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COMMENT FAUT-IL ENCOURAGER

«Avant tout, disait Locke, définissez les termes.» Cette règle est ici d'autant plus nécessaire à suivre que, si je ne m'abuse, le débat suscité par mes honorables contradicteurs ne porte guère que sur la double signification du même mot, du mot unique, que nous offre la langue française. Dans quel sens dit-on: Encourager les arts? Évidemment dans le sens de fomenter, faire progresser, porter plus loin et plus haut. Et dans quel sens dit-on: Encourager les artistes? Évidemment dans le sens de leur faciliter l'étude, le travail et le gain. La différence est telle que , cette double définition une fois admise, je n'hésite point à répéter: Encouragez les arts' — N'encouragez pas les artistes!

Mais je sens qu'il faut encore expliquer comment se peuvent concilier ces deux adages.

Une personne en qui le monde entier reconnaît une des gloires littéraires de la France 4 a bien voulu m'adresser

)) Mad e . George S&ud.

quelques observations sur mon opuscule: et, l'acceptant dans la partie historique, ainsi que dans les déductions où conduisent forcément des faits non moins universels qu'irrécusables, elle m'adresse une objection contre laquelle je tiens à cœur de me défendre. «Prenez garde, me dit-elle, vous condamnez les médiocrités; ce serait cruel, et ce serait aristocratique. »

Sur ce dernier mot je passe condamnation. Quelque soit mon attachement à l'égalité devant la loi, je ne puis admettre l'égalité devant le génie , ou môme devant le talent nécessaire à la culture de l'art. L'art a été, est et sera toujours, dans l'espèce humaine, le partage exclusif d'une faible minorité, d'une aristocratie enfin, trèsrestreinte, très-étroite. Ce n'est pas celle de la naissance, bien entendu, car rien n'est plus personnel que le génie ou le talent. C'est l'aristocratie dans son vrai sens, dans son sens légitime: le privilège des meilleurs. L'art n'appartient qu'à certaines natures d'élite , trèsrares parce qu'elles sont très-douées, qui doivent réunir aux plus hautes facultés morales, — l'imagination avec le jugement, le sentiment avec le goût — d'autres précieuses facultés physiques, — la netteté de la vue et l'adresse de la main. Tous les hommes peuvent être artisans ; les meilleurs seuls, les aristoï^ peuvent être artistes.

Mais si je ne me défends point du reproche d'être en ce sens aristocrate, je dois me défendre avec énergie et conviction du reproche d'être cruel envers une classe quelconque de ceux par qui les arts sont cultivés. Rien n'est plus loin de mon esprit et de mon cœur, car je n'ai qu'un désir bien ardent et bien désintéressé: celui de servir l'art sans nuire aux artistes, c'est-à-dire de rendre Wr intérêt commun, identique, et non plus contradic-

toire. Eh quoi ! je condamnerais la médiocrité ! Mais ce serait me condamner moi-même, et Ton me demanderait de quel droit j'écris. Hélas ! c'est la loi de nature qu'il faut accuser de 1 inégalité des hommes. Si elle les a faits, ce que je concède de grand cœur, égaux en droits, elle ne les a pas faits égaux de taille, de force, d'intelligence, d'imagination , enfin de qualités physiques et morales. Pour un ouvrage qui exige la force, on préférera toujours le plus fort au plus faible; pour un ouvrage qui exige l'intelligence , on préférera toujours le plus intelligent au plus inepte. Mais , comme il serait souverainement injuste que le génie seul pût prospérer, pût vivre, ni d'aucun art, ni d'aucune carrière les médiocrités ne sont exclues. Leur place de tout temps y fut marquée, et l'on peut dire que , dans le nôtre , elle s est considérablement élargie. La médiocrité laborieuse, modeste, celle que n'égare point une folle vanité, qui sait rester dans son rôle et dans ses moyens, peut aisément se frayer un chemin et s'édifier une existence honorable. Pour les artistes médiocres il y a les amateurs médiocres; et j'entends par ce mot, auquel je n'attache aucun sens malveillant, non-seulement ceux qui sout médiocres par le goût, qui se contentent d'œuvres ordinaires et banales , mais encore ceux qui le sont par la fortune, et ne peuvent acquérir des chefs-d'œuvre. Le peintre médiocre n'est pas obligé de faire des tableaux d'histoire sacrée; il a dans son domaine tous les sujets de genre, y compris le paysage et les portraits du grand nombre; il a de plus les copies et réductions des maîtres, les dessins pour publications illustrées , les leçons dans les pensionnats et les familles, etc. Le sculpteur médiocre n'est pas non plus forcé de tailler des frontons

en marbre ; il a dans son domaine les statues et bustesportraits, les statuettes en plâtre, les animaux, les mausolées , les vases , les ornements. L'architecte na pas rien à construire que des temples et des palais ; il bâtit des maisons, il est conducteur de travaux, vérificateur de mémoires. Le musicien n'est pas tenu davantage de composer des opéras, des oratorios ou des symphonies; il peut écrire des romances ou des variations sur les thèmes d'autrui ; il est chanteur ou chantre, virtuose, professeur. Chacun enfin se fait son sort, dans ces carrières comme dans les autres.

