PLATON
Lorsqu'on veut faire régner dans l'empire des arts les lois qui régissent les sociétés politiques; lorsqu'on prétend, par exemple, appliquer à cet empire les principes de la démocratie moderne , en affirmant que l'égalité devant la loi implique l'égalité des intelligences, et que tout homme qui a le droit d'être citoyen a le pouvoir d'être artiste, on commet une erreur fondamentale. On confond, dans notre nature , le sentiment du bon avec celui du beau. L'un est l'instinct du bien et du mal , du juste et de l'injuste ; il naît avec nous, il est la conscience même, et, comme tel, nécessaire à tous. L'autre est une certaine délicatesse de sensation et de jugement, qui vient à la longue dans le cours de la vie; il se nomme le goût; il est seulement utile à quelques-uns. Le sentiment du bon, qui marque l'extrême supériorité de l'homme sur les animaux, qui
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l'élève à la connaissance de Dieu, de l ame, de l'immortalité, de la justice et de la vertu , qui forme le commun fondement de toutes les sociétés, est un élément essentiel de notre nature, un don forcé de la Providence créatrice; sans lui, l'homme ne serait pas l'homme. Au contraire, le sentiment du beau, moins nécessaire, et pouvant être rare puisqu'il est superflu, est une acquisition de l'intelligence, lente, laborieuse, incertaine, et souvent refusée aux plus sincères efforts. L'un ne coûte, comme la noblesse, que la peine de naître; l'autre exige, comme toute science acquise, uue aptitude préalable, une sorte de révélation où souvent le hasard doit aider à la nature, enfin du temps, de la réflexion, du travail d'esprit dans le loisir du corps.
Voilà pour la théorie. Veut-on demander à la pratique une preuve évidente et palpable de la grande distance qui sépare, dans l'esprit humain, la connaissance du bon de celle du beau? Un jury de cour d'assises, bien qu'il prononce sur la liberté, la vie et l'honneur d'un accusé, se tire simplement au sort, tout citoyen étant capable d'apprécier, sur des témoignages et des débats, la vérité d'un fait et sa moralité. Mais on se garde bien de prendre dans la même liste , et par la même voie, le jury qui doit décerner le prix d'un concours. Il faut alors choisir parmi les plus spéciaux, les plus habiles, les plus autorisés.
Mais d'ailleurs qu'est-il besoin de démontrer ce que dit à chacun sa propre expérience? Parmi ces jurés habiles et spéciaux, quel est celui qui ne confesse avoir été d'abord, et longtemps, la dupe de son ignorance? Quel est celui qui ne reconnaisse que le goût des arts, et plus encore le goût dans les arts, ne lui sont venus
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qu'à la longue, après des rencontres heureuses et souvent fortuites, après des études soutenues, des comparaisons multipliées, un continuel exercice des facultés de voir, de comprendre, de sentir, de juger? Qui ne sait enfin, pour l'avoir appris sur soi-même, que, dans les arts, (sauf la musique peut-être, elle pénètre à l'insu même de ceux qui l'écoutent), les émotions viennent à la suite du raisonnement; que si le feu sacré s'allume au fond des âmes, c'est en quelque sorte au frottement prolongé des facultés de l'intelligence, et que la première condition de l'admiration sérieuse, c'est le savoir ?
Ceux qui voudraient étendre libéralement à tous les hommes le sentiment du beau comme celui du bon essayent d'appuyer leur opinion sur un fait. Ils citent l'exemple d'Athènes, où, disent-ils, le concours pour les arts s'ouvrait sur la place publique, où tout le peuple formait l'aréopage. Cet exemple est trompeur, et repose également sur une confusion. Sans faire valoir le génie particulier de la Grèce antique parmi les autres nations du monde, et du peuple athénien parmi les peuples de la Grèce, je ferai simplement remarquer que ce peuple d'Athènes , si petit par son territoire et sa population , si grand par ses œuvres et sa gloire , se composait d'environ cinquante mille citoyens libres, servis par quatre cent mille esclaves. Or, les esclaves étant chargés de tous les travaux manuels, et exerçant tous les métiers, rachetaient leurs maîtres du labeur corporel, les faisaient hommes de loisir, les vouaient au culte exclusif de l'intelligence, comme tête d'un corps dont ils étaient les membres agissants et soumis. Cette démocratie athénieune, si jalouse qu'elle fût de l'égalité absolue entre les citoyens, était donc une véritable aris-
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tocratie ; et l'on conçoit fort bien que le jugement des œuvres d'art appartînt à la foule, lorsqu'elle se composait entièrement d'hommes si éclairés par l'éducation et l'expérience, qu'on pouvait, sans grand danger pour la république , distribuer au sort parmi eux tous les emplois et toutes les magistratures. L'empire des arts, bien qu'il ne connaisse pas plus de frontières que la science, bien que, parlant aussi une langue universelle, il s'étende sur le monde entier, ne peut ne gouverner que par une étroite oligarchie. En effet, comme on l'a dit justement, le bon goût est la partie exquise du bon sens. Je crois donc qu'en écoutant avec déférence les avis de ceux qui savent donner raison de leurs avis . on peut se dispenser d'accorder une grande attention aux jugements aveugles et tumultueux que prononce la multitude, et qui font tout au plus la vogue. Dans les arts, la voix publique est celle d'un fort petit nombre, mais intelligente, exercée et passionnée avec désintéressement. Celle - là seule donne aux vivants les récompenses de la réputation ; celle-là seule donne aux morts l'immortalité de la gloire.
Hâtons-nous d'ajouter que, si cette élite de connaisseurs a le privilège de la critique, il ne s'ensuit pas que chacun de ses membres ait le don d'infaillibilité. Loin de là ; elle est comme cette démocratie aristocratique d'Athènes où chaque citoyen n'avait que son vote personnel , et ne pouvait dominer qu'à la condition de convaincre. Comme il n'y a qu'une autorité dans l'empire du bon, la conscience, il n'y a qu'une autorité dans l'empire du beau, le goût. Seulement la conscience parle à tous les hommes le même langage, tandis que le goût , au contraire , même le goût acquis et formé,
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est aussi multiple que les tempéraments . les passions et les idées. Il varie de pays à pays dans chaque époque, et d'époque à époque dans chaque pays: il varie d'homme à homme , et , dans chaque homme , d'âge en Age.
t^ui t'a dit «ju'utio t*orm«j vit plus belle <|u'uur autre.' Kst-ce a la tienne à juger de la nôtre?
L'ours a raison. Donc, ou a beau se faire un devoir de lire tous les livres, d'écouter tous les avis, de consulter des hommes qu'on tient pour plus habiles que soi, d'appuyer son propre jugement de jugements plus sûrs et plus considérables, il n'est permis à personne, dans la critique des arts où manque la règle absolue, de se croire une autorité: on n'est qu'une opinion.
Mais l'exemple d'Athènes serait bien choisi, en le circonscrivant ù la démocratie aristocratique des citoyens libres, si l'on voulait citer celle des sociétés humaines qui a montré l'aptitude la plus générale et le goût le plus exquis dans la culture de tous les arts. «Athènes, «dit parfaitement M. Du Pays, est le plus bel épanouis- « sèment de l'esprit humain. Tout le monde antique « qui le précède, l'Inde, l'Assyrie, la Phénicie, l'Egypte, « forment comme une sorte de moyen âge , pendant le- « quel l'intelligence subit la loi inexorable du clespo- « tisme et de la théocratie. Au-dessous du prince et -< du prêtre il n'y a que des générations anonymes, point «: d'individualité. Avec Athènes commence pour l'hu- * inanité une ère de liberté, et la liberté féconde le gé- «nie: et lo génie se nomme; il s'appelle Socrate. Platon,
Aristote, Eschyle, Sophocle, Hérodote, Déraosthènes, « Phidias. Ce sont là dorénavant les éternels instituée teurs des nations; et quand l'Europe, envahie par les
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« barbares, les oubliera, elle tombera elle-même dans « la barbarie, et elle ne reviendra à la vie intellectuelle « qu'en retrouvant ces grandes clartés. Les avoir per- « dues aura été le temps de sa mort; les retrouver sera « l'époque de sa renaissance. >
Il y a donc un intérêt souverain à rechercher comment les arts furent encouragés par le peuple d'Athènes, là où la ehorégic (de x°Q°s* chœur, et «y**»', conduire) fut une des plus hautes fonctions publiques, et ambitionnée par les plus riches citoyens des dix tribus. Certes, il devait donner à cet encouragement tous ses soins, tout son zèle, toute sa libéralité, car, pour lui, l'art était de toutes les industries la plus lucrative comme la plus noble, car il trouvait dans les arts son utilité, son profit, sa fortune, en même temps que son éclat et sa gloire. Comment l'Attique, dont le territoire étroit, rocailleux, presque stérile, n'avait ni champs de blé, ni prairies, ni forêts, ni fer, ni chanvre, ni laine, ni cuir? ni troupeaux; qui achetait du dehors sa nourriture, sa boisson, ses vêtements, ses meubles, ses métaux, ses bois de construction, ses voiles, ses cordages, ses chevaux, ses esclaves; qui n'avait à livrer, en retour de taut de productions étrangères, que l'huile des arbres de Minerve, le miel de l'Hymètc et le marbre du Pentelès, comment l'Attique, «partie décharnée du squelette du monde,» ainsi que la nommait Platon, a-t-elle pu nourrir sur son sol infertile cette population de cinquante mille citoyens libres et de quatre cent mille esclaves? Comment s'est-clle donné une marine et une cavalerie? Comment a-t-elle assujetti les îles de l'Archipel, fondé de lointaines colonies, vaincu les hordes innombrables du roi de Perse, lutté contre Philippe, ré-
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sisté à Sylla? C'est qu'à défaut d'agriculture, elle avait la haute industrie; c'est qu'elle possédait, en tous genres de belles choses, les meilleures manufactures de toute la Grèce, c'est-à-dire du monde connu. Et cette supériorité dans l'industrie, qui lui fit supplanter l'une après l'autre Ègiue , Sicyonc, Rhodes et Corinthe, elle la devait à sa supériorité dans les arts. « La Minerve co- « lossale de Phidias, dit Emeric- David (de V Influence « de Vart du dessin sur la richesse des nations) , dont «on aperçoit le panache du promontoire de Sunium, « appelait les commerçants de tout l'univers dans les « ateliers où se créaient les tableaux , les statues, les « broderies, les vases, les casques, les cuirasses, dont le « prix devait entretenir la richesse et la population de « l'Attique. *
Périclès avait donc fait un bon calcul, en même temps qu'une belle œuvre, lorsqu'il dépensa, sous la direction supérieure de Phidias, jusqu'à quatre mille talents (vingtdeux millions de francs), trois fois le revenu total de la république, en travaux d'architecture, de sculpture et de peinture, et en récompenses aux artistes célèbres. Il assurait à sa patrie la puissance et la richesse par le moyen de la grandeur et de l'éclat. En effet, les produits de cette haute industrie qui s'appelait l'art, et de laquelle Athènes conquit le monopole, s'élevaient à une valeur qu'on ne leur croît plus de nos jours, qu'on ne leur soupçonne peut-être pas. S'il est vrai, comme le rapportent Plutarquc et Pline, que Nicias refusa la somme énorme de soixante talents (324,000 fr.) qui lui fut offerte pour prix d'un de ses tableaux ; que César paya quatre-vingts talents (432,000 fr.) les deux tableaux de Timomaque qu'il plaça dans le temple de
COMMENT FAIT-IL
Vénus Gcnitrix, et Tibère soixante mille sesterces l'ArchigaUe de Parrhasius; qu'un tableau d'Aristide, fauteur du Beau Bacckus, fut vendu cent talents (540.000 fr.), et que la ville de Sicyone acquitta ses dettes en vendant les tableaux qui étaient du domaine public ; on sait, d'une autre part, que, sous les empereurs, dans cette Home où les statues, au dire de Pline, étaient plus nombreuses que les habitants, où Néron en amena cinq cents en bronze du seul temple d'Apollon à Delphes, et du sol de laquelle on en avait déjà tiré, au temps de l'abbé Barthélémy, pins de soixante-dix mille; on sait, dis-je, qu une statue en marbre, faite par un artiste médiocre , valait couramment douze mille francs de notre monnaie; on sait aussi que le Diadnmène de Polyclète fut payé cents talents, et que le roi Attale offrit vainement aux habitants de Guide d'acquitter toutes leurs dettes en échange de la Venus du même statuaire. Quel prix auraient donc demandé les gens d Argos pour leur Junon colossale, ceux d'Olvmpie pour leur Jupiter, ceux d'Athènes pour leurs trois Minerrcs. la Guerrière, la Lemnienue et la Poliade ? 1
l) La joaillerie ut la céramique d'Athènes portaient leurs produits dans» toutes les parties du monde antique. Ce sont, par exemple, des bijoux et des vases grecs que l'on trouve aujourd'hui dans les tumulit.* de l'ancienne Scythie, au foud du ltosphore l'iinuierii-n , dans ces tombeaux des rois d'il y a doux mille ans, qui, sous le nom de Kottrgàn, livrent aux Russes tant de précieuses reliques de l'antiquité.
11 eut sans doute inutile do faire observer que, dans les temps modernes, l'art n'a pas rendu moins de services à l'industrio que dans les temps anciens. Laissant à part la gravure sous ses diverses formes, car elle est un art elle-même, on peut citer, comme tributaires des arts du dessin, les tapisseries, les émaux, les bijoux, les poteries, les armures, les meubles, les e'totfos, etc.
ENCOURAGER LES ARTS
( était donc avec toute raison que les Grecs d'Athènes se montraient fiers de leurs grands artistes, vrais bienfaiteurs de la patrie, et qu'ils les comblaient de plus d honneurs et de récompenses que jamais aucune autre nation des temps anciens ou modernes n en inventa dans la même pensée de gratitude et de rémunération. « L'art des récompenses avait sa théorie, dit « Émeric-David (Recherches sur l'art statuaire), et les « honneurs accordés par les Athéniens étaient gradués « de telle sorte, que L'émulation ne s'arrêtait jamais ... . « Proclamation au théâtre du nom de l'homme qu'on * voulait honorer: proclamation dans les jeux publics: «< couronne décernée par le sénat; couronne décernée paille peuple; couronne donnée à la fête des Panathénées: « portrait placé dans un palais national ; portrait dans « uu temple ; nourriture dans le Prytanée ; nourriture « accordée au père, aux enfants, aux descendants à per- « pétuité ; statue sur une place publique : statue dans «le Prytanée; statue au temple de Delphes ; tombeai^ « jeux publics et périodiques célébrés sur le tombeau. 1 »
Mais ces honneurs et ces récompenses, les Athénieus ne les accordaient qu'après les œuvres faites , après les services rendus. Jamais ils n'eurent la pensée de ren-
l) D'ailleurs les caprices de la démocratie athénienne n'épargni-reiit pas plus les grands artistes que les grands citoyens. Pas plus qu'Aristide le Juste, Phidias lui-même ne put échapper à l'ostracisme. Quelque Anytus (il se trouve des envieux parmi les artistes aussi bien que parmi les théologiens) accusa d'impiété' le fils de Charmidès, comme en fut accuse' plus tard le fils du sculpteur Sophronisque. Parce qu'il avait écrit sou nom sous la sandale du Jupiter Olympien, Phidias fut banni de l'Attique, et trente uns avant que Socrate bût la ciguë, il mourait dans l'exil. Comment se plaindre, ou seulement s'étonner, après un tel exemple, quo los peuples soient ingrate?
COMMENT FAUT-IL
dre accessible à tout venant cette ardue et périlleuse carrière des arts, réservée aux âmes d'élite; et si, reconnaissant dès ses premiers essais celui qu'a fait artiste un souffle divin, ils louaient ses mérites et censuraient ses défauts, jamais ils n'imaginèrent de tendre, comme nous le faisons, une main trop secourable à ceux qui manient, en dépit de Minerve, la brosse du peintre, le ciseau du statuaire ou le compas de l'architecte.
Puisque les Athéniens nourrissaient dans le Prytanée l'artiste couronné, et non lui seul, mais ses parents, ses enfants, ses descendants a perpétuité, ils auraient pu facilement créer, dans quelque autre édifice public, des écoles de beaux-arts ouvertes à tous les jeunes citoyens de la république. Ils se gardèrent bien de commettre une telle faute, tout le temps, du moins, que durèrent la liberté et la grandeur de leur patrie. Jusqu'au règne des Autouins, époque d'un essai de renaissance que tentèrent, par l'imitation de l'art archaïque, les dominateurs de la Grèce asservie, et qui fut le signal de la décadence universelle, les Grecs n'eurent jamais d'écoles gratuites pour les arts du dessin, pas plus que pour l'éloquence et la philosophie. Ils pensèrent toujours que les leçons payées valent mieux que les leçons prises pour rien, parce que ceux qui se décident, ou qui décident leurs parents à les payer, sentent en eux-mêmes qu'ils en sauront tirer parti, et qu'il faudra que le succès réponde au sacrifice ;• parce qu'une telle règle éloignait à coup sûr, non-seulement les inaptitudes évidentes, mais encore les fausses ou douteuses vocations. 1 La
i) Dans 1 école de peinture qu'il fonda à Sieyone, Paraphile , dit-on, ne recevait point d'élève qui ne lui payât ses leçons dix talents (54,000 fr.) Apelle fut du nombre.
ENCOURAGER LES ARRT ! 265
coutume constante des Grecs, dit Vitruve, fut que les maîtres artistes ne donnaient de leçons qu'à leurs enfants , ou à ceux qu'ils jugeaient capables de devenir à leur tour des artistes maîtres. Ces leçons, même entre étrangers, établissaient comme une paternité et une filiation. Ainsi, lorsqu'on lit sur les inscriptions que nous ont conservées les œuvres de la statuaire grecque: un tel, fils d'un tel, il faut remarquer qu'entre le maître qui s'honorait de l'élève, et l'élève qui s'honorait du maître, il y avait un tel lien d'affection et de reconnaissance, que souvent l'élève appelait le maître son père. « De sorte, ajoute Pline, qu'on pouvait douter, quand un artiste joignait le nom de son père au sien propre, en signant une œuvre, si c'était le vrai père ou le maître qu'il désignait par ce nom sacré.»
Voilà, j'imagine, la vraie distinction qu il faut faire ; et les Grecs nous ont donné, sur la manière d'encourager l'art, un précepte aussi juste que, sur la manière de le cultiver, ils nous ont donné d'inimitables modèles. Certes, il faut combler d'honneurs les grands artistes, comme les grands orateurs et les grands écrivains, suivant l'esprit de la société et le sens qu'elle attache à ce mot d'honneurs. Il est juste que la gloire et même la fortune récompensent les uns et les autres , qu'elles rendent témoignage de l'estime et de la reconnaissance des nations pour les citoyens d'élite qui en sont l'ornement. C'est devant ces honneurs rendus que peuvent s'éveiller de nobles émulations et se révéler des vocations heureuses. Ilonoribus nascuntur artes, a dit Cicéron. Mais ce qu'il est bon de faire après, est il bon de le faire avant? Doit-on offrir aux jeunes gens, comme autant d'amorces presque toujours trompeuses, des avan-
COMMENT FAUT-IL
tages de tout genre qui les attirent , sans vocation véritable, dans une carrière qu'ils n'auraient pas choisie d'eux - mêmes, où la facilité des premiers pas et une sorte d'entêtement à ne pas reculer les retiendront désormais pour leur perte et presque leur honte ? Faut-il enfin créer ou conserver des écoles gratuites, comme il y en a dans la plupart de nos villes, et des académies de pensionnaires , comme celle de Rome ? Ici l'on me permettra de penser à la façon des Athéniens, et de réprouver toutes ces combinaisons factices qui, dans aucun temps ni dans aucune contrée, n'ont jamais produit que des résultats entièrement contraires à ceux qu'on s'était promis. 4 L'exemple des Grecs suffirait seul pour justifier cette opinion; je n'aurais qu'à citer leur précepte , puis , en regard , à citer leurs œuvres. Mais pour que la démonstration soit complète et décisive, il faut l'étendre jusqu'à nous, à travers toutes les époques et tous les pays, où, depuis les Grecs, l'art fut cultivé avec un succès éclatant. C'est ce que je vais essayer.
Commençons par les Romains, bien qu'ils n'aient eu, et fort tard, la connaissance de l'art que par les ouvrages des Grecs, 2 et bien qu'à Rome même il n'y ait guère eu d'autres artistes que des artistes grecs, qui
1) Il va sans dire que jo ne parle point ici des écoles de dessin pu* rement élémentaires et destinées aux artisans. C'est l'art appliqué à l'industrie, comme la chimie ou la physiqno, et l'utilité de cette application est de tonte évidence. Je parle des écoles qui ont. la prétention de former de vrais artistes, cultivaut los vrais beaux-arts. Nous reviendrons plus loin sur cette distinction nécessaire.
a) Gracia capta ferum i ii tot em cepit, et artet
IntnUi agresti Latio (Horace).
ENCOURAGER LES ARSTï
allaient , comme les grammairiens et les pédagogues, exercer là leur profession. Ainsi ce fut un peintre grec, Métrodore d'Athènes, qui viut exécuter à Rome, pour le triomphe de Paul-Émile , les tableaux qu'on portait à la suite du général vainqueur, et que Tite-Live appelle simulacra pugnarum picta.
Les Romains, il est vrai, défendaient la peinture aux esclaves comme pour l'honorer, mais ils dédaignaient de l'exercer eux-mêmes. Si le peintre Amulius a laissé quelque réputation, Pline a soin d'ajouter qu'il peignait sans quitter la toge {pingebat semper toyatus), afin de ne pouvoir être confondu avec les étrangers, et de conserver, dans cet exercice subalterne, la dignité de citoyen romain; et si l'on trouve ensuite un certain Quintus-Pedius devenu peintre, quoique fils de personnage consulaire, c'est qu'il était muet de naissance ; encore, pour que sa famille lui fit apprendre la peinture comme occupation d'agrément, fallut-il l'expresse permission d'Auguste. «Puis bientôt, dit Pline. Ludius inventa l'art charmant des décorations pour les murs des appartements, où il sema maisons de plaisance, portiques, arbrisseaux, bosquets, forêts, collines, étangs, fleuves, rivages, en un mot tout ce que désire le caprice de chacun. » Puis enfin Pyreïcus se mit à peindre des boutiques de cordonniers et de barbiers, des provisions de cuisine, des chiens, des ânes, des caricatures à l'imitation de Ctésiloque, inventeur du burlesque chez les Grecs. Ainsi la peinture, perdant toute noblesse et tout caractère, fut décidément réduite au rôle de décoration d'intérieur, telle que nous la voyons dans ce qu'on nomme les fresques de Pompeï. Ce n'était pas à un art avili de la sorte, et qu'ils eussent eu honte de
COMMENT FAUT-IL
pratiquer eux-mêmes , que les Romains pouvaient prodiguer des encouragements publics.
Us cultivèrent avec plus de succès la sculpture, surtout le genre des statues-portraits , statua iconicœ, (de êixor, image). L'usage en avait commencé dans la Grèce, lorsque les statuaires furent chargés d'éterniser le souvenir des athlètes vainqueurs aux jeux publics, et les Romains durent imiter en cela les Grecs, lorsqu'ils voulurent éterniser à leur tour les images des Césars déifiés, ou des femmes impudiques de leurs Césars, les Livie, les Julie, les Faustine, ou des favoris de leurs Césars, comme l'Antinous d'Adrien, ou des riches patriciens qui comptaient des villes parmi leurs clients, comme les neuf Balbus trouvés dans les ruines d'Herculanum. Cependant, s'il fallait une preuve que la statuaire même, bien que plus et mieux cultivée, ne fut pas plus honorée à Rome que la peinture, il suffirait de rappeler que si les Romains, spoliateurs des temples de la Grèce, dont ils amoncelèrent les dépouilles dans leurs temples et leurs palais, prisaient libéralement les anciennes statues grecques; que s'ils tenaient en haute estime les noms de Phidias, d'Alcamène, de Scopas, de Praxitèle, de Polyclète, de Lysippe, de Myron, ils n'ont pas même pris soin de conserver les noms des sculpteurs contemporains qui dressaient sur leurs places publiques les images d'Auguste ou de Tibère, de Titus ou de Marc-Aurèle. La sculpture même n'était donc pour eux qu'un métier. Aussi voit-on Pétrone (celui que Néron appelait arbiter élegantiarum), lorsqu'il persifle les orateurs de son temps, se plaindre amèrement du sort de l'art, gâté par un style maigre, étroit, minutieux, et Quintilien faire une critique aussi fine que
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juste des artistes qui vivaient autour de lui, en disant qu'ils auraient mieux travaillé les ornements du Jupiter de Phidias que Phidias lui-même.
Sous les Antonins, d'Adrien à Marc-Aurèle, il y eut, après cette décadence, un puissant essai de régénération des arts. Soutenus, encouragés par ces empereurs savants, philosophes, et bien intentionnés , comme dit Winckelmann, les artistes de cette heureuse époque tentèrent de ranimer l'art du présent par l'imitation du passé, et, pour cela, retournèrent jusqu'aux origines, jusqu'au style hiératique des Éginètes , des Étrusques , des Égyptiens. Écoutons ce que dit Winckelmann de leur tentative avortée.
« Les dieux et les héros avaient été représentés sous
« toutes les attitudes possibles ; la somme des formes
«était pour ainsi dire épuisée: circonstance qui ouvrit
« la carrière de l'imitation. Comme il semblait impos-
«sible de surpasser un Praxitèle ou un Apelles, on s'ef-
« forçait de les égaler, et l'on restait ainsi sous le joug
«dé l'imitation. L'art eut le même sort que la philo-
« sophie. Il y eut alors , dans le premier comme dans
«la dernière, des éclectiques qui , manquant de force
«et de génie pour inventer, se bornèrent à rassembler
« plusieurs beautés dispersées pour en former un beau
« unique. Comme les éclectiques ne peuvent être es-
« timés que les copistes des philosophes , n'ayant rien
« produit d'original, de même ceux qui suivirent la même
« méthode dans l'étude de l'art ne furent que des imita-
« teurs serviles qui ne produisirent rien d'original et de
« parfait. Les extraits que les éclectiques firent des
«ouvrages des anciens furent cause que ceux-ci furent
«négligés et se perdirent. Il en arriva autant aux ou-
«vrages originaux de l'art, qu'on négligea pour lea
COMMENT FAUT-IL
« copies que les imitateurs en avaient faites , et où ils « croyaient bonnement en avoir rassemblé les beautés. »
Ainsi, malgré le louable essai des Antonins, malgré l'impulsion donnée aux artistes par ces sages assis sur le trône du monde, il n'y eut pas seulement nouvelle décadence de l'art, il y eut bientôt abandon complet, ruine et mort ; à ce point que l'on ne trouve , dans aucun musée public de l'Europe, aucune statue postérieure à celle, fort grossière, de l'empereur Maxime Pupien, qui fut massacré, en 236, par les gardes prétoriennes. Depuis lors, l'art antique n'a plus produit un seul ouvrage ayant le caractère que nous attachons à ce mot. Voilà quels succès eurent les encouragements donnés par les Antonins.
Franchissons à présent tout le Bas-Empire, où l'art ne trouve plus de refuge et n'offre plus de tradition que dans la mosaïque et l'orfèvrerie, où les iconoclastes chrétiens commencent l'œuvre de destruction achevée par les sectateurs de l'islam, qui remettent en honneur l'antique loi d'Abraham et de Moïse. Franchissons encore les longues ténèbres du moyen âge, ainsi que les premiers et respectables essais d'art national, tentés partout, mais dont l'histoire est trop confuse et trop incertaine pour nous fournir d'utiles leçons, et passons enfin à cette admirable époque du réveil général de l'esprit humain qu'on nomme la Renaissance.
C'est en Italie , c'est à Florence d'abord , qu'il faut nous placer.
Florence est bien l'Athènes moderne: toutes deux républiques, toutes deux populaires, agitées, pleines d'action et de vie débordante. L'une eut Homère par Pisistrate, l'autre Dante et le vieux Cosme; Tune Périclùs,
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l'autre les Médicis; Tune Thucydide et Aristote, l'autre Guicciardini et Machiavel ; l'une Polygnote, Tctinus, Phidias, Apelles, l'autre Giotto, Brunelleschi, Léonard, Michel-Ange. Lorsqu'en 1294 Florence décrète l'érection de sa cathédrale, elle charge le podestat de la seigneurie « d'en tracer le plan avec la plus somptueuse magnifi- « cence, de telle sorte que l'industrie et le pouvoir des « hommes n'inventent et n'entreprennent jamais rien de « plus vaste et de plus beau, attendu qu'on ne doit pas « mettre la main aux ouvrages de la commune, à moins « d'avoir le projet de les faire correspondre à la grande « âme que composent les âmes de tous les citoyens unis « dans une seule et même volonté. »
Qui tient à cette époque lointaine ce magnifique langage ? Est-ce un prince dans sa cour ? Non, c'est tout simplement la seigneurie, la commune. Florence obéissait alors à sa constitution démocratique, appelée Ordinamenti di giustizia, et le premier de ses Médicis ne devait apparaître qu'un siècle et demi plus tard. Certes, le grand architecte Arnolfo di Lapo, qui commença l'érection de cette cathédrale si noblement votée, et Brunelleschi, dont la hardiesse inventive osa dresser un second temple dans les airs, ce fameux duomo qu'alla depuis imiter Michel-Ange à Rome, après lui avoir dit: «Adieu, ami, je vais faire ton pareil, mais non ton égal!» — certes, Nicolas de Pise, lorsqu'il retrouvait dans les bas-reliefs d'un vieux sarcophage grec le style de la statuaire antique, et qu'il parvenait à l'imiter; — certes, le grand Giotto, ce petit pâtre du village de Vespignano, que Cimabuë rencontra dessinant ses chèvres sur le sable, et qui, pratiquant bientôt tous les arts,
les répandit tous dans toute l'Italie; — certes, ces il-
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lustres promoteurs de la Renaissance ne durent à nulle protection de l'autorité, à nul encouragement préventif, leur puissance de création et d'exemple. Comme le dit Vasari de Giotto, lorsqu'il salue en lui Vinventeur de l'expression, ce fut une révélation divine (per dono di Dio) qui les dota de leur génie.
Tous les grands artistes qui suivirent ceux-là, jusqu'au siècle d'or, sortirent aussi de l'ombre et de la foule par les seuls efforts de l'instinct naturel, de la volonté et du travail. Fra Angelico, caché dans son couvent; Masaccio, fils d'un cordonnier; Donatello, orphelin recueilli par la charité d'un voisin ; Andréa Verrocchio, qui de graveur se fit peintre, et ses deux grands disciples, le Pérugin, si pauvre en arrivant de l'Ombrie qu'il couchait dans un coffre , et Léonard, fils naturel, d'un notaire de Vinci; enfin Andréa del Sarto, fils d'un tailleur, ne reçurent ni secours ni encouragement d'aucune sorte avant d'avoir conquis la célébrité par le talent. Ce fut, il est vrai, à cette prodigieuse époque où florissaient à la fois toutes les branches de la connaissance humaine, que Laurent le Magnifique, devenu le Périclès de la nouvelle Athènes, et donnant vers la fin de sa vie (1490) carrière à toute sa libéralité, institua dans son propre palais une école gratuite pour les beaux-arts. Il est encore vrai que le jeune Michel- Ange Buonarroti y fut admis l'un des premiers. Mais cet illustre fils nourricier d'un tailleur de pierres , artiste malgré ses parents, avait déjà donné la mesure de ses forces lorsqu'il sculptait à quinze ans, par passe-temps d'enfant désœuvré, ce masque de satyre que l'on a recueilli, avec son Apollon, son Bacchus et son Brutus, dans la galerie de Florence. Et ce ne fut point au sortir de cette
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espèce d'académie domestique qu'il dessina, à vingt-neuf ans, le fameux carton de la G-iierre des Pisans, qui devint le commun modèle des artistes florentins; car, depuis longtemps déjà, l'école de Laurent le Magnifique n'existait plus; elle était tombée immédiatement avec son fils Pierre II, tyran capricieux et mesquin, qui, pour s'amuser, employait Michel-Ange à faire des statues de neige. Sous le gonfalonier Soderini, Florence avait recouvré sa forme républicaine, qu'elle conserva jusqu'au long siège de 1529, alors que, pour défendre son pays contre les tyrans expulsés, Michel-Ange, devenu ingénieur militaire, passa presque une année aux batteries d'avant-poste. Mais , lorsqu'avec l'appui des papes et de Charles-Quint, ligués en leur faveur, les Médicis eurent ressaisi la domination de Florence, ils s'empressèrent de rétablir l'académie do Laurent le Magnifique, que les grands-ducs de Toscane (à partir de 1550), et notamment François de Médicis, fondateur aussi de l'académie littéraire délia Crusca, dotèrent non moins généreusement. Ce fut, comme sous les Antonins à Rome, le signal d'une complète décadence, d'un complet abandon. Vainement aux avantages de cette école gratuite s'ajoutèrent les attraits et les secours de la galerie publique degV TJffizzi, que Vasari avait commencée, et de la galerie Pitti, que les grands- ducs ouvraient libéralement aux études; dès que Léonard, Raphaël et Michel-Ange eurent quitté Florence pour habiter Milan et Rome ; dès qu'Andréa dcl Sarto fut mort de la peste, l'art florentin s'endormit pour ne plus se réveiller. Un siècle après ces grands hommes il ne restait, hélas ! que Carlo Dolci et sa fille Agnese , qui achevaient de perdre cette grande école dans les minuties et les afféteries de la
peinture, dirai -je religieuse? non, mais bigote et béate, de la peinture inspirée par le jésuitisme triomphant. Passons de Florence à Rome.
Rome n'eut jamais d'artistes à elle , et ne fut jamais une capitale d'école. Ce qu'on a nommé fort improprement l'école romaine , c'est l'école particulière de Raphaël d'Urbin. Il l'avait apportée avec lui, lorsque Jules II le fit venir de Florence ; elle s'éteignit de sa mort précoce, et ne laissa plus un seul survivant dès que Jules Romain, l'ange déchu, chassé de sa ville natale, se fut réfugié auprès du duc de Mantoue, pour assainir sa ville, comme ingénieur, et pour orner, comme peintre, son château de plaisance. Le même Jules II avait encore appelé Michel-Ange, à qui les papes demandèrent successivement des travaux de peintre, de statuaire et d'architecte. Léon X conserva ces grands hommes à sa cour ; il leur adjoignit Sebastien del Piombo et quelques autres. Mais après Léon X, qui était Florentin et Médicis, lorsqu'un étranger, un Allemand, ceignit la tiare , que se passa-t-il à Rome ? Ici je ne veux point parler moi-même, dans la crainte que l'on ne m'accuse de m'exprimer en moderne fils de Voltaire. Je vais laisser la parole au vieil auteur de V Histoire des peintres et sculpteurs célèbres, à Giorgio Vasari, qui fut gonfalonier suprême d' Arrezzo , sa patrie , et qui, d'après son propre aveu, resta toute sa vie au service des Médicis et des papes. Vasari avait déjà dit d'Eugène IV : « Semblable à la plupart des princes, « il ne comprenait rien aux beaux-arts , et s'en souciait « fort peu. Si les princes soupçonnaient combien il est * important pour leur renommée de savoir distinguer « les hommes de génie , ils ne se montreraient pas si
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« insoucieux. » Il disait du précepteur de Charles- Quint : « L'avénement d'Adrien VI consterna tous les « artistes de Rome et de Florence . . . Les beaux-arts « lui furent tellemeut odieux , que , si ce pontife eût «conservé plus longtemps le sceptre apostolique, Rome « aurait eu à déplorer la perte de bien des chefs-d'œuvre, « comme autrefois lorsqu'elle vit certains papes con- « damner au feu toutes les statues échappées au ravage « des Goths. Le ciel enfin, touché de compassion, fit « ressusciter les arts en frappant de mort Adrien. > Puis ailleurs : « Tant que vécut Adrien , peu s'en fallut que « Jules Romain, le Fattore, Perin del Vaga, Jean d'Udine, « Sebastien del Piombo et autres grands maîtres ne « mourussent de faim. La consternation régnait parmi « les courtisans accoutumés à la magnificence de Léon X , «et les artistes songeaient tristement à l'avenir envoyant «toute espèce de talent plongé dans l'oubli ... . lorsqu'en- « fin , par la volonté de Dieu , la mort vint frapper « Adrien. »
A Rome donc, lorsque Raphaël venait à peine de s'éteindre avant l'été de sa vjf , et que Michel-Ange n'avait pas encore fait les grandes œuvres de sa vieillesse , voilà quel était le prince à triple couronne qui séparait les deux Médicis, Léon X et Clément VII! Voilà quelle précaire et misérable situation avait faite aux artistes italiens l'habitude des commandes et des largesses de la cour pontificale! Lorsque, peu d'années après, Paul III Farnèse, cette figure de malin singe à barbe blanche, voulut confier le soin de son portrait à un peintre renommé, il dut décider Titien, qui avait déjà soixante-huit ans , à quitter un moment sa chère Venise. D'autres papes , tels que Paul IV, appelèrent
les Bolonais, Carrache, Guide, Dominiquin, Guerchin; Innocent X profita du passage de l'Espagnol Velazquez à Home; et après les derniers des Bomains, Pierre de Cortone et Carie Maratte, l'on ne vit plus dans la ville éternelle que des étrangers, même à l'Italie, cultiver les arts avec quelque succès et quelque éclat. Ce furent d'abord des Français, Poussin, Claude, Mignard; ensuite des Allemands , Raphaël Mengs et Angelica Kauffmann ; puis, de nos jours, Owerbeck et Cornélius.
Franchissons maintenant les Appennins et passons de Rome à Venise.
Depuis le temps où les Vénitiens, sous le vieux doge Orseolo (onzième siècle), appelèrent des mosaïstes byzantins pour orner leur riche et bizarre Saint-Marc ; depuis qu'ils firent élever le palais ducal par Filippo Calendario, qui fut pendu comme conspirateur sous le doganat de Marin Faliero, décapité pour la même cause, ils cultivèrent tous les arts avec un zèle et un éclat que l'on ne saurait trouver nulle part ailleurs, si ce n'est dans l'autre grande république italienne, Florence. Venise eut l'honneur de conserver tous ses enfants illustres, les Vivarini, les Bellini, Basaïta, Carpaccio, Tintoret. Elle eut encore celui d'attirer dans son sein et de s'approprier une foule d'illustrations étrangères. Presque tous les grands peintres vénitiens sont nés hors de Venise : Titien à Cadore, Giorgion et Paris Bordonc à Trévise, les deux Véronèse (Paolo Cagliari et Alessandro Turchi) à Vérone, Palma le vieux à Bergame, les Bassano (da Ponte) dans la petite ville de ce nom, Pordenone dans le Frioul , Schiavone en Dalmatie ; et les deux plus grands architectes qui ont honoré Venise, Sansovino et Palladio, étaient venus, l'un de Florence,
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l'autre de Vicence, se fixer dans la ville des palais, où Ton compte trois éléments, l'eau, le ciel et le marbre.
Venise cependant n'eut aucune espèce de cour, ni de papes, ni de rois ; elle n'eut pas même de ces familles nobles et riches entre toutes , qui , s'arrogeant peu à peu l'autorité souveraine, essayaient, par l'utilité et la grandeur des travaux publics, de faire pardonner leur puissance usurpée. Elle n'eut pas les Médicis de Florence, ou les Sforza de Milan, ou les Gonzaga de Mantoue. D'où lui venait donc ce concours d'étrangers éminents? Qui les attirait, qui les fixait à Venise? Un mot de Sansovino (Jacobo Tatti) va nous l'apprendre. Sollicité par le duc Cosme, le duc Hercule et le pape Paul III , de leur consacrer , à Florence , à Ferrare et à Rome, son double talent de sculpteur et d'architecte, il répondit à toutes leurs instances (toujours au dire de Vasari) : « Qu'ayant le bonheur de vivre dans une ré- « publique, ce serait folie à lui d'aller vivre sous un « prince absolu. »
Mais ce n'étaient point les élèves, c'étaient les maîtres, les talents mûrs, éprouvés, célèbres, que Venise accueillait et s'attachait ainsi. Nous ne voyons dans son histoire , à l'époque des grands artistes en tous genres, aucune trace d'académies , d'écoles , de ce qu'on nomme les encouragements. Il faut arriver jusqu'au début de ce siècle pour en trouver la première mention. Ce fut Antonio Canova , ce pauvre petit paysan de Possagno, devenu par la force de sa volonté et de son génie le premier statuaire de l'Europe, qui, se rappelant quelles difficultés il avait traversées et vaincues pour se faire une éducation lettrée et un sort glorieux , essaya , d'accord acvec le créateur de VAccademia délie belle arti.
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le noble et savant Leopoldo Cicognara, d'ouvrir des écoles et de répandre des leçons au profit de ceux qui pourraient lui ressembler par la pauvreté comme par les dons naturels. 1 Je doute que l'Autriche ait conservé dans Venise asservie ces créations généreuses d'un grand artiste, d'un grand cœur. Mais je ne sache pas, hélas! que cet incitamentum , tant qu'il dura , ait produit un autre Canova dans la statuaire, un nouveau Titien dans la peinture, un nouveau Palladio dans l'architecture.
Que l'on étende cette étude historique à toute l'Italie, aux autres villes qui ont été des capitales d'écoles, Parme , Milan , Bologne , Naplea ; qu'on lise les vies de Corrège , des Carrachc , de Caravage , de Salvator , de Ribera; l'on verra partout, et toujours, que les artistes s'élèvent par eux-mêmes, en dépit de toutes les entraves; et qu'au moment où commencent à leur profit les facilités d'étude et les secours pécuniaires, en un mot les encouragements , il n'y a plus d'artistes , il n'y a plus d'art. Mais nous allons trouver encore, avant de quitter l'Italie, un autre genre de démonstration qui n'aura pas moins d'évidence et d'autorité.
Par une exception qui doit péniblement froisser son, juste orgueil , le Piémont , cette intéressante partie de la famille italienne, qui offre à l'Europe un si noble exemple d'indépendance nationale, un si parfait modèle de liberté intérieure , le Piémont est la seule province
1) C'est dans une des salles de la bibliothèque de Saint-Marc, où se faisaient les cours, que se trouve la précieuso uruo de porphyre où l'on conserve pieusement la main droito de Canova. Au - dessous on a suhpendu son ciseau , et gravé l'inscription suivante :
Çnod mut ni a morts monumentum, Idem gloriœ incitamtntim tii.
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de la Péninsule italique qui n'ait point donné son nom à lun des insignes rameaux dont se compose l'arbre de l'art italien. Il n'y a point d'école piéraon taise , et, pour son apport au trésor commun des gloires artistiques de la patrie , Turin est resté fort loin , non-seulement de Florence, de Venise, de Rome, de Bologne, de Milan, de Naples, mais encore de Sienne et de Pérouse. On ne cite que deux peintres nés sur le territoire piémontais, Gaudenzio Ferrari et Bernardino Lanini. Encore ontils étudié tous deux, et forcément, hors de leur patrie; l'un, Ferrari, semble s'être rattaché à l'école ombrienne, celle du Pérugin, et l'autre, Lanini, s'est donné à l'école lombarde. L'un est compté parmi les maîtres de second ordre; l'autre, de troisième. Gênes, il est vrai, qui, depuis 1814, fait partie intégrante de la monarchie sarde, produisit, du temps de ses doges, quelques artistes distingués, tels que le Capptwino (Bernardo Strozzi) et le Greghetto (Benedetto Castiglione). Mais elle était république alors, comme son illustre rivale de l'Adriatique. Que vont dire ceux qui prétendent que l'art ne peut prospérer, ne peut vivre que par la munificence du prince et dans les pays de pouvoir absolu? Il me semble que, depuis le comte de Savoie Thomas II, qui, au treizième siècle , s'intitula prince de Piémont et vicaire de l'Empire, jusqu'au roi Charles- Albert , qui donna la charte actuelle, le statuto, en ' 1848, le Piémont fut * une monarchie absolue, et que Turin en fut la capitale. Pourquoi donc Turin n'a-t-il pas une école des beauxarts, comme les républiques de Florence et de Venise? Pourquoi les rois de Piémont n'ont-ils pas eu à leur service deB maîtres célèbres, comme les patriciens de ces deux villes, comme les simples bourgeois d'Amsterdam,
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de Leyde et de Harlem , tandis que la Hollande était républicaine? Pourquoi durent-ils appeler toujours des artistes étrangers pour décorer les monuments de leur royaume, et acheter des œuvres étrangères pour décorer leurs galeries? N'ont-ils pas voulu, ou n'ont-ils pas pu former des artistes nationaux? Partisans du régime absolu et des encouragements qu'il doit distribuer, je vous laisse le choix de la réponse; vous n'en serez pas moins condamnés par vous-mêmes.
Mère ou institutrice de toutes les écoles d'art, l'Italie compte celles de l'Espagne parmi ses filles et ses élèves. Il est donc juste de rechercher comment l'art naquit, se développa et périt en Espagne. Un coup d'œil nous suffira pour cette étude, et nous y trouverons les mêmes enseignements.
Laissant de côté les informes essais de l'art national à son enfance, et même les premiers progrès qu'il se montre capable de faire à l'arrivée du vieux peintre florentin Gherardo Starnina et du sculpteur de rétables Jean de Bourgogne, disciple des Flandres, nous passerons sur-le-champ aux communications qu'ouvrirent entre l'Italie et Espagne le commerce et la guerre. Lorsque Charles-Quint soumit l'une des péninsules à l'autre, lorsqu'il fonda cette domination puissante qui réunit sous le même sceptre Madrid, Naples, Anvers, c'est-à-dire les trois contrées où l'art devait être, à ce moment, cultivé avec le plus de succès et d éclat, 1 Italie venait d'atteindre à son plus haut point de gloire et de splendeur. Léonard, Michel- Ange, Raphaël, Corrége, Titien, avaient produit leurs incomparables chefs-d'œuvre. D'une autre part, la prise de Grenade, la découverte du nouveau monde , les entreprises guerrières du pré-
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tendant à la monarchie universelle, venaient d'allumer en Espagne ce mouvement des intelligences qui suit les agitations matérielles et jette une nation dans la voie de toutes les conquêtes. Aux premières nouvelles des trésors que recélaient en Italie les ateliers des artistes, les musées , les églises et les palais des grands , tous les Espagnols attachés aux arts par affection ou par état, tous les peintres, sculpteurs, architectes, se précipitèrent à fenvi vers cette terre de merveilles, plus riche pour eux que le Pérou et le Mexique, où se portaient, avides d autres richesses, des populations d'aventuriers.
On vit alors , pour ne nommer que les plus illustres, et seulement dans la peinture, on vit sortir de la Castille Alonzo Berruguete, Gaspar Becerra, Navarrete le muet ; de Valence, Vicente Juan de Joanès et Francisco Ribalta ; de Séville , Luis de Vargas ; de Cordoue , le savant Pablo de Cespedès. Tous ces hommes érainents rapportèrent dans leur patrie le goût et l'exemple d'un art dont ils avaient étudié, imité et presque égalé les maîtres. En même temps, des artistes étrangers, attirés en Espagne par les largesses des rois, des prélats, des grands et des communautés, soit civiles, soit monacales, venaient compléter l'œuvre des Espagnols instruits à l'étranger. Tandis que Philippe (}e Bourgogne à Burgos, et, à Grenade, Torrigiani, l'illustre et malheureux rival de Michel- Ange, ainsi que d'autres sculpteurs, ornaient de leurs œuvres les saintes basiliques et les sépulcres royaux, — des peintres, en nombre au moins égal, s'atablissaient dans les principales cités: à Séville, le Flamand Pierre de Champagne, les frères Giulio et Alessandro ; à Tolède , Isaac de Ilelle et le
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Greco Dominique Theotocopuli ; à Madrid, Anton Moor, d'Utrecht, Patricio Cajesi, Castello le Bergamasqne, Peregrino Tibaldi, Antonio Rizzi, Bartolorameo Carducci et son jeune frère Vincenzo. Ces diverses communications avaient, si Ton peut employer ce mot mercantile, importé l'art en Espagne. Les écoles s'étaient formées. D'abord timides, d'abord imitatrices humbles et réservées de leurs maîtres d'Italie, elles prennent peu à peu une allure plus dégagée et plus libre; elles s'émancipent, se font nationales, s'imprègnent des qualités et des défauts de leur pays, atteignent enfin à l'indépendance, à l'originalité, à la bravoure du style, puis à la hardiesse et à la fougue , poussées peut-être au delà des limites raisonnables. C'est à peu près la marche qu'avait suivie l'art en Italie, passant de l'école florentine-romaine, la forme , à celle de Venise , la couleur , puis à celle de Bologne, les effets, puis à celle de Naples, l'imitation et le mélange des autres.
En Espagne, quatre écoles principales se formèrent: les écoles de Valence, de Tolède, de Séville et de Madrid. Mais les deux premières se fondirent bientôt dans les deux autres. Créée par Juan de Joanès, illustrée par Ribera et les Ribalta, celle de Valence alla se réunir, comme les petites écoles de Cordoue, de Grenade et de Murcie, à la grande école de Séville, tandis que celle de Tolède, qu'avait fondée le Greco et qui produisit Luis Tristan, se perdit, ainsi que les petites écoles de Saragosse, de Badajoz et de Valladolid , dans l'école de Madrid, lorsque cette bourgade, devenue capitale de la monarchie par le bon plaisir de Philippe II, enleva toute suprématie à l'antique capitale des Goths.
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Restent donc Séville et Madrid , l'Andalousie et la Castille. Avec Luis de Targua et Pierre de Champagne commence l'école de Séville, qui se perfectionne à l'exemple du Valencien Joanès. Elle grandit, s'élève, devient elle-même, avec Juan de Las Roelas, Herrera le vieux, Pacheco et Pedro de Moya qui lui apporte de Londres les leçons de Van-Dyck ; enfin elle atteint sa force, sa maturité, sa splendeur, elle produit les chefsd'œuvre de l'art espagnol avec Velazquez, Alonzo- Cano, ZurbaranetMurillo, lequel ne laisse après lui que de pâles copistes, sans élèves et sans continuateurs. A Madrid, mêmes phases pour naître, grandir et s'éteindre. Berruguete, Becerra , Navarrete le muet , tous disciples de l'Italie, secondés par le Flamand Anton Moor, puis par les familles des Castello, des Carducci, des Rizzi, tous Italiens d'origine, qui forment Sanchez-Coello , Pantoja de la Cruz, Pereda, Collantes, fondent et illustrent l'école de Castille, dans laquelle le grand Velazquez vient introduire l'école d'Andalousie , et forme de ce mélange Pareja, Carreîîo, Cerezo, lesquels, vivant à Madrid, paraissent fils de Séville. Enfin Claudio Coello, le dernier rejeton de ces générations d'artistes, meurt de chagrin à l'arrivée triomphante de Luca Giordano, et avec lui périt la race entière.
En Espagne , l'histoire des lettres , l'histoire des arts et l'histoire politique suivent une marche commune, uniforme , parallèle; elles présentent les mêmes vicissitudes d'élévation et de chute. L'Espagne avait eu de grands écrivains en même temps que de grands capitaines et de grands ministres, et lorsqu'elle portait dans les deux mondes sa langue avec ses armes, elle avait conquis, on peut le dire, le goût et les leçons de l'art, elle avait
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produit de grandes œuvres tandis qu'elle faisait de grandes actions. Par une suite de cette commuoe destinée, la décadence vint à la fois dans les lettres, dans les arts et dans l'État. Le goût s'était dépravé tandis que le pouvoir s'énervait. L'Espagne perdit peu à peu la trace de ses modèles comme de ses héros; en laissant chasser sa langue avec son drapeau des Flandres et de l'Italie , elle se ferma les communications qui avaient allumé et entretenu chez elle la noble passion des beauxarts ; elle cessa de régner par l'épée, par la plume et par le pinceau ; la détresse générale et profonde où elle fut réduite, finit par laisser sans culture tous ces fruits heureux de l'intelligence , qui ne mûrissent qu'au soleil de la prospérité publique. Lorsqu'après les désustres successifs qui affligèrent le règne de Philippe IV, arriva la calamiteuse époque de l'imbécile Charles II, puis la guerre de succession, et, avec Philippe V, l'introduction violente de l'influence française, devant laquelle disparut en quelque sorte la nationalité espagnole, ce qui avait été décadence devint abandon, ruine et mort. On avait fait de mauvais ouvrages après des chefs-d'œuvre, on n'en fit plus d'aucune sorte. Le théâtre se ferma, les livres cessèrent de s'imprimer et de se lire , les ateliers de peinture furent déserts, tout se tut, tout disparut, tout s'éteignit. Il y eut dans les arts et les lettres comme un interrègne sans exemple, un siècle vide, une lacune étrange qui coupe toutes les traditions , un sommeil complet de l'esprit national qui cesse de donner signe de vie , enfin , une sorte d'éclipsé intellectuelle , dont aucune lueur n'interrompt les longues ténèbres. La guerre de l'indépendance lui rendit seule l'action et la vie. En reprenant son épée pour repousser une injuste
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agression , l'Espagne recouvra la parole et la plume. Dieu veuille, si cette même loi commune continue de présider à ses destinées, que l'Espagne se réveille aussi pour les arts, et qu'elle donne des successeurs à ses grands peintres comme à ses grands écrivains !
Ce qui semble prouver qu'une sorte de fatalité providentielle préside à ces mouvements divers, à ces secousses et à ces repos des intelligences, c'est que tous les efforts tentés, soit pour les retenir, soit pour les provoquer, sont également vains et stériles. Ceci me ramène à ma thèse. Charles - Quint n'avait pensé qu'à faire des conquêtes politiques ; il s'occupait fort peu des arts, bien qu'il aimât a se faire peindre par Titien, Cesaris œques ; il n'avait ni souhaité ni prévu que dans ses armées se glisseraient des peintres et des poètes; il n'avait pas plus envoyé à Rome Vargas et Joanès que Boscan et Garcilaso, pas plus que Philippe II n'y envoya Cespedès et Ccrvantès. Ce fut pourtant ainsi que se formèrent l'art et la littérature de l'Espagne. Et la lin répondit au commencement, la chute à l'élévation. L'autorité royale, qui n'avait point fomenté celle-ci, ne put arrêter celle-là. A Séville, Murillo était parvenu, après quarante ans, au comble de sa renommée et de sa fortune. Se rappelant alors l'obscurité de sa jeunesse, pauvre et illettrée, se rappelant les premières et indignes occupations de son pinceau, qui consistaient à barbouiller sur de petits carrés de toile ou de bois ces vierges écrasant la tête du serpent qu'on appelait des Notre- Dame de Guadalupe, et qui se vendaient à la douzaine aux armateurs des galions d'Amérique, lesquels répandaient cette marchandise, avec les bulles de la Croisade,
parmi les populations nouvellement converties du Mexi-
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que et du Pérou ; Murillo voulut aplanir pour ses successeurs les débuts de la carrière qui avaient été si rudes pour lui. Avec l'aide de ses confrères et de ses meilleurs élèves, avec l'assistance des autorités municipales de Sévillc , qui lui livrèrent une partie du grand bâtiment de la Bourse (la Lonja) , il établit une académie publique de dessin , dont il fut le premier directeur et le premier professeur. Elle fut solennellement ouverte le 11 janvier 16G0. Dans cette académie, tout devait être fourni gratuitement, non-seulement les leçons de l'art, mais encore les objets matériels nécessaires à sa culture. Un siècle plus tôt , cet établissement eût peut-être fait merveille et doublé le nombre des peintres de talent ; il n'en sortit pas un élève de quelque valeur, pas même un imitateur , un copiste , et , vingt ans après, l'académie de Murillo n'existait plus, faute de professeurs
et de disciples. 1
Dans l'autre école, à Madrid, les choses se passèrent de la môme façon. Pour ressusciter l'art enseveli dans la tombe de Claudio Coello , Philippe V fit venir en Espagne , avec la fameuse collection des marbres de la reine Christine, plusieurs peintres français et italiens, Van-Loo, Houassc, Ranc, Procaeini, Buonavia, Vanvitclli ; son fils Ferdinand VI créa l'académie qui porte encore son nom (Academia de San-Fernando) , la dota convenablement, appela des professeurs de l'Italie, leur envoya des pensionnaires ; Charles III logea cette aca-
1) Murillo n'en avait pas même trouve dans sa propre famille. Son fils aîné , don Gabriel , alla faire le commerce dans les Indes occidentales; son second fils, don Gaspar, après s'être exercé sans suces dans la peinture, se fit prêtre et mourut chanoine do la cathédrale. Enfin sa fille, don» Francisca, prit le voile dans le couvent de la Madré- de- D,os.
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démie dans un vaste édifice, qu'il remplit des plus beaux modèles de l'art , 1 la combla de privilèges et de présents ; sur ce modèle on créa une académie de San- Luis à Saragossc, une académie de San-Carlos à Valence. Vains efforts ! Sans l'appui des souverains , ces trois académies eussent péri dès leur naissance comme celle de Séville. Elles n'ont pas produit un homme dont le nom mérite d'être conservé. Charles II, ayant encore à sa cour quelques débris de l'école mixte introduite par Velazquez, avait appelé le Napolitain Luca Giordano, dont l'exemple funeste acheva de perdre les derniers disciples de l'art espagnol; Charles III, pour avoir un peintre, fut obligé d'appeler aussi d'Italie l'Allemand Raphaël Mengs, qui donna à l'Espagne, mais sans trouver de continuateurs, le .dernier spectacle et les dernières œuvres d'un artiste digne de ce nom. Après Mengs, il n'en parut qu'un seul, talent tout personnel, tout indépendant, incorrect, bizarre, fantasque, ne tenant rien du passé et ne pouvant rien donner à l'avenir, Francisco Goya. Murillo avait donc échoué comme Canova, et Charles III comme François de Médicis.
Si maintenant, pour compléter nos recherches, nous passons du midi au nord ; si nous étudions dans leurs phases successives les écoles de la Flandre et de l'Allemagne , nous trouverons encore les mêmes lois générales, les mêmes phénomènes, si j'ose ainsi dire, dans la naissance, les progrès, la décadence et la ruine; c'està-dire la même impossibilité de fomenter et de fixer l'art par des combinaisons artificielles. Certes ce n'était pas d'une académie gratuite, d'une académie fondée par
i ) Par exemple les Medios-puiitos ot la Sainte Elisabeth de Hongrie de Mnrillo.
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quelque prince,banal ami des arts, que sortaient, à Cologne, maître Wilhelm et maître Stéphan, les vénérables fondateurs de la vieille école du "Rhin, ni ces peintres non moins vénérables de Westphalie, qui n'ont pas même laissé de noms propres, et que Ton appelle le maître de Liesbom et le maître de Wcrden , parce que leurs ouvrages ornaient ces deux abbayes de la Westphalie méridionale. Certes ce n'était pas non plus avec f aide de la cour de Bourgogne que les deux illustres frères Van-Eyck, de Bruges, faisaient la fameuse découverte (ou application) de la peinture à l'huile , qui devait à jamais honorer leurs noms ; et si le duc Philippe le Bon envoya son varlet de chambre, Jean de Bruges, en Portugal (1428), accompagnant le sire de Roubaix, qui allait demander au roi Juan I er la main de sa fille Isabelle, pour qu'il rapportât le portrait de la royale fiancée, c'était après que Jean de Bruges se fut immortalisé, non-seulement par son invention, mais par les admirables ouvrages qui ornent aujourd'hui les musées d'Anvers, de Bruges, de Munich et de Londres. Certes, enfin, ce n'était pas à la cour soldatesque de Charles le Téméraire que l'adorable Hemling, le pauvre soldat blessé de la bataille de Nancy, recueilli à l'hôpital Saint-Jean de Bruges, avait appris à peindre cette merveilleuse Châsse de sainte Ursule et les non moins merveilleux triptyques, le Mariage de sainte Catherine , V Adoration des mages, etc. , qui font encore l'orgueil et la fortune de l'hôpital où il fut guéri de ses blessures. 1
i) La légende de Hemling (ou plutôt Momling) est aujourd'hui miso en doute. Mais qu'au lieu d'avoir été soldat on Lorraine , il soit reste bourgeois à Bruges, c'est toujours seul ot par lui-même qu'il a acquis son talent et conquis sa gloire.
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En passant de Bruges à Anvers, l'art flamand ne change pas d'histoire : il naît seul et sans protecteur ni patron ; il s'éteint seul , malgré les protections et les secours. Qui fut le premier des grands artistes auversois? Un simple maréchal-ferrant, Quintin Metzys, que l'amour, dit-on, fit de forgeron peintre ,
Connnbialis amor de mnïcibre fecii Appellem,
et qui avait construit des berceaux de vigne eu fer ouvragé avant de peindre la Mise en croix et la Mise au tombeau. Puis, lorsque après les heureux essais de Jean de Maubeuge, de Michel Coxcie, de Franz Floris, d'Otto Venius, pour unir l'art savant de l'Italie à l'art naïf des Flandres , il sort de cette union une nouvelle et plus splendide école, qui en est le chef et le couronnement? l'enfant d'un médecin mêlé à la politique , le fils d'une pauvre veuve, né en exil où son père était mort, et que fait peintre la force indomptable de la nature , Pierre- Paul Rubcns. Et lorsque la vieille corporation de Saint- Luc, après avoir inscrit en lettres d'or, parmi les noms de ses doyens , le nom glorieux de Rubeiis , eut inscrit à sa suite ses grands élèves , Van-Dyck , Jordaëns , Téniers, qui leur succéda ? qui tint leur place ? Personne, absolument personne. Malgré la protection et les largesses de l'infante Claire-Eugénie , fille de Philippe II, de son mari l'archiduc Albert d'Autriche, de l'autre gouverneur des Pays-Bas, l'archiduc Léopold-Guillaume, de qui Téniers fut le commensal et l'ami, l'art des Flandres avait cessé d'exister ; il venait de s'éteindre avec les élèves immédiats de Rubens , comme l'art espagnol avec les élèves de Velazquez et de Murillo.
COMMENT FAUT-IL
C'était du tronc commun de l'école de Cologne qu'étaient partis les deux grands rameaux qui, s'étendant à l'ouest et à l'est, donnèrent naissance à la peinture des Flandres et à celle de l'Allemagne. 1 Nous venons de citer Tune; ajoutons un mot sur l'autre. A la faveur de cette grande et universelle commotion qu'imprima à l'Allemagne la réforme protestante , il s'était formé simultanément trois petites écoles de peinture. L'une à Augsbourg , fondée par Ilans Holbein le vieux ; une seconde à Dresde , par Lucas Kranach ; la troisième à Nuremberg, par Michel Wohlgemuth et Albert Durer, qui furent le Pérugin et le Raphaël de leur patrie. Mais la protection qu'accorda au vieil Holbein l'empereur Maximilien empècha-t-elle son fils, le grand Holbeiu, de quitter Augsbourg pour Bâle, puis, sur le conseil d'Érasme, pour Londres, où périt avec lui l'école paternelle, école que les magistrats d'Augsbourg tentèrent vainement de ranimer, lorsqu'ils ouvrirent, en 1710, une classe gratuite de dessin et de peinture sous la direction de Rugendas ? Et la protection plus libérale encore que donnèrent les trois électeurs de Saxe , Frédéric le Sage, Jean le Constant et Jean-Frédéric le Magnanime, à l'ami de Luther et de Mélanchton , à leur propre et fidèle ami, empêcha-t-elle l'école de Lucas Kranach do s'éteindre dans les mains de son fils, qui avait hérité du nom, mais point du talent de cet illustre apôtre de la réforme ? Enfin le grand Albert Durer , aidé dans ses travaux, dans ses voyages, au moins par la libéralité de sa ville natale, n'eut-il pas la douleur avant de mourir de voir son atelier déserté par ses nombreux disciples
i) Jo no parle point ici do la vieillo école do Prague qui s'était formée , plus anciennement encore , comme le» écoles italiennes , à l'imitation des Byzantins. Elle ne fut qu'un début, et mourut en naissant.
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qui, presque tous, quittèrent même le pays pour se faire, les uns Flamands à Anvers, les autres Italiens à Venise? Ainsi, ces trois écoles de l'Allemagne avaient duré la vie d'un homme; née avec son chef, chacune était morte avec lui. D' Albert Durer, décédé en 1528, il faut traverser trois siècles, et passer jusqu'à Owerbeck, encore vivant, pour trouver en Allemagne un sérieux essai de rénovation de l'art national.
Mais l'école hollandaise va nous fournir un exemple encore plus frappant, une démonstration encore plus péremptoire.
Après que Marie de Bourgogne eut apporté les Pays- Bas en dot à la maison d'Autriche, et pendant qu'ils étaient une province de la monarchie espagnole, la Hollande produisit bien quelques artistes isolés , tels que Lucas de Leyde, Cornélis de Harlem ou Dirk Stuerbout. Mais Lucas de Leyde était disciple de Jean Van-Eyck par l'intermédiaire de son maître Cornélis Engelbrechtseu; Cornélis de Harlem avait étudié à Rome les exagérations de Michel- Ange ; et de Dirk Stuerbout, qui vécut à Louvain, les œuvres sont restées confondues avec celles de Hemling. Ils n'étaient pas encore Hollandais. L'école nationale de la Hollande commence avec son indépendance nationale. C'est après la fédération des Gueux, après T Union d'Utrccht qui réunit les sept provinces néerlandaises, pendant la lutte héroïque que soutient Guillaume le Taciturne ; puis, lorsqu'à la paix de Westphalie les Provinces-Unies se constituent en république; c'est enfin lorsque la Hollande protestante échappe pour jamais à l'Espagne et à l'Autriche catholiques, c'est alors qu'elle prend dans les arts une place aussi grande que dans la politique, la guerre et le commerce. «La même
COMMENT FAUT-IL
« révolution religieuse qui a créé une Hollande politique,
« dit M. Edgard Quinet (dans Marnix de sainte - Aide- « gonde) , a créé l'art hollandais . . . Depuis la réforme,
«les scènes de la Bible n'apparaissent plus à travers les
« traditions accumulées de l'Église ... ; plus de pompe,
« plus de fêtes , à peine un reste de culte ; le christia-
« nisme interprété , non par les docteurs ou les Pères,
« mais par le peuple . . ; d'où la simplicité des Écritures
« poussée jusqu'à la trivialité ... Là est la révolution
« du seizième siècle, là est aussi la peinture hollandaise. ..
« La Bible de Rembrandt est la Bible iconoclaste de
«Marnix; ses apôtres sont des mendiants, son Christ
« est le Christ des Gueux. 1 »
« C'était, ajoute l'auteur de la Lettre sur la curiosité,
« c'était l'époque des succès de ce pays en tous genres.
« Après avoir arraché son sol à la mer et sa foi à l'in-
« quisition , il avait , sans autre force que sa persévé-
« rance, triomphé de tous les despotismes, donné un libé-
«rateur à l'Angleterre et humilié l'orgueil le plus insensé
« qui ait jamais gonflé le cœur d'un roi. La Hollande
« ouvrait alors un asile à toutes les hardiesses de l'esprit,
« un cabinet d'études à toutes les investigations de la
«science, et elle fondait une école nationale: mérite
«rare, qui n'appartient qu'à ce petit pays et à l'Italie
« de glorieuse mémoire. >
i) A l'explication que donne M. Quinet du peintre d'histoire hollandais , j'ajouterai un mot pour expliquer aussi le paysagiste hollandais. Tar son renoncement exagéré des choses de cotte vie mondaine et sa tendance exclusive vers la vie céleste , le catholicisme avait nécessairement éloigné l'homme de la terre et de la nature. Le protestantisme d'abord , après la Renaissance et lo retour au goût de l'antiquité , puis surtout les idées panthéistiques , si répandues parmi les compatriotes de Spinosa , l'ont ramené à l'amour de l'Aima parens , de la Mère universelle.
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On vit alors un étonnant spectacle, plus étonnant que celui même qu'avait présenté l'Italie à son siècle (Tor. Ce petit pays volé à l'Océan , ce pays de pâtres et de pêcheurs, ce pays de Gueux , donna au monde dans le même temps une incroyable multitude de grands artistes. Entre la naissance de Corneille Poelenburg (1586) et celle de Jean Van-Huysum (1682), il n'y a pas même l'intervalle d'un siècle. Et pourtant, c'est alors que naquirent coup sur coup , et que vécurent tous ensemble tous les peintres renommés de l'école hollandaise. En moins de cinquante ans, on voit apparaître à la suite de cet immortel fils du meunier Gerritz Van-Ryn, — à la suite de Rembrandt — Gérard Honthorst, David de Hecm, Keyser, Albert Cuyp, Adrien Brauwer, Gérard Terburg, Wynants, les deux Koning, les deux Ostade, les deux Both, Van-der-IIelst , Gérard Dow, Metsu, les deux Ruysdaël, les deux Van-der-Necr, les deux Wouwermans, les deux Weenix, Fyt, Pynacker, Bcrghem, Paul Pottcr, Backuysen, Bol, Maas, Moucheron, les deux Van-de-Velde, les deux Miéris, Peter de Hoogh, Ilobbéma, Karel-Dujardin, Hondckoeter, JcanSteen, Netcher, Van-der-Heyden, etc.
Tous ces noms glorieux des petits maîtres nous amènent dans l'empire du naturalisme , après avoir laissé celui du spiritualisme en Italie; dans l'art bourgeois, populaire, protestant, après avoir laissé l'art catholique des grands temples et des grands palais. Les artistes du Nord , comme on l'a dit sans malignité , ressemblent aux amants rebutés de Pénélope: ne pouvant posséder la maîtresse, ils se contentent des suivantes. Mais, est-ce à dire que nous ne devions trouver ici qu'un réalisme brutal, matériel et grossier, qui, ne prenant que la sur-
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face et l'enveloppe des choses, ne s'adresse qu'aux yeux, et ne sait jamais pénétrer jusqu'au sentiment intérieur, jusqu'à l'âme? Là serait une complète erreur, une grave injustice. Do même qu'en Italie , les plus subtils , les plus mystiques des spiritualistes ont su revêtir leurs idées d'un corps apparent, c'est-à-dire les exprimer par des formes claires, exactes, précises, et les embellir par tout le charme du pittoresque; de môme, en Hollande, les réalistes décidés , les simples imitateurs du simple vrai, ont su glisser dans les humbles sujets de leurs compositions tant de goût, de sentiment et de poésie, qu'ils les relèvent aux yeux de l'esprit jusqu'à les porter au niveau des grandes pages de l'art. « 11 faut , écrivait «Paul Delaroche, qu'un artiste oblige la nature à passer « à travers son intelligence et son cœur. » C'est ce qu'ont fait les Hollandais. D'ailleurs, la seule perfection du travail suffit bien à émouvoir l'âme, ne serait-ce que par l'admiration. N'y a-t-il pas tel arbre mort de Ruysdacl qui touche le cœur, telle vache de Paul Pottcr qui parle éloquemment, telle cuisine de Kalf qui renferme un poème? Lorsque Pascal dit cette parole: « Quelle «vanité que la peinture, qui attire l'admiration par la « ressemblance des choses dont on n'admire pas les ori- «ginaux!» il est peut-être philosophe, et surtout chrétien; il n'est pas artiste. En un mot, les peintres hollandais se sont mis aussi bien tout entiers dans leurs petits cadres que les peintres italiens dans leurs toiles gigantesques, et ils ne méritent pas moins que, devant leurs œuvres , on dise avec le chancelier Bacon : Ars est Jwmo additus naturœ ; l'art, c'est l'homme s'ajoutant à la nature.
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Ces maîtres hollandais, à la longue nomenclature desquels on me pardonnera d'avoir joint une courte apologie, étaient tous fils de leurs œuvres ; tous ne devaient qu'à eux-mêmes leur talent, leur célébrité, leur fortune. Mais, parmi les derniers venus de cette illustre et nombreuse pléiade, il en est un, un seul, qui devient le favori d'un prince, de l' électeur-palatin Jean-Guillaume. Fils aussi d'un meunier, il est fait noble, il se fait riche; il est chargé de commandes et comblé d'honneurs; il peint de fort grands sujets dans un fort petit style; il se prend pour lui-même d'une si folle estime, qu'il entoure son poi trait et ses armoiries de tous les attributs de l'immortalité. Ce favori des grands de la terre est le chevalier Van-der-Werff , qui, de même que Carlo Dolci à Florence, laissait mourir dans les minuties du léché et du joli, la forte peinture de Rembrandt, et terminait misérablement le grand cycle qu'avait ouvert avec un éclat incomparable l'autre fils de meunier. Lorsque après la paix d'Utrecht, en 1713, la Hollande abandonna sou gouvernement purement populaire, purement électif, pour se donner définitivement à des stathouders héréditaires, qui devinrent bientôt des rois, elle n'avait plus, outre les porcelaines de Van-der-Werff, que les fleurs de Rachel Ruysch et de Van-Huysum. Après ceux-ci, elle n'eut plus rien. Né avec l'indépendance nationale , l'art hollandais avait péri avec la liberté intérieure.
Nous avons déjà fait remarquer, par l'exemple de Florence , de Venise et de la Rome des papes , comme par celui d'Athènes, de la Grèce entière et de la Rome des Césars, que la forme monarchique n'est aucunement indispensable à la culture et au progrès des arts , pas plus qu'à la gloire et à la fortune des artistes. L'exemple
COMMENT FAUT-IL
de la Hollande, plus récent, est aussi plus complet et plus décisif. De Venise et de Florence, on pouvait dire qu'à défaut de monarchie, ces deux États avaient des aristocraties héréditaires, riches et puissantes, bien des palais de patriciens à défaut d'un palais impérial, royal ou papal, et bien des petites cours seigneuriales à défaut d'une cour souveraine. Mais en Hollande, plus de cours , plus de palais d'aucune espèce : une simple bourgeoisie , vivant du commerce , de la pêche et du bétail. Et cependant quel pays, sur une si mince étendue de territoire, et avec une si faible population , a jamais pi-oduit un si grand nombre d'artistes éminents?
Le premier regard fait deviner pour quels nouveaux commettants travaillaient ces artistes improvisés. Ce ne sont plus de grandes fresques ou de grandes toiles destinées aux nefs d'églises, aux galeries de palais et de châteaux, mais de petits panneaux, de petits cadres de chevalet , qui peuvent entrer et se placer dans le plus étroit cabinet d'amateur. Ce ne sont plus des sujets de haute poésie , sacrée ou profane, dont l'appréciation demande des connaissances étendues et un goût formé, mais de vulgaires motifs pris dans la vie commune, que chacun a chaque jour sous les yeux et qui n'ont de secrets pour personne. Si , par hasard , il se peint un grand tableau , c'est pour l'hôtel de ville , et sur l'histoire de la commune. Tout le surplus s'adresse à la bourgeoisie , au peuple même , et l'artiste parle simplement à ses égaux la langue habituelle du pays. 1 Ce
1) M. A. Michiols a fait la remarque inge'nieuse qne l'histoire de la peinture dans les Pays-Bas offre les mêmes phases que l'histoire de la Grèce et de la plupart des peuples antiques. A Y âge divin correspond a peinture religieuse , qui eut son berceau à Bruges au temps des Van
ENCOURAGER LES ARTS ! 297
sont pourtant ces petits tableaux de genre et de chambre, ces petits sujets populaires que leur mérite et le goût général ont portés aujourd'hui à une valeur énorme, à des prix fabuleux. Encore une fois, que les artistes se rassurent donc , devant l'exemple de la Hollande , comme devant celui de Venise ou d'Athènes, sur les changements que l'esprit du siècle peut opérer dans les institutions politiques. Sous la démocratie athénienne , sous le patriciat vénitien , sous la bourgeoisie hollandaise, ils trouveront toujours, aussi bien que sous une monarchie quelconque, la gloire et la fortune avec l'indépendance et la dignité.
Arrivons enfin', par tous ces détours , à la France , à fart français. Ici peut-être les partisans des secours et des encouragements par l'autorité croiront voir triompher leur cause. Il n'en est rien. La France donnera le même exemple et fournira la même démonstration que l'Italie , l'Espagne , l'Allemagne , la Flandre et les Pays-Bas.
Je conviens très - volontiers et sans nulle hésitation que François I er , quoique roi, fut un véritable et sincère ami des arts ; je conviens que lorsqu'il rapporta ou fit venir d'Italie, pour l'ornement de son cabinet, des tableaux et des statues ; que lorsqu'il appela en France, par ses prévenances et ses largesses, les Léonard de Vinci, les Andréa del Sarto, les Benvenuto Cellini, les Rosso, les Primatice, il donna une forte impulsion à l'école nationale qu'avaient commencée déjà, dans les deux arts, nos vieux ymaigiers , et que c'est de l'école franco-ita-
Eyck et de Hemling ; à Ydge héroïque , la peinture chevaleresque qu'Anvers vit briller au temps de Rubens et de son éccle ; à Y âge humain la peinture bourgeoise, inaugurée par la Hollande au dix-septième siècle-
COMMKNT FAUT-IL
lienne de Fontainebleau que sont sortis Jean Cousin, Martin Fréminet , Germain Pilon , Jean Goujon et Léonard Limousin. Je conviens encore que son fils Henri II, mari d'une Médicis , mit un goût délicat à continuer cette œuvre, bientôt interrompue par les guerres de religion. Il serait absurde, en effet, de prétendre que si un simple Mécène, un simple amateur, peut exercer une heureuse influence sur la culture des arts, un roi, possesseur de la puissance et de la richesse publiques , ne pourra pas l'exercer aussi et l'étendre plus loin. Mais ce qu'il faut prétendre et affirmer, c'est que l'influence royale n'est pas nécessaire, qu'elle est rarement heureuse parce qu'elle est rarement bien dirigée, qu'elle peut facilement s'égarer dans ses faveurs, et que, dès lors, il lui est plus facile et plus habituel de fairo le mal que le bien. C'est ce que nous allons prouver à l'instant.
Quels furent les plus grands artistes dont s'honora la France , dans la peinture et la statuaire , à l'époque de ses grands écrivains , sous Richelieu et Louis XIV ? Tout le monde répondra , je suppose , Nicolas Poussin, Claude Gelée , Eustache Lesueur et Pierre Puget. Eh bien ! jetons un rapide coup d'œil sur leur histoire. Admirable exemple de la force irrésistible des vocations, Poussin resta à peu près sans maître , longtemps sans protecteur. Ce fut en bravant la misère , et deux fois arrêté par elle en chemin , qu'au sortir des Andelys, il gagna enfin à pied, presque en mendiant, cette Rome, objet de ses rêves, où son talent naquit, se connut et se forma devant les chefs-d'œuvre des temps anciens et des temps modernes. Plus tard, la royauté voulut, en l'appelant à Paris, se parer de l'éclat d'un sujet célèbre. Mais il y trouva le peintre du roi Vouet et le surin-
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tendant Sublet de Noyers. « Cet animal, dit Michelet, « chargé de recevoir le Poussin que Richelieu appelait « de Rome et logeait aux Tuileries , eut l'impertinence « de lui tailler la besogne , exigeant qu'il fît tant de « chefs-d'œuvre par mois. » Poussin fut bientôt fatigué dos tracasseries qui lui suscitaient les artistes attitrés et les sots en titre. Il retourna bien vite à son ermitage de Rome, qu'il ne quitta plus désormais, où il acheva sa vie avec le chant du cygne, le Déluge, et ne laissa pas même ses cendres à son pays. Claude Gelée qui, de même que Poussin, son inséparable compagnon d'étude et de renommée, vécut et mourut à Rome, pourrait ne point passer pour un artiste français , puisqu'il est né dans la Lorraine, qui n'appartenait pas encore à la France. Mais son exemple n'en vient pas moins à l'appui de ma thèse , car il est évident que ce grand peintre illettré, qui ne savait pas encore, à quatre-vingts ans, signer correctement son nom , ne fut jamais aidé ni secouru, pas plus par le duc de Lorraine que par le roi de France. Le plus illustre des peintres formés sur l'exemple de Poussin , Eustache Lesueur . ne quitta jamais Paris. Mais repoussé de la cour par Lebrun, comme Poussin l'avait été par Vouet, il vécut dans la solitude volontaire, loin des rayons du soleil de Versailles. Ce fut enfermé et comme cloîtré chez les chartreux, au milieu desquels il s'éteignit si jeune, qu'il produisit son œuvre capitale, X Histoire de saint Bruno. Voilà comment il avait su conquérir sa pleine indépendance d'artiste, comment il avait pu s'abandonner librement aux inspirations de son âme. Quant à Pierre Puget, son histoire semble calquée sur celle de Poussin. Simple charpentier de vaisseaux à Marseille, son pays natal, et devenu sculpteur, d'abord
COMMENT FAUT-IL
en bois, puis en marbre, per dono di Dio, comme disait Vasari, il vint essayer un moment de la vie des cours et de la faveur royale. Mais dégoûté bientôt de ce servage doré, révolté contre les exigences de l'inspecteur général des beaux-arts, qui voulait lui imposer ses propres dessins, ses propres idées, et tourmenté du besoin d'indépendance, il retourna à Marseille, comme Poussin à Rome, s'y abandonna solitairement aux inspirations de son libre génie, et de Marseille envoya ses statues à Paris, comme Poussin, de Rome, y envoyait ses tableaux.
Si la postérité venge bien Lesueur des injustes dédains du tout - puissant ministre de Louis XIV enfant, qui lui préféra Charles Lebrun , il faut convenir que Louis XIV et Lebrun semblent avoir été faits l'un pour l'autre. Jamais courtisan ne fut mieux modelé sur son maître. Le peintre aussi fut souverain dans les arts, et souverain despotique, unique arbitre du goût et des faveurs; le peintre aussi, dans ses vastes et savantes machines, aima la grandeur factice et boursouflée, la noblesse pompeuse et monotone , l'apparat qui frappe les yeux, étonne la foule et commande son respect II n'eut point non plus les qualités plus profondes, plus intimes, je dirais volontiers les vertus plus humaines, qui charment l'esprit et qui touchent le cœur. Aussi voyez sa destinée : un favori le soutient , Colbert ; un favori le renverse, Louvois; et il tombe de toute la hauteur où il était monté. C'est pour Lebrun que La Bruyère a dit : « La faveur met au-dessus de ses égaux, < la chute au-dessous. >
Et voyez Louis XIV lui-même! par quelle preuve plus éclatante peut-on démontrer que l'art échappe à toutes les lois du commandement, à toutes les exigences
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de la protection, à toutes les règles de la discipline? Est-ce qu'avant de mourir, le graud roi n'était pas vaincu dans son goût comme dans sa politique? Est-ce qu'il ne survivait pas à son œuvre entière pour en voir la totale destruction? Lui qui n'avait aimé, qui n'avait souffert dans tous les arts que la vaine et folle pompe de son Versailles, cette pyramide d'Égypte élevée aux portes de Paris ; lui qui n'avait pas compris la grandeur de Poussin ou de Lesueur , parce qu'ils enfermaient leurs poèmes dans de petits cadres, et qu'il leur préférait les immenses décorations théâtrales de Jouvenet; lui qui méprisait tous les maîtres des Flandres , et qui appelait magots les figures de Téniers et d'Ostade, quel peintre avait-il dans son royaume quand il s'étendit pour la dernière fois sur son lit de parade? Un seul, et c'était Watteau.
Oui ! Watteau, Watteau seul. Si le décorateur Gillot n'eût pas fait entrer dans les coulisses de l'Opéra le jeune fils d'un maçon de Valencienues , qui gagnait, à enluminer des Saint-Nicolas , trois francs par semaine et la soupe, la France n'aurait pas eu un seul peintre à la mort de Louis XIV. Et c'était celui des Fêtes galantes, celui qui, par le cbarme et la nouveauté de ses petits trumeaux, allait jeter l'art tout entier dans la pastorale, où la pente rapide de la décadence le fit bientôt descendre à Lancret, à Pater, à François Boucher, c'est-àdire aux bergères habillées de satin, aux moutons parés de rubans roses , et , ce qui est pire , aux débauches d'esprit qui amusent le vice et glorifient l'impudicité.
Si, dans l'étrange et complète lacune qui sépare la Régence de la Révolution , il se trouve (outre quelques
COMMENT KAUT-IL
artistes spéciaux, Joseph Vernet, Chardin, Latour) un peintre digne de laisser après lui un nom et des œuvres, c'est assurément Jean-Baptiste Greuze. Eh bien ! celuilà fuyait les sentiers à la mode, condamnait le goût de Versailles, et réagissait contre le détestable genre Pompadour. Dans ses têtes de jeunes filles , il cherchait la beauté naïve, innocente, qui ne fait pas baisser les yeux, et, dans ses drames villageois , il essayait de remplacer les fadeurs libertines par l'expression vraie, pathétique et morale. Il mettait la peinture d'accord avec les lettres et la philosophie de son temps, avec V école de la nature. Il était l'ami de Diderot, et non celui du surintendant; il était le peintre des encyclopédistes, et non celui de la cour.
Lorsqu'à ce moment Louis David poussa plus loin la révolte, et prit le grand rôle de réformateur qu'avait essayé timidement son maître Vien , j'avoue qu'il était élève de l'Académie de Rome. C'est à Rome, en étudiant les statues et les bas-reliefs , Tacite et Plutarque ; en cherchant ses modèles dans les débris de la vieille capitale du monde païen ; c'est à Rome qu'il résolut de ramener l'art, non plus, comme Vien, au beau temps de la peinture française, à Lesueur et à Poussin, non plus même au beau temps de la peinture italienne, à Raphaël et à Léonard, mais jusqu'à l'antiquité. Que prouve l'exemple de David , — pensionnaire de la monarchie, devenu républicain, — neveu de Boucher, le peintre des Grâces, devenu le peintre du Serment des Horaces et du Serment du Jeu de Paume? Rien, sinon que ces institutions officielles pour l'appui des arts se tournent contre l'intention de leurs fondateurs, et aussi qu'un artiste dirigé par la contrainte ailleurs qu'où le
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mène sa vocation véritable , s'élance ensuite , par l'effet naturel de toute réaction, au delà du but qu'il se serait d'abord efforcé d'atteindre. Tel fut le rôle de David. Retourner à l'antiquité , c'était assurément puiser aux sources du beau , rehausser la composition , ennoblir le style, faire subir aux mœurs contemporaines la saine et fortifiante influence de l'art, qui trop souvent, comme il venait d'arriver, subit l'influence corrompue des mœurs. Mais c'était aussi, par une fâcheuse erreur de route, engager la peinture régénérée dans la voie propre à la statuaire; c'était se tromper de guide, prendre l'érudition pour le sentiment , et fabriquer , à la suite des savants et des poètes de l'époque, une antiquité de convention, où manque nécessairement le premier mérite et la première qualité des œuvres d'art : la vie. C'était enfin se trop éloigner de son siècle, et jamais, dans l'histoire de l'humanité, l'on n'a vu le passé constituer l'avenir. Il faut étudier l'antique, l'étudier sans cesse, ainsi que les belles époques de la Renaissance, mais non le copier, ni le refaire. Il faut y prendre des leçons générales de goût et de style , mais non des modèles à décalquer. Les œuvres d'art de l'antiquité et celles de la Renaissance doivent être, comme les livres classiques de ces deux époques, nos maîtres, nos instituteurs ; mais à la condition que l'art et la littérature conserveront la physionomie, l'originalité de leur époque, et seront le fidèle miroir de la société contemporaine. 1
i) 11 est bien entendu qu'en parlant ainsi , je ne veux nullement dire que la peinture doit se borner aux sujets contemporains ; je veux dire qu'elle doit traiter tous les sujets de son domaine suivant les idéos régnantes dans la société'. Par exemple, elle a traite, au seizième siècle, les sujets religioux avec la foi ; aujourd'hui, elle les traitera avec la philosophie.
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Tant que David, membre des assemblées républicaines, fut seulement le peintre de la Révolution , tant qu'il professa seulement dans son atelier et devant des disciples, ses œuvres et ses leçons furent, en quelque sorte, un bienfait public: par la sévérité du goût, du style et des formes, par le culte des nobles pensées et des belles actions, il sut ramener l'art au respect de soi-même, à la dignité, à la vraie noblesse. Mais lorsque l'empire eut remplacé la république, lorsque, peintre de l'empereur, et, moins par caractère que par position, Louis David fut devenu le régulateur du goût, le dispensateur des récompenses et des commandes, enfin, le préfet du département des beaux-arts, on vit reparaître la tyrannie de Vouet sous Louis XIII, et de Lebrun sous Louis XIV, avec les formes du régime impérial. L'art fut enrégimenté , caserné , mis au pas militaire. Toutes ses œuvres, depuis le tableau d'histoire jusqu'au meuble d'ébénisterie , comme toutes celles de la littérature, depuis le poème épique jusqu'au couplet de romance, reçurent un mot d ordre, une consigne, j'allais dire un uniforme, qui s'appelle style de l'empire. L'art, comme les lettres, s'arrêta court dans l'essor qu'il avait pris, car, à lui comme à elles, la liberté seule assure uu progrès continu. Il faut que toutes les théories se discutent , que tous les genres se produisent , que tous les talents prennent leur voie et tous les génies leur vol, enfin que toutes les âmes se développent et s'épanouissent sans entraves (je ne dis pas sans règles), suivant leur propre nature . pour , qu'entraîné dans le tourbillon de l'émulation générale , l'esprit hu-
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main s'élève d'effort en effort et de conquête en conquête. 1
L'école de David , qui avait eu la gloire d'accomplir une heureuse rénovation de l'art , eut donc le tort de l'enrayer aussitôt dans sa course, et de vouloir le faire sujet du monarque, lui qui échappe, comme la conscience même, à toute autre autorité que la sienne propre. Mais ce n'était qu'un temps d'arrêt, et la Révolution, comprimée par l'empire , devait bientôt reprendre en tous sens sa marche victorieuse. Elle s'était même, en ce qui touche l'art, conservée comme le feu sacré dans le cœur généreux de quelques artistes qui mettaient leur croyance audessus de leur intérêt. Ainsi, tandis qu'un des élèves directs de David, Antoine- Jean Gros, ajoutait aux mérites de son maître deux des grands éléments de l'art de peintre, trop négligés par toute l'école, la couleur et le mouvement, un autre peintre, qui ne devait bon talent qu'à lui-même et ne tenait à nulle tradition, restait indépendant , et , par l'indépendance , original. Comme Poussin réfugié en Italie, comme Lesueur cloîtré chez les chartreux , il se maintint inaccessible aux influences de l'exemple et aux séductions de la faveur. Lorsque tous, autour de lui, cherchaient la pose acadé-
i) On n'a point oublie la lettre de Napoléon à son ministre de l'intérieur : ..Monsieur Champagny, la littérature a besoin d'encouragements. Vous en êtes le ministre ; proposez-moi quelques moyens pour donner une secousse à toutes les différentes branches des belles-lettres , qui ont de tout temps illustré la nation." J)e tout temps , sauf lo temps do l'empire , car le génie se venge du despotisme en s'abstenant de l'illustrer. Ce commandement ridicule est daté de Posen le 12 décembro 1806. Entre cette dato et 1814, qu'ont produit les lettres françaises? il ne s'est trouvé d'écrivains que parmi les proscrits , Mad. de Staël , Benjamin Constant, Châtcaubriunt, les deux De Maistre otc.
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mique, il cherchait le naturel et l'élégance ; lorsque tous restaient guindés sur le cothurne héroïque, et voués, comme on disait alors, au culte de Mars et de Bel loue, lui seul sacrifiait aux Grâces. C'était le treizième enfant d'un maçon de la Bourgogne, Pierre-Paul Prud'hon. Pris en affection par un moine dn Cîteaux, qui lui apprit, avec la lecture , quelques éléments de dessin , Prud'hon enfant avait renouvelé le miracle de Pascal devinant les premières propositions de la géométrie d'Euclide; il s'était fait, avec des plantes, des fruits et des pierres, les couleurs d'une palette. Mais, toujours en lutte avec la misère, ohligé, pour gagner le pain de sa famille, de vouer ses jours et ses veilles à d'indignes travaux, de dessiner des vignettes de livres , des têtes de lettres, des devises de confiseurs, des factures de négociants, Prud'hon fut longtemps méconnu et toujours négligé. Il avait quarante-neuf ans, lorsqu'en 1807 son compatriote Frochot , alors préfet de Paris , auprès duquel l'avait introduit une lettre du père de l'auteur de cet écrit , lui commanda pour la salle de la cour criminelle son premier tableau, sa première composition de haut style, cette célèbre allégorie qui se nomme la Justice et la Vengeance divines poursuivant le Crime. Comme tant d'autres hommes, grands par le génie ou la vertu» pour qui la vie future semble une dette de la souveraine justice , Prud'hon n'a pris sa place qu'après sa mort. Pouvait-il en être autrement? par un temps d'austérité froide et factice, il n'aimait que le naturel et la grâce ; quand la ligne régnait seule, il cultivait surtout le coloris, et parmi des peintures généralement graves, ternes et maussades, les siennes brillaient par l'élégance, la fraîcheur et la vivacité. Il méritait bien l'isolement et
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f abandon. Mais une justice posthume est du moins rendue à son doux génie. On Ta nommé le Corrêge français ; on recherche avidement ses moindres ouvrages, et l'on paye à plus haut prix une vignette de confiseur tracée par sa main que tel grand tableau de tel peintre officiel qui fut membre de f Institut.
A peine échappée au régime du sabre , la France reprit bientôt, sous la Restauration, sa lutte séculaire pour toutes les libertés humaines. Dès que l'intelligence put tenir tête à la force , quand la tribune se réveillait de son long sommeil, quand la littérature, se retrempant aux combats de la presse , et levant le drapeau révolté du romantisme contre la vieille tyrannie des classiques, retrouvait tous les privilèges de la pensée, et s'abandonnait à toutes les licences du goût, l'art aussi recouvra de plain-pied sa nécessaire indépendance et les libres allures des penchants personnels. Un jeune homme de vingt-sept ans, Théodore Géricault , en exposant son Radeau de la Méduse au Salon de 1819, donna le signal de l'émancipation. Il fut entendu de tous, accepté de tous, et, dans le champ sans limites ouvert par la liberté, rempli par la fantaisie , se forma , de toutes les écolesj de tous les genres, de tous les styles, de tous les goûts, ce qu'on nomme l'école moderne. Ici je m'arrête. Ce n'est point par ses contemporains qu'elle peut être sainement jugée. Ce droit n'appartient qu'aux générations dont elle sera suivie, à la postérité, qui saura mieux que nous quels noms et quelles œuvres doivent survivre à l'oubli, et quelle juste place leur appartient dans l'histoire de l'art français.
Je demande toutefois la permission de citer une page, où j'essayais de résumer cette histoire. Ce
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sera montrer comment, dans ses phases et ses transformations diverses , il a fidèlement suivi celles des idées et des mœurs , comment il a toujours réfléchi l'état de la société française.
«L'art enfant reste enveloppé dans les langes du dogme tant que dure la servitude chrétienne du moyen âge. Il grandit, se développe, devient l'art enfin, après la Renaissance, à l'imitation de ses maîtres, les Italiens émancipés. Il est italien d'abord, puis il s'imprègne peu à peu du caractère et du génie de la France. Tandis que les protestants revendiquent le libre examen, que les jansénistes opposent leur inflexible austérité à la morale relâchée des jésuites . que Descartes établit les droits de la raisou et les lois du raisonnement, l'art, avec Poussiu,Lesueuret Puget, devient grave, austère et logique comme la philosophie. Dans l'éclat de la seconde moitié du dix-septième siècle, quand Louis XIV est victorieux au dehors par ses généraux , habile administrateur au dedans par ses ministres, et grand de la grandeur d'une foule d'hommes illustres qui l'illuminent de leur éclat? l'art se guindé à une élévation factice et théâtrale; et quand les fautes, les revers, les cruautés par expiation de conscience timorée assombrissent la vieillesse du mari de la veuve de Scarron, l'art, par ennui de ce régime maussade , descend de ses échasses et se rapetisse aux futilités. Avec la régence, il se fait effronté, libertin; puis, quand vient le règne des cotillons , la Pompadour et la Dubarry, on le voit se scinder en deux camps, et former deux écoles dans le genre unique de la pastorale l'une, celle de Boucher, obéissant aux mœurs, plus futile et plus libertine encore que sous la régence ; l'autre, celle de Greuze , ramenée par les lettres au culte de la na-
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ture et de la moralité. Mais déjà, sous les inspirations de la philosophie et les hardiesses des libres penseurs, on sent courir à travers les peuples ce vent de l'opinion soulevée qui annonce les tempêtes des révolutions. L'art quitte aussitôt les bergeries pour remonter à l'histoire: il laisse les danses lascives pour les fièrcs attitudes, d'épicurien se fait stoïque, et, pour exprimer les nouvelles idées républicaines succédant aux pieuses croyances, franchit d'un bond toute l'époque des sujets religieux, et retourne aux républiques de l'antiquité. Puis, quand la moderne république est étouffée par un de ses fils, soldat heureux, soldat couronné, traînant incessamment la France à la bataille, l'art imite la nation
gui prit l'autel de la victoire Pour l'autel de la liberté.
Jadis il s'était fait moine, et, voué à l'agneau de paix, il s'emprisonnait dans le monastère. A présent, il se fait conscrit . et su cloître dans la caserne , adorant le Dieu Sabaoth. Mais le géant tombe, la liberté renaît; et l'art, comme les lettres ses sœurs, embrasse avec transport la bonne déesse. Fier de s'appartenir enfin, heureux de n'avoir plus de frein, plus d'entraves , plus d'uniforme, il s'élance alors impétueusement dans toutes les carrières, essaye tous les genres, prend tous les styles, revêt toutes les formes, marche à tous les buts , arrive à toutes les limites, qu'il dépasse quelquefois; et bientôt, abusant de son indépendance indisciplinée et quelque peu fantasque, jusqu'à nier même les leçons salutaires de l'expérience et les règles protectrices du bon goût, il représente bien, en notre temps de doute et de ferveur,
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de hauteur et de bassesse, de grandes passions et de viles cupidités , de revendication des droits et d'oubli des devoirs, cette absence de foi commune, cette anarchie des esprits et des âmes, qui causent le trouble et font le tourment de la société.»
A propos des réformateurs de l'école actuelle, je dois faire observer que Géricault n'avait pas été pensionnaire de Rome, pas plus que ne le furent Ary Scheffer, Decamps et Paul Delaroche (ne parlons que des morts), ceux qui honorèrent par le plus de talent et d'autorité l'école française émancipée. Les trois premiers ne furent pas davantage membres de l'Académie de peinture ; et puisque ce mot d'académie se trouve sous ma plume, il paraît nécessaire à mon sujet que je dise ce qu'elle fut en France. Ce n'est point de l'Institut actuel que je vais parler (encore une fois je respecte les vivants, et surtout les puissances vivantes) , mais seulement de l'ancienne Académie de peinture qu'a remplacée l'une des classes de l'Institut.
L'élève des Carrache, en Italie, devenu peintre de Louis XIII , auquel il donna des leçons , Simon Vouet, avait été prince de l'Académie de Saint-Luc à Rome. A Paris, il fut l'un des fondateurs de cette association de peintres-artistes qui, longtemps inquiétés par les prétentions des peintres en bâtiments, s'unirent pour mettre l'art en dehors et audessus des corps de métiers. Cette association, approuvée par Richelieu, eut plus tard Mazarin pour protecteur , et deviut enfin , par les lettres patentes que le ministre universel fit signer au jeune Louis XIV en 1655, l'Académie de peinture, dont les membres avaient le privilège exclusif d'exercer et d'en-
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seigner sans payer de droits de maîtrise. 1 Cette académie était bonne assurément par sou origine et son objet, puisqu'elle conquérait l'indépendance professionelle des artistes qui la composaient, Mais une fois constituée par décret royal, elle eut les défauts et le sort de tous les corps privilégiés. D'une part, elle se montra impérieuse et tyrannique : de l'autre, fort utile à ses membres, elle fut, pour l'art, d'une profonde inutilité. Comme l'académie fondée à Florence par Laurent le Magnifique, qui devint, contre le but de son institution, l'une des causes de la décadence de l'art florentin et de l'art italien tout entier ; comme l'Académie de San-Fertiando à Madrid, qui tenta vainement de ranimer le grand siècle épuisé, et d'où Philippe V, Ferdinand VI, Charles III, qui la peuplèrent de maîtres étrangers, ne purent faire sortir un élève de quelque valeur, l'académie de Louis XIV avorta complètement. C'est parce qu'une académie, une corporation titrée et patentée, substitue la tradition et la démonstration scolastique du professeur à l'inspiration personnelle de l'élève, au choix propre de son maître, de son genre, de son style, de sa manière, et parce qu elle substitue la facilité de vivre au besoin de vivre, qui est un autre aiguillon du succès. C'est aussi parce que l'art, plante rebelle aux lois de la culture, échappe à toutes les combinaisons factices qu'on imagine pour le propager, l'acclimater, le diriger, parce qu'il est, comme dit Platon, * un oiseau des bois, qui hait la cage et ne peut vivre qu'en liberté. »
Je n'ai jusqu'à présent parlé que des arts du dessin; je me suis même circonscrit à peu près dans la peinture
i) Ce ne fut que sous Louis XVI , et par les soins de Tnrgot , que l'art en France, comme profession, acquit enfin sa pleine liberté'.
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et la statuaire, pour ne pas trop étendre un cadre déjà si vaste. Mais tous les autres arts de la même famille, l'architecture, la gravure, et jusqua la photographie, me fourniraient aussi bien la preuve que ce qu'on nomme les encouragements do l'autorité sont aussi impuissants à faire naître ou à faire progresser un ai 't quelconque, qu'à empêcher ou retarder sa ruine quand l'heure fatale a sonné. Veut-on faire la même expérience dans l'histoire de la musique? J'y consens. L'on y trouvera les mêmes enseignements et les mêmes démonstrations que dans l'histoire des arts du dessin.
Le plain-chant. connu sous le nom de chant grégorien, fut établi par le pape saint Grégoire à la fin du sixième siècle. Comme tous les arts de l'Italie à cette époque, et depuis que Constantin avait transporté Rome à Byzance , ce chant grégorien venait sans doute du Bas-Empire . où l'on connaissait dès longtemps le Cantique de saint André; et, s'il eût été possible de remonter à ce cantique byzantin, peut-être y eût-on trouvé quelque vestige, quelque secret de la musique des anciens. Jean - Jacques Rousseau appelle le plain-chant « reste bien défiguré, mais bien précieux . de l'ancienne « musique grecque. » Quoi qu'il en soit, institué par la papauté comme un article de foi , ce plain-chant dura sans altération et régna sans interruption, ainsi que la peinture hiératique des byzantins . jusqu'à l'époque de la Renaissance, de manière que le cantique de saint André prit exactement la même place et le même rôle dans l'art de la musique que la Yierge de saint Luc dans l'art de la peiuture. Mais si la statuaire, par l'école pisane, précéda la peinture dans la voie d'émancipation qu'ouvrit ensuite à celle-ci l'école florentine, la peia-
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ture , à son tour , précéda de beaucoup la musique , le plus attardé des beaux-arts sur la route de l'iudépendance, du développement et du progrès. Il faut aller à mille aus de son institution pour que le plain-chant grégorien soit enfin détrôné par le véritable art musical. Si le moine Guido d'Arezzo, dans le onzième siècle, imagine sa gamme incomplète, et nomme ses six notes par les six premières syllabes des vers du cantique de saint Jean,
Ut queant Iaxis /ÏÉSonare fibris, etc.,
il ne fait qu'inventer un mode de notation, une écriture cursive pour la musique, sans rien changer ni ajouter à la musique elle-même, qui reste toujours le chant grégorien. Lorsqu'aux débuts du quatorzième siècle , au temps de Dante, de Pétrarque et de Boccace, le grand Giotto s'affranchissait de l'imitation des Grecs pour ne plus se soumettre qu'à celle, de la nature ; lorsqu'il trouvait Ycxpressiôn , ce grand sujet d'étonnement pour ses contemporains, cette partie supérieure de l'art, dans laquelle les modernes ont peut-être vaiucu les anciens, où en était la musique ? toujours enveloppée et captive dans les langes du chant grégorien. Ce ne fut, suivant la juste observation de M. Fétis, qu'à la fin de ce quatorzième siècle que l'on commença , non point eucore à changer le plain-chant, mais à le mettre en parties, en canons, à le couvrir d'ornements recherchés et de mauvais goût, vraies subtilités scolastiques , qui faisaient appeler le meilleur musicien musicus argutissimHS. Ge fut au cœur du siècle d'or de la peinture, à l'époque de Léonard, de Raphaël, de Titien, de Oorrége en Italie, à l'époque d'Albert Durer en Allemagne , après Van Eyck et Hemling dans les Flandres , que Luther , en
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répandant ses chorals parmi les populations réformées arracha la musique à la tyrannie de Rome, la créa libre et populaire. « Une mère nouvelle du genre humain, « dit Michelet, était venue au monde, la grande enchan- « teresse et la consolatrice : la musique était née. » Ce fut un demi-siècle après la mort de Raphaël que Luigi de Palestrina , élève de Luther par son maître le Flamand Goudimel, pour sauver le plain-chant des argutissimi proscrit par le pape Marcel, réforma à son tour la musique de la chapelle Sixtine, et, donnant au chant religieux son vrai caractère, Péleva à toute sa hauteur et à soute sa dignité. Ce fut enfin lorsque l'école des Carrache luttait seule contre l'universelle décadence de la peinture, qui, chassée de l'Italie par l'abandon, allait se réfugier dans les Pays-Bas. l'Espagne et la France, que Monteverde, par l'invention, ou, si l'on veut, l'emploi de l'accord de septième, trouvait, comme Giotto en peinture, V expression en musique, et créait ainsi le drame musical, l'opéra. 1
L'art de la musique moderne est donc né avec la réforme religieuse, et par elle , comme la peinture dans les Pays-Bas hollandais. C'est une origine bien indépendante des encouragements de l'autorité; et l'on ne voit pas, dans la suite de son histoire , que la musique leur ait dû beaucoup de ses progrès et de son éclat.
i) Il ne faudrait pas conclure qu'il y avait en Italie un art de la musique ante'rieur à Palestrina, de cette circonstance que des tableaux plus anciens, tels que la Sainte Cécile de Raphaël ou les Concerta d'anges de Fra Angelico , offrent les images d'assez nombreux instruments de musique. On trouve aussi de nos jours beaucoup d'instruments divers parmi le» nations de l'Orient, chez les Arabos , les Persans , les Indous, les Chinois. En peut-on conclure que ces peuples possèdent une musique parvenue à l'état d'art véritable ? Assurément non.
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Faisons un rapide examen de cette histoire dans les deux pays où la musique fut le plus et le mieux cultivée, l'Italie et l'Allemagne. Venue longtemps après les autres beaux-arts, la musique atteignit son extrême hauteur justement alors que T Italie, l'Espagne, les Flandres et la France, égalements épuisées, n'avaient plus un seul successeur de Raphaël, de Velazquez , de Rubens, de Rembrandt, de Poussin. C'est à cette époque effacée pour les arts plastiques qn'elle prit le plus complet et le plus magnifique développement ; c'est le dix-huitième siècle qui fut son siècle d'or ; c'est à lui qu'appartiennent, en Italie, Marcello, les Scarlatti, Porpora, Pergolèse, Cimarosa, qui mourait quand Rossini venait de naître; en Allemagne, Haendel , Bach, Gluck, Haydn, Mozart, dont Beethoven fut l'imitateur avant de donner l'essor à son génie personnel. De même qu'en naissant dans l'année où mourait Michel-Ange, Galilée avait annoncé à l'Italie que la science allait succéder à l'art, ce merveilleux épanouissement de la musique, au midi et au nord , venait consoler le genre humain du déclin général de la peinture.
Faisons d'abord un aveu, car il faut toujours chercher la vérité et la justice avant la satisfaction que l'on trouve à se donner raison. J'avoue donc que l'on rencontre en Italie , pour la musique , la preuve qu'une institution de l'État, bien établie et bien dirigée, peut avoir des résultats utiles et durables. Si , parmi les écoles de peinture dont se glorifie la Péninsule italique, celle de Naples n'a que le dernier rang , en revanche, dans la culture de l'art musical , Naples l'emporte sur tout le reste de l'Italie. On pourrait même dire que la musique italienne, entre Palestrina et Rossini, tous deux
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des États romains, est la musique napolitaine. Dans la salle d'assemblée du Conservatoire de Naples on conserve avec orgueil et respect une lourde écritoire en plomb qui a servi successivement à tous les maestri célèbres, depuis le milieu du dix-septième siècle jusqu'à nos jours. En voici la longue liste chronologique ; À!essandro Scarlatti, son fils Domenico et son petit-fils Giuseppe, Porpora, Léo, Durante, Leonardo Vinci, Pergolèse, Jomelli, Piccini (le rival de Gluck), Sacchini, Paisiello, Cimarosa, Guglielmi, Fioravanti, Zingarelli, Mercadante . auxquels il faut ajouter Bellini et Donizetti, car si l'un est né à Catane, en Sicile, et l'autre à Bergame, en Lombardie, ils sont tous deux élèves du Conservatoire de Naples.
Cela prouve que l'institution ne fut pas faussée par des caprices de cour, et que. par exemple, le marquis de Tanucci, qui gouverna les Deux-Siciles pendant presque un demi-siècle (de 1735 à 1780), sous Charles III et Ferdinand IV , eut le bon esprit de laisser la plus grande latitude , la plus complète indépendance à ces illustres professeurs napolitains. Mais tous les musiciens de l'Italie ne sont point compris parmi ceux-là. A Venise le patricien Marcello n'eut aucun besoin de leçons. gratuites; Salieri, de Legnano , dut aller vivre à Vienne; Sarti, de Faenza, à Saint-Pétersbourg; Spontini et Chérubini, de Florence, à Paris; et Kossini, le plus célèbre de tous . le plus fécond . le plus populaire, a-t-il reçu, dans sa laborieuse jeunesse, le moindre secours, le moindre encouragement V Fils de pauvres musiciens ambulants qui le menaient de foire en foire, il n'eut ni les moyens ni le loisir d'acquérir une véritable éducation. Quelques leçons que lui donna charitablement l'abbé Matteï, de
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Bologne, voilà Tunique appui d'une main amie qu'il ait trouvé tendu à son génie naissant. Ce fut seul , bien seul, qu'il écrivit, dès quatorze ans, Dcmetrio e Polibio, à vingt ans Tancredi , à vingt - quatre ans Otello et le Barbier de Scvïlle , à trente - six ans Guillaume Tell. C'était le chant du cygne de Pesaro , mort ainsi pour l'art aussi jeune que Mozart et Raphaël.
Quant à l'Allemagne, qui vit naître la musique au temps de Luther et qui en a porté si haut la science, si haut les modèles en tous genres, elle nous fournit, sans nulle exception comme le Conservatoire de Naples. la preuve que nous ont déjà donnée pour les arts du dessin toutes les contrées de l'Europe où ils furent cultivés avec succès. Ce n'est pas seulement l'absence de tout encouragement et de tout secours qu'elle va nous montrer à l'égard de ses musiciens les plus fameux: c'est l'indifférence, l'abandon et le dédain. Lorsqu'on songe à la supériorité que l'Allemagne s'est acquise dans l'art de la musique, à la gloire immense que lui ont donnée ses grands compositeurs , on est vraiment surpris , on est indigné de l'ingratitude dont elle a payé les plus illustres de ses enfants. Voyez leur sort: Pour échapper à l'obscurité et à la misère , Hœndel est contraint de quitter son pays, d'aller écrire d'abord des opéras en Italie , puis ses sublimes oratorios en Angleterre, qui l'adopte, l'enrichit et le glorifie. Gluck doit l'imiter, Gluck le pauvre enfant d'un garde-chasse, qui apprend un peu de musique au lutrin de son village, et s'enrôle d'abord dans un orchestre ambulant; il compose aussi pour l'Italie, puis pour la France, qui l'adopte également et à laquelle il laisse ses grands chefs-d'œuvre.
Si Bach et Haydn peuvent vivre en travaillant dans leur
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patrie, c'est que, simples et dénués d'ambition, l'un se contente d'être toute sa vie organiste de la petite église Saint-Thomas à Leipzig, et l'autre, fils d'un charron de Rohrau, de rester valet de chambre du prince Esterhazy. Hamdcl, Bach, Gluck et Haydn ne doivent qu'à euxmêmes leur talent original et leur célébrité tardive. Quant à Beethoven , que dans sa jeunesse le désespoir avait conduit presque jusqu'au suicide , retiré dans une triste maison d'un faubourg de Vienne, il n'a, pour soutenir sa sombre et solitaire vieillesse , que des secours étrangers, celui de la Philharmonie Society qui lui envoie une aumône, et celui du prince russe Gallitzine, qui lui commande et lui paye d'avance ses derniers ouvrages. Weber va mourir à Londres , si pauvre qu'il ne laisse pas à sa famille de quoi l'enterrer. Mendelssohn n'échappe à la détresse de ses devanciers qu'à la faveur de son patrimoine, et Meycrbcer , riche aussi de naissance, doit pourtant imiter Gluck, et porter ses œuvres ) qui font le tour du monde, d'abord à Venise, puis à Paris.
Pour être le plus célèbre et le plus grand , Mozart n'en partage pas moins la commune destinée. Quel professeur eut-il? pas d'autre que son père, second maître de chapelle du prince - archevêque de Salzbourg. Et quelle fortune ? rien de plus, pendant de longues années, qu'un traitement annuel de 12 florins et demi comme suppléant de son père. Voilà de belles ressources et de beaux encouragements ! Bien lui prit d'être un enfant-prodige pour trouver à vivre, en courant l'Allemagne, la France, l'Italie, soit pour s'y donner eu spectacle dans des concerts, soit en donnant des leçons à 20 kreutzers le cachet. J'ai vu, dans une maison de campagne près de Vienne , la chambre où, déjà malade, déjà condamné à une mort précoce comme son génie.
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il écrivit le dernier de ses opéras, Die Zauberflôte (La Flûte enchantée). C'est une mansarde sous les toits, garnie d'un lit de camp, d'une chaise en paille et d une table en sapin ; c'est une chambre de domestique. Et lorsqu'un obscur baron , le logeant là par charité , se croyait généreux envers cet hôte dont le nom glorieux honore aujourd'hui la maison qu'il habita, il n'ignorait pas que Mozart enfant avait ravi d'admiration la cour de France; que, jeune homme, il avait répondu aux flatteurs compliments de l'empereur Joseph II par de dignes et fières paroles ; qu'il était partout connu, partout célèbre, partout respecté. Cependant il hébergeait l'auteur de don Giovanni parmi ses valets, comme avait fait l'archevêque de Salzbourg , comme faisait de l'auteur des Saisons le prince Esterhazy. Et lorsque, peu de temps après, usé par les veilles et l'incessant labeur, Mozart, à trente-six ans, plus jeune que Raphaël, s'éteignait dans la misère , dans l'abandon , dans la douleur d'obtenir trop tard une petite place de maître de la chapelle impériale qui l'eût fait vivre et lui eût donné l'indépendance, ses dépouilles mortelles furent emportées au milieu d'une telle solitude que vainement, depuis lors, ou a cherché la place où elles furent inhumées. Maintenant, à Vienne, on s'évertue à les retrouver pour élever sur cette fosse sans pierre quelque splendide mausolée, et Salzbourg lui a dressé une statue de bronze sur la place publique, comme Halle à Hamdcl, Leipzig à Bach, Bonn à Beethoven et Dresde à Weber.
Nous avons parcouru le cycle entier des beaux-arts pour l'olfjet qui nous occupe. Il est temps de tirer une conclusion de ces longues prémisses.
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La vue d'une exposition à Paris , annuelle ou bisannuelle, fait naître deux réflexions générales, l'une de juste fierté , l'autre de non moins juste modestie. La première est un retour sur nous-mêmes quand nous étendons nos regards sur l'Italie, l'Espagne et les Pays-Bas d'à présent. Les Italiens , les Hollandais, les Espagnols ont été nos maîtres; ils ne sont plus même nos rivaux. Tandis que nous n'avons à nous plaindre que d'une exubérance de séve et d'activité créatrice, eux, tombés au dernier degré de la décadence , ont cessé de produire, et nous pouvons opposer notre fécondité, peut-être excessive, à leur déplorable stérilité. 1 La seconde réflexion générale est encore un retour sur nous-mêmes quand nous étendons nos regards autour de nous, non plus sur le présent, mais sur le passé , quand nous comparons l'art de notre siècle à l'art des grands siècles. C'est le revers de la médaille. Que voyons-nous aujourd'hui? Une foule de productions moyennes , estimables , dignes d'intérêt, dignes d'éloges; point ou presque point d'oeuvres fortes , grandes , capitales , dignes d'admiration, dignes d'enthousiasme. Beaucoup de talent, peu de génie î beaucoup de succès, peu de gloire. On dirait, à voir combien le don de produire se rapetisse en s'élargissant, que le domaine de l'intelligence est comme le territoire d'une province, où la propriété s'amoindrit en raison directe de ce qu'elle se divise et se morcelle ; on dirait qu'il n'y a, dans l'esprit humain pris en masse, comme dans un terrain mesuré, qu'une quantité donnée de sucs alimentaires et productifs, de sorte qu'à la place
i) Il est à peine nécessaire de dire que je range les artistes de la Belgique parmi les nôtres , comme je placerais ses écrivains dans uotre littérature.
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de hautes futaies pousse un bois taillis , et qu'il vient seulement vingt arbustes pour un chêne.
Devant ce double résultat , la diminution de l'art et l'augmentation des artistes, se pose naturellement une double question: Faut-il encourager l'art? Oui, dironsnous unanimement, nous qui comprenons sa puissance et sa grandeur, qui lui vouons un culte pur et désintéressé, qui l'aimons de cet amour dont Fénelon voulait qu'on aimât Dieu, sans crainte de châtiment, sans espoir de récompense. Faut -il encourager les artistes? Ici je demande à distinguer. Oui, ceux que la nature a faits ou que l'éducation peut faire artistes ; ceux qui trouvent sur-le-champ et d'instinct une bonne voie ; ceux qui ne s'en écartent que par excès de qualité ou par quelque erreur du moment, et que l'âge, la réflexion, un bon conseil peut-être, peuvent y ramener. Ceux-là, oui, il faut leur tendre la main , les flatter d'une voix amie, louer hautement leur mérite, corriger leurs écarts avec autant de mesure que de sincérité, les traiter enfin comme ces athlètes des grands jeux que les cris des spectateurs soutiennent et conduisent jusqu'au but où le prix les attend ; il faut les encourager. Mais ceux qui, n'ayant pas reçu du ciel V influence secrète, manient gauchement la brosse ou l'ébauchoir; ceux que leurs parents ont mis dans un atelier comme ils les eussent mis au séminaire, sans vocation, sans goût, sans aptitude; ceux qui prennent le nom d'artistes et ne le mériteront jamais, desquels on dira, quand ils seront à l'âge où mourut Raphaël : « C'est un jeune homme qui promet, » et dont la vie s'usera dans l'obscurité , dans le besoin , dans le dégoût et la haine de leur état, ceux-là, je le dis hautement, il faut les décourager. Autrement on les trompe,
COMMENT FAUT-IL
on les égare, on les perd. Enlevez-les à l'art, qui n'attend rien d'eux et dont ils n'attendent rien; rendez les à d'autres carrières où les succès sont plus faciles et plus communs ; ayez le courage de leur dire :
Soyez plutôt maçon, si c'est votre métier. 1
Écoutons sur ce point une voix plus puissante , une voix qui sort de l'antiquité grecque , du grand siècle d'Athènes, et qui, de ce temps si fertile en modèles, nous apporte uue leçon de sage sévérité. C'est celle de Périclès s'adressant aux émules d'Ictinus, de Phidias et de Polygnote. Voici le discours qu'on lui prête :
« O vous qui attendez que j'entreprenne de grands « travaux, préparez-vous avec ardeur, et n'ayez pas une «confiance inactive. Les guerres semées par les guerres « touchent à leur fin ; puissent les Dieux nous envoyer « une paix qui sera plus glorieuse pour notre patrie que « les victoires ensanglantées ! Ceux d'entre vous qui seront « jugés capables de bâtir, de sculpter ou de peindre des « œuvres dignes d'admiration, auront une vie assurée et «même des gains considérables. Mais ceux dont la main «est peu expérimentée et à qui Minerve n'a point souri, « en vérité ils feraient mieux aujourd'hui de cultiver la < terre ou de s'établir fabricants de poteries dans le « Céramique. Jamais ils n'auront part aux travaux ; ja- « mais , par Jupiter , je ne leur livrerai , pour qu'ils les « gâtent, les marbres du Pantélique et les matières pré-
1) „Mais dites -moi, monsieur Chatte, pourquoi étes-vous peintre? Il y a tant d'autres états dans la société où la médiocrité même est utile. Il faut que ce soit un sort qu'on ait jeté sur vous quand vous étiez encore au Berceau. 11 y a trente ans que vous faites lo métier, et vous ne vous doutez pas de ce quo c'est, et vous mourrez sans vous en douter." (DIDEROT, Salon dé 1763.)
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« rieuses que je fais venir de tous les pays pour orner « la ville ; non, quand même ils me seraient proches par « le sang, quand le grand prêtre de Neptune-Érecthéc « les protégerait, quand Aspasie suppliante tendrait vers « moi ses beaux bras. Un général ne place point aux « postes périlleux un soldat lâche et débile; je serais « non moins blâmable si je confiais les richesses et la « renommée de notre patrie à des artistes sans habileté. « Les Lacédémoniens précipitent dans un gouffre les v< enfants difformes, afin de ne point nourrir des citoyens « inutiles : ainsi je veux ôter l'espérance aux sculpteurs « et aux peintres qui n'ont pas le sens de ce qui est « beau, car si l'État les employait, ils n'apporteraient que « du dommage. Il n'est pas juste que l'intérêt d'un seul « soit préféré à la gloire de tous. Que diraient les Athé- « niens aux autres G recs qui viendront bientôt contempler « leur ville lorsqu'elle sera parée de mille chefs-d'œuvre, «s'il fallait leur montrer en même temps des taches hon- « teuses et des édifices qu'il vaudrait mieux n'avoir point « achevés ? Efforcez-vous donc de ne produire que des « œuvres nobles, irréprochables, et d'une beauté qui sache « ne point vieillir. »
(Discours inédit Je Pêriclès, cité par M. Boulé.)
A nos modernes Périclès , à ceux qui ont dans les mains le gouvernement des arts, c'est-à-dire l'encouragement et la récompense des artistes, je voudrais pouvoir adresser ce conseil :
«* Mettez les éléments des arts à la portée de tout le monde, comme les éléments de l'instruction littéraire et • scientifique. Vous avez des écoles gratuites pour la lecture, l'écriture et le calcul ; bien. Ayez aussi des écoles
gratuites pour le dessin linéaire et à l'usage des artisans. Si les unes ne font ni poètes, ni historiens, ni astronomes, les autres ne feront ni peintres , ni statuaires , ni architectes; mais elles ne les empêcheront point de se faire. Ayez encore des conservatoires de musique pour que vos théâtres lyriques y prennent des chanteurs et vos orchestres des joueurs d'instruments ; mais n'essayez pas d'y faire éclore des compositeurs. Sans écoles et sans conservatoires, les poètes, les historiens, les astronomes, les peintres, les statuaires, les architectes et les compositeurs se formeront tout seuls, comme ils se sont formés partout et dans tous les temps, même dans le nôtre. — Ouvrez de loin en loin des expositions, c'est bien. Fondez partout des musées, c'est mieux encore. Par les unes l'émulation s'éveille et s'entretient: elles sont d'ailleurs comme l'état de situation des arts qu'une nation se dresse périodiquement à elle-même. Par les autres sont offerts
les vrais modèles, devant qui se révèlent les vraies vocations, et, pour contrôler les expositions, il n'y a que
les musées, puisque, pour diriger les disciples, il n'y a que les maîtres. En outre, dans les expositions, et plus encore dans les musées, l'extrême variété des écoles? des geures, des styles, des manières, protège le visiteur attentif et curieux contre l'imitation servile où l'entraînent les leçons d'un professeur unique, et lui permet de garder, en étudiant le passé , les tendances du présent, en étudiant les maîtres dans leurs œuvres, sa propre personnalité. — Mettez au concours les ouvrages publics, les ouvrages de la commune, comme firent les Florentins » du quinzième siècle pour les portes de leur Baptistère, concours où le jeune Ghiberti fut déclaré vainqueur par ses propres rivaux , Donatello et Brunelleschi , et qui
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valut à Florence ces admirables dessins en bronze que Michel-Ange disait « dignes des portes du paradis ; » mais, hors de là, ne faites aucune commande d'œuvres d'art, ces commandes que fuyait Poussin jusqu'à Rome, et Puget jusqu'à Marseille. On ne doit rien attendre d'un artiste à qui n'appartienuent ni son sujet, ni la manière de le traiter, ni le temps qu'il y doit mettre- On coupe ainsi les ailes à son génie. L'artiste est sans originalité dès qu'il est sans indépendance et sans passion. Il ressemble à ces peintres byzantins à propos desquels s'exprimaient ainsi les pères du second concile de Nicée (en 787) , celui même qui jeta le premier lanathème sur l'hérésie des iconoclastes : « Comment pour- « rait-on accuser les peintres ? L'artiste n'iuvente rien ; <* c'est par les antiques traditions qu'on le dirige ; sa « main ne fait qu'exécuter. 11 est notoire que l'invente tion et la composition des tableaux appartiennent aux «pères qui les consacrent. A proprement parler, ce sont -< eux qui les font. » (Traduction d'Émeric - David.) C'était alors la servitude de l'art sous le dogme ; peu différente est, de nos jours , la servitude de l'art sous la commande.
Mais quand l'artiste s'est révélé, mais quand son œuvre est faite , alors épuisez , je le veux bien , toute la générosité que doit mettre une nation à rémunérer les hommes et les travaux dont elle doit s'honorer. Cet argent que vous perdez en facilités nuisibles, en vains encouragements , en stériles commandes , dépensez-le à payer splendidement les ouvrages d'élite. Et quant aux hommes qui font la gloire de leur pays , qui nous donnent les plus douces et les plus pures jouissances de la vie, qui nous révèlent le beau, qui permettent à l'âme
humaine de le saisir, de le comprendre, de s'en repaître, de s'en rassasier, de savourer sa véritable ambroisie sur la terre, qui est l'admiration, pour ceux-là nulle récompense n'est au-dessus de leurs services, pas plus qu audessus de notre gratitude. Pierre le Grand a créé en Russie, sous le nom de tchinc, une hiérarchie générale, où se trouvent compris et rangés tous les serviteurs de TÉtat et tous les grades qu'on peut acquérir dans les diverses carrières des emplois publics. Si une telle organisation existait chez nous , je demande pourquoi M. Ingres n'aurait pas le rang de maréchal de France comme Turenne, et Rossini comme Maurice de SaxeV Est-ce qu'un excellent tableau, un excellent opéra ne valent pas une bataille gagnée? Ils sont bien l'œuvre de leurs auteurs, tandis qu'une victoire est due quelquefois à un subalterne, à la bravoure des soldats, à la fortune. Pour moi, Phidias n'est pas moins grand qu'Alexandre le Grand ; pour moi , le Jupiter d'Olympie , la Minerve d'Athènes et les frontons du Parthénon égalent bien les victoires du Granique, d'Issus et d'Arbelles ; et si j'avais à citer les deux plus illustres rivaux du seizième siècle, ce n'est pas Charles-Quint et François I er que je nommerais, mais Raphaël et Michel-Ange.
En un mot, et pour tout résumer, je dirais aux ordonnateurs des beaux-arts : Imitez les Grecs ; comme eux ne faites rien avant, faites beaucoup après; comme eux n'encouragez pas, récompensez.»