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COMMENT FAUT-IL ENCOURAGER

LES ARTS

Pressé par la subite clôture de l'Exposition, et voulant ne point perdre l'à-propos que cette solennité donnait aux questions soulevées par son retour périodique, je me suis un peu hâté de publier l'opuscule qui a pour titre : Comment faut-il encourager les arts ? Bientôt, aux observations qui m'ont été faites , aussi bien pour approuver que pour combattre mes idées, j'ai reconnu que, sur un sujet grave, et d'autant plus délicat qu'il touche aux intérêts des artistes vivants, — les commandes, — je ne m'étais pas bien fait comprendre. Évidemment c'est par ma faute: je me suis mal expliqué. Il me paraît donc nécessaire de revenir sur cette question , et d'en faire l'objet d'un post-scriptum à la brochure.

Je n'ai point à m'occuper des commandes particulières Si quelqu'un — roi , noble , bourgeois ou manant — s'adresse à un architecte , à un peintre , à un statuaire, pour se faire construire une demeure, pour l'orner, pour laisser son image à sa famille sur la toile ou dans le marbre, cela se passe entre lui et l'artiste, qui se soumettra plus ou moins aux exigences du commettant, qui

peut-être imposera les siennes. En un mot, cela ne regarde que les deux contractants. Si la veuve d'Henri IV, l ltaliennc Marie de Médicis , prend la louable fantaisie de faire peindre, dans une galerie de son palais du Luxembourg , les principaux événements de sa royale histoire ; si elle décide de confier cette tâche au plus grand peintre de l'époque, bien qu'il soit étranger à l'Italie ; si Rubens l'accepte ; s'il prépare et fait agréer ses esquisses ; s'il appelle à l'exécution de ce grand travail ses meilleurs élèves , Jacques Jordaëus , Abraham Diepenbeck, Théodore Van-Thulden, Just Van-Egraont, Corneille Schut, Simon de Vos ; s'il achève avec autant de bonheur que de rapidité ce vaste poëme en vingt et un chants qui fait aujourd'hui l'un des principaux ornements de notre musée du Louvre; eh bien! j'admirerai la fécondité de l'artiste , et j'admirerai non moins sou habilité, pour avoir su donner par le pinceau tant d'intérêt et de grandeur à la vie de cette reine altière , opiniâtre et fausse, qui, épouse, se fit détester de son époux ; mère , se fit détester de son fils ; régente, se fit détester du royaume, et qui n'a laissé après elle ni la mémoire d'une action d'éclat, ni seulement celle d'une bonne action. Encore sera-t-il peutêtre permis, même en face de ces splendides flatteries, de regretter que Rubens n'ait point occupé le temps qu'il leur a donné à des sujets de son propre choix ; peut-être sera-t-il permis, sans sortir du Louvre, de préférer à cette longue suite d'immenses et menteuses allégories les petites toiles qui se nomment la Vierge aux Innocents, la Fuite de Loth et la Kermesse flamande.

Nous n'avons à traiter que des commandes faites par l'État.

Ceux qui les approuvent sous toutes les formes et dans tous les cas ne manqueront point de citer, au profit de leur opinion, les heureuses commandes qne les papes Jules II, Léon X , Clément VII et Paul III firent dans le Vatican aux deux illustres rivaux Raphaël et Michel- Ange. Nous pourrions répondre qu'elles rentrent dans la classe des commandes particulières, comme l'Histoire de Marie de Médicis, et que, bien que ces pontifes n'aient eu qu'une possession viagère du palais de la papauté, ils ont pu, leur vie durant, le faire orner comme et par qui l'envie leur en est venue. Mais nous acceptons ces exemples et nous devons les accepter, car on ne saurait, dans le débat qui nous occupe, en invoquer de plus hauts et de plus concluants. Oui, il est bien vrai qu'en 1508, sur la suggestion de Bramante, Jules II appela de Florence à Rome, pour l'employer aux décorations du Vatican, le jeune Raphaël, qui ayant fait à dix-huit ans le Sposalizio, était, à vingt-cinq, le premier des peintres de l'Italie; il est vrai qu'il lui confia l'un des panneaux de la grande salle où le divin jeune homme peignit la Dispute du saint Sacrement; 1 il est vrai que, ravi d'admiration devant cette fresque prodigieuse, Jules II fit effacer brutalement toutes les autres fresques, commencées ou finies, et que Raphaël, auquel il confia dès lors l'œuvre entière des Stanze, ne put obtenir grâce que pour une voûte de la première salle qu'avait peinte son maître le Pérugin.