La seule question qui nous occupe est celle-ci : Comment l'État doit-il encourager les arts ? C'est-à-dire comment peut-il les fomenter, les faire progresser, les porter plus loin et plus haut, ou, tout au moins , les soutenir à leur niveau ? Prétendra-t-on que c'est en offrant aux jeunes artistes les moyens d'étude, de travail et de gain, c'est-à-dire en leur ouvrant des écoles gratuites, en leur donnant des pensions, en leur faisant des commandes ? Alors je prétendrai avec toute raison et toute justice que l'État doit le même encouragement aux lettres. Et d'autant plus qu'un écrivain médiocre peut publier de bons et utiles travaux , parce qu'il a le fond avec la forme , la pensée avec le style , le sujet enfin avec la manière de l'exposer. Mais dans l'art, où il n'y a que la forme, l'artiste médiocre ne peut se prévaloir du même avantage. Pour l'État, une œuvre d'art médiocre n'a aucune raison d'être. De minimis nan curât pretor.

Voilà donc l'État forcé, par esprit de justice , d'avoir pour les écrivains , ou ceux qui prétendent le devenir, des ^écoles gratuites , des concours , des pensions dans quelque autre académie de Rome ; et s'il doit faire des

commandes de tableaux, de statues, d'édifices, de gravures, d'opéras ou de sonates , pour faire vivre les artistes médiocres , il ne saurait se dispenser, pour faire vivre les écrivains médiocres , de leur faire des commandes de livres ou d'articles de revues et de journaux. Comment, après les arts et les lettres, oublierait-il les sciences ? Qu'il tende donc aussi la main aux apprentis astronomes, physiciens , chimistes , mécaniciens. Pourquoi pas aux jeunes avocats, aux jeunes médecins et, de proche en proche , à tout le monde ? Nous retrouvons là cette déplorable manie, particulière à notre pays, de tout rapporter à l'État, de tout lui demander, de tout en attendre. Mais, de grâce, que gagneraient dans une telle situation la dignité et le progrès des lettres , des sciences, de la jurisprudence, de la médecine? Que peuvent donc gagner, dans la situation actuelle, la dignité et le progrès des arts ?

L'État n'a qu'un moyen vrai d'encourager l'art, c'est de l'honorer. Il n'en a pas un autre d'encourager les lettres, les sciences, toutes les carrières libérales. L'émulation naîtra des honneurs accordés au génie , des récompenses offertes aux belles œuvres. Pourquoi faire plus et autrement pour les arts que pour les lettres ou les sciences? Que leur a valu dans tous les temps, dans tous les pays, et que leur vaut de nos jours cette apparente préférence? Interrogez l'histoire passée et l'histoire présente ; elles répondent : Rien. Abandonnez donc les arts à la liberté, comme vous y abandonnez les lettres et les sciences.

Pour juger de ce qu'il faut faire dans l'avenir, nous avons l'expérience du passé. Je l'ai cherchée dans l'histoire , et personne encore ne m'a contredit sur aucun point. Mais nous avons aussi l'expérience du présent.

Ceux qui affirment, par exemple, l'utilité de notre école de Home pourraient-ils affirmer avec la même assurance que les envois des pensionnaires de cette école en démontrent l'utilité? que ces envois prouvent de fortes études et témoignent de progrès constants ? N'est-ce pas le contraire, hélas ! qui frappe tous les yeux et afflige tous les esprits ? Et ceux qui affirment l'utilité des commandes, telles qu'elles sont dès longtemps pratiquées par le bureau des Beaux- Arts , pourraient-ils affirmer également qu'elles n'ont d'autre but et d'autre résultat que le progrès de la peinture et de la sculpture? Je savais, il n'y a pas encore bien des années y par les confidences de mes amis , qui rougissaient d'un tel abus, que les fonds des Beaux-Arts avaient un emploi tout politique, — ne pourrais-je pas dire de corruption politique ? On y trouvait matière à galanteries aux députés bien pensants et bien votants , soit en confiant des ouvrages à leurs protégés , soit en leur faisant cadeau de quelque toile ou de quelque marbre pour le musée de leur ville ou l'église de leur paroisse. N'en est-il plus de la sorte? Les progrès de l'art sont-ils réellement le but et le résultat des commandes? Alors il est un moyen facile de résoudre la question , et de couper court à toute critique. Que l'on fasse une exposition publique des tableaux et des statues commandés depuis vingt-cinq ans. Nous verrons bien si le niveau de l'art, comme on dit, s'est élevé par ce moyen, et si les œuvres de commande surpassent ou même égalent les œuvres de l'art libre.

