‹ Espagne et beauxarts mélangesChapitre 29 sur 36 · APPLIQUÉE A L'ART DE PEINDRE · texte numérisé non relu

APPLIQUÉE A L'ART DE PEINDRE

Ara est homo additus naturœ.

« L'art est l'homme ajouté à la nature, ou mieux, l'homme s'ajoutant à la nature. »

Cette définition de l'art est du grand chancelier François Bacon. Appliquée à la peinture, elle me semble, non seulement acceptable, mais de tout point parfaite, et, j'ose le dire, définitive.

Inventer et créer sont deux termes synonimes. Ne pouvant rien créer, l'homme ne peut rien inventer, dans le Bens absolu du mot. 11 ne peut, par exemple, inventer ni soupçonner un sixième sens. Il ne peut inventer ni soupçonner une substance, une forme, une couleur, autres que celles qui sont dans la nature, et que ses sens lui ont appris à connaître. Toutes les œuvres de sa main sont un simple arrangement, ou, tout au plue, un simple amalgame de substances, de formes, de couleurs, qu'il ne crée pas , qu'il n'invente pas , que lui fournit l'ensemble des choses. Il en est de même des œuvres de son esprit. Veut-il composer et représenter la Chimère? Il prend un corps de lion , il lui met des ailes d'aigle, une tête de femme, une queue de serpent. Il n'a point

inventé, il a seulement imaginé; c'est à dire qu'au lieu de créer des substances ou des formes , il a seulement amalgamé, dans un ensemble imaginaire (je me sers exprès de ce mot), des parties qui existent et qui lui sont connues. H a seulement rassemblé des images. C'est de la même manière qu'il se figure l'enfer et le paradis, les diables et les anges, les dieux et Dieu lui-même.

L'art de la peinture, comme tout l'art plastique, même quand il cherche à retracer le surnaturel, est donc circonscrit dans le champ d'observation que la nature ouvre à l'homme. Il ne peut s'exercer que par la représentation des êtres divers — vivants, végétants ou inanimés — qu'elle offre à son talent d'imitation.

Mais cependant l'imitation de la nature n'est pas le but et la fin de l'art ; elle n'est qu'un moyen de le pratiquer.

Si l'art n'était que l'imitation de la nature, la plus parfaite des œuvres de l'art serait précisément celle d'où l'art s'éffacerait le plus pour laisser le plus paraître la nature, d'où il prendrait soin de s'exclure lui-même. Des tableaux, le plus parfait serait un diorama bien réussi; des statues, une figure de cire. Il ne faudrait plus peindre de portraits, mais regarder dans un miroir ; il ne faudrait plus peindre de paysages, mais regarder par une fenêtre. C'est alors que Pascal serait dans son droit lorsqu'il dit, en chrétien, mais non en artiste : « Quelle £ « vanité que la peinture , qui attire l'admiration par la « ressemblance des choses dont on n'admire pas les ori- « ginaux ! »

Donc l'art ne consiste point à inventer, ce qui est impossible; ni davantage à imiter seulement, ce qui est contraire à sa raison d'être, comme au dessous de sa dignité.

Il consiste à imaginer, et à exprimer ce qu'il imagine.

Tous les hommes voient les mêmes objets , mais ils ne les voient pas de même; du moins ils les sentent et les apprécient différemment. Plus ouvert à la variété des impressions du dehors, plus facile à la force des émotions du dedans, l'artiste voit ce qu'il regarde, ou ce qu'il se rappelle, ou ce qu'il pense, à travers son goût, son aptitude, son caractère, ses croyances, ses passions, enfin à travers son âme; puis sa main s'efforce de reproduire et de fixer sur la toile ou dans le marbre ce que son âme a vu , ce quelle a senti , ce qu'elle a pensé. Conduisez deux hommes dans la campagne, faites les asseoir sur le penchant d une colline , en face d'une plaine que borne la mer, et demandez-leur de vous faire, en paysage, le portrait de cette petite portion de terre qui se déroule à leur vue. De ces deux hommes, l'un vit dans la chaude et lumineuse Italie ; l'autre dans la froide et brumeuse Hollande; 1 un s'appelle Claude Gelée le Lorrain, l'autre Jacques Ruysdaël. Le premier osera faire jaillir des profondeurs de l'horizon le disque en feu du soleil levant; il étalera sur les ondes légèrement agitées par la brise matinale un éventail de rayons frémissants ; il baignera les objets dans une vapeur enflammée ; tout sera joie , fête et triomphe ; il chantera enfin un cantique d'action de grâces, f hymne 4 de la nature à son réveil. Le second voilera le ciel de nuages obscurs et profonds; il montrera les flots d'une mer courroucée se roulant écumeux sur la grève et les arbres éplorés se tordant sous les étreintes de la tempête ; tout sera tristesse et désolation ; il chantera une lamentation, il élèvera vers le ciel le cri de la nature en détresse. Ces hommes sont religieux l'un et l'autre;

mais l'un est enthousiaste et radieux , l'autre plein de mélancolie et de pitié. Chacun d'eux s'est ajouté à la nature.