Mais, dites-moi, je vous prie, si Raphaël, suivant le mot d'un poëte, a fait de Rome la Grèce de ï Évangile,

i) On nomme ainsi une Image symbolique du concile de Plaisance, qui a fixé le dogme de l'Eucharistie.

n'a-t-il pas, de sa propre autorité, et dans le palais même des papes, glorifié la Grèce à l'égal de l'Évangile ? En face de cette Dispute du saint Sacrement , qu'on peut nommer la Théologie, n'a-t-il pas mis un sujet qu'on peut nommer la Philosophie, celui de V École d'Athènes? N'a-t-il pas introduit, dans la première, des figures toutes laïques, telles que Dante, Duns Scot, et jusqu'au précurseur de Luther , Jérôme Savonarole , brûlé comme hérétique par ordre d'un pape, l'infâme Alexandre Borgia? et, dans la seconde, où Ton voit les vieux maîtres de l'humanité pour les lettres, les sciences et les arts, groupés sous la présidence d'Aristote et de Platon, n'a-t-il point fait l'apothéose de cette antiquité grecque « que le moude appelle profane, mais qui pour l'artiste est sacrée ? > (Charles Blanc.) La salle suivante n'a-t-elle pas pour principale décoration le Parnasse, où, parmi les poètes des trois grands siècles précédents, Homère, Sapho et Pindare, Virgile, Horace et Ovide, Dante, Pétrarque et Boccace, et entouré du chœur des neuf muses, stat divus Apollo? Et s'il place dans cette salle la figure symbolique de la Théologie, n'y place-t-il pas aussi les figures de la Philosophie, de la Poésie et de la Jurisprudence? Comment croire que des sujets si païens fussent uniquement dictés par les papes? que l'artiste, libre penseur comme son maître , ne les avait pas choisis ou suggérés ? Comment croire que, si Jules II ou Léon X les ont réellement commandés à Raphaël, Raphaël n'avait pas dès lors assez d'influence et d'autorité morale pour se les faire commander?

Quant à Michel-Ange, la démonstration sera encore plus complète, car au lieu d'inductions, nous avons des preuves, et l'histoire elle-même se charge de répondre.

Personne n'ignore que, lorsqu'en 1507 Jules II confia à Michel- Auge, jusque-là seulement statuaire et dessinateur, les peintures du plafond de la chapelle Sixtine, l'artiste florentin n'accepta cette tâche qu'à la condition d'avoir pour la remplir la plus entière indépendance. Personne n'ignore qu'il s'enfermait seul dans la chapelle, dont il s'était fait remettre les clefs, et n'y laissait pénétrer personne, pas même ses broyeurs; qu'il portait cette passion de la solitude jusquau point de fabriquer lui-même tous ses outils, tous ses ustensiles, et que, par exemple, pour travailler la nuit, il s'était fait une espèce de casque en carton au sommet duquel il ajustait une chandelle en suif de chèvre , ayant ainsi les mains libres et portant avec lui sa lumière ; qu'enfin , lorsque l'architecte Bramante introduisit furtivement son neveu Raphaël dans la Sixtine, nul ne savait encore ce qu'y faisait Michel-Ange. C'est donc bien lui, et lui seul, qui avait choisi et composé ses su jets, la Création du monde, la Création d'Kve, les patriarches, les prophètes, les sibylles, et toutes ces figures énergiques , terribles , gracieuses ou grotesques qui ont fait dire à mad e de Staël que si Raphaël est le peintre de l'Évangile, Michel- Ange est le peintre du Vieux-Testament.

Venons à la grande fresque du Jugement dernier, qui occupe toute la muraille au fond de la Sixtine, ouvrage postérieur de trente ans aux peintures de la voûte, et dont le caractère est aussi différent que l'était devenu, dans cet intervalle, le caractère même de l'artiste. Personne n'ignore qu après le sac de Rome en 1527, et la prise de Florence en 1529, tout rempli de la lecture du Dante, et l'imagination encore frappée des horreurs dont il avait été le témoin et presque la victime, Michel-

Ange , pour épancher dans une œuvre d'art la mélancolie sauvage dont son âme était alors atteinte , se préparait à traiter un sujet bien approprié à la nature de son vaste et sombre génie, le dénoûment final du drame de l'humanité. Personne n'ignore qu'informé des études auxquelles il se livrait solitairement et sans relâche, le pape Paul III se rendit chez l'artiste , au milieu d'un cortège de dix cardinaux, et qu'avec cette solennité inaccoutumée dans les arts, il le pria d'exécuter à la Sixtine le grand travail dont il avait préparé les cartons sous Clément VII. Une preuve manifeste que Michel- Ange, non-seulement choisit ce sujet , mais qu'ensuite il le traita comme il lui plut, c'est qu'il semble avoir à dessein négligé tous les symboles religieux, toutes les croyances de la tradition catholique, tels que les auréoles, les nimbes, les ailes étendues, les enseignes diverses admises par l'art comme par la foi; cest que les anges qui sonnent de la trompette pour éveiller les mort paresseux et ceux qui exécutent les arrêts du Christ ne sont que des hommes, des athlètes combattants, et que le Christ lui-même n'est plus le doux Rédempteur des hommes, l'Agneau, l'humble fils de Marie, mais un Jupiter tonnant, aussi farouche que ses anges, qui ne s'émeut pas même aux pleurs de sa mère, et qui siège là en juge inexorable et terrible; c'est que l'austère disciple de Savonarole , poëte de plusieurs façons et de plusieurs styles, a écrit une satire burlesque dans un coin de son tableau , et s'est vengé par des épigrammes indestructibles de ceux qu'il ne pouvait ni réformer ni vaincre, ces grands dignitaires de l'Église qui déshonoraient la pourpre romaine, ces membres ou clients de la puissante famille qui dépouillait sa patrie de la liberté ; c'est que

le camérier du pape, trouvant la fresque de Michel- Ange plus propre à une taverne qu'à la chapelle du souverain pontife, voulait la faire effacer, et qu'un peu plus tard , le timoré Paul IV fit voiler par Daniel de Volterre des nudités fort innocentes , ce qui attira au disciple sacrilège de Michel- Ange, avec des vers piquants de Salvator Rosa, le surnom ridicule du bracchettone (le culottier). Il est donc évident que ces prétendues commandes des papes à Raphaël et à Michel- Ange ne sont rien de plus, en réalité, que des ouvrages appartenant en propre à ces grands artistes , ouvrages qui ont été recueillis dans le palais des papes , comme ceux-ci ont recueilli depuis lors dans leur musée du Vatican la Transfiguration et la Communion de saint Jérôme.

Laissons donc l'histoire du passé, et parlons du temps actuel.

L'État peut demander aux artistes deux sortes d'ouvrages : ceux que j'ai nommés, comme à Florence, travaux de la commune , qui sont d'utilité ou de décoration publiques, et ceux que l'on acquiert avec les fonds destinés à l'encouragement des beaux-arts.

Pour les premiers, il ne faut pas perdre de vue que si un tableau, une statue, sont bien l'œuvre individuelle d'un seul artiste, qui en demeure seul responsable, tant de personnes doivent concourir , au moins par le choix et l'adoption des plans , à l'érection d'un monument public et à son ornementation , que le pays entier est , en quelque sorte, complice de ses défauts. «Un monument public de mauvais goût, ditVasari, élevé dans un temps où il existe d'habiles artistes, est une injure faite à la nation et au siècle qui le voient élever, un sujet éternel de honte pour ceux qui l'ordonnent. » Voilà pourquoi

je voudrais que tous les travaux de la commune fussent mis au concouis. Il n'est pas d'autre moyen, pour un pays et une époque , d'échapper à cette lourde responsabilité d'une « honte éternelle » dont les menace Vasari. J'ai cité en exemple le concours ouvert par les Florentins, vers 1400. pour les portes de leur Baptistère, où le jeune Lorenzo Ghiberti fut proclamé vainqueur, même par ses illustres concurrents Donatello et Brunelleschi. Ces portes d'airain furent l'ouvrage de toute sa vie, puisqu'il y travailla quarante ans comme sculpteur, ciseleur et fondeur. Mais le quinzième siècle est bien loin de nous, dira-t-on, et Florence n'est point Paris. Soit. Prenons un autre exemple, ici même, et le plus récent possible. Pour l'érection de la nouvelle salle de théâtre destinée à l'Opéra, l'on a ouvert un concours, et ce travail de la commune est confié maintenant à M. Charles Gamier. Ce jeune architecte a réuni, je crois , l'unanimité des suffrages parmi les membres du jury, et même la voix unanime de ses concurrents , qui , tous, lui auraient donné le second rang, comme les généraux grecs à Thémistocle après la bataille de Salamine. C'était le placer au premier. Eh bien ! sans le concours ouvert, croit-on que M. Garnier eût été choisi ? Il était, comme Ghiberti, trop jeune encore et trop peu connu pour attirer les regards de l'autorité compétente. Elle eût pris un autre architecte plus célèbre et moins digne. On voit, par ce simple rapprochement , à quatre siècles et demi d'intervalle, toute l'utilité, toute la nécessité de3 concours.

Reste l'emploi des fonds confiés par la nation à l'État pour l'encouragement des beaux-arts. C'est ici qu'est le vif de la question.

Il y a deux manières de faire cet emploi.

Voici la première, telle que je l'ai vu pratiquer soirs les gouvernements antérieurs , et je suppose que rien n'a changé, si ce n'est l'intitulé des actes:

Un peintre se présentait en solliciteur aux bureaux des Beaux-Arts. Il était chaudement appuyé par un pair de France, un député et un conseiller d'État. «Monsieur, lui disait-on , de si puissantes recommandations nous décident en votre faveur, et nous allons vous confier un important travail. Vous allez nous faire une Sainte Famille ... Ne vous récriez pas. H est bien vrai que , depuis Raphaël , ce sujet est devenu fort difficile à traiter, et nous convenons môme que tous les sujets d'histoire religieuse, par ce temps d'incrédulité, ne sont ni fort à l'étude ni fort t à la mode. Mais que voulezvous ? puisque l'on construit des églises neuves, il est clair qu'on ne peut les orner de peintures vieilles, et nous sommes bien aises de laisser croire que nos peintres ne sont pas moins chrétiens que nos architectes. — Votre tableau aura quatre mètres de haut sur trois de large; c'est précisément l'espace qu'il doit occuper entre la porte de la sacristie et la chapelle de Sainte- Agnès. Donc vous peindrez vos personnages de grandeur naturelle. — Il faudra nous faire la remise de ce tableau d'ici au 20 juin prochain, car il doit figurer à sa place pour la fête de saint Jean, patron de l'église. — Vous recevrez 2,000 francs d'avance, et 3,000 francs à la livraison; en tout, 5,000 francs. — Ces clauses seront consignées dans un contrat. »

Cela est une commande.

Voici la seconde manière:

Un des chefs de la division des Beaux- Arts (le ministre pourrait même , comme le pape Paul III , faire cette démarche en personne) se présente dans l'atelier d'un peintre : « Monsieur , lui dit-il après les saluts échangés, nous avons appris par le témoignage de nombreux amateurs et de plusieurs de vos confrères euxmêmes, enfin par une espèce de bruit public qui n'est jamais menteur en ces matières, que vous avez terminé un tableau capable de faire honneur à l'école actuelle de notre pays. Je viens vous prier d'accorder la préférence à l'État, qui se propose de l'acquérir. Nous ne vous demandons pas quel en est le sujet; vous seul avez eu le droit de le choisir. S'il appartient à la peinture Bacrée, à la peinture de haut style, tant mieux! nous en serons charmés, car le succès en ce genre devient de plus en plus rare à notre époque. Mais s'il appartient à la mythologie, à l'histoire, à l'anecdote, à la fantaisie, nous l'accepterons tout aussi volontiers, puis, que mille exemples fameux, pris à toutes les écoles, nous ont prouvé qu'un artiste peut, sur de tels sujets, épuiser tous les mérites et toutes les beautés de l'art de peindre. S'il est même simplement une scène familière , nous ne ferons pas les dédaigneux : Gérard Dow, Terburg, Metzu n'ont pas fait autre chose, et il n'est plus permis à personne, fût-on Louis XIV, d'appeler magots les petits personnages de Téniers ou d'Ostade. Et si votre tableau n'est rien de plus qu'un paysage , qu'il soit encore le bienvenu: Claude et Ruysdaël ont conquis au paysage son rang parmi les grandes œuvres de l'art. — Nous ne vous demandons pas non plus quelle est la dimension de votre cadre. Grand , moyen ou petit , il trouvera facilement sa place , une place digne de lui et de vous,

dans nos collections nationales. — Nous ne vous demandons pas davantage quelle dimension vous avez donnée à vos figures. Sont-elles de grandeur naturelle ? eh bien, nous savons que, depuis la Transfiguration jusqu'à la Bonde de nuit, une foule de chefs-d'œuvre ont eu les mêmes proportions. Sont-elles, au contraire, beaucoup plus petites que nature? nous savons encore que Raphaël se montre aussi grand dans la Vision d'Êzéchiel que dans la Transfiguration, et Rembrandt dans le Ménage du menuisier que dans la Monde de nuit; et nous n'ignorons pas que Poussin se sentait plus à l'aise pour peindre en figurines les Bergers d'Arcadie que pour peindre en grandeur colossale le Martyre de saint Érasme. — Enfin nous nous garderons bien de vous demander que temps vous avez mis à terminer ce tableau. Qu'il vous ait coûté seulement seize jours de travail , comme la fameuse Sainte Famille au saint Georges que Rubens a faite pour la chapelle de son tombeau dans l'église Saint- Jacques d'Anvers, ou qu'il vous ait plu de mettre quarante ans à l'achever , comme M. Ingres sa Source, cela ne nous regarde point , et le temps ne fait rien à l'affaire. — Nous vous proposons de placer ce tableau dans le musée du Luxembourg en attendant qu'il prenne sa place définitive dans le musée du Louvre, et nous vous offrons une rémunération de 20,000 francs. > Ceci est une acquisition.

Maintenant, je demande avec confiance : quel est de ces deux modes le meilleur et le préférable ? Ne voit-on pas que, dans le premier — la commande — l'artiste n'est pas honoré, n'est pas libre ; qu'il n'est pas lui-même? On lui impose un sujet étranger à ses études , antipathique à ses goûts, et, Dieu sait! peut-être réprouvé

par sa conscience. On lui impose des proportions qui l'obligent à changer et à forcer les habitudes de son talent. On lui impose enfin une échéance à jour fixe pour la livraison, qui le condamne à travailler vite , en tout temps, même quand l'inspiration lui fait défaut, quand une maladie, un chagrin, une affaire, d'autres occupations, devraient l'éloigner de celle-là. Et de plus le prix du travail est fixé d'avance, de façon que l'artiste n'a pas même le stimulant banal d'un bénéfice à espérer. Qu'il fasse bien, qu'il fasse mal, sa rétribution sera la même. Aussi, que peut-on attendre d'une œuvre faite daus de telles conditions? Tout au plus que l'artiste ne fasse pas assez mal pour déshonorer son nom et se fermer la porte à d'autres commandes. Je crois que, dans le style pittoresque des ateliers, on nomme ces travaux à faire pour l'État: le pot-au-feu. Ils peuvent, en effet, donner à vivre au jour le jour à des médiocrités qui subissent cette triste ressource; mais jamais l'artiste véritable ne les fera pour son plaisir et pour son honneur. Que peut donc, de grâce, gagner l'art à de tels encouragements? Quels progrès, quel éclat peut-il en attendre ?

Au contraire, dans l'autre mode — l'acquisition — le peintre a pris un sujet sorti naturellement de ses études, suggéré par son goût, rêvé et carressé par son imagination, le sujet enfin dont l'apparition lui est venue peut-être comme viendrait une révélation. Il a pris aussi la dimension qui convient à son genre d'esprit, et même à son genre de vue. Il a consacré à cette œuvre de prédilection les moments où souffle la muse , comme a dit le poëte, c'est-à-dire les heures de ferveur et d'enthousiasme, alors que l'artiste a la conscience que toute

sa force d'inspiration et do talent est pleinement à son service. On fait auprès de lui une démarche qui l'honore et le touche; on lui offre une rémunération qui flatte son juste orgueil autant qu'elle satisfait son intérêt. Enfin l'on présente à son ouvrage l'attrayante perspective d'une place distinguée, enviée, à laquelle peu d'ouvrages peuvent prétendre. Et cet exemple, bientôt connu de tous* apprendra aux autres artistes que s'ils parviennent, à force d'études variées , de soins assidus , de travail opiniâtre, à créer une œuvre de conscience et de talent, de génie s'il est possible, ils seront assurés de trouver dans l'État un acquéreur généreux, et, pour leur œuvre, la plus noble récompense qu'ils puissent ambitionner, cette place au Musée qui doit à jamais conserver le nom de son auteur, parmi ceux des maîtres, dans les grandes archives de l'art.

N'est-ce pas revenir, sous une forme tout actuelle et pratique , au conseil que je donnais d'après les Grecs d'autrefois? N'est-ce pas proposer de ne rien faire avant, de faire beaucoup après? N'est-ce pas dire eucore : «N'encouragez pas, récompensez ? >

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