Maintenant que l'Italie, l'Espagne et la Hollande, comme épuisées par leur efforts passés , comme rassassiées de leur gloire acquise, sont tombées dans une profonde nuit,

qui ne salaire que de lueurs bien rares et bien insuffisantes pour annoncer une nouvelle aurore, s'il est un pays qui semble s'éveiller aux beaux-arts, c'est l'Angleterre. Elle avait eu quelques peintres et statuaires isolés, tels que Hogarth, Reynolds, Gainsborough, Turner, Chantrey, Wesmacott ; elle a maintenant une foule d'artistes en tout genre, qui se révèlent, qui s'imposent, qu'une vive émulation pousse en avant dans des voies nouvelles. La nation s'émeut, prend intérêt à ces luttes pacifiques; de nouveaux organes de l'opinion s'en font les échos intelligents; l'on sent enfin comme un réveil, comme une renaissance. Eh bien ! l'Angleterre est justement le seul pays de l'Europe où l'État demeure indifférent, impassible, où il ne s'occupe pas plus de l'art que des sciences, que de l'industrie , que de la charité , où il laisse tout, absolument tout, à l'initiative des citoyens, à la féconde influence de la liberté. Ce sont des citoyens , et non l'État, qui ont fait l'exposition de Manchester en 1857; ce sont des citoyens qui ont fait en 1862 une autre exposition universelle. L'État se borne à enrichir sans cesse les collections publiques d'œuvres d'art qu'il a récemment ouvertes , la National Gallcry , le Britisch Muséum, le Musée de Rtoisington. Il offre des modèles, il laisse et assure la liberté : voilà son vrai rôle.

J'ai entendu des hommes très-sensés et très-compétents émettre un vœu: * Nous voudrions, disaient-ils, que l'État abandonnât les arts à la liberté, et cessât des encouragements qui nous paraissent nuisibles. Mais s'il persiste dans ses errements actuels, s'il croit de son devoir, s'il croit d'utilité nationale de tendre la main aux jeunes artistes , nous voudrions qu'il mît du moins une condition à ses largesses, et ce serait celle-ci : Nul

ne sera admis dans les écoles gratuites au-dessus des élémentaires; nul ne pourra, par exemple, concourir pour le prix de Rome, qu'il ne soit d'abord pourvu d'un diplôme de bachelier ès lettres. * Et certes les bonnes raisons ne manquaient point à l'appui de cette opinion, pas plus que les bons exemples. Il suffisait de faire observer , d'abord . que ce diplôme est un gage d'aptitude générale et d'esprit studieux ; ensuite, combien l'éducation lettrée est nécessaire aux artistes dignes de ce nom. L'on pouvait citer aussitôt un grand nombre de peintres ou de statuaires , peut-être les plus grands de notre époque , en France et à l'étranger , qui sont plutôt des lettrés d'éducation que des artistes de nature, qui sont en quelque sorte des écrivains avec le pinceau ou l'ébauchoir.

Je ne sais s il ne serait pas utile et convenable de renverser cette proposition, de lui donner un autre tour. Je dirais plus volontiers : < Lorsque , dans les écoles gratuites élémentaires destinées aux artisans , il se rencontre quelque élève vraiment doué des facultés naturelles qui font les artistes, lorsqu'il fournit journellement, dans ses œuvres d'étude, les preuves d'une aptitude véritable et l'espoir d'un bel avenir, l'État pourrait le récompenser par une bourse dans les lycées, où cet élève d'élite recevrait l'éducation lettrée qui s'y donne. Cette bourse pourrait être, par exemple, le prix des concours parmi les élèves des écoles élémentaires. L'État ajoutant, aux qualités indispensables que les jeunes artistes doivent tenir de la nature , la non moins indispensable force des lettres : voilà , si je ne m'abuse, un puissant et noble moyen qu'il a dans les mains pour encourager les arts. »

A ce propos des prix q ui se distribuent „, -OH * l'Académie des Beaux - Arts Z^^JT^ scalp t»re, l'architecture, etc., 8oit LT^^TJ' musique pour toutes ses classes «oîf a ato,re de écoles du même genre, je veux kZ ^V^ ta ob8 ervation, quechacuu, jW gine, *™ moi . C'est que ces prix ne 8e donnen Z t C °' nme îu'il- «* mérités, mais le plus ^ ^««p™.