Cet exemple pris au paysage peut s'étendre et s'appliquer à tous les sujets, même à ceux où l'homme est en scène, en action, où la nature n'est plus que le théâtre des drames de l'humanité. Prenons cette fois la maternité pour point de comparaison. Certes, comme le remarque M. Louis Pfau dans ses belles Etudes sur Vart, l'idée qu'éveille ce mot est bien partout une et identique. Une mère et son enfant, c'est comme la vue de cette même plaine , de ce même angulus terrœ que je proposais tout à l'heure à l'imitation simultanée des deux grands paysagistes. Mais tout autre est l' image qui représente la maternité. Bien qu'enfermée dans ce cercle étroit de deux êtres dans l'un a reçu de l'autre la vie, cette image n'est cependant pas moins variée que les sentiments qu'elle provoque dans la foule innombrable des hommes qui en ont le spectacle sous les yeux. Demandez maintenant à deux peintres de vous retracer, à l'aide de leur palette, non pas l'idée, insaisissable à l'art, mais l'image de la maternité. L'un habite Rome la catholique , l'autre Amsterdam la protestante ; l'un se nomme Raphaël, l'autre Rembrandt. Le premier voudra que la mère , demeurée vierge par un miracle du toutpuissant, exprime sa naïve et sauvage ignorance du monde, tandisque l'enfant porté dans ses bras, qui est Dieu fait homme, témoigne dans ses profonds regards une invincible tristesse, moins peut-être des maux de l'humanité qu'il se résigne à partager et à savourer jusqu'à la croix des esclaves, que du sentiment de la très inutile mission qu'il va remplir sur la terre, d'une rédemption qui

ne rachètera rien , et d'un enseignement qui ne corrigera pas les hommes, demeurés après les mêmes qu'ils étaient avant. Raphaël glorifiera le mystère de l'Incarnation; il fera la Madone de Saint-Sixte. Le second, vivant sur la terre plus que dans les cieux, et complètement dégagé des dogmes par l'esprit d'examen , se borne à montrer, jouant sous un rayon de soleil, un pétulant Bambino, que sa mère protège en souriant contre l'étourderie de son âge, tandisque le père de famille gagne à la sueur de son front, mais charmé d'un labeur utile à ces deux êtres chéris , le pain du diner qu'apprête la ménagère. Rembrandt glorifiera la famille et le travail; il fera le Ménage du menuisier. Retraçant le même sujet avec les mêmes êtres, chacun d eux encore s'est ajouté à la nature:

Ars est homo additus naturae.

Mais, dans ces paroles vraiment sacramentelles, il me semble trouver plus qu'une définition. Je crois y voir un jugement prononcé, une sentence rendue.

Elles peuvent décider cette question toujours pendante et toujours renouvelée sous des formes diverses: Est-ce à l'idéalisme ou au réalisme que l'art appartient ? L'illustre auteur de V Instauratio magna répond en son latin : Ni à l'un ni à l'autre , mais à tous deux ensemble , et forcément. L'idéal, c'est, sinon l'invention, impossible à l'homme dans son sens absolu , du moins l'intervention de l'homme, qui, s'il n'invente pas, imagine. Le réel, c'est l'imitation des êtres et des choses de la nature ; il est au dessous de l'art, hors de l'art, mais il est un moyen de monter jusqu'à lui, un moyen de le pratiquer.

L'art se trouve donc entre les deux, ou plutôt il est les deux ensemble, et participe nécessairement de l'un et de l'autre. L'art est comme le produit d'un embrassement entre l'homme et la nature. Il a, semblable à l'homme , une âme et un corps. On ne saurait trouver ni concevoir une œuvre d'art qui ne soit en quelque sorte mi-partie d'idéalisme et de réalisme. Est-ce quei dans l'art, le réel peut se passer d un idéal quelconque, c'est à dire d'une image préconçue? Est-ce que l'idéal peut s'exprimer sans le réel, sans l'exacte apparence des êtres et des choses? L'une ou l'autre de ces prétentions tomberait également dans l'absurde. Que l'on fasse de l'idéalisme et du réalisme les deux pôles de l'art ; j'y consens, j'y adhère, car c'est la vérité, c'est 1 évidence. Mais à la condition d'ajouter aussitôt que ce sont deux frontières extrêmes entre lesquelles l'art est emprisonné, qu'il lui est interdit de franchir ou même de toucher trop près, et que toute œuvre d'art ne fait qu'osciller entre ces deux pôles, sans pouvoir jamais faire autre chose que s'approcher un peu plus, un peu moins, de l'un ou de l'autre, suivant la nature du sujet et le style propre de l'artiste. Mais ce sont, dans l'art de peindre, deux parties inséparables et également essentielles. Elles doivent de toute nécessité s'y rencontrer, s'y pénétrer, s'y confondre. Raphaël, en effet, serait bien surpris d'apprendre qu'il n'est qu'un idéaliste, lui qui mettait tant de précision, tant de relief, tant de couleur, oui, tant de couleur, à peindre la Vierge à la chaise ou la Vierge au poisson; et Rembrandt ne serait pas moins étonné, je pense , s'il entendait affirmer qu'il n'est qu'un réaliste , lui qui , pour rendre en images les scènes de la Bible , cherchait et trouvait un idéal nouveau — l'humanité remplaçant la

divinité — dans la traduction familière que Marnix de Sainte-Aldegonde avait faite des Livres-saints à l'usage de ses compagnons, les rudes et vaillants Gueux de mer.

Il faut donc bien se garder de présenter comme deux principes ennemis, qui se combattent, ou se neutralisent, ou même se séparent, l'idéal et le réel. Rien ne serait plus faux, plus dangereux, plus nuisible. Ce sont , au, contraire, deux principes amis, frères, et frères-jumeaux car ils sont toujours associés et nécessairement inséparables. L'art doit les unir ; il doit , en les unissant, prouver leur accord et leur harmonie. Telle est son essence, telle est sa mission. Sous ce point de vue, Bacon a de nouveau raison dans sa formule. L'art est encore: l'homme exprimant son idéal par la réalité des choses — l'homme sajoutant à la nature.

Page 1