A M. LE DIRECTEUR DE LA GAZETTE DES
BEA TJX - ARTS.
Au moment où Ton annonce une heureuse nouvelle pour tous vos lecteurs, pour tous les amis de l'art noble et sérieux, — la prochaine exposition des plus belles œuvres d'Ary Scheffer, — vous me demandez de joindre à son portrait, dès longtemps préparé par vos soins pour le moment do ce solennel hommage, quelques détails sur l'histoire de sa vie. C'est un pieux devoir que je suis prêt à lui rendre, pour répondre à votre pieux souvenir et pour le compléter. Cependant, je dois avant tout vous soumettre un scrupule : s'il ne faut pas avoir beaucoup de délicatesse et de modestie pour être embarrassé de parler de soi, une affection sincère, ancienne et profonde donne le même embarras pour parler d'un ami. Ce qu'on a nommé, de nos jours, la camaraderie, est un échange de services effrontés ; mais l'amitié est chaste, et, dans sa pudeur craintive, elle rougirait d'une louange accordée autant que d'une louange personnelle. D'une autre part, l'autorité me manque pour offrir à l'artiste illustre, à l'homme admirable que nous avons perdu , la même fortune qu'il a déjà trouvée et qu'il trouvera peut-être encore, celle que le vieil Ennius
appelle laudari ab laudato viro. i Pour vous obéir, il faut que je me résigne à parler de sa vie et de ses œuvres avec autant de retenue, de discrétion et de simplicité que si lui-même était encore là pour me dicter sa propre biographie. Je crois d'ailleurs, en faisant ainsi, me conformer mieux à ses goûts , à ses habitudes, je dirais presque à ses dernières volontés.
Ary Scheffer est né à Dordrecht en 1795. La Hollande venait d'être conquise par l'armée dePichegru, et, prenant le nom de République batave, elle apportait huit départements nouveaux à la République française. Ary Scheffer est donc Français par la naissance comme par 1 éducation et les œuvres , Français devant la loi civile comme devant l'autorité du goût. Il était l'aîné de trois fils d'un peintre qui n'eut pas le temps de mûrir son talent naturel , et qui , mort jeune , les laissa de bonne heure orphelins. Leur mère, femme forte par l'intelligence et le sentiment , prit en main l'éducation de ses fils, et sut en faire des hommes. Elle les laissa suivre chacun sa vocation, se bornant à les accompagner d'un œil clairvoyant, à les diriger de solides conseils dans la voie qu'ils s'étaient ouverte. Tandis que l'un d'eux, Arnold, travaillait à se faire un nom comme historien et publiciste , les deux autres , Ary et Henri , prirent la carrière où leur père était tombé dès les premiers pas. Ary n'y entrait point par une de ces décisions de parents , qui , s'aveuglant sur de fausses aptitudes, envoient leur fils dans un atelier comme ils renverraient à l'école de Saint -Cyr, et, lui faisant manier
i) Voir l'excellente Notice de M. Lud. Vitet dans la Revue des Deux- Mondes du 1er octobre 1858.
malgré Minerve la brosse ou l'ébauchoir, le condamnent à une vie manquée, stérile et pénible, qui s'usera dans l'obscurité, dans le besoin, dans le dégoût et la haine d'un état pris à contre-cœur. Né artiste , il se montra tel dès l'enfance. Amsterdam renferme encore quelques vieux amateurs qui n'ont point oublié que , vers l'année 1807, au début du règne de Louis Bonaparte, un tableau reçut les honneurs de l'exposition publique , qui était l'ouvrage d'un enfant de douze ans. Cet enfant était Ary Scheffer.