uniquement par habitude. Il est d'usage à 1 C ° ntraire chaque année; donc il faut * '* s dé <*">er

Si l'on demande aux juges £. ^ÏÏT j" beurrent a re S u le prix, q Ue ce J£ de

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le m^era-t-UÎ et quel avantage peut en retirer l'art? Perpétuelle question, toujours sans réponse

J'admets les écoles publiques, quand elles «ont élémentaires et destinées aux artisans, quand elles tendent

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devenir; parce que ces premiers rudiments des

arts suffisent pour révéler des vocations plus hautes que celles d'artisan, des vocations d'artiste. Mais je repousse et condamne les écoles gratuites, les écoles pensionnée?, qui ont la prétention d'enseigner les arts, les vrais beauxarts, et de faire des artistes, de vrais artistes. Pourquoi? D abord , parce que 1 histoire de tous les temps et de tous les pays démontre que ces moyens factices n'ont jamais pu ni fomenter les arts dans une contrée > ni les acclimater dans une autre, ni en retarder la décadence, ni en prévenir la ruine ; mais aussi parce que ces facilités données à l'éducation artistique trompent les élèves et leurs parents. On veut faire de son fils un artiste, en disant : « Cela ne coûte rien, essayons. » On essaye, on persiste, toujours parce que cela ne coûte rien; et le fils , jeté dans une carrière à laquelle il n'est point appelé, qu'il a prise par obéissance, où il s'entête par vanité, où il travaille juste en raison de ce qu'on dépense pour lui, est un homme perdu. Au contraire, si l'éducation artistique, comme le voulaient si sagement les Grecs , est toujours payée , et payée chèrement , les parents de estineront qu'à bon escient leur fils à cette carrière. Ils ne l'y feront entrer qu'avec la certitude et après les preuves de son aptitude naturelle ; ils ne l'y maintiendront qu'en voyant ses progrès, ses progrès rapides et constants ; ils exigeront enfin de ses études un résultat qui réponde aux dépenses qu'elles nécessitent. C'est ce que prouve sans réplique l'exemple des écoles primaires, où, suivant la remarque unanime des instituteurs et des inspecteurs , les moins exacts et les moins studieux des élèves sont précisément ceux qui reçoivent gratuitement l'éducation commune.

Revenons à l'État. Que doit-il aux artistes, non pour leur faciliter par des leçons et par des commandes un travail stérile, mais pour encourager l'art en leur personne, c'est-à-dire pour en fomenter les progrès ou du moins en maintenir le niveau? Il doit, pour toute facilité gratuite, leur offrir des modèles, leur faire connaître les œuvres des maîtres passés. Pour cela, qu'il ouvre des musées de tableaux, de statues, de dessins, d'estampes, de plans d'architecture, et, dans un autre ordre, des bibliothèques musicales; qu'il les enrichisse sans cesse, et les complète autant que possible ; qu'il en rende l'accès facile à tous, et qu'il y permette le travail aussi bien que la vue. — Il doit encore favoriser l'émulation. Pour cela, qu'il ouvre des expositions publiques d'œuvres d'art. Mais que ce soit à deux conditions: d'abord, qu'il y ait entre elles d'assez longs intervalles, pour que , d une exposition à l'autre , chaque artiste dans chaque genre ait le temps d'achever une œuvre aussi belle et parfaite qu'il lui soit donné de la produire; ensuite, que les jurys d'admission exercent leur pouvoir avec une si rigide sévérité, qu'au lieu d être une vaste boutique industrielle , le salon devienue un véritable musée contemporain, où l'admission seule soit un premier titre d'honneur, où, dans une noble fête de l'art, une grande nation montre avec orgueil, à elle-même et aux nations étrangères, ce que peut enfanter le génie de ses fils. — Enfin l'État, qui doit rémunérer tous les services rendus à la patrie , ne peut se dispenser d'honorer l'art dans les artistes et dans leurs œuvres. Pour cela, qu'il acquière d'une main largement ouverte les ouvrages indiqués à son choix par le suffrage des gens éclairés, qu'il les place dans les musées où ces ouvrages

deviendront à leur tour des modèles , et qu'il comble d'honneurs ceux des artistes qu'a proclamés grands la voix publique. Pour ces acquisitions d'oeuvres faites et jugées, pour ces récompenses données à leurs auteurs devenus célèbres, jamais nous ne l'accuserons de se montrer trop prodigue et trop généreux. Il ne fera, au nom de la nation, que rendre en gloire et en fortune ce que la nation reçoit de ces hommes d'élite en éclat et en grandeur.

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