrant et fermant les portes jusqu'à la dernière , qui était celle de la rue, où je laissai mon scapulaire , et je sortis dans la rue, quo je n'avais vue de ma vie, sans savoir par où me diriger ni où j'allais. Je pris à l'aventure , et j'allai donner dans un bois de châtaigniers, qui est hors de la ville . derrière le couvent. Je m'y réfugiai , et j'y passai trois jours, taillant et cousant mes habits. D'une basquine de drap bleu que je portais, je me fis des hauts-de-chausse ; d'un jupon de dessous en laine verte, un pourpoint et des guêtres. Quant à la robe , je la laissai là, n'en pouvant faire aucun usage. Je me coupai aussi les cheveux, que je jetai ; puis , je partis la troisième nuit, ne sachant où j'allais, côtoyant les chemins, et passant les lieux habités pour m'éloigner plus vite. J'arrivai enfin à Vitoria , distant de Saint - Sébastien d'environ vingt lieues, à pied, rendue de fatigue et de faim , n'ayant vécu que des herbes que je trouvais sur ma route.»
A Vitoria, la jeune échappée se mit au service d'un professeur do belles-lettres qui voulut lui apprendre le latin et la fouetter comme ses autres disciples. Elle lui prit quelque argent et se sauva à Valladolid. Là , elle entra en qualité de page chez un secrétaire du roi, Don
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Juan de Ediaquez , où elle resta paisiblement sept mois sous le nom de Francisco Loyola. Mais un jour sou père , le capitaine Miguel de Erauso , vint visiter Don Juan et lui conta l'escapade de sa fille , qu'il faisait chercher partout. Catalina entendit l'entretien , monta dans sa chambre , prit son petit bagage et alla coucher dans une auberge où se trouvait un muletier qui partait le lendemain pour Bilbao. *Je m'arrangeai avec lui, dit -elle, et nous partîmes au matin sans que je susse où aller ni que faire , sinon me laisser aller au vent comme une plume.» A Bilbao elle blesse d'un coup de pierre un petit garçon qui se moquait d'elle ; elle est arrêtée, passe un mois en prison, devient encore page d'un chevalier de Saint- Jacques , à Estella , puis le quitte , revient à Saint-Sébastien , ose aller entendre la messe à l'église de son couvent, où elle voit sa mère et ses sœurs, se rend de là au port du Passage, s'embarque pour Sau-Lucar et part en 1603 sur la flotte de Don Luis Fajardo , en qualité de mousse , dans un galion commandé par un cousin de sa mère, le capitaine Estevan Eguiûo.
Après avoir combattu à la pointe d'Araya , d'où l'amiral espagnol chassa les Hollandais , Catalina suivit son oncle à Carthagène et au Nombre-de-Dios. A l'instant de partir pour l'Espagne , elle lui vola cinq cents piastres et s'enfuit à terre , où elle devint bientôt le factotum d'un riche marchand nommé Don Juan de Urquiza. Ce fut pendant qu'elle tenait sa boutique dans la petite ville de Sana que lui arriva une aventure où éclata son caractère violent et vindicatif, et qui la jeta dans cette vie soldatesque qu'elle ne quitta plus. Laissons-la parler.
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«J'étais un jour de fête à la comédie, sur un siège que javais pris , quand , sans plus d'attention , un certain Reyès vint se placer devant moi , si près qu'il m'empêchait de voir. Je lui demandai de s'écarter un peu ; il me répondit impertinemment , et moi à lui. Il me dit alors de m'en aller, sinon qu'il me couperait la figure. Me trouvant sans autre arme qu'une dague, je m'en allai plein de dépit , et quelques amis , qui s en aperçurent, me suivirent et m'apaisèrent. Le lendemain matin , tandis que j étais à vendre dans ma boutique, Reyès passa et repassa devant ma porte. Je m'en aperçus , je fermai la boutique , je pris un couteau et j'allai chez un barbier, où je le fis repasser comme une scie ; puis , je pris mon épée, qui fut la première que je ceignis. Je vis Reyès qui se promenait avec un autre devant l'église ; j'allai à lui par derrière , et je lui dis : «Holà ! seigneur Reyès U H se retourna et dit: «Que voulez-vous?» Je lui dis: «Voilà la figure qu'on coupe,» et je lui donnai avec le couteau une estafilade de dix pouces. Il jeta les mains à sa blesure ; mais son ami tira son épée et s'en vint sur moi , et moi sur lui avec la mienne. Nous nous attaquâmes , et je lui portai un coup de pointe dans le côté gauche, qui le traversa, et il tomba. J'entrai aussitôt dans l'église près de laquelle nous étions ; mais , au même instant , y entra le corrégidor Don Mendo de Quinonès , qui m'en arracha en me traînant , et me conduisit à la prison ; on m'y attacha des menottes, et l'on me jeta dans un cachot.»
Catalina fut tirée de prison par les démarches de 1 evêque, qui la fit restituer à l'église dont on ne l'avait arrachée qu'en violant les immunités ecclésiastiques , et par l'argent de son maître, qu'elle dut quitter cependant,
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parce qu'une dame qu'il courtisait devint amoureuse d'elle. P]lle se rendit à Truxillo, d'où un nouveau duel avec ce même Reyès et son ami, qu'elle tua cette fois, la força de partir pour Lima. Après avoir servi quelques mois un négociant qui la renvoya parce qu'elle faisait la cour à sa fille , Catalina s'engagea , sous le nom d'Alonzo Diaz Ramirez de Guzman , dans la compagnie du capitaine Gonzalo Rodriguez , et partit pour la Conception du Chili. Elle y trouva, chez le gouverneur, son frère le capitaine Miguel de Erauso, lequel apprenant, non pas son nom qu'elle lui cacha, mais son pays , lui fit des questions sur son père , sa mère et sa petite sœur Catalina la religieuse. Il la prit pour son soldat et la garda près de trois ans chez lui. Au ' bout de ce temps et à la suite d'une querelle provoquée par la jalousie de son frère , Catalina fut envoyée au petit port de Païcabi , extrême frontière du pays conquis sur les sauvages. Chaque jour il fallait leur livrer de nouveaux combats: «A la dernière fois, dit-elle après avoir raconté une de ses campagnes, ayant reçu du renfort , ils nous menèrent mal , nous tuèrent beaucoup de monde et d'officiers , entre autres mon alferez (enseigne) et enlevèrent le drapeau. Le voyant emporter, nous partîmes après , moi et deux soldats à cheval , au milieu d'une grande multitude , renversant , frappant et recevant des coups. Bientôt un de nous trois tomba mort. Nous continuâmes à deux , et nous arrivâmes jusqu'au drapeau. Mon camarade fut alors renversé d'un coup de lance, et je reçus une blessure à la jambe. Mais je tuai le cacique qui emportait le drapeau , et je le repris; puis je piquai des deux, renversant, frappant et tuant une foule d'ennemis , mais blessé moi - même,
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percé de trois flèches , et d'une lance dans l'épaule gauche , dont je souffrais beaucoup. Enfin je rejoignis les nôtres , et je tombai aussitôt de cheval. Plusieurs accoururent à moi, entre autres mon frère que je n'avais pas encore vu, ce qui me fut d'une grande consolation. On me guérit , et nous restâmes campés neuf mois en cet endroit. Au bout de ce temps, mon frère obtint du gouverneur l'enseigne que j'avais gagnée , et je fus fait alferez dans la compagnie de Gonzalo Rodriguez le premier capitaine que j'eus , ce qui me fit grand plaisir.»
Nous ne suivrons pas la Monja - Alferez (ce nom lui appartient désormais) dans le cours de ses campagnes, pendant les cinq ans qui suivirent sa nomination. Nous dirons seulement qu'elle prit part â la bataille de Puren, où son capitaine fut tué, quelle commanda sa compagnie en plusieurs rencontres , et ne fut pas nommée titulaire du grade qu'elle remplissait , parce qu'ayant renversé et pris de sa main, dans un combat, un chef indien très renommé, elle le fit pendre à un arbre, au lieu de l'envoyer au gouverneur, qui voulait le tenir vivant. Revenue à la Conception, et livrée à l'oisiveté de la vie de garnison , elle eut , dans une maison de jeu , une querelle où elle tua l'un de ses camarades et un auditeur de la chancellerie qui voulait l'arrêter. Elle prit asile dans une église, et, après y être restée prisonnière plusieurs mois, une aventure plus affreuse encore l'obligea de s'enfuir. «Dans ce temps, dit-elle, vint me voir un jour V alferez Don Juan de Silva , mon ami , qui me dit avoir eu quelques démêlés avec Don Francisco de Rojas, et l'avoir défié pour cette nuit à onze heures,
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chacun devant amener un ami , et qu'il n'en avait pas d autre que moi pour cette affaire . . . J'acceptai. »
«Dès que Y angélus sonna , je sortis du couvent et m'en allai chez lui. Nous soupâmes et nous causâmes jusqu'à dix heures. Alors nous prîmes nos épées et nos manteaux , et nous nous rendîmes au lieu du rendez-vous. L'obscurité était si grande que nous ne nous voyions pas les mains . . . Les deux autres arrivèrent, et l'un, que nous reconnûmes à la voix pour Don Francisco de Kojas, dit: «Don Juan de Silva !» Don Juan répondit : «Me voici.» Ils mirent tous deux l'épée à la main, tandis que nous étions arrêtés, l'autre et moi. Ils joignirent le fer , et je m'aperçus promptement que mon ami venait de recevoir un coup dans le corps. Je me mis aussitôt à son côté et au même instant l'autre se mit au côté de Don Francisco. Nous nous battîmes ainsi deux à deux , et bientôt tombèrent Don Francisco et Don Juan. Nous continuâmes , mon adversaire et moi, à batailler. Je lui portai un coup de pointe sous le sein gauche , comme il parut depuis , traversant un double justeaucorps de buffle , et il tomba : « Ah ! traître, s'écria-t-il , tu m'as tué!» Ne l'ayant pas reconnu à la voix , je lui demandai qui il était. Il me répondit: «Le capitaine Miguel de Erauso.» Je restai stupéfait. Il demandait à grands cris confession, et les autres la demandaient aussi. Je fus en couraut à San- Francisco , et j'envoyai deux religieux qui les confessèrent tous. Les deux premiers expirèrent bientôt. Mon frère fut porté à la maison du gouverneur, dont il était secrétaire de guerre ... Il voulait un peu de vin et le docteur Robledo refusait ; il dit alors: «Vous êtes plus cruel pour moi que Yalferez Diaz;» et un instant après il expira.»
HISTOIRE DE
«Le gouverneur accourut pour cerner le couvent, et s'y jeta même avec sa garde. Les moines lui résistèrent , ayant à leur tête le provincial Fray Francisco de Otalora ... La dispute fut chaude , et quelques moines résolus allèrent jusqu'à lui dire qu'il y fit bien attention, car s'il entrait dans le couvent il n'en sortirait plus ; ce qui le fit partir ... Le capitaine Miguel de Erauso étant mort , on l'enterra dans ce couvent de San-Francisco , moi le voyant depuis le chœur , Dieu sait avec quelle affliction ! Je restai là huit mois . . . Enfin , avec le secours de Don Juan Ponce de Léon , qui me donna un cheval et des armes, je trouvai moyen de sortir de la Conception, et je partis pour le Tucuman.^
«Je commençai à cheminer tout le long de la côte, souffrant de grandes fatigues et le manque d'eau ... Je rencontrai en chemin deux autres soldats de mauvaise marche (fugitifs , déserteurs) , et mous continuâmes ensemble , déterminés à mourir plutôt que de nous laisser prendre. Nous avions des chevaux , des armes et la haute providence de Dieu. Nous nous mîmes à gravir la Cordillière . . . sans rencontrer , en trois cents lieues que nous fîmes, une bouchée de pain et rien autre chose qu'un peu d'eau bien rarement, quelques herbes, quelques petits animaux, quelques racines qui faisaient notre nourriture , et quelques Indiens qui fuyaient. Nous fûmes obligés de tuer un de nos chevaux pour le manger et en emporter les pièces ... En cheminant peu à peu nous tuâmes les deux autres, restant à pied et pouvant à peine nous soutenir. Nous entrâmes dans une terre froide tellement que nous gelions. Nous aperçûmes deux hommes appuyés à une roche , ce qui nous causa une grande joie. Nous accourûmes à eux, les
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saluant avant d'arriver et leur demandant ce qu'ils faisaient là ; ils ne répondirent point. Nous approchâmes , et ils étaient morts , gelés , la bouche ouverte comme s'ils eussent ri , ce qui nous fit une horrible peur.»
«Nous passâmes outre, et la troisième nuit après, en nous couchant contre une roche , un des nôtres , n'en pouvant plus , expira. Nous continuâmes à deux ; le lendemain, vers le soir, mon camarade se laissa tomber en pleurant , et expira. Je trouvai dans sa poche huit piastres , et je continuai mon chemin , sans savoir par où, chargé d'une arquebuse et d'un morceau de cheval, attendant le même sort que mes compagnons .... Je m'assis contre un arbre , et me mis à pleurer , et je crois que ce fut la première fus de ma vie. Je récitai le rosaire , me recommandant à la très sainte Vierge et au glorieux saint Joseph , son époux. Je me reposai un peu, puis je me relevai, et me remis à marcher...»
Le lendemain, étant tombée par terre de lassitude, la Monja-Alferez fut trouvée par les valets de ferme d'une dame métis , qui la prit et la garda chez elle , mais qu'elle quitta quelques mois après, parce que cette dame lui voulait faire épouser sa fille. Du Tucuman elle gagna le Potosi. Là , après diverses aventures , elle reprit du service et fit partie d'une fameuse expédition contre les Indiens Chuncas , où l'on fit un effroyable carnage de ces malheureux. Arrivée à la ville de la Plata, elle se trouva compromise dans une querelle sanglante allumée entre deux dames , arrêtée , mise à la torture et relâchée sans qu'elle eût fait aucun aveu. Le meurtre d'un marchand qu'elle tua en duel la fit fuir à Piscobamba , où un second meurtre , commis sur
HISTOIRE DE
un Portugais , la fit condamner à mort. «Je fus, ditelle, bien affligée. Un moine entra pour me confesser ; je refusai net, Il insista; moi, je persistai. Les moines vinrent alors à pleuvoir qu'ils m'inondaient. Je tins bon comme un Luther. On me revêtit d'un habit de taffetas , et l'on me fit monter sur un cheval , car le corrégidor avait pris son parti , répondant aux moines qui le pressaient que , si je voulais aller au diable , ce n'était pas son affaire . . . J'arrivai à la potence ; les moines me faisaient perdre la tête avec leurs cris et leurs poussées ... On me jeta au cou le volatîn , qui est le cordeau avec lequel on étrangle , et comme le bourreau me le mettait mal. je lui dis: «Ivrogne, mets-le bien, ou ôte-le tout-à-fait, car ces pères suffisent.»
Un exprès du gouverneur de la Plata , qui évoquait la cause, sauva pour cette fois la Mon ja- Al ferez. Chassée encore de cette ville à la suite d'une querelle , et après avoir rempli des commissions de justice . elle arrive à la Paz, y tuo un des gens du corrégidor, est de nouveau condamnée à la potence , et n'y échappe qu'en commettant un sacrilège qui la fait revendiquer par l'autorité ecclésiastique. Réfugiée à Cusco, où on l'emprisonne comme soupçonnée , mais faussement , d'avoir assassiné le corrégidor, elle passe à Lima, combat contre les Hollandais qui bloquaient le port, sur un vaisseau que l'ennemi coule bas, est recueillie par les vainqueurs qui la jettent ensuite sur la côte de Païta d'où elle regagne Cusco.
«J'entrai un jour, continue-t-elle, dans la maison d'un de mes amis pour jouer. Le nouveau Cid s'approcha de ma chaise. C'était un homme de très haute taille, brun, barbu, dont la seule présence épouvantait, et pour
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cela on l'appelait le Cid ... Il mit la main dans mon argent , prit quelques réaux et s'en alla. Un instant après il rentra, prit une autre poignée d'argent et se mit derrière ma chaise. Je préparai ma dague et continuai le jeu. Il remit la main à l'argent, je le sentis venir , et avec ma dague je lui clouai la main sur la table. Je me levai et tirai l'épée ; les amis du Cid la tirèrent aussi, me pressèrent beaucoup et me firent trois blessures. Enfin je me sauvai dans la rue ... le premier qui sortit à ma poursuite fut le Cid. Je lui portai un coup de pointe , mais il était armé comme une montre (sans doute cuirassé) . . . En arrivant près de San-Francisco , le Cid me donna par derrière un coup de dague qui me traversa l'épaule gauche de part en part ; un autre m'enfonça une palme d'épée dans le côté, et je tombai par terre jetant une mer de sang. Après cela, les uns et les autres s'en furent. Je me levai avec des angoisses de mort et je vis le Cid à la porte de l'église. J'allai sur lui : il vint à moi en disant : «Chien , tu vis donc encore ?» et me tira un coup d'épée que je parai avec ma dague ; je lui en portai un autre avec tant de bonheur que l'épée lui entra par la bouche jusqu'à l'estomac. Il tomba en demandant confession ; moi , je tombai aussi ...»
Après avoir été guérie par miracle de ses blessures, la Monja-Alfcrcs fut obligée de quitter Cusco. Au pont d'Apurimac, des officiers de justice l'attendaient, et ce ne fut qu'en faisant le coup de pistolet qu'elle put traverser le fleuve. A Guancavélica , il lui fallut encore se débarrasser de la même façon d'un alguazil et de ses recors. «Après avoir passé la rivière de Balsas, continue- 1- elle , j'étais descendu pour faire un peu re-
HISTOIRE DE
poser mon cheval, et dans ce moment je vois arriver sur l'autre bord trois hommes à cheval qui entrent à gué jusqu'au milieu de l'eau. Je ne sais quel pressentiment me vint, et je leur demandai: «Où allez-vous, seigneurs?» L'un d'eux me répondit: «Vous arrêter, seigneur capitaine.» Je préparai deux pistolets, et je dis: «Me prendre vivant, ce ne sera pas possible; il faudra d'abord me tuer; » et je m'approchai de la rive. Un autre dit: «Seigneur capitaine, nous avons nos ordres, et nous ne pouvions manquer de venir; mais nous ne voulons rien autre chose que vous servir.» Et tout cela, arrêtés au milieu de l'eau. Je les remerciai de leur bonne iutention , je mis trois doublons sur une pierre, puis je remontai à cheval, et après beaucoup de saluts, je continuai ma route pour Guamanga.»
Ce fut dans cette ville qu eut lieu le dénoûment du drame singulier que jouait la Monja- Alfcrcz depuis sa sortie du couvent de Saint-Sébastien. Toujours poursuivie par la justice de Cusco, qui avait envoyé partout des réquisitoires contre l'alferez Alonzo Diaz Ramirez de Guzman , elle allait partir avec un ami , lorsqu'on sortant de sa maison , elle rencontre deux alguazils. «Ils demandent qui vive? Je réponds: «Ami;» ils demandent ensuite : * Votre nom ?» Je réponds: «Le diable (ce que je ne devais pas dire).» Ils s'avancent pour mettre la main sur moi, je tire mon épée , et un grand bruit s'élève aussitôt. Ils se mettent à crier pour demander secours à la justice ; des gens arrivent ; le corrégidor sort de la maison de l'évêque , où il était ; d'autres alguazils me menacent. Je vois le péril, et je lâche un coup de pistolet qui en jette un à terre. Le tumulte s' accroît encore. J'avais à mes côtés cet ami
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biscayen et d'autres compatriotes; le coriégidor criait à haute voix qu'on me tuât ; les coups de feu partaient de chaque côté. Enfin l'eveque parut avec quatre torches, et se mit au milieu de la foule ... Il arriva et médit: «Seigneur alferez , rendez-moi les armes ... . et je vous donne ma parole de vous sauver...» Je répondis: «Seigneur illustrissime, quand je serai dans l'église, je baiserai les pieds de votre révérence.» Dans ce moment, quatre esclaves du coriégidor m'attaquent avec férocité, sans respect pour la présence de révêque, de manière qu'il fallut allonger la main et en renverser un. Le secrétaire de l'évêque accourut à moi l'épée à la main , avec d'autres gens de sa maison , criant tous pour se plaindre du manque de respect fait à leur maître, ce qui lit cesser un instant le combat. Sa révérence me prit par le bras , in'ôta mes armes , me mit à son côté, et m'emmena dans sa maison.»
«Le lendemain matin , sa révérence me fit conduire devant elle , et me demanda qui j'étais , de quel pays, de quelle famille , enfin toute l'histoire de ma vie. Il me fit a ce sujet un examen si détaillé, mêlant de bons conseils... s'eftbrçant enfin de briser mon âme et de la ramener à Dieu, que j'oubliai ma résolution. Le voyant si saint homme et me croyant en présence de Dieu même, je me découvris et lui dis: «Seigneur, tout ce que j'ai raconté à votre révérence n'est pas la vérité ; la voici: Je suis femme, je suis née en tel pays, fille de tel et telle ; on me mit à tel âge à tel couvent ; j'y fus élevée , j'y reçus l'habit , et commençai le noviciat ; près de prendre le voile, je me sauvai pour telle raison .... J'allai là et là , je m'embarquai , j'abordai, j'eus tel emploi ; je tuai , je blessai , je me perver-
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tia et je courus le monde ; jusqu'à venir où je me trouve actuellement, aux pieds de votre illustrissime seigneuries
C'est là que se termine, à proprement parler, la vie de la Mon ja- Al ferez , qui reçut alors ce nom pour ne plus le quitter. L'évêque de Guamanga (c'était alors Fray Agustin de Carvajal, car tous les personnages sont exactement nommés dans cette relation) , la fit entrer au couvent de Sainte - Claire , après toutefois s'être assuré de sa confession par une visite de matrones, qui déclarèrent, sous serment, qu'elle était «vierge intacte, comme au jour de sa naissance.» Cinq mois après , à la mort de ce prélat , Catalina fut mandée par l'archevêque de Lima , où sa présence excita une curiosité générale. Elle entra au couvent de la Très - Sainte- Trinité, et y resta deux ans et demi, jusqu'à l'arrivée de pièces venues d'Europe et constatant qu'elle n'avait jamais été religieuse professe. Elle j)artit alors pour l'Espagne , en traversant tout le continent américain, afin de s'embarquer à Carthagèue. Elle débarqua à Cadix , ayant repris son uniforme tfalferez , passa ù Séville, et se rendit à Madrid, où elle fut présentée au roi, et obtint du conseil des Indes une eonsultc qui lui fit obtenir 800 écus de pension. C'était en 1625. De là, toujours emportée par son caractère remuant et son esprit aventureux, elle partit pour Barcelone et l'Italie, visita Gènes, Rome et Naples. Sa relation s'arrête brusquement lorsqu'elle était dans cette dernière ville, au mois de juillet 1626; ce qu'on sait de plus, c'est qu'elle revint en Espagne et s'embarqua peu de temps après pour le Mexique. Elle y mourut saiis doute, mais on ne sait ni l'époque ni les causes de sa mort.
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L'histoire de cette femme singulière , qu'elle raconte avec le ton de la vérité , et que justifient d'ailleurs des documents irréfragables , est curieuse à plus d'un titre. Quand on considère sa naissance, son éducation première, ses aventures inouïes , la vigueur de son tempérament, la férocité de ses mœurs et jusqu'à cette chasteté si bien gardée au milieu de tant de vices et d'excèa , on est fondé à dire que la Monja- Al ferez est une des plus étranges monstruosités de l'espèce humaine.