Une telle précocité pouvait devenir dangereuse, et bien des petits prodiges n'ont plus donné que de la fumée après la trop prompte explosion d'un premier feu. Mais certainement la précocité dans la culture des arts est la condition nécessaire d'une supériorité future et le gage le plus assuré du succès. On peut voir, dans les autres carrières, même les lettres, même la poésie, l'exemple de talents , de génies peut-être, qui longtemps s'ignorent et ne se révèlent que tardivement. Témoin Montaigne, Jean- Jacques, Walter Scott et bien d'autres. Le mot du Francaleu de la Métromanie,
Ce talent dans ma tête un beau jour se trouva , Et j'avais cinquante ans quand cela ra'arriva,
peut à la rigueur trouver ses applications. Mais, dans tous les arts, il faut que le goût inné, l'aptitude naturelle paraissent, éclatent aux premières lueurs de l'intelligence ; il faut que ce goût, cette aptitude prennent et façonnent à leur service, dès le premier âge, les organes qui doivent leur obéir tout le reste de la vie. «Pas de Raphaël sans des doigts de fée, dit M. Vitet,
tandis quon peut si bien écrire en tenant si mal sa plume ! » Cette règle est tellement générale , tellement inhérente à la nature humaine, qu'on chercherait en vain, dans l'histoire des arts , l'exemple du génie sans précocité , même parmi ceux qui ont grandi avec l'âge par l'expérience, par la réflexion, et qui ont attendu la maturité pour produire leurs fruits les plus exquis. A Raphaël et à Mozart le temps a manqué pour prouver qu'on peut être un prodigieux vieillard après avoir été un prodigieux enfant. Mais si Michel - Ange (pour ne pas sortir des arts du dessin), après avoir peint à soixantesept ans la grande fresque du Jugement dernier, sculptait plus tard encore la colossale figure de Moïse, et, devenu architecte plus tard encore, attendait à quatrevingt-sept ans pour élever dans les airs le Panthéon d' Agrippa et pour en faire le dôme de Saint-Pierre, il avait sculpté à quinze ans le masque d'une tête de Satyre qui le fit admettre aussitôt dans l'académie intime de Laurent le Magnifique, et, dès vingt-neuf ans, il produisait au concours ce merveilleux chef-d'œuvre de dessin qui se nomma le carton de la Guerre des Pisans ; et si Titien, presque centenaire, traçait d'une main encore ferme et d un pinceau toujours brillant son Allégorie sur la bataille de Lépante, passée de l'Escorial au Musée de Madrid, il avait peint , à peine adolescent et encore disciple de Bellini, la Présentation de la Vierge au temple, qui. dans l'Académie des Beaux - Arts de Venise , fait face à l'un des grands chefs-d'œuvre du milieu de sa vie, Y Assomption de la Vierge. Enfin, pour rester dans l'histoire des arts français, si Pierre Puget pouvait écrire, à plus de soixante ans, au ministre Louvois : «Je suis nourri aux grands ouvrages; je nage quand j y travaille, et le marbre
tremble devant moi, pour grosse que soit la pièce ; » il avait taillé en bois , dès l'âge de vingt ans , et simple charpentier, la première de ces poupes colossales à double galerie et à figures sculptées , qu'on imita depuis pour la décoration des vaisseaux de haut bord ; et si Nicolas Poussin, avant de s'endormir dans le repos éternel, exhalait le chant du cygne, à soixante et onze ans, dans les quatre fameux pendants des Saisons où se trouve le Déluge, il avait su, au sortir de l'adolescence, et poussé par un irrésistible besoin de modèles , prendre en mendiant le chemin de Rome, où il semblait pressentir que s'accomplirait sa haute destinée. Ary Scheffer ajoute un nouvel exemple à ceux de ces grands hommes. Tl avait fait à douze ans son premier tableau , bien qu'il dût produire ses plus belles œuvres dans la dernière moitié de sa vie d'artiste, lorsqu'il lui fut aussi donné de réunir au feu d'une imagination toujours jeune et féconde, la science, le goût et la sûreté de l'âge mûr.
Mais sa mère ne laissa point avorter ce précoce talent au souffle des flatteries, et sous l'infatuation d'un premier succès. Elle ne vit là qu'une espérance, et pour que le bouton, suivant le mot de -Goethe, vînt à s'épanouir en fleur, elle se décida, ramassant quelques débris de patrimoine, à venir achever l'éducation de ses fils dans le centre du haut enseignement, à Paris.
Ary Scheffer entra, en 1812, dans l'atelier de Pierre Guérin.
Certes, l'auteur de Marcus Sextus était un peintre de talent, et de plus un homme instruit, lettré, un de ceux qui ont raison de croire que, pour être avec succès un homme spécial , en quelque genre que ce soit, il faut être d'abord un homme général par l'éducation et les
connaissances. Mais il avait plié sous le joug du préfet de l'art impérial, Louis David , non moins despotique dans son département que le maître du monde sur son trône. Il s'était soumis lorsque tous se soumettaient, «lorsque, seul, Gros ajoutait aux mérites de son maître deux grands éléments de l'art de peindre, trop négligés par tout l'école, la couleur et le mouvement; lorsque, seul aussi, Prudhon protestait contre la pose académique au nom du naturel et de l'élégance, et, tandis que tous les autres , comme on disait alors , restaient voués au culte de Mars et de Bellone, seul sacrifiait aux Grâces.» Pour juger de quelle faible utilité purent être à Scheffer les leçons d'un tel maître , à l'époque où cette école de David, grande à son heure, allait dégénérant et s' éteignant dans les froides imitations des disciples, écoutons Scheffer lui-même. Quinze ans après, à propos du Salon de 1828, et dans un des trop rares écrits qu il a laissés, il jugeait ainsi l'école qu'il traversa sans y rien apprendre , si ce n'est , comme nous l'avons tous fait dans les collèges, l'art dapprendre plus tard, et par soi-même:
«...Cette période de cinquante ans (entre 1778 et 1828) embrasse la vie tout entière de l'école classique, depuis sa naissance au sein d'une réaction contre le faux goût, la futilité, l'incorrection et l'indécence, jusqu'à sa décrépitude. Cette école, durant ses années de virilité, ne l'a cédé à aucune autre; elle a marché avec une fermeté admirable vers le but exclusif que sa tendance lui assignait; elle l'a atteint si parfaitement qu'elle a fait un moment illusion surtout ce quelle laissait en arrière, et, par la puissance du talent, par l'attrait de la nouveauté, elle a conduit toute une génération à n'aimer, en peinture, que la correction des contours, à n'être sensible,
en fait de beauté, qu'au type des statues et des basreliefs antiques. Tout cela ne pouvait durer qu'un temps, parce que lait de peindre , loin d'avoir pour bornes un certain type de dessin, ne se borne pas au dessin luimême ; qu'il renferme encore le coloris, l'effet, la reproduction fidèle des passions, des lieux, des temps; que 1 histoire tout entière, et non pas seulement quelques siècles, entre dans son domaine. Après avoir contemplé jusqu'à satiété des figures grecques et romaines, le public, blasé sur ce plaisir, ne pouvait manquer d'en désirer d'autres...
«D'ailleurs, ceux qui déplorent la dépravation du goût ont tort de l'imputer soit au public, soit aux artistes de la génération nouvelle. Est-ce la faute des uns et des autres si l'auteur de la Mort de Socrate a terminé sa longue carrière par le tableau de Mars, Vernis et les G-riices ? si les auteurs d Atala et de Marcus Sextus ont produit, sans se douter qu ils rétrogradaient vers le siècle des mignardises, Pigmalion, X Aurore et Céphale? De bonne foi, pouvait -on prendre à ce point, pour la continuer, une école qui, dans les ouvrages mêmes de ses créateurs, donnait de pareilles signes de décadence? Si rétrograder vers 1790 ou 1800 était une chose impossible pour David ou pour Girodet, cela devait l'être bien plus encore pour les élèves de leurs élèves. En fait d art, on peut retourner à plusieurs siècles en arrière ; on ne recule pas à trente ou à quarante ans. Dès qu'une école est tombée au - dessous d'elle-même , il n'est pas donné à celle qui la suit de ramener les beaux jours de la première. C'est une nouvelle ère qui commence, une nouvelle génération qui s'élève pour suivre le même chemin que celles qui l'ont précédée, pour subir les mêmes
vicissitudes de faiblesse, de vigueur et d'épuisement... »
Échappée à la discipline des camps, la France reprit, sous la Restauration, sa lutte séculaire pour toutes les libertés humaines, et, dès que l'intelligence put tenir tête à la force, que la tribune se réveilla de son long sommeil, que la littérature , retrempée aux combats de la presse , leva le drapeau révolté du romantisme , l'art recouvra du même coup sa nécessaire indépendance , et chaque artiste put reprendre les libres allures de son penchant naturel. Scheffer se jeta des premiers dans cette sainte croisade. Tandis que, vers 1819, Géricault exposait son Radeau de la Méduse et Delacroix sa Barque du Dante, Scheffer plaçait, à côté de ces deux proclamations de la révolution commeucée, son tableau des Bourgeois de Calais. Là, il ne brisait pas encore pleinement avec les traditions de l'art impérial, il faisait encore un pur tableau d'histoire ; mais du moins on devait prendre cette page plutôt pour l'œuvre d'un élève de Gros que pour celle d'un élève de Guérin ; et de plus , peut-être encore à son insu, Scheffer y révélait tout d'abord, avec sa véritable vocation, ses deux qualités supérieures : l'une, éminemment française, et qui se trouve parmi nous aussi bien dans l'ordonnance d'un livre ou d'une pièce de théâtre que dans celle d'un tableau , la composition ; 1 autre, que nous appelions dernièrement, depuis Giotto, le grand progrès des modernes sur les anciens, l'expression. Scheffer montra dès le début et conserva toute sa vie le don d'exprimer les passions humaines et jusqu'aux plus intimes pensées de l'âme ; il gardera l'honneur d'avoir donné à l'art une impulsion nouvelle et puissante dans la voie de ce progrès, de cette supériorité. On pourra lui contester certains mérites d'exécution,
lui reprocher certaines défaillances de la louche , presque toujours calculées ou volontaires, ne pas trouver en lui, né sur les bords de la Meuse, la plus lointaine ressemblance avec le grand coloriste d'Anvers et le grand coloriste d'Amsterdam ; il restera le peintre, j'allais dire le poëte de l'expression.
S.i double vocation trouvée, restait à trouver ensuite sous quelle forme la manifester. Il laisse d'abord les grandes toiles académiques pour les simples cadres de chevalet ; il laisse l'histoire passée, de la Grèce, de Home et même de la France , pour les anecdotes du temps actuel ; il laisse les événements publics pour les aventures intimes; et, sans prétendre atteindre aux adorables délicatesses de Terburg ou de Metsu, mais aussi sans s'arrêter aux vagues linéaments d'une ébauche ; sans imiter non plus le fracas un peu théâtral des scènes de Greuze, ou la raillerie maligne des scènes de Hogarth, mais toujours naturel, attendrissant, pathétique, il surpasse tous ses devanciers par le choix et l'arrangement des sujets, par l'intérêt qu'il y répand, par les sentiments qu'il exprime et l'émotion qu'il sait éveiller. Chacun de ses petits tableaux est un drame , auquel le public accourt assister, que reproduisent à Tenvile burin du graveur et le crayon du lithographe, qui pénètre de proche en proche des villes aux hameaux, et de Paris aux extrémités du monde.
C'est alors que parurent coup sur coup la Veuve du soldat, les Enfants du marin, le Retour du conscrit, la Sn'ur de charité, Y Incendie de la ferme, la Scène d'invasion en 1814, etc. Ary Scheffer s'arrêta quelques années dans ce genre, modeste et secondaire sans doute,
mais qu'il avait créé , qui était de lui , qui était alors
lui-même. Il s'y trouvait retenu par son goût pour des sujets aimables que lui fournissaient sans relâche son imagination et son cœur, par le succès assuré, constant, par les commandes nombreuses , enfin, je le dirai sans honte, je le dirai à sa louange, par le besoin impérieux de rendre son pinceau productif et de lui faire rapporter beaucoup d'argent. Scheffer n'était pas devenu seulement le père de sa famille ; il était dès ce temps, il fut toute sa vie, une sorte de trésor commun où venaient puiser dans leurs besoins ses amis, ses confrères, où venaient puiser toutes les infortunes. Jamais il ne sut refuser un secours ou un service. Mais en outre , son intime liaison avec le général Lafayette et les chefs de l'opposition libérale, à laquelle il appartenait avec conviction et dévouement, l'avait jeté dans les tentatives qui précédèrent le glorieux triomphe de 1830. Il y engagea sans marchander ses bénéfices passés, ses bénéfices à venir; il y engagea toute sa fortune, c'est-à-dire son talent et son travail, comme il y engageait jusqu'à sa liberté, jusqu'à sa vie.
Mais, si sûrs qu'ils fussent du succès, ces petits poèmes familiers ne pouvaient être le dernier mot d'Ary Scheffer. Tout en les produisant avec abondance , son âme se tournait vers un idéal plus élevé , et sa main, mieux assurée par cette série de premiers travaux, se formait à devenir le digne instrument d'une intelligence toujours agrandie, toujours montant de région en région. Les Femmes Souliotca parurent au Salon de 1827. C était encore un sujet actuel, puisant une partie de son attrait dans les opinions et les passions du jour; c'était aussi un sujet pathétique et dont l'effet principal résultait de la puissance d'expression. Mais le cadre s'était élargi,
et avec le cadre s'élargissaient le style et la manière. Quel progrès, des petits drames intimes à cette grande page d'histoire, touchante et magnifique ! Il avait fallu que l'artiste trouvât, avec le solide et hardi dessin des grandes compositions, toutes les ressources indispensables du coloris; il avait fallu qu'il devînt peintre complet. Le succès de ce tableau fut aussi grand que légitime ; il marque l'entrée de ce qu'on peut appeler, dans la vie de Scheffer, sa seconde époque, celle qui se déroule entre l'abandon des petits cadres de chevalet et l'adoption des sujets sacrés. Une nouvelle voie s'ouvrait donc devant lui, où il pouvait , avec une manière plus magistrale, embrasser des sujets de jilus longue haleine et de plus haute portée. D'après la règle invariable que l'art, comme la littérature, est le reflet fidèle des idées régnantes, de l'état des esprits et de la société, soit parce que, d'habitude, il s'y conforme et s'y moule en quelque sorte, soit parce qu'au contraire, leur faisant obstacle et contrepoids par une énergique réaction, il annonce le prochain changement de cet état commun des âmes, Ary Scheffer n'avait pas échappé à l'influence de cette école novatrice et passionnée qui s'appela le romantisme. Il lui prit du moins une de ses opinions fondamentales, parfaitement sage et judicieuse, à savoir: que tout le génie du genre humain n'avait point été parqué entre le Rhin, les Alpes, les Pyrénées et la Manche, et que des œuvres étaient écloses au delà de nos frontières qui pouvaient bien mériter d'être connues , étudiées , admirées peutêtre. Initie, sur les genoux mêmes de sa mère, à l'étude des langues allemande, anglaise, italienne, il connut, il admira dans leur idiome original Dante et Pétrarque, Shakspeare et Byron, Goethe et Schiller ; et, tandis que
des traductions conçues dans un esprit nouveau répandaient parmi nous la connaissance des chefs - d'œuvre étrangers, il résolut de traduire aussi par le pinceau ces œuvres que la plume s'efforçait de vulgariser en France.
Scheffer avait compris sur-le-champ qu il y avait là, d'abord une mine féconde de sujets nouveaux, puis une mine de sujets mieux appropriés à la peinture que ceux qu'offrait la poésie française, trop arrêtée dans ses formes et trop complète dans ses développements pour laisser place à une autre poésie, à la poésie de fart. II trouvait là ce qu'il faut à la peinture de toute nécessité : pour le fond, des sujets connus , qui s'expliquent d'euxmêmes, que, du premier coup d œil, toute personne d'esprit cultivé reconnaisse et comprenne ; pour la forme, des sujets qui se prêtent à toutes sortes d'interprétations diverses, et laissent, sur ce fond emprunté, toute liberté d'allure, partant toute puissance de création. Il adopta, par exemple, et tout d'abord, l'histoire de Faust et de Marguerite. Mais la prit-il à Goethe, ou, comme Goethe, la prit-il à l'antique légende? Cette dernière supposition est la plus vraisemblable, car il a compris et rendu ces personnages traditionnels d'une tout autre façon que le grand artiste allemand. Goethe en avait fait des motifs de poésie; Scheffer en fit des motifs de peinture. Il y trouvait ce que nous venons de dire : sujet connu, sujet reconnaissable ; forme libre, forme à créer. Faust et Marguerite lui appartiennent en propre dans ses tableaux, autant qu'à Goethe dans son poëme dramatique. Ils sont si bien , comme disait Cervantes de don Quichotte et de Sancho Panza, les fils de son intelligence, qu'il les a aimés d'une tendresse paternelle, qu'il les a
suivis et reproduits dans toutes les phases de leur vie légendaire, et qu'à la dernière époque de sa propre vie, après des travaux d'une tout autre nature, il revenait encore à ces enfants bien-aimés, pour tracer d eux une dernière et plus parfaite image.
L'histoire de Faust fut seulement le début des emprunts que fît Scheffer aux poètes étrangers. Il prit encore à Goethe la douce et mélancolique figure de Mignon; à Hiirger, la ballade de Lênorc ; à Schiller, le Coupeur de nappe et le Larmoyeur , deux scènes de la plus pathétique énergie, où l'on verra (car nous espérons que le riche et bienfaisant amateur hollandais qui en est possesseur, ne refusera pas de les livrer à l'admiration publique) si leur auteur n'était qu'un peintre d élégie sentimentale et de métaphysique brumeuse ; à Byron, Médora et le Giaour ; à Dante enfin, deux apparitions du Paradis et de Y Enfer, Béatrice et Francesca di Rimini, Ah! que ne puis-je ici, comme lorsqu'elle parut au salon de 1835, apprécier ainsi qu'elle le mérite, cette dernière composition, la plus complète et la plus parfaite que Scheffer ait laissée parmi celles du même genre et du même temps! Mais la place me manque; et d'ailleurs à quoi bon ? qui ne la connaît , au moins par la gravure ? et qui, l'ayant aperçue, peut l'avoir oubliée? Laissons donc le soin de s'en faire eux-mêmes l'éloge, à ceux qui ont des yeux pour voir, un esprit pour comprendre, une âme pour sentir et pour admirer.
La Francesca di Rimini couronnait, pour Ary Scheffer, le seconde phase de sa vie d'artiste, celle qui, après les petits drames de la vie réelle et contemporaine, embrassait l'interprétation des poètes de tous les pays sur des sujets de tous les temps. Où pouvait-il tourner sa pensée
pour la faire monter dans une région supérieure ? Comment pouvait-il s'avancer plus loin et s'élever plus haut? Évidemment, pour atteindre aux dernières cimes de l'art, il ne lui restait plus quà pénétrer dans la peinture sacrée. Sur ce point, je demande la permission de redire ici les motifs d'une opinion qu'ailleurs j'ai déjà formulée: « ... Dans les sujets religieux se trouvent et se trouveront longtemps encore, pour tous les arts, les extrêmes difficultés et l'extrême grandeur. — Mais, dira-t-on, cela peut avoir été vrai, et ne l'être plus. Quand la foi régnait, les arts devaient être religieux ; ils trouvaient dans leur sujet même l'inspiration de l'artiste et la sympathie du public ; l'un faisait avec amour, l'autre admirait avec respect. Mais aujourd'hui que la foi semble morte, pourquoi maintenir à la peinture sacrée son ancienne prééminence ? — Pourquoi? Parce que la religion porte en soi deux mérites : la croyance, qu'elle peut avoir perdue; la poésie, qu'elle a conservée. Ce dernier suffit encore. Depuis dix-huit siècles, la mythologie n'en a pas d'autre, et l'on peut aisément, sans croire soimême, se mettre au point de vue de la foi pour exécuter une œuvre, ou pour l'apprécier. La religion chrétienne peut avoir le sort de la mythologie ; mais elle gardera, je le répète, son empire sur les esprits, comme poésie, longtemps après l'avoir perdu sur les âmes, comme croyance. Notre monde terrestre, notre monde réel est trop borné, trop court, trop étroit, pour l'imagination et pour ses œuvres. Il faut à celle-ci quelque espace plus vaste où promener ses rêves et ses caprices? où satisfaire son goût de l'inconnu et du merveilleux, son instinct de l'infini. Dans les arts, la religion suffit à toutes les exigences. Elle a assez d'idéal dans ses
croyances pour que tous les sentiments, même l'exaltation , se développent avec liberté ; assez de réel dans ses traditions et ses dogmes , pour qu'on ne franchisse pas les bornes d une certaine raison , pour qu'on n aille point avec une excuse jusqu'à l'extravagance. Elle a son histoire et ses légendes, ses mystères et ses miracles, ses démons et ses anges, son enfer et son paradis, toutes les oppositions du laid et du beau, du mal et du bien: puis, au milieu de ces deux extrêmes, l'homme, sur la terre, qui les réunit par ses vices et ses vertus. Rien ne saurait remplacer, dans les arts, une aussi admirable combinaison d'éléments . une aussi vaste échelle de degrés, une source aussi profonde, aussi inépuisable d'inspirations et d'effets.»
Avec l'esprit de son temps, plus ouvert à la morale qu'à la foi, Scheffer devait nécessairement s'efforcer de rajeunir, de transformer, suivant cet esprit, la peinture sacrée, et d'introduire la philosophie dans la religion. Il voulut donc traduire plutôt la doctrine que les actes des livres saints ; et, par exemple , dans le premier tableau que lui suggéra sa tentative, le Christ consolateur, il ne mit pas en action un des événements de la vie de Jésus, mais une de ses paroles: «Je suis venu pour « guérir ceux qui ont le cœur brisé , et pour annoncer «aux captifs leur délivrance.» Son Christ rémunérateur fut peint dans le même sentiment. Les amis de Scheffer, et je fus du nombre, applaudirent d'abord sans réserve à cette tendance imprimée à l'art religieux, qui pouvait lui offrir un nouvel aliment, lui donner une nouvelle vie. Mais ils s'aperçurent bientôt, et Scheffer luimême s'aperçut avant eux , que faire la peinture métaphysicienne , c'était l'ôter à son vrai rôle, à ses vraies
conditions ; qu'elle doit être avant tout pittoresque ; qu'elle doit parler aux yeux une langue claire, précise, accessible à tous; qu'un tableau qui demande une explication écrite n'est plus un tableau, mais un livre; qu'en tout cas. au lieu de la clarté et de la cîialeur d'un fait historique, un tel tableau a l'obscurité et la froideur d'une allégorie. Ces deux premiers ouvrages n'appartiennent évidemment ni à l'art italien, si grand de Giotto à Raphaël, alourdi par l'école des Oarrache , tombé dans la bigoterie avec Carlo Dolci , mais ne sortant jamais de la tradition catholique; ni à l'art hollandais, à celui de Rembrandt, par exemple, qui, protestant et patriote, a peint le Christ des Gueux; ni à l'art français, à celui de Poussin, clair et méthodique comme la philosophie de l)escartes. Il» appartenaient plutôt à l'art allemand moderne , que nous voyons se consumer et se perdre dans des compositions nébuleuses, pleines sans doute de science et d'ingéniosité, mais anti-pittoresques, exigeant des volumes d'explications pour être à demi comprises même des initiés , où leurs auteurs enfin font avec le pinceau sur la toile, non de la peinture, mais de la littérature et de la métaphysique. Scheffer reconnut où devait l'entraîner cette pente périlleuse , et, revenant aussitôt sur ses pas , il chercha un art religieux quii pouvant réunir la beauté et l'expression des Italiens, la vie et le mouvement des Hollandais, la clarté et la raison françaises, fût véritablement celui de notre époque. C'est en avançant sur ce terrain solide qu'il produisit une foule d'œuvres, ses meilleures peut-être : Le Christ aux Oliviers, le Christ portant sa croix, Sainte Monique inspirée, les Saintes Femmes au tombeau, JRuth et Noémi,
Jacob et Rebecca, enfin la Tentation du Christ par Satan et le Christ au Roseau.
Il faudrait des développements qui nous sont interdits pour faire apprécier cette troisième phase du talent d'Ary Scheffer; d'autant plus que n'ayant rien exposé depuis la Sainte Monique, au salon de 1846, il n'a fait connaître aucune de ses dernières œuvres. Mais grâce à Dieu, elles vont bientôt paraître au grand jour de la publicité. Nous pouvons imposer silence à nos regrets, et, si nous en appelions au souvenir de chacun pour l'époque poétique d'Ary Scheffer, nous pouvons en appeler avec confiance au jugement de chacun pour son époque religieuse. Il est un point toutefois que nous ne pouvons taire absolument. Parmi le petit nombre d'amis et d'amateurs admis aux confidences de son atelier, qui n'a senti et reconnu que Scheffer avait trouvé une nouvelle image de l'Homme-Dieu ? Raphaël avait vu, avait peint l'Enfant-Dieu ; sur les bras de la Madone de Saint- Sixte, il nous montre un être surhumain dans cet enfant au front méditatif, à la bouche austère et sérieuse, à l'œil fixe et pénétrant, dans cet. enfant d'aspect terrible qui sera le Christ courroucé de Michel - Ange. Mais? même après le Christ de la Transfiguration , après celui de la Cène, après celui du Jugement dernier, il était permis encore de chercher un type qui exprimât plus complètement la divinité dans l'humanité. Dieu fait homme. Scheffer l'a cherché toute sa vie, ce type insaisissable, et nous croyons avec sincérité que , dans ÏEcce Homo, dans le Jésus sur le montagne , il en a reçu la révélation. C'est ce que tout le inonde pourra bientôt reconnaître ou contester. Mais déjà M. Vitet avait partagé notre croyance, et déjà il l'avait exprimée : « Faites toutes
vos réserves, dit-il, il restera toujours une victoire immense , uu de ces triomphes de l'esprit qui ne valent pas moins dans le domaine de lart que les conquêtes du télescope dans la voûte étoilée. Une heureuse et nouvelle expression de l'idéal, c'est la découverte d'un monde. »
A travers les trois phases que nous venons d'indiquer et comme la plupart des grands maîtres, Scheffer a constamment cultivé le portrait. Il a laissé une véritable galerie d'illustrations, dans les lettres, les arts, la politique et la guerre, faisant ses choix, admettant les modèles dont il lui plaisait de conserver l'image, et refusant des gens Lien étonnés de ce qu'ayant des billets de banque à la main, ils n'obtenaient pas qu'un artiste célèbre leur donnât une sorte d'immortalité. Sa renommée comme peintre de portraits fut égale, en effet, à celle qu'il mérita comme peintre d'histoire. C'est l à qu'auprès des qualités de dessin , de composition et d'expression que personne ne lui dénie, il a montré encore des qualités de coloriste qu'on ne lui accorde pas habituellement. Si Scheffer eût cherché ce qu'on nomme aujourd'hui la couleur, c'est-à-dire un certain cliquetis, un certain tapage de tons éclatants , certes la couleur u eût pas fui son pinceau. Quand il l'a voulue, il l'a trouvée. Témoin ces deux figures du Vice et de la Vertu , sous les traits d'une Bacchante et d'une Vestale, qui ornaient naguère le salon de M. Benoît Fould ; témoin encore le dernier de ses tableaux achevés , celui qu'il fit, atteint déjà de la maladie mortelle, cet Ecce Homo qui réunit à un visage rêvé par Fra Augelico un corps que l'on croirait modelé par Corrége. Scheffer a négligé, départi pris , la couleur tapageuse , éclatante ; il s'est arrêté à
la couleur modeste, calme et quelque peu effacée , qu'il croyait conforme aux exigences de ses sujets , et à la conception qu'il s'eu faisait. L'on ne peut vouloir avec justice que Raphaël peigne comme Titien , ni Poussin comme Rembrandt. Scheffer est resté, si l'on peut ainsi dire, dans une couleur toute spiritualiste.
Nous ne sommes plus au temps où le même homme embrasse tous les arts, et quelquefois encore toutes les sciences; au temps des hommes universels comme Giotto et Léonard, au temps où Michel - Ange devient peintre et Raphaël architecte. Mais, à leur époque, Scheffer eût pu briller aussi dans plusieurs carrières à la fois. Il aimait la musique avec tant de passion , avec un goût si juste et si élevé, que, si quelqu'un de ses confrères avait voulu le peindre dans son atelier , il eût dû placer un piano près de son chevalet , de même que ses compatriotes Gérard Dow et Metsu se mettaient aux mains un violon ou un violoncelle , pour exprimer aussi cette alliance intime entre l'art des sons et celui des couleurs. Scheffer fut encore le conseiller et le maître d'un illustre statuaire, la princesse Marie d'Orléans, qui ne fit qu'apparaître dans la vie, mais dont les œuvres d'essai montrent l'âme et le talent d'un artiste. Une fois même il s'est fait sculpteur. C'est lorsqu'il perdit, en 1839, sa vaillante et respectable mère. Il voulut lui élever un tombeau de ses propres mains , et cette touchante piété filiale lui a fait produire une œuvre du ciseau que l'on peut hardiment placer à la même hauteur qu'aucune des œuvres enfantées par son pinceau. Là, il a prouvé comment c'est le cœur qui conduit la main, et nous espérons tous que, par un autre effort de piété filiale, pour rendre à son père le culte d'affection et de souvenir que
sa rnère reçut de lui, la fille qu'il éleva dans le goût et la pratique de tous les arts, faisant trêve à son immortelle douleur, dressera un pendant à ce mausolée du foyer domestique.
Mais je m'aperçois, mon cher ami, que j'ai déjà rempli, dépassé peut-être la place que vous pouvez m'accorder, et je n'ai pas encore parlé de l'homme. Cependant Ary Scheffer n'était pas seulement un artiste ; c'était un esprit, c'était un cœur, c'était un caractère : esprit ouvert à toutes les cultures, à toutes les grâces, à tous les enthousiasmes ; cœur tendre, généreux, dévoué, sous une enveloppe un peu rude et sauvage; caractère trempé de stoïcisme, d'une droiture inflexible, d'une probité austère, qui a traversé notre époque (c'est tout dire) sans souillure, sans faiblesse, sans défaillance. Dirai-je combien son commerce était doux et sûr, ses entretiens solides et charmants, son affection sincère, indulgente et fidèle V En jouir fut le privilège de ses proches et de ses amis. Dirai-je sa générosité sans bornes et sans mesure , sa bienfaisance prodigue, inépuisable, à ce point qu'après une vie très-laborieuse et très-féconde, après de si nombreux ouvrages si chèrement rétribués, Scheffer n'a fait que vivre en quelque sorte au jour le jour , et n'a pas laissé la moindre épargne? Il me répondrait lui-même que la main gauche ne doit pas savoir ce que donne la main droite. Dirai-je enfin l'inébranlable constance de ses opinions et des attachements qu'elles avaient formés? Sur ce point l'on pourrait voir, dans l'éloge d'un seul , la satire d'un grand nombre, et d'ailleurs votre pacifique Gazette des Beaux- Arts doit se tenir loin, bien loin de toutes les agitations politiques et de toutes les que. relies de partis. Je veux seulement, parmi ceut actions éga-
lement honorables, on citer une, à peu près inconnue, etque m'a révélée l'occasion d'une confidence tardive. Ary Scheffer était dès longtemps officier de la Légion d'honneur. Après les terribles et fatales journées de juin 1848, où il mena bravement au feu le bataillon de garde nationale dont il était chef, l'illustre général Cavaignac lui offrit, pour récompense , la croix de commandeur. « Si cette distinction, répondit-il, n'était accordée dans ma carrière d'artiste et pour prix de mes œuvres , je la recevrais avec déférence et satisfaction ; mais que je me pare d'un collier qui me rappellerait les horribles combats de la guerre civile, jamais ! y 11 fut inflexible. Ce trait suffit pour peindre l'homme, et nous pouvons terminer ici l'esquisse de sa vie avec les derniers mots de la préface du Livre de Job, où l'émineut interprète de
ce vieux poëme hébraïque , M. Ernest Renan, déplore qu'Ary Scheffer n'ait pu réaliser les compositions qu'il préparait sur ce sujet: «Hélas! quelles leçons d'élévation morale, quelle source d'émotions profondes et de hautes pensées ont disparu pour notre siècle, si pauvre en grandes âmes, avec le dernier soupir de cet homme de cœur et de génie ! »