AVRIL
Bien des voyageurs ont dit de Bade que c'était un des plus charmants pays du monde. Ils ne faisaient pourtant qu'y passer. Mais il me semble que ceux qui l'habitent peuvent en faire le môme éloge. En otfct, à tous ses avantages naturels, — contrée fertile et pittoresque, plaines cultivées en jardins, montagnes hérissées de puissantes forets, air vif et sain, eaux thermales trèsbienfaisantes, chasse, pêche, amusements de mille sortes, — Bade réunit un avantage plus précieux encore: c'est qu'étant situé, en quelque sorte, au centre de l'Europe et au confluent de toutes les grandes, routes, il est facilement visité par une foule d'étrangers qui n'en font pas le but de leurs voyages, mais qui se permettent volontiers un détour pour le voir au moins en passant, pour en emporter un aimable souvenir. De là, cette multitude de visiteurs venus de tous les pays , allant dans tous les pays, qui s'y croisent, s'y rencontrent , et semblent s'être donné rendez - vous sur ce terrain neutre, sur cette terre bénie, libre, tolérante, hospitalière, qu'un de nos jeunes écrivains politiques appelait naguère, au milieu de l'Europe agitée, frémissante, « une oasis de paix et de liberté.» Or, si l'on a parcouru l'Europe et habité ses diverses contrées , de Madrid à Saint - Pétcrsbourg
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et de Londres à Pesth; si Ton a eu le bonheur de faire et de conserver un peu partout des amitiés précieuses et chères, on a l'espoir fondé, que dis-je? la certitude de rencontrer, parmi ce flot de quarante à cinquante mille touristes qui traversent Bade chaque été dans toutes les directions, des amis que , partout ailleurs, on pouvait désespérer de revoir.
C'est une épreuve que j'ai faite l'année dernière, et c'est à l'une de ces rencontres, fortuites et charmantes, que j'emprunte le récit qu'on va lire. Récit , j'ai tort, puisqu'il ne s'agit que d'une causerie; disons donc un sujet de conservation, auquel je laisserai jusqu'à sa forme.
Cet ami étranger était un Italien que j'avais connu à Naples dans le bon temps du roi Bomba, et qui m'avait alors rendu gracieusement quelques services que j'étais charmé de lui rendre à mon tour. Il s'était fait mon cicérone dans la grande ville qui s'étend du Vésuve à la mer; je voulais être le sien dans les alentours de la modeste bourgade qu'enferme la Forêt-Noire et qui touche au Rhin.
Un jour que je l'avais conduit à la jolie cascatelle de Geroldsau, il me dit brusquement :
«Oui, cette nature est charmante. Elle est fraîche d'abord, et, pour un homme qui vient d'être brûlé par le soleil des Abruzzcs^ rien n'est doux aux yeux comme l'abri de ces grands pins toujours verts, comme les tapis de ces prairies toujours vertes. Et cependant je ne puis ni admirer cette nature, ni m'y plaire. Savez- vous pourquoi ? C'est que Bade fait partie de l'Allemagne, et que je hais trop l'Allemagne pour en aimer quoi que ce soit, même les prairies et les forêts.
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— Vous avez tort, lui dis-je , de généraliser à ce point; c'est le moyen certain d'être injuste. Il faut se laisser admirer la nature partout où elle est belle; il faut se laisser aimer les hommes partout où il méritent d'être aimés. Ne confondez pas les citoyens avec leurs gouvernements, car, loin d'en être les complices , ils en sont fort souvent les premières et les plus tristes victimes. Que vous haïssiez l'Autriche comme puissance, comme puissance ennemie et tyrannique , je l'accorde. Mais un pauvre paysan de Hongrie ou de Bohême, qu'on a enlevé bien malgré lui à sa charrue et à sa famille, qu'on a affublé d'une veste blanche et d'une culotte bleue, et qu'on mène au feu sous la schlague du caporal, pourquoi le haïriez- vous ? Il est deux fois à plaindre d'être • l'instrument innocent de ce que vous nommez le crime de ses maîtres. Qu'auriez-vous dit si, sous le règne de Ferdinand II, je vous avais haï à cause des bagnes de Nisida, où vous deviez peut-être vous-même entrer et mourir? Eût-ce été juste? Vous êtes ici dans un coin de l'Allemagne vraiment favorisé. Les lois sont sages et libérales, les mœurs simples et douces, la tolérance religieuse si grande que souvent protestants et catholiques se partagent le même temple, et je ne sais si les Juifs n'y ont pas aussi leur synagogue dans quelque chapelle latérale. Malgré cet afflux de marquis équivoques et de comtesses suspectes que n'attire pas le tapis vert des prairies; malgré les défauts qui s'introduiseut inévitablement dans toute population en contact constant avec les étrangers, et vivant de leurs dépouilles, vous trouverez ici un grand fond de moralité publique. On y laisse les maisons ouvertes et sans gardien, comme à Constantinopie....
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— C'est égal, dit mon Italien avec un regard sombre, et sans me laisser achever, tant que les Allemands seront à Venise, je haïrai les Allemands.
— Vous n'avez pas Venise , il est vrai , lui dis-je ; mais avez- vous Rome ? »
Il dressa l'oreille, et parut réfléchir.
« Rappelez-vous un peu l'histoire passée , ajoutai-je, pour juger équitablement l'histoire présente. Je n'approuve aucune violence, aucune conquête; pas plus Charles d'Anjou que Frédéric II, pas plus Charles VIII qu'Henri VII. Mais n'oubliez ni les fausses décrétales, ni la prétention d'Innocent III et de Grégoire IX , que le pape avait reçu, par la donation de Constantin, nonseulement l'Italie, mais tout l'empire d'Occident. N'oubliez pas la déclaration formelle d'Innocent IV que Constantin n'avait fait ainsi que restituer à l'Église ce qu'elle avait reçu du Christ, la suzeraineté de tous les royaumes de la terre. Sans l'empereur d'abord, pour le temporel, sans Luther ensuite, pour le spirituel, savez- vous que la papauté aurait bien pu réaliser le rêve prodigieux de Grégoire VII, qu'elle pouvait atteindre à la domination universelle. Alors que devenait la liberté de l'Italie, celle de l'Europe, celle du monde? C'est l'Allemagne, par l'empire et par la réforme , qui nous a sauvés du catholicisme complet, du pape roi de l'univers. Rappelez-vous que votre Dante est mort gibelin, et aussi que votre Machiavel attribue à la cour de Rome tous les malheurs de sa patrie.
— Les papes étaient Italiens, fondaient le siège de
leur domination en Italie, et j'aimerais mieux pour maître
César Borgia que le doux Mélanchton. Que venaient
faire ces barbares du Nord, attirés par notre doux cli-
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mat et nos riches cités? Ils venaient étouffer la civilisation, dont nous étions alors , non - seulement les promoteurs, mais les uniques dépositaires.
— Barbares est un mot bien fort et bien dur. Même au moyen âge, les Allemands n'étaient plus les Germains de Tacite, et le siècle de Léon X n'était pas précisément le siècle d'Auguste. Je veux dire que Rome n'avait plus le privilège d'être l'unique centre d'où rayonnait la civilisation universelle. Paris, Londres, Madrid même pourraient réclamer.
— Laissons la France, l'Angleterre et l'Espagne, qui ne sont point en cause. Je veux borner le parallèle entre l'Italie et l'Allemagne. De bonne foi, pouvez-vous les comparer? Dans les trois grandes branches de l'esprit humain, les sciences, les lettres, les arts, qu'est-ce que l'Allemagne peut donc opposer à l'Italie?
— Ainsi posée, la question devient immense, et le temps nous manquerait pour la traiter, comme l'autorité pour la résoudre. Je veux la circonscrire , cette question , et c'est à votre propre assentiment que je veux m'en rapporter. Ainsi que vous, je courbe le front devant le grand Galilée, qui fut le martyr comme le héros de la science; mais vous ne nierez point qu'avant que Pise donnât Galilée au monde savant, l'Allemagne lui avait donné Kepler, et, avant Kepler, Copernic. Ce sont là, vous en conviendrez, d'illustres précurseurs, et vous ne nierez pas davantage que les physiciens allemands de nos jours, les Liebig, les Vogt, les Wohler, les Kirchhoff, les Bunsen, les Mitscherlich, ne continuent vaillamment l'œuvre de votre Torricelli et de votre Volta. Que serait-ce si je vous entraînais de gré ou de force du côté de la métaphysique , si je vous nommais Leibnitz,
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Kant, Hegel, Fichte, Schelling et tant d'autres ? Ou du côté de l'érudition, si je vous montrais toutes les langues du monde , non-seulement apprises , mais comparées, toute l'histoire de notre globe, sacrée ou profane, physique ou morale, reconstruite à nouveau , sans nul préjugé de haine ou d'adoration? Vous seriez obligés, vous Italiens, comme nous Français , de céder À l'Allemagne la première place. Et dans les lettres même, quand vous me citez avec un juste enthousiasme . avec un légitime orgueil, I quattro poeti italiani, le divin Dante, le divin Pétrarque, le divin Tasse et le divin Arioste, je pourrais répondre par le nom d'un seul écrivain — de nos jours celui-là, — que nous aurions pu, vous et moi, connaître personnellement, qui, peut-être, à lui seul, vaut les quatre autres, qui, peut-être, devant la postérité, pèsera d'un poids égal. J'ai nommé Goethe. Mais, laissons la littérature ; s'il n'est pas vrai , comme le disent les Espagnols, que toda comparacion es odiosa, du moins, dans les lettres, elle est fort difficile , et toujours un peu arbitraire. Le génie des langues diffère autant que le génie des nations, surtout quand il se trouve entre elles la violente séparation du Nord et du Midi. On pourrait toujours en appeler d'une sentence quelconque, et répéter, après l'ours de notre Lafontaine :
Qui t'a dit qu'une forrao est plus belle qu'une autre? Est-ce à la tienne à juger de la nôtre?
Mais, dans ces branches de l'esprit humain dont vous parliez tout à l'heure , il en est qui sont le domaine de l'humanité tout entière; il en est où cesse la diversité des langues, où l'on parle une langue commune et uni-
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verselle. Telles sont les sciences, dont nous avons dit un mot. Tels sont aussi les arts.»
A ce mot, mon ami bondit de trois pas en carrière.
« Les arts, les arts ! s'écria-t-il en éclatant de rire. Vous voulez parler des arts ! Vous voulez comparer l'Allemagne à l'Italie au sujet des arts ! Ma foi, je vais vous citer à mon tour votre Lafontaine :
Ma commère, il faut voua purger Avec quatre grains d'elletore.
— Pas si folle pourtant n'était la tortue , lui dis-je, puisqu'elle est arrivée au but avant le lièvre.
— Quoi 1 reprit-il, vous oseriez comparer Albert Durer à Raphaël ! Quoi ! ces horribles supplices des Dix mill e martyrs, ce Chevalier de la mort, cette Mélancolie, cette Grande fortune, cette autre grosse Femme au Triton, que sais-je encore ? toutes ces faces grossières, tous ces muscles enflés, tous ces membres contournés, retournés > bistournés, que notre Léonard appellerait des sacs de noix, toutes ces draperies de papier, tous ces rochers de carton, tous ces sujets bizarres et maladifs, où le naturalisme exagéré veut racheter en vain les ténèbres de l'idée, tout ce fatras do baroques rêvasseries, vous oseriez le comparer aux œuvres plus divines qu'humaines du divin jeune homme? Priez donc un peu de ma part messieurs vos Allemands d'aller faire un tour au musée de Dresde pour y voir, sans sortir de chez eux, la Vierge de Saint-Sixte, la Nuit de Corrège , le Denier à César de Titien, et qu'ils cessent de me rompre la tête avec leurs folles prétentions.»
Cette tirade emportée, qu'accompagnait une pantomime napolitaine, m'avait fait rire à mon tour:
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« Rassurez-vous, lui dis-je, et calmez-vous, mon cher Vésuvien. Je pourrais facilement vous prouver que ce pauvre Albert Diirer, que vous traitez si mal, a exercé sur l'art italien une très-salutaire influence; qu'il a été en quelque sorte le professeur , sinon de Raphaël luimême, bien que ces deux chefs d'école entretinssent une amicale correspondance, au moins du plus excellent traducteur de Raphaël, du graveur Marc-Antoine Raimondi, lequel ne dédaignait pas de copier, avec le même burin qui reproduisait les fresques du Vatican , ces baroques rêvasseries du vieux maître de Nuremberg. Mais encore une fois, rassurez-vous, je ne veux comparer ni Albert Diirer à Raphaël, ni Holbein à Titien, ni Lucas Kranach à Corrôge.
— C'est bien heureux.
— Je vais même vous faire une bien plus grande concession.
— Laquelle, s'il vous plaît?
— Vous n'avez pas oublié qu'ayant été conduit devant la collection des gothiques allemands, rassemblés par les frères Boisserée et recueillis ensuite dans la pinacothèque de Munich, Gœthe laissa échapper ce mot triste et profond : « Je vois bien le bouton ; mais où est la fleur ? > Les Allemands , par la bouche de leurs critiques , ont répondu sans sourciller: «La fleur, elle s'est épanouie dans les Pays-Bas, en Flandre et en Hollande. C'est de la primitive école de Cologne qu'est sortie celle de Bruges ; c'est de Van-Eyck que procède Lucas de Leyde. Donc, les écoles flamande et hollandaise ne sont qu'une génération et un prolongement de l'école allemande » Je ne saurais admettre un tel raisonnement, un tel sophisme. Ni les Flamands, ni les Hollandais ne sont Al-
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lemands; ni la Flandre catholique, ni la Hollande protestante ne doivent leurs écoles à l'imitation étrangère. Les origines et les progrès de ces deux écoles sont étroitement unis à l'histoire particulière des deux contrées. L'école flamande est aux Flamands , l'école hollandaise aux Hollandais, et le mot de Gœthe est la vérité pure : l'art allemand a eu un bouton, il n'a pas eu de fleur. Mais allons plus loin, acceptons pour un moment l'explication donnée par l'esthétique allemande ; formons seulement deux grandes familles d'artistes , et disons: l'art du Midi, l'art du Nord. Même ainsi, je conserverai mon opinion. Est-il vrai que l'art de peindre a deux pôles, l'idéalisme et le réalisme, et qu'il ne fait qu'osciller entre ces deux pôles, sans pouvoir jamais les perdre de vue l'un et l'autre, forcé de réunir dans toute œuvre, seulement à doses inégales, l'idéal et le réel? C'est mon avis, c'est le vôtre. Alors on peut affirmer hardiment que, si Raphaël est l'un de ces pôles de l'art, Rembrandt est l'autre. Cependant, et tout en divisant mou admiration presque par moitiés égales , je conserverai la prééminence à Raphaël sur Rembrandt, à l'idéalisme sur le réalisme, à l'art du Midi sur l'art du Nord.
— Allons, dit l'Italien, vous commencez à devenir raisonnable.
— Cette opinion, continuai-je , je l'étendrai , si vous le voulez, aux autres arts. Pour vous faire plaisir, je dirai — sans en être bien sûr — que Marc-Antoine est un plus excellent graveur qu'Albert Durer. Je dirai que les sculpteurs allemands, même les modernes et les plus illustres, tels que Rauch et Rietchel, pour ne citer que des morts, sont vaincus et foudroyés par Michel-Ange
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et Donatello, même par Sansovino et l'Ammanato, même par le Bernin. Voyez si je vous flatte !
— Jusqu'à l'ironie, fit-il en grommelant.
— Je dirai encore qu'en architecture, Erwin de Steinbach, par exemple, doit céder le pas à Palladio, et que toutes les vieilles cathédrales de Strasbourg, de Nuremberg, de Vienne, de Cologne , malgré l'étendue de leurs nefs et la hauteur symbolique de leurs ogives, sont effacées par la simple chapelle du Hedentore de Venise. Êtes-vous satisfait?
— Oui, parce qu'enfin vous êtes juste.
— Mais les arts du dessin, repris-je, ne forment pas l art tout entier, le faisceau de tous les arts. Il en est un dont nous n'avons pas encore parlé.
— Lequel?
— La musique.»
Mon ami fit encore le même bond en arrière.
«La musique! dit-il avec le même éclat de rire. Allezvous disputer la palme musicale au pays que Dante appelle :
Il bel paese ov'il si suona?
— Oui, lui dis-je , et très-résolument. Je prétends enlever cette palme à l'Italie pour la rendre à l'Allemagne. Je prétends plus encore: c'est vous, vous-même qui lui en ferez la restitution. Prenez-garde: vous êtes Italien, c'est-à-dire partie dans la cause. Moi , qui ne suis pas plus AJlemand qu'Italien, je conserve dans cette question la plus complète et la plus facile impartialité Lorsque je maintenais , il n'y a qu'un instant, à l'école italienne la prééminence sur l'école flamande-hollandaise, vous auriez pu dire in petto que M. Josse était presque
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orfèvre , puisque nos deux grands Français , Poussin et Claude, ont vécu et sont morts en Italie. Mais ici vous n'avez pas même à m'opposcr ce petit motif de récusation, car la musique française est restée un peu comme Rameau, venu entre Lulli et Gluck ; elle garde une espèce d'humble juste-milieu entre ses deux institutrices, l'Italie et l'Allemagne.
— Bon! je vous tiens pour impartial.
— Eh bien, vous qui ne Têtes pas, et qui ne pouvez l'être, je vous accepte pour juge aussi bien que moimême.
— C'est entendu.
— Seulement je veux vous avertir que, dans cette double revue de dates et de noms propres qu'il nous faudra passer ensemble, je veux m'arrêter avant le temps actuel et les maîtres vivants. Je n'ai nulle envie de dépasser l'époque où parurent presque simultanément Guillaume Tell et Robert le Diable , parce que je n'ai nulle envie, que dis-je? nul droit d'établir un parallèle entre les auteurs de ces deux partitions. Je m'honore d'être connu personnellement de l'un et de l'autre, et je professe pour tous deux une admiration profonde et sincère, sinon égale. Mais ils sont vivants; ils jouissent de leur gloire ; et la postérité, qui se fait si souvent un malin plaisir de renverser les positions et de transposer les rangs , n'a pas encore porté sur les deux illustres rivaux son arrêt définitif et souverain. N'essayons donc pas de la devancer... et allons nous asseoir.»
Nous quittâmes le chemin battu. Montant un sentier rapide qui s'ouvrait dans une gorge de la montagne, nous arrivâmes promptement au pied d'une roche nue et polie qu'entourait une couronne de pins géants. Assis
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sur des touffes de bruyères fleuries, ayant la roche pour dossier, et pour parasol impénétrable les nombreux rameaux qui garnissaient jusqu'à leur cime les troncs élancés vers le ciel, nous étendions la vue sur une longue prairie d'un vert tendre, que resserraient deux collines au sombre feuillage, et que traversait, en fuyant de toute sa vitesse, un petit torrent écumeux , dont le murmure discret, sans couvrir nos voix et gêner la causerie, nous apportait une douce sensation de fraîcheur et de repos.
« Voici, dis-je, un site agreste et sauvage, que Platon pour discourir avec ses disciples , eût peut-être préféré au cap Sunium. C'est moins retentissant, mais plus intime ; et je ne sais si la vue prodigieuse qu'on découvre des Camaldoli, ayant le Vésuve à gauche, Gaëte à droite, en face les îles de Capri, Ischia, Procida...»
L'Italien m'interrompit :
« N'avons nous point à parler de la musique ?
— Bien , bien , dis-je ; puisque tout autre parallèle vous afflige ou vous offusque, revenons, pour n'en plus sortir, à celui de la musique.
— Parlez,» me dit-il froidement Je me recueillis quelques minutes.
« A quelle époque , à quel maître , lut demandai-je, faitez-vous remonter la culture de l'art musical en Italie ? Je dis l'art musical, parce que nous n'avons à nous occuper ni du plain-chant auquel le pape saint Grégoire donna son nom dès la fin du VI e siècle, et qui, venant selon toute apparence, du chant Byzantin, du Cantique de saint André, est peut-être un souvenir de l'antique mélopée grecque, ni même de la gamme incomplète , à six notes , imaginée au VI e siècle par le moine Guido
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d'Arezzo, puisqu'elle ne fut qu'une écriture nouvelle des sons, une notation cursive. Où donc placez-vous, à qui attribuez - vous le début du véritable art musical eu Italie ? »
A son tour, il mit un moment la tête dans ses deux mains.
« Je crois, dit-il, qu'on peut le placer à Rome, et en faire honneur à Luigi ou Aloys , de Palestrina; il fut unanimement surnommé musicœ princeps , et princeps signifie celui qui marche en avant, qui marche le premier.
— C'est ce que je crois aussi, répondis-je. Et voyez alors combien l'art de la musique est en retard sur les arts du dessin. Assurément, avant Palestrina, on faisait de la musique en Italie, puisque nous voyons des instruments de toutes sortes, non-seulement dans le tableau de Sainte Cécile, où Raphaël les fit peindre par son élève Jean d Udine, mais encore dans les Concerts d'Anges du vieux moine de Fiesole , l'adorable Fra Angelico. Toutefois, ces instruments étaient comme ceux dont se servent de nos jours les Indous et les Chinois, qui font du bruit, qui font même une sorte de musique dont leurs oreilles se contentent , mais qui ne peuvent se flatter d'avoir un véritable art musical. Jusque bien au-delà de l'époque bénie où l'esprit humain prit dans toutes les voies sa course vers le progrès, jusque bien au-delà de la Renaissance, les Italiens restèrent des Indous et des Chinois en musique, ou plutôt des Byzantins. Vainement Nicolas de Pise parvenait, dès le commencement du VIII e siècle, à retrouver le style antique dans les débris de l'antiquité, et à l'imiter dans ses œuvres de statuaire ; vainement, moins d'un siècle plus tard, le grand Giotto, présidant à la complète révolte
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de 1 art, émancipait la peinture de la tyrannie du dogme pour la soumettre à la seule autorité de la nature, et lui donnait sa pleine expansion dans la liberté ; vainement Brunelleschi élevait ensuite dans les airs ce Duomo de Florence , auquel Michel- Ange disait , partant pour construire la coupole de Saint-Pierre : « Adieu, ami , je vais faire ton pareil , mais non ton égal. » La musique s'obstinait à rester dans son immobilité hiératique ; le plain-chant régnait toujours despotiquement à l'Église, et, de si loin que la peinture eût dépassé la Vierge de saint Luc, la musique en était encore au Cantique de saint André. Seulement, ce plain-chant traditionnel et tyrannique, on le mettait en parties , en canons , on le chargeait d'ornements ridicules, de subtilités scolastiques, qui faisaient appeler le musicien le plus habile et le plus en vogue musicus argutissimus. Comme il arrive souvent dans les choses humaines, l'excès du mal ramena au bien. Un pape, je ne sais lequel, qui avait du goût, proscrivit à la fin les argutissimi, et, ce qui fut mieux encore, permit à Palestrina de réformer la musique religieuse , de lui rendre son vrai caractère , c'est-à-dire, pour le moins, le sérieux et la dignité. Vous rappelezvous à quelle époque s'opéra ce miracle ?
— Elle est bien facile à préciser. La réforme de Palestrina commence à son œuvre capitale, qui se nomme la Messe du pape Marcel. Or, ce bonhomme de Marcel II n'a vécu pape que vingt-et-un jours, dans l'année 1555.
— 1555! C'était donc trente-cinq ans après la mort de Raphaël ? Corrège était mort aussi ; les deux centenaires, Michel-Ange et Titien, allaient s'éteindre à leur tour. Rien ne restait du grand siècle, et Louis Carrache venait de naître... Ainsi, c'est quand la peinture touchait
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à la décadence, que l'art musical essayait ses premiers bégayements... en Italie.
— Que concluez- vous de cette réticence ?
— Que l'Allemagne vous avait précédés.
— Comment cela ?
— Savez -vous qui fut l'instituteur de Palestrina, dont la vie, j'en conviens, n'est que fort imparfaitement connue ?
— On s'accorde à lui donner pour maître le Flamand Goudimel.
— Eh bien, ce Flamand Goudimel était, en musique comme en doctrine, le disciple de l'Allemand Luther. C'est Luther, l'hérésiarque Luther, qui est le vrai créateur de la musique moderne, parce qu'il en fut le vrai propagateur. C'est lui qui la tira du sanctuaire où elle était enfermée comme un ustensile du culte, qui la déshabilla du latin, qui la délivra de prison. En faisant chanter ses chorals sur la place publique, avec des paroles en langue vulgaire, par tous et chacun, Luther en fit un art libre et populaire, un art enfin, et Michelet put dire à ce propos : « Une mère nouvelle du genre humain était venue au monde, la grande enchanteresse et la consolatrice : la musique était née. » Convenez donc d'abord, mon cher ami, que, dans l'histoire de l'art musical, la priorité appartient, non point à l'Italie, comme vous l'avez cru jusqu'à présent, mais en Allemagne.»
L'Italien hésita:
« Contre des dates , qui sont des chiffres , dit-il , on ne peut disputer. Je dois me rendre sur ce point. Faisons donc remonter à la Réforme l'origine de la musique moderne , et plaçons-en le berceau sous le parvis des temples protestants. Mais , quoique vous en disiez, et
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malgré les paroles en langue usuelle et commune, ce n est pas encore la musique populaire ; c'est toujours la musique religieuse. Moi, je dis que la musique populaire est essentiellement profane, et qu'elle n'est pas sortie de l'Église, mais du théâtre. Or, vous ne me contesterez pas, j'imagine, que c'est l'Italie qui a créé l'opéra.
— Je ne veux rien contester de juste et d'évident. L'Italie, restée fort païenne quoique fort catholique, ayant eu jusqu'à des papes fort païens sous la tiare (il suffirait de citer les deux Médicis), s'est toujours montrée plus amie des plaisirs et des fêtes que les nations protestantes, rejetées dans le rigorisme et l'austérité. Puisqu'on jouait la Mandragore devant Léon X, il n'est pas étonnant que, chaque ville ayant bientôt élevé son théâtre, la musique de Palestrina ait passé de l'orgue à l'orchestre et des chantres aux chanteurs.
— Mais, dans ce voyage de l'Église au théâtre, estce que la musique ne s'est pas transformée ? Est-ce qu'elle n'a pas pris ses développements, atteint sa perfection ?
— Beaucoup plus tard que vous ne croyez, même en Italie.
— Cependant Palestrina ne procédait que par des marches d'harmonie, des séries d'accords pleins, comme on dit. Lorsque Claudio Monteverde, par exemple, invente, ou, ce qui revient au même, emploie l'accord de septième dominante , ne trouve-t-il pas , comme Giotto en peinture, l'expression en musique? N'est-il pas ainsi le père du drame musical, le père de l'opéra?
— Je vous accorde ce point, et, pour cette seule invention , ou , comme vous dites, ce premier emploi de l'accord de septième, Monteverde mérite une place parmi
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les créateurs dans les arts. Toutefois, malgré ce progrès énorme, d'où sont sortis tous les autres progrès, ses œuvres ne dépassent point encore ce qu'on pourrait nommer les incunables de la musique. L'art sort à peine de son berceau ; il a devant lui une longue croissance à parcourir avant de toucher à sa maturité. D'ailleurs, en Allemagne comme en Italie , ses progrès sont constants depuis Luther. Tout à l'heure, quand vous revendiquiez justement pour votre pays la suprématie dans les arts du dessin , vous ne preniez pas vos exemples parmi les maîtres des temps primitifs, entre Cimabuë et Masaccio; vous alliez droit aux géants, à Léonard, Raphaël, Michel-Ange, Titien, Corrège. Eh bien ! lorsque je revendique pour l'Allemagne la suprématie dans l'art de la musique, je voudrais aussi prendre d'emblée l'époque des géants. C'est entre les Titans et les Dieux que doit se livrer le combat décisif.
— Quelle est cette époque, à votre avis?
— Le XVIII e siècle. Voilà le siècle d'or de la musique. Puisque cet art , comme nous l'avons vu , se trouvait très en retard des autres , il est naturel qu'il ait eu sa floraison , précisément lorsque les autres avaient porté tous leurs fruits. On a dit du XVIII e siècle qu'il s'était donné tout entier à l'analyse, à la critique, à la science, à la philosophie ; qu'il avait manqué de sentiment et d'imagination ; et l'on a voulu expliquer par ce motif le grand vide qu'il présente partout dans les arts pittoresques. Mais, dites-moi, est-ce que la musique ne vit pas, comme la peinture, d'imagination et de sentiment ? Plus encore , car elle ne copie rien dans la nature. La raison donnée est donc mauvaise. Il faut dire simplement que les arts du dessin étaient partout épuisés ; que,
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partout, ils avaient subi les vicissitudes des choses humaines. Après la naissance, les développements, le progrès, étaient arrivées la décadence et la chute. Venue plus tard, ayant suivi les mêmes phases successives, le même cycle inévitable, la musique, au contraire, montait à son apogée. On peut dire que la peinture avait en quelque sorte disparu du monde; en Italie, en Espagne, en Flandre, en Hollande, pas un successeur de Raphaël, de Vélazquez, de Rubens , de Rembrandt. Au midi, avant le bizarre Goya, l'on ne trouve plus que l'Allemand Raphaël Mengs, qui apporte en Espagne quelques lointains reflets du grand style italien ; au nord , on ne trouve plus qu'un autre Allemand, Ernest Dietrich, qui, nouveau Luca fa presto, ajoute ses éternels et universels pastiches aux tristes porcelaines du chevalier Vander-Werff; et la France, seule encore productrice, n'a plus que des peintres de genre , Watteau , Largillière, Boucher, Greuse, Chardin, Vernet. C'est à cette époque, si effacée pour les arts plastiques, que la musique acquiert le plus complet et le plus magnifique développement, qu'au delà et en deçà des Alpes affluent tous les grands maîtres et toutes les grandes œuvres. Si, en naissant le jour où mourait Michel-Ange , Galilée avait semblé annoncer à votre Italie que, pour elle, la science allait succéder à l'art, ce merveilleux épanouissement de la musique, au nord comme au midi, venait consoler le genre humain du déclin général de la peinture.
— Voilà, dit l'Italien, un rapport frappant entre les deux arts que vous mettez en parallèle : même histoire sous des dates différentes.
— Oh ! ce rapport n'est pas le seul, lui dis-je. Quand
cette mutuelle histoire semble finie, quand les deux arts
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sont libres et complets, on peut fort bien, par un autre côté, pousser encore plus loin leur comparaison. Me permettez-vous de le tenter?
— Très volontiers, dit-il ; je vous écoute.
— Les artistes grecs, continuai-je, avaient pris l'homme pour sujet de leurs études et de leurs œuvres ; mais plutôt T homme extérieur, si je puis ainsi dire, que Thomme intérieur ; plutôt le jeu des muscles dans l'attitude que le jeu des passions sur la physionomie. Les Italiens de la Renaissance prirent aussi l'homme, mais l'homme complet, l'homme physique et moral. Ils l'étudièrent avec le scalpel de l'anatomiste et avec l'observation du philosophe ; à toutes les poses et à tous les gestes , ils ajoutèrent tous les sentiments et toutes les passions; à son corps ils ajoutèrent son âme. Voilà, si je ne me trompe , le grand progrès des modernes sur les anciens. Plus tard ils en firent un autre. Ce ne fut plus l'homme seul que la peinture prit pour sujet , ce fut toute la nature. La terre, la mer, les animaux, les arbres, les fruits et les fleurs , et jusqu'aux choses inanimées, devinrent des objets d'imitation, de composition même, et, de proche en proche, vinrent prendre rang dans la vaste hiérarchie des œuvres du pinceau. En musique, nous voyons se produire un fait analogue, j'allais dire identique. Non seulement, après s'être échappée de l'église, la musique se répand dans les rues depuis les chorals de Luther , et règne au théâtre depuis les essais d'opéra de Monteverde; mais, à mesure que de nouveaux instruments s'inventent pour aider à la voix de l'homme, la musique tend à s'affranchir de cette primitive nécessité de la voix humaine ; elle s'ouvre un nouveau champ plus libre encore, une carrière encore
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plus vaste, l'instrumentation. Alors que le paysage de Ruysdaèl. la marine de Van-de-Velde, les troupeaux de Paul Potter , les fleurs de Van-Huysum , et jusqu'aux légumes de Kalf, se font admettre avec honneur dans la peinture ; en musique, pénétrent aussi, par une irruption victorieuse et toujours croissante, la fugue de Bach, la sonate de Scarlatti, le quatuor de Haydn, la symphonie de Beethoven. Il me semble donc qu'en s'appuyant , non sur une relation arbitraire et controversable, mais toujours sur la donnée historique elle-même, ou peut établir ceci : Que la peinture d'histoire , sacrée ou profane, celle où les passions et les sentiments humains tiennent la place principale , où la nature n'est qu'un théâtre pour les drames de l'humanité, où le dessin, par ces raisons, doit être la qualité première, correspond à la musique de chant, sacrée ou profane, à la musique expressive, sentimentale, passionnelle, où la mélodie occupe le premier rang ; — tandis que la peinture de genre, celle où l'homme n'est plus qu'une partie de la nature universelle, où l'art de peindre est, en quelque sorte, plus libre, plus entier, plus abandonné et plus suffisant à lui-même, où dès lors doit dominer la qualité de la couleur, correspond à la musique instrumentale, où l'expression des passions humaines cède la place au caprice intime et personnel du compositeur, où l'art des sons devient plus libre de toutes conditions, de tous liens et de toutes règles, où l'harmonie, plus en évidence, peut rejeter la mélodie au second plan.
— J'entends, s'écria mon ami. Vous avez voulu m'expliquer la comparaison qu'il est si naturel d'établir entre la mélodie et le dessin, entre l'harmonie et la couleur.
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— Précisément. La mélodie, en effet, est une suite intelligente de sons , comme le dessin une suite intelligente de lignes ou contours ; tandisque l'harmonie est un ensemble simultané de sons concordants , comme la couleur est un ensemble de nuances concordantes. On pourrait dire alors que la mélodie et le dessin représentent Tidée de succession des choses dans le temps ; l'harmonie et la couleur, Tidée de simultanéité des choses dans X espace: les deux infinis où l'homme s'agite, en un endroit et pour un moment.
— Oh! ceci, dit-il en riant, est un peu trop allemand pour un Italien. Je me borne à remarquer que, si le musicien parle du dessin mélodique, le peintre à son tour parle de la gamme des tons : preuve que la fraternité des deux arts est passée jusques dans la langue.
— Voyez, repris-je, comment le midi et le nord ont compris à la fois ces deux arts que nous comparons : C'est dans les contrées méridionales, en Italie et en Espagne, que la peinture semble ne pouvoir se passer des actions humaines, et qu'aussi la musique semble ne pouvoir se passer de la voix et du geste de l'homme; que toute peinture est histoire ou portrait, et toute musique chant ou danse. Et c'est, au rebours, dans les pays du Nord , l'Allemagne et les Flandres , que l'art de peindre s'attache indifféremment à tous les objets que la nature offre à son besoin d'imitation, pouvant même se passer de l'être humain, et qu'aussi la musique, pouvant se passer du chant des voix et du mouvement des danses, entre dans le domaine plus libre et plus illimité de l'instrumentation. Rembrandt et Beethoven, deux coloristes , sont nés sur les bords du Rhin, comme Giotto, aux débuts de la Renaissance, et Rossini, de nos
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jours, deux dessinateurs, sont nés au pied des Apennins. Et si Mozart, en quelque sorte mi-parti d'Allemand et d'Italien, par sa naissance dans le Tyrol, par ses études aux deux revers des Alpes, par ses œuvres de théâtre et de chambre, a cultivé tous les genres de musique, mettant la mélodie et l'harmonie en équilibre parfait, on peut dire qu'il est à la fois Raphaël , par le dessin et l'expression, dans ses opéras, et Albert Cuyp, je suppose, par la couleur, la clarté, la généralité des genres, dans ses compositions instrumentales.
— Ah, ça, interrompit l'Italien, vous n'allez pas, j espère, conclure de ce qui précède que l'on peut séparer, même en pensée, l'harmonie de la mélodie et la couleur du dessin ?
— Non, m écriai-je ; je sais et j'affirme que la musique se compose indissolublement de la mélodie et de l'harmonie , comme la peinture se compose indissolublement du dessin et de la couleur, comme elle se compose de 1 idéal et du réel. J'ai parlé seulement de la part plus ou moins grande et saillante qui a été faite, suivant les pays et les genres , à ces indivisibles qualités. Sans pouvoir se séparer, s'isoler jamais , l'une a pu dominer l'autre. Et n'allez pas non plus faire confusion si je dis que, dans la peinture de genre et dans la musique d'instruments , l'homme disparaît. Il ne s'agit pas de l'homme subjectif, comme on dirait en Allemagne, de celui qui compose, qui imagine, qui invente, qui crée. Je sais et j'affirme que l'homme se met dans toutes ses œuvres ; je ne doute point que 1 âme de Ruysdaël ne s'épanche en peignant un site mélancolique, ainsi que celle de Raphaël en peignant une Madone, et que Beethoven ne soit tout entier dans la symphonie en ut
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mineur , aiusi que Mozart dans Don Giovanni. Je parle de l'homme objectif, c'est à dire visible et palpable; je dis que, dans le paysage de Ruysdaël , il n'y a point de drame humain comme dans un tableau d'histoire, et que, dans la symphonie de Beethoven , il n'y a pas de rôle humain comme dans un opéra. Voilà tout.
— En ce cas, dit l'Italien , nous sommes pleinement d'accord; il est temps de retourner au sujet qui nous divise.
— Encore un mot , mon cher impatient ; je tiens à compléter ce parallèle, et, dussiez-vous m'accuser une autre fois de tomber daus l'ornière du germanisme, je voudrais finir par une réflexion philosophique et transcendantale. Comment pourrait-elle vous déplaire ? Vous êtes du pays et de l'école de Vico. La voici donc : Ne serait-il pas possible de porter encore un peu plus loin la comparaison entre les deux arts, musique et peinture, entre tous les arts, et, suivant l'idée de Hegel, d'élever leur ressemblance jusqu'à l'identité? Ne pourrait-on pas dire : De même que , dans les sciences naturelles, par l'anatomie et la physiologie comparées , il est admis et reconnu que, sur toute l'échelle des êtres animés , depuis le zoophyte jusqu'à l'homme , il n'y a , au fond, qu'une seule forme, un seul type, un seul patron de la vie, et, pour ainsi dire, un seul être, — de même il faut admettre et reconnaître aussi que tous les arts qui s'exercent par les lignes, les couleurs ou les sons, et qui, venant de 1 ame , s'adressent à l'âme par l'intermédiaire des sens de la vue ou de l'ouie , ne sont également, au fond, qu'un seul et même art, le Beau révélé, divers seulement dans ses modes de manifestation ? Ne dit-on pas, dans toutes les langues, l'art pour exprimer
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tous les arts ? L'on aboutirait ainsi, dans Tordre moral, comme dans Tordre physique, à cette loi supérieure et universelle de notre nature, la variété dans l'unité: Variété des arts dans l'unité de l'art; comme ensuite, dans l'unité de chacun des arts, variété des genres, des styles, des manières et des goûts ; comme enfin, pour chaque œuvre d'art, variété des détails dans l'unité de l'ensemble.
— Je ne vous suis plus, je ne vous écoute plus, dit mon ami. Revenons à notre querelle, au nom de tous les saints, et commençons enfin la bataille.
— Volontiers, dis-je. Où en étions-nous V
— Sur la prééminence que se disputent la musique allemande et la musique italienne.
- Bien; je suis Allemand, vous Italien.
— Oui, et vous voulez circonscrire le débat entre les origines de l'art musical et l'époque contemporaine.
— Vous y avez consenti.
— C'est vrai : j'accepte les limites tracées à notre champ clos. Nous laisserons les morts du siècle antérieur et les vivants du présent siècle. C'est le XVlll 0 qui sera notre échiquier. Je vais donc faire avancer une pièce, un officier, comme disent les joueurs d'échecs ; et, bien que le premier, je veux dire le plus ancien par la date, il ne sera pas le dernier par le mérite et la renommée. C'est le patricien de Venise, Benedetto Marcello. Le noble champion descend dans l'arène portant pour armes et pour armure ce qu'il appelle sa Paraphrase sopra i cinquanta primi Salmi. A présent, suoni la tromba! Quel champion lui opposez-vous ?
— 11 s'en présentera, gardez-vous d'eu douter.
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Mais uu mot d'abord. Vous ne croirez pas sans doute que, si je dispute la première place aux grands compositeurs de l'Italie, j'aie la moindre euvie de nier leur mérite ou d'obscurcir leur renommée. Au-dessous du rang suprême, il y a bien des places glorieuses, et lorsque, à propos de la peinture, je refusais de disputer le trône de l'art à Raphaël, croyez-vous que je ne gardais pas pour Rembrandt une admiration passionnée, un culte presque égal? C'est ainsi, tout en renversant Tordre de suprématie, que j'entends faire pour les musiciens. Cela dit en guise de préface, je reprends votre question, et j'y fais une réponse : à Marcello j'oppo3e Ilandel, et aux cinquante Psaumes du premier, le vingt-six Oratorios du second.»
Mou ami montra quelque surprise : « Je croyais, ditil, à voir le style de leurs œuvres, que, de ces deux maîtres, l'Italien avait précédé l'Allemand d'un grand nombre d'années.»
— Non, lui dis-je, ils sont précisément contemporains. Lorsque Marcello publiait son recueil de Psaumes, entre 1724 et 1730, Hàndel avait déjà, depuis dix à douze ans, quitté l'Italie, où ses opéras lui avaient donné une réputation universelle, pour se fixer d abord à Hanovre, puis en Angleterre ,* et ses premiers Oratorios sout du même tempe que les derniers Psaumes de Marcello. Mais son style, en effet, a beaucoup moins vieilli, et, dans les deux genres par lui cultivés successivement, il est resté beaucoup plus jeune que son rival.
— Mais enfin, dans le style religieux, vous ne refusez pas à Marcello l'houneur de la priorité V
— Non, certes. Les Psaumes, j'en conviens, ont précédé les Oratorios.
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— C'est déjà quelque chose. Mais ce n'est point pour cela que Marcello, après Palestrina, fut nommé principe délia musica, et que ses contemporains le comparèrent à Michel- Ange, à Pindare. Il fallait qu'il leur ressemblât par la hardiesse et la hauteur du vol, par l'ampleur et, si j'ose ainsi dire , par la longue haleine de l'invention. Remarquez bien que, si Marcello semble aujourd'hui négligé, presque oublié; si l'on n'entend plus que de courts fragments choisis dans ses œuvres , et si le reste demeure comme enseveli dans les bibliothèques et les écoles, c'est parce que sa musique est d'une trèsdifficile exécution. Il n'a donné à ses Psaumes d'autre accompagnement qu une basse chiffrée, et cet accompagnement, peu de musiciens l'entendent aujourd'hui, même parmi les organistes; puis, comme en son temps les femmes étaient exclues des églises (j'entends pour y chanter), il a dû écrire ses parties de soprani et d'alti pour des voix d'hommes qui, fort heureusement, n'existent plus de nos jours, pas même à la chapelle Sixtine.
— Je vous accorde tout cela, et je n'en persiste pas moins à mettre les oratorios de Hândel très au-dessus des psaumes de Marcello. Ceux-là ont une bien autre hauteur de vol, une bien autre longueur d'haleiue. Us ont aussi toute la variété dont ceux-ci sont dépourvus, car ils réunissent toutes les formes chantantes, depuis l'air solo jusqu'au chœur final. Au style noble et grandiose du chant religieux, ils joignent toute la puissance d'expression du chant dramatique. S'ils n'étaient pas faits pour l'Église , on pourrait les donner au théâtre. Et puis, ces oratorios ne sont pas, comme vous le dites des psautnes, condamnés aux écoles et aux bibliothèques Écrits avec accompagnement d'orchestre, et pour des voix
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naturelles, ils sont aussi vivants qu'au jour même de leur création. En Angleterre, où le culte de Hândel s'est conservé toujours fervent, on chante ses oratorios tous les ans et dans toutes les villes ; on les étudie pieusement d'une fête annuelle à l'autre, et, dans ce pays de castes, dans ce pays aristocratique, on voit tous les rangs se confondre, peuple , bourgeoisie , gentry et nobilty. et tout le monde s'enrôler à l'envi dans l'armée des chanteurs et des chanteuses de Hândel. N'avezvous jamais assisté à un festival anglais?
— Non, mais étant un hiver à Vienne...
— A Vienne! vous voyez que l'Allemagne n'est pas moins dévouée et fidèle au vieux Saxon que l'Angleterre. La France seule, et votre Italie, s'obstinent à le méconnaître, ou, ce qui est encore plus impardonnable, à ne point le connaître. Vous disiez donc qu'à Vienne...
— J'ai eu l'occasion d'entendre quelques oratorios parfaitement rendus, avec six cents voix pour les chœurs et trois cents instruments pour l'orchestre.
— Il faut, en effet, ces masses d'exécutants pour atteindre à la prodigieuse amplitude de telles œuvres. Et, dans ces conditions nécessaires à leur bonne exécution, quels oratorios avez- vous eu le bonheur d'entendre ?
— Oh! je n'en ai pas plus oublié les titres que l'effet. C'étaient Samson, Israël en Égypte et le Messie.
— Eh bien , quoique chacun d'eux renferme des beautés de tous genres , puisqu'ils réunissent tous les genres de parties et de formes, n'avez- vous pas remarqué combien, dans Samson, les airs sont variés et admirables, tantôt gracieux comme la séduction, tantôt terribles comme le désespoir, tantôt onctueux et touchants comme les consolations célestes? Et dans Israël
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en Êgypte, le plus étonnant peut-être de tous les ouvrages de Hàndel, vous rappelez-vous les chœurs, ces sept chœurs de suite qui racontent les sept plaies, témérité prodigieuse qui ne peut être pardonnée que par une réussite plus prodigieuse encore, puisqu'il faut, sept fois de suite, souteuir une progression de force, un crescendo d'entraînement et de pathétique, monter toujours du beau jusqu'au sublime. Et le Messie! cette douce et charmante pastorale, que termine un coup de tonnerre, le gigantesque Alléluia qui n'a d'analogue dans les arts que le Jugement dernier de Michel- Ange ! Si je cherchais maintenant dans ceux des oratorios que vous ne connaissez point, Judas Macchabée, Salomon, Jephté, Suzanne, etc., et dans ces espèces d'oratorios profanes qui se nomment la Fête d'Alexandre, Acys et Galathée, V Allegro et le Penseroso...»
Mon ami était tombé dans la rêverie , et tenait les yeux baissés.
« Je me rends, dit-il, parce que je me souviens. Oui, les oratorios sont plus grands que les psaumes, et Hàndel plus grand que Marcello... Mais Marcello a la priorité.»
La victoire rend généreux; je lui laissai de grand cœur cette consolation.
« Et puis, ajouta-t-il, dans cette première moitié du XVIII e siècle, nous avons d'autres musiciens non moins savants, non moins féconds que le sénateur Marcello. Venise n'est pas toute l'Italie.
— Pas plus que la Saxe n'est toute l'Allemagne.
— Nous avons , par exemple , mes illustres compatriotes, les trois Scarlatti. Alessandro , vous le savez, est le fondateur de l'école napolitaine, grande fondation assurément, puisque, entre Palestrina et Rossini , tous
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deux des États romains, la musique de l'Italie est la musique de Naples. Il avait précédé même Marcello; et son fils, le célèbre Domenico Scarlatti, possédait à ce point la science musicale que , son chat s'étant promené sur les touches du clavecin, il composa une fugue avec ce bruit de hasard, la fameuse Fuga del gatto...
— Une question, lui dis-je en l'interrompant. Connaissez-vous Técritoire du Conservatoire de Naples ?
— Non.
— Ce n'est pas étonnant. Moi je la connais, parce que, mieux que les habitants d'une ville , les étrangers en recherchent toutes les curiosités. Sachez donc qu'il y a au Conservatoire de Naples une vieille et lourde écritoire de plomb, que l'on y conserve avec respect depuis deux siècles, et dans laquelle ont trempé leurs plumes Alesfandro, Domenico et Giuseppe Scarlatti; puis successivement, Porpora, Léo, Durante, Vinci, Pcrgolèse, Jomelli, Piccini, Sacchini, Paisiello, Cimarosa, Guglielmi, Fioravanti, Zingarelli, Mercadante , et même BelHni et Donizetti. Eh bien, rassemblez, mêlez, amalgamez, fusionnez toute la science de ces illustres maestri, — j'entends la science active, productive, — et vous ne ferez pas un ensemble égal à la science d'un seul homme, Jean-Sébastien Bach.
— Bach ! vous m'étonnez. Je savais à peine son nom.
— C'est, en effet, à peu près tout ce qu'on connaît de lui en Italie. Et nous n'en connaissons guère plus en France. Ce bon et simple grand homme, qui croyait la musique de théâtre incompatible avec ses modestes fonctions d'organiste à la petite église Saint- Thomas de Leipzig, n'a point laissé d'opéras. Dès lors , point do retentissement pour ses œuvres, point d'éclat autour de
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son génie. Et pourtant il a composé dans tous les autres genres alors connus. Mais, bien qu'il ait écrit une foule de morceaux pour la voix, tels que les deux Passions, d'après saint Matthieu et d'après saint Jean , qui sont d'immenses et puissants oratorios, tels que les Cantates, toutes semblables aux Psaumes et non moins nombreuses, puisqu'il en a fait pour tous les dimanches de l'année, on s'obstine à ne voir en lui qu'un auteur de musique instrumentale, un joueur de clavecin ou d'orgue; on s'obstine à n'exécuter que ses préludes, ses fugues, ses gavottes, chaconnes et passacailles. Mais avez-vous remarqué que si, par hasard, dans un concert, quelque pianiste ou violoniste bien avisé se décide à placer un morceau de Bach et parvient a le jouer proprement, ce morceau fait pâlir tout ce qui précède, tout ce qui suit, tout le reste du programme ?
— Vous m'y faites songer. Quelquefois, en effet, j'ai vu ce résultat singulier, inattendu, que tous les maîtres, et les plus grands, s'effaçaient devant lui.
— C'est que Bach a toujours une telle continuité de force , et , si j'ose ainsi dire , une telle persistance de génie ; il est toujours si complètement exempt de ces lieux communs, de ces parties faibles , incolores , incertaines, appelées le remplissage ; il vous emporte si puissamment dans le tourbillon mesuré et calculé de sa pensée souveraine, qu'il est réellement irrésistible. Pour paraître dans la lice où je le fais descendre, Bach n'a besoin d'appeler à la rescousse ni son fils Emmanuel, ni trois autres fils , tous compositeurs assez distingués pour u être point accablés sous leur nom , ni aucun de ses compatriotes contemporains. Avec ses œuvres publiées , avec celles qu'on retrouve et qu'on rassemble
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aujourd'hui, il peut seul, à l'exemple de ces preux des temps jadis qui arrêtaient une armée au passage d'un pont , lutter victorieusement contre la multitude de ses r ivaux étrangers. Savez-vous que maintenant, son œuvre immense étant plus connue, plus répandue, plus appréciée , bien des hommes graves le regardent comme le soleil du système musical, comme l'astre central autour duquel gravitent, en manière de planètes, tous les autres illustres compositeurs? En tout cas, et sans porter à ce point l'enthousiasme , on peut affirmer hardiment que Bach est le législateur de la musique.
— Per Bacco! (sans calembour), je suis bien aise de l'apprendre, et je conseillerai à mes compatriotes l'étude de ce maître des maîtres.
— Vous ferez bien ; mieux peut-être que vous ne pensez. Vos compositeurs italiens sont d'habitude pleins d esprit, de verve naturelle, mais insuffisamment instuits, et la même facilité qu'ils ont à écrire, ils ] étendent à se satisfaire eux-mêmes. La sévérité leur fait défaut. Au lieu de couper leur musique sur des patrcns tout faits comme les tailleurs, au lieu de décalquer toujours cavatine sur cavatine, duo sur duo, ouverture sur ouverture, ils apprendraient là le secret des développements et des proportions. Une fugue bien faite contient ce secret merveilleux. Mozart l a connu, plus que Beethoven. Aussi, tandis que Beethoven se laisse emporter parfois à des développements excessifs , Mozart garde toujours la mesure exacte et les justes proportions. Il est architecte autant que peintre. C'est sans doute pour cela que Kossini, fléchissant le genou devant le manuscrit du Don Juan, m'a dit à moi-même: «Voilà, mon ami, notre maître à tous; c'est le seul qui ait eu autant de
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génie que de science, et autant de science que de génie.» Ne serait-ce pas à l'étude assidue de Bach que Mozart a dû cet éloge de Rossini?
— Eh bien, fléchissons aussi le genou. Après Hândel adorons Bach. Mais vous allez du moins convenir que le pays qui a produit les plus grands luthiers du monde, les Stradivarius, les Guarnerius, les Amati, les Maggini, a produit également, dans le siècle qui nous occupe, la première et la meilleure musique destinée aux instruments à cordes. Des instruments à vent, je ne dis rien, les croyant, pour la plupart, inventés ou perfectionnés en Allemagne. Mais les noms de Corelli, Tartini, Boccherini, ne peuvent manquer de me donner raison.
— Prenez garde, interrompis-je; les deux premiers que vous citez là ne sont que des virtuoses. Corelli fut appelé princeps musicorum , non princeps musicœ, et Tartini était plus célèbre pour avoir joué la Sonate du Diable que pour l'avoir composée. On ne saurait ranger ni l'un ni l'autre parmi les grands compositeurs.
— Soit. Mais il reste Boccherini. Ne conviendrezvous pas qu'il est l'inventeur de la symphonie , et que ses quintetti font encore les délices de ceux qui préfèrent à toute autre la musique de chambre ?
— Quand même je conviendrais de cela, serait-ce une raison pour mettre Boccherini au niveau de Joseph Haydn ? Vous n'aviez donc point pensé au fils du charron de Rohrau? Voilà, mon ami, le véritable inventeur de la musique instrumentale , de celle qui , nexigeant pas la voix humaine et l'intervention du chanteur, ouvre une plus libre et plus vaste carrière à l'imagination , à la fantaisie, au caprice du musicien. Je ne sais s'il est vrai que Boccherini ait précédé Haydn dans la compo-
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sition de la symphonie. Cela me paraît difficile à croire, puisque Haydn était de huit ans plus âgé que Boccherini ; et Ton ne saurait dire, comme à propos des oratorios de Hândel, qu'il s'est adonné à ce genre de composition fort tard dans sa vie, puisque, pour l'amusement des princes Esterhazy , dont il fut valet de chambre avant d'être intendant de leur musique , Haydn a composé le nombre énorme de cent quatorze symphonies, grandes ou petites. En tout cas , Boccherini n'aurait sur lui d'autre avantage que celui de Marcello sur Hândel, la priorité. Qui pourrait d'ailleurs les mettre sérieusement en comparaison ? qui, de nos jours , a entendu ou pourrait entendre une symphonie de Boccherini ? qui ne sait pas cœur , au contraire , les belles œuvres du grand Haydn, toujours jeunes, toujours douées d'une vie immortelle, comme d'une inépuisable variété? Celles-là, si d'autres œuvres semblables, écloses au souffle de Mozart ou de Beethoven , les ont dépassées par de plus vastes proportions, celles-là n'ont pu être vaincues que parce que Haydn en avait donné à ses glorieux rivaux l'exemple et de modèle. C'est en quelque sorte Haydn lui-même qui s'est surpassé dans ses successeurs.
— Mais les quintdti ?
— Ils vivent encore ; ils se font encore écouter avec plaisir. Mais pourtant n'hésitez pas à croire qu'ils sont vaincus également par les quatuors de Haydn , continués également dans les quatuors de Mozart et de Beethoven.
— La préférence eutre eux est une simple affaire de goût.
— Pardon ; il y a dans cette préférence un motif général que vous allez apprécier. Il tient au système de
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la composition. Boccherini écrit en Italien ; il trouve une mélodie, un cantabile, d'habitude clair et gracieux, j'en conviens, et, comme on dit, chantant; il le fait donc chanter par un des instruments , violon , alto ou violoncelle, et accompagner par les autres. Haydn écrit en Allemand ; il fait de la musique concertante. Il sait mieux, et plus longtemps , enchevêtrer sans confusion les parties , faire alterner les instruments, c'est-à-dire les sonorités, et courir l'idée mélodique à travers l'harmonie, comme un dessin de broderie à travers le canevas. C'est cette forme difficile et savante, qui, en forçant l'auditeur à une attention soutenue pour qu'il suive parmi les complications harmoniques le fil de la mélodie, en lui offrant, au milieu du développement le plus clair, toutes les surprises de l'imprévu; c'est cette forme, disje, indépendamment de l'idée même, qui donne à la musique de chambre un attrait tout particulier , et à un simple quatuor la valeur d'une symphonie. Dans Boccherini, elle est incomplète ; dans Haydn , elle est parvenue d'emblée à sa perfection.
— Allons, je vois bien qu'il faut inscrire Haydn, à la suite de Hândel et de Bach, sur les tables d'immortalité. Mais j'espère enfin prendre ma revanche en rentrant sur mon véritable terrain, en retournant au véritable art italien, qui est l'art du chant. Je reviens donc à l'opéra, et, pour suivre un ordre chronologique, pour ne pas dépasser encore la première moitié du XVIII e siècle, je vais vous citer seulement deux de mes Napolitains, Porpora et Pergolèse. Qui avez -vous à leur opposer parmi vos tudesques?
— Quelque admiration que m'inspire Pergolèse, je ne
puis reconnaître en lui un chef d'école, ou, si vous pré-
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ferez, pour suivre notre métaphore d'armées et de champions, un chef de file. Il est mort trop jeune pour avoir laissé une œuvre suffisante. Son opérette , la Serva padrona, qui lui a survécu comme curieux échantillon du genre bouffe à ses débuts, n'a pas l'importance de son Stabat mater, auquel il a été donné de vivre après ceux de Clari , de Haydn , de Rossini , et qui le placerait, comme auteur de musique sacrée, parmi les concurrents de Hândel et de Bach. Quant à Porpora, c'est une autre affaire. Il a vécu plus de quatre - vingts ans , ce patriarche de V harmonie, comme les Italiens l'ont appelé un peu pompeusement; il a fait quelque chose comme cinquante opéras ; il peut donc être admis , à bon droit, pour représentant de l'art italien. Mais prenez garde qu'il y avait alors , et qu'il y eut jusqu'à nos jours, entre l'Italie et l'Allemagne, un tel amalgame, un si continuel échange d'artistes écrivant pour le théâtre, qu'on voit un seul art cultivé par les deux pays, l'opéra italien ; de sorte que, dans ce genre unique, accepté d'un et d'autre côté des monts, et qui prouve seulement la supériorité musicale de la langue italienne sur l'allemande, on ne peut plus diviser les compositeurs que par leur nationalité. Ainsi, tandis que votre Porpora. né à Naples, va composer à Tienne, à Dresde et jusqu'à Londres, c'est le Saxon Hândel, c'est l'autre Sassone de Venise, Jean-Adolphe liasse , c'est le troisième Saxon, devenu Prussien, Charles-Henri Graun , qui vont alimenter de leurs œuvres les théâtres lyriques de l'Italie, et, comme Lulli pour Quinault, réchauffer la poésie de Métastase des sons de leur musique. Je ne veux point ramener Hândel dans la lice ; je ne veux point, tandis qu'il ne reste de Porpora que de beaux récitatifs, vous
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montrer les airs des opéras de Hândel, et quelques-uns parmi ceux de Basse et de Graun, chantés encore aujourd'hui avec le même succès qu'autrefois, parce que leur valeur est indépendante de la mode, et domine de bien haut le talent ou la voix des virtuoses qui les chantèrent jadis. J'aime mieux donner à Porpora un rival, j'ese dire un vainqueur, plus immédiat et plus décisif. Ce sera Gluck.
— Mais Gluck n'est pas de son temps, Gluck lui est postérieur.
— De si peu, qu'on a bien le droit de l'appeler un contemporain. Quand le fils du garde-chasse de Weissenwangen , devenu le chevalier Gluck par la grâce de Marie-Thérèse, écrivait Y Orphée et YAlceste, qu'il arrangea plus tard pour la scène de Paris , Porpora vivait encore ; et Gluck avait été précédemment son émule direct sur les scènes de l'Italie. N'oubliez pas, en effet, qu'avant de venir , à soixante ans, affronter une autre langue et une autre scène étrangères, Gluck n'avait pas écrit moins d'une quarantaine d'opéras sur des paroles italiennes. On en sait au moins les titres, Artascrse, Demetrio, Drmofonte, Fcdra, Scmiramidc, la Clemenza di Tito, Efona e Paride, etc. Mais si j'ai choisi Gluck pour l'opposer à Porpora, sans attendre Piceini , c'est parce qu'il a dépassé de cent coudées tous les compositeurs d'opéras venus jusqu'à lui, aussi bien Allemands qu'Italiens ou Français, parce qu'il est ainsi le véritable créateur du véritable opéra. Je me garderai bien de vous redire quel fut son système, quels motifs le conduisirent à la grande réforme qu'il eut le courage de tenter et la gloire d'accomplir, puisque lui-même a pris soin de
les exposer dans ses préfaces ; je veux seulement pré-
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ciser eu deux mots quel fut le résultat de cette réforme victorieuse. Gluck, qui prenait quinze jours pour habiller de musique un poëme italien, avait mis une année entière, travaillant sans relâche, pour écrire la partition de cette Iphigênie en Aulide , dont son ami , le bailli Du Rollet, lui avait taillé le livret dans la tragédie de Racine. C'est que , d'un genre futile , il avait fait un genre sérieux ; c'est qu'il avait élevé un simple jeu d'esprit à la hauteur d'une œuvre de génie ; c'est qu'il avait changé quelques agréables détails en un vaste et puissant ensemble, chaque rôle en un caractère , et chaque partition en un drame. Oui, avant lui, l'opéra était un concert; il en a fait le drame musical.
— Alors , vous mettez Gluck bien au-dessus , non seulement de Porpora, mais du rival qui lui fut opposé à Paris même, au-dessus de Piccini?
— Ce n'est pas moi, je vous assure ; il s'y est bien mis lui-même. Comme toujours, le temps a amené la justice. Il n'y a plus de Piccinistes, il n'y a plus de Coin du Roi. Tout l'univers musical est au Coin de la Heine.
— J'y passerai donc avec vous. Je me fais Gluckiste. Mais le siècle ne finit pas sur les cinq grandes partitions françaises de Gluck, et, après VIphigênie en Tauride, l'Italie étale avec orgueil toute une pléiade d'illustres maestri. Piccini survit à son rival: puis viennent Sacchini, Salieri, Cimarosa, Paisiello, Fioravanti, Guglielmi, Zingarelli, que sais-je encore !
— Eh bien, même au milieu de cette armée de compositeurs indigènes , l'Italie recevait encore de l'Allemagne comme une troupe auxiliaire. Il suffit de citer Mayer et sa Médée, Winter et le Sacrifice interrompu,
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Vogel et Détnophon, Weigl et la Famille Suisse. Mais nous sommes convenus de borner nos parallèles aux sommités de l'art, et, comme vous l'avez dit, de choisir des champions parmi les deux camps. Qui prenez-vous sous les tentes italiennes?
— Sans hésiter, Cimarosa.
— J'en étais sûr.
— Est-ce que Cimarosa n'est pas le plus fécond, le plus varié, le plus grand enfin des compositeurs italiens jusqu'à Rossini? Est-ce que Gli Orazzi ed i Curiacci n'étaient pas cités pour le plus célèbre opéra séria avant Otello? Est-ce que il Matrimonio segreto n'était pas le modèle des opère buffe avant le Barbier de Séville, et peut-être encore après?
— Oui, le Mariage secret est une adorable partition, où la tendresse se mêle à la plaisanterie, et les larmes au rire. Mais, puisque j'ai deviné sans peine quel champion vous alliez choisir pour l'Italie, est-ce que vous ne devinez pas avec la même facilité quel champion je choisirai pour l' Allemagne? Est ce qu<» vous avez oublié devant quel demi-dieu Rossini fléchissait le genou?
— Serait-ce Mozart... ?
— Ah ! vous pâlissez... Vous êtes vaincu, vous n'essayez pas même de combattre.
— C'est que Mozart n'est pas un homme, il s'appelle Légion.
— Dites plutôt comme Marc-Antoine dans Shakspcare: « Veux-tu vanter César ? Nomme-le César, et restes-en là. * Nommez-le Mozart. Mais rassurez-vous. Puisque vous rendez les armes, je n'abuserai pas de ma victoire. Remarquez seulement combien elle me serait facile, même contre Cimarosa. Aux Iloraccs j'opposerais Idoménée;
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au Mariage secret les Noces de Figaro. Il me resterait Don Juan, auquel, jusqu'à cette heure, nulle œuvre de nulle scène ne peut être opposée , ce chef des chefsd'œuvre, qui renferme tous les genres, depuis la comédie burlesque jusqu'à la terreur tragique, et les porte tous à la suprême perfection. Il me resterait cet autre bijou d'amour et de gaieté qui se nomme Cosi fan tufte , et cette merveilleuse lanterne magique , appelée Zattberflote, où passent et se succèdent toutes les fleurs du chant, tous les trésors de la mélodie. Il me resterait le Requiem, ce modèle achevé de la musique religieuse qui peut se dire nouvelle, parce que les grâces modernes s'y ajoutent à l'ancienne austérité; et les symphonies, et les quatuors, et les concertos, et les sonates, qui placent Mozart, par le mérite comme par l'âge, entre Haydn et Beethoven ; enfin, toute cette œuvre immense de plus de six cents œuvres diverses, qui, dans une vie de trentesix ans, plus courte que celle de Raphaël , frappent de surprise non moins que d'admiration. Ah ! si Mozart n'eût pas été modeste autant que supérieur, s'il n'eût pas compris que le génie est un don gratuit du ciel, dont il ne faut pas se montrer plus fier que de la beauté, il aurait pu prendre pour devise celle de je ne sais quel poëte vaniteux de l'Espagne, qui peignait un soleil levant au milieu des étoiles, et disait superbement: me surgente, quid istœ? Laissez-moi vous redire ce que j'écrivais naguère dans un parallèle historique entre la musique et la peinture i : « Les deux grande courants de la musique, le fleuve allemand et le fleuve italien, celui
1) Introduction aux Musées d'Italie, 1 er volume dos Musées d'Europe (3 e édition).
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do Hàndel, Bach, Gluck, Ilaydu , et celui de Marcello, Scarlatti, Porpora, Pergolèse, sont venus, vers la fin du siècle dernier, unir, mêler et confondre leurs eaux dans un commun lac. Ce lac est Mozart. Mozart n'est pas la musique allemande ou la musique italienne , il est la musique.
— Eh bien, oui, Mozart est Mozart, comme Allah est Allah. Mais corpo di sangue ! il faut que je lui trouve au moins un prophète , et que ce soit dans mon pays. Vous m'interdisez Rossini, comme vous vous interdisez Meyerbeer. Alors je prendrai parmi les Italiens qui ont suivi Gluck et Piccini sur la scène française; je prendrai Spontini ou Chérubini.
— Choisissez l'un des deux, c'est notre convention.
— Alors, Chérubini ; car, s'il a fait Méclée et les Deux Journées, bien dignes de se mesurer avec la Vestale et Femand Cortez, il a fait aussi la Messe du sacre, vaste merveille, qui ne souffre pas plus de comparaison avec les autres ouvrages religieux que Saint-Pierre de Rome avec les autres temples de la chrétienté. Il est donc double, il est plus complet.
— Dites même qu'il est triple, car il a laissé de fort beaux quatuors et un célèbre Cours de contrepoint. Ce n'est pas en Allemagne que vous pouvez trop vanter Chérubini, puisque les Allemands l'élèvent beaucoup plus haut que ne font les Italiens et les Français. Ils lui restent aussi beaucoup plus fidèles, car, si quelque novice en l'art musical veut, de nos jours, étudier ce grand maître autrement que sur les notes écrites, s'il veut enfin entendre ses œuvres, qu'il n'aille ni à Florence, sa patrie de naissance , ni à Paris , sa patrie d'adoption ; qu'il aille à Vienne, à Berlin, à Leipzig.
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— Je prends acte, comme disent les avocats à l'audience.
— Je vous le donne voloutiers, et plus encore : Peutêtre ignorez- vous qu'au rapport de son biographe Seyfried, Beethoven avait coutume de dire qu'il regardait Chérubini comme le premier des compositeurs vivants. C'est ce qu'avait dit Haydn de Mozart.
— Je prends encore acte. Vous avez fait de Mozart un demi-dieu parce que Rossini s'est agenouillé devant son œuvre principale ; je n ai, à mon tour, qu'à répéter le jugement porté par Beethoven.
— Je l'accepterais probablement si, pour contredire à cette sentence , il n'y avait pas le juge même qui l'a rendue.
— Quoi ! Beethoven ...
— Vous pâlissez encore... Vous êtes encore vaincu. Oui, j'oppose à Chérubini Beethoven. Aux Deux Journées, à Médée, Lodoïska, Feniska, et même Ali-Baba, j'oppose FUlelio, Eg motif , les Ruines d'Athènes; à la blesse du Sacre, j'oppose la Messe solennelle, et cette adorable petite Messe en ut, digