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DES PROVINCES BASQUES

Dans cette histoire succincte des assemblées nationales en Espagne, j'ai donné ce nom d'Espagne, d'abord à la monarchie des Goths, puis à la monarchie formée sous les rois catholiques par la réunion des couronnes de Castille, d'Aragon et de Navarre, et par la conquête de Grenade. La Péninsule renferme encore, outre le

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royaume de Portugal , auquel appartient une histoire séparée , trois petites provinces qui n'ont jamais été partie intégrante de la monarchie espagnole, quoiqu'elles en fussent devenues une annexe. Ces provinces , qui se nomment basques en français, vascongadas en espagnol, et que les autres, par un sentiment d'envie, appellent plutôt exemptes, (provincias cxëntas), méritent aussi qu'on fasse l'histoire de leurs institutions. C'est un sujet curieux en lui-même, et digne d'intéresser dans tous les temps , mais auquel les circonstances présentes donnent un nouvel attrait, un nouveau degré d'intérêt et de curiosité. On y trouvera l'origine et les vraies causes de cette opiniâtre insurrection, qui, depuis une année et demie, lasse et défie tous les efforts de l'Espagne ; de cette insurrection qu'on appelle guerre civile, mais qu'on devrait appeler guerre d'indépendance.

Jusqu'au XIV e siècle, les trois provinces basques, Alava, Guipuzcoa et Biscaye, formées de l'ancienne Cantabiie, et qui avaient échappé à la conquête des Goths et des Arabes, comme à celle des Romains, restèrent parfaitement indépendantes de tout pouvoir étranger. Confédérées entre elles, et portant sur leur étendard trois mains sanglantes, avec la devise : Irurakbat (les trois n'en fout qu'une), elles élisaient un seigneur \ national ou étranger, qui n'exerçait qu'une autorité viagère et purement exécutive, sous le contrôle des assemblées nationales. Ce fut en 1332 que les députés des provinces allèrent offrir au roi de Castille, Alphonse-le- Justicier, qui se trouvait alors à Burgos , le titre de seigneur , consentant à ce que ce titre fût désormais annexé à la couronne de Castille. Mais les trois petits

peuples vascons (vascongatlos) , tout en se donnant un suzerain, un protecteur, n'aliénèrent point leur indépendance, et firent au contraire à se sujet les réserves les plus formelles. Ainsi, dans le traité qui intervint entre eux et le roi, ils poussèrent les précautions jusqu'à stipuler que le roi ne pourrait ni bâtir, ni posséder sur leur territoire aucune peuplade (pueblo), aucune forteresse, aucune maison; et leurs fucros, que le roiseigneur jurait de maintenir, se terminaient par cet article : «Nous ordonnons que si quelqu'un, soit national, soit étranger, voulait contraindre quelque homme, ou femme, ou village, ou ville, à quoi que ce soit, en vertu de quelque mandat de notre seigneur roi de Castille, que n'aurait point admis et approuvé l'assemblée générale, ou qui serait attentatoire à nos droits, libertés, franchises et privilèges, il lui soit incontinent désobéi: s'il persiste, qu'on le mette à mort.> Ainsi, les provinces basques s'étaient adjointes, par le lien de vassal à suzerain, au royaume de Castille; mais sans s'y incorporer, sans s'y confondre.

Depuis cette époque jusqu'à présent, elles sont restées, sans interruption ni changement, dans cet état de dépendance extérieure et d'indépendance intérieure, dont les cités romaines, sous l'empire , avaient déjà donné l'exemple, et que les cantons suisses eurent un moment de nos jours, lorsqu'ils laissèrent prendre à Napoléon le titre de médiateur de la confédération helvétique. Du reste , il existe encore aujourd'hui, entre les provinces basques et l'Espagne , toutes les séparations, toutes les barrières, qui rendent deux nations étrangères l'une à l'autre. Les Vascous parlent une langue qui leur est propre (cl vascuense, et ; parmi eux, eskara),

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une langue primitive, qui ne dérive ni du latin, ni du grec, ni du celtique, et dans laquelle les érudits n'ont cru rencontrer quelque analogie qu'avec le phénicien, une langue enfin qui n'a pas plus de rapport avec l'espagnol qu'avec le chinois, ce qui fait qu'ils ne comprennent pas leurs voisins et n'en sont pas compris. Ils sont, par leurs fueros, exempts des conscriptions (quintas) que l'Espagne lève sur les autres provinces, et ne lui doivent aucun service de guerre. Seulement, d'après les vieilles lois de la féodalité, ils sont tenus, en cas d'invasion étrangère, à se lever en masse pour la défense commune du pays ; et ce devoir, ils l'ont bien rempli pendant la guerre de l'indépendance. Les provinces basques, exemptes de l'impôt d'hommes , ne paient point non plus d'impôts d'argent à l'Espagne. Deux d'entre elles, Alava et Guipuzcoa, achètent sa suzeraineté, sa protection, par un tribut qu'on nomme encore alcabala, du mot que les Castillans avaient emprunté aux Arabes. Cette aïcabala perpétua , qui n'a point varié depuis le traité fait par Alphonse XI, est maintenant d'une insignifiance ridicule ; ainsi, le Guipuzcoa paie une contribution annuelle de 42,000 réaux (moins de 11,000 fr.). Quant à la Biscaye, la plus démocratique des trois, elle s'est de tout temps affranchie de cet ancien tribut, dont le nom renferme une idée de vassalité et de servage. Elle ne doit rien à l'Espagne ; mais elle lui fait quelquefois des dons volontaires (donativos), dont la quotité varie suivant les besoins du roi, qui sollicite, et la générosité de la province, qui accorde. »

Enfin, les provinces exemptes ne sont point soumises aux douanes, la frontière fiscale de l'Espagne n'étant pas , de ce côté, aux Pyrénées, mais sur l'Èbre. En

revanche, elles paient des droits pour l'introduction de leurs denrées ou de leurs produits fabriqués, aussi bien à la frontière de Castille qu'à celle de France. Et, ce qui complète leur état de peuple étranger, c'est qu'elles sont soumises aux piohibitions commerciales, de même que le reste de l'Europe. Tout commerce avec l'Amérique leur fut toujours interdit , et cette interdiction subsiste encore pour les colonies, telles que la Havane ou les Philippines, que l'Espagne a conservées.

Les provinces basques, étangères à la métropole aussi bien par les barrières internationales que par le langage, n'en différent pas moins par les mœurs politiques et le régime d'administration intérieure. Tandis que l'Espagne devenait, sous Charles-Quint, et demeurait depuis lors une monarchie absolue, les trois provinces conservaient dans toute leur pureté les formes républicaines; en Biscaye, la démocratie; en Guipuzcoa, l'oligarchie; dans l'Alava, l'état mixte. Deux fois par an pour l'une , une fois pour l'autre, et de deux ans l'un pour la troisième, s'assemblent leurs petits congrès nationaux. En Guipuzcoa, ce congrès change de résidence à chaque session, et séjourne alternativement dans tous les bourgs de la province. En Biscaye, il se réunit en plein air, comme au temps des patriarches, sous le chêne de Guernica. Là ; se présentent les députations des diverses communes, portant sur leurs bannières le nom de républiques i . Ces congrès règlent l'administration du pays, votent les impôts, déterminent l'emploi des deniers publics. Car les provinces font elles-mêmes leurs dépenses administratives de toute

i) On ne dit pas la commune, mais la république de

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nature ; elles paient leurs employés ; elles entretiennent des milices pour le bon ordre ; elles ont enfin leur finances et leur crédit public : finances parfaitement administrées, et crédit public qui ferait envie aux grands états, puisqu'à l'époque du soulèvement, lo 3 pour 100 de la province d'Alava était coté à 93. Les juntes nationales élisent, pour l'intervalle compris entre leurs sessions, un magistrat, nommé député-général , en qui réside le pouvoir exécutif, et qui traite avec le gouvernement espagnol en quelque sorte d'égal à égal. Il n'y a qu'un député - général dans TAlava et le Guipuzcoa ; c'est le président de ces petites républiques. Il y en a trois en Biscaye, où ils forment comme un directoire. Dans tout cela, le roi d'Espagne n'intervient nullement. Il a seulement , dans ebaque province, un commissaire, nommé corregidor^ dont les fonctions rappellent assez bien celles des anciens comtes (comités) que l'empereur envoyait surveiller les municipalités romaines. L'emploi de corregidor, fort recherebé parce qu'ils est lucratif, est confié d'habitude à quelque auditeur de Valladolid ou de toute autre chancellerie.

La Navarre n'a pas une organisation semblable; son indépendance n'est pas si complète, ni ses privilèges si étendus. Elle était royaume et non république, lorsqu'elle se fondit dans la couronne d'Espagne , sous les rois catholiques. Mais comme sa fusion fut volontaire et non forcée, elle a toujours conservé les vieux fueros qu'elle possédait alors, tandis que la Castille et l'Aragon furent dépossédés des leurs par les princes autrichiens. Elle est, par exemple, exempte aussi de la conscription, et possède plusieurs immunités commerciales.

Ces quatre provinces furent dépouillées de leurs privilèges pendant la règne de la constitution, et assimilées, pour les droits et les devoirs, au reste de l'Espagne. Quand l'invasion française eut rétabli l'absolutisme royal, elles recouvrèrent leur immémoriale indépendance. C'est dans ce double fait qu'il faut chercher la véritable cause de leur soulèvement, et le caractère de la guerre qu'elles soutiennent avec tant d'opiniâtreté. «Nous sommes bien, et vous êtes mal, disent les Biscayens aux Espagnols; vous voulez nous enlever notre heureuse condition, et nous contraindre à partager votre misère. Ne feriez-vous pas mieux de nous imiter, et de partager notre bonheur ? mais laisseznous du moins le goûter en paix ; sinon, nous saurons le défendre. » Ce n'est donc point pour les principes de l'absolutisme, ni pour les droits du prétendant, que les provinces basques ont pris les armes ; c'est pour la conservation de leurs franchises , qu'elles savent bien être menacées par le retour à l'uniformité. Il y a, dans leur insurrection , un sentiment de nationalité blessée, de résistance à la violence étrangère. Elles ne font pas une guerre d'opinion, mais d'intérêts ; elles ne font pas une guerre civile, mais une guerre d'indépendance; et si elles veulent que l'Espagne soit esclave sous un roi absolu, c'est pour rester libres sous leur constitution républicaine.

SECONDE PARTIE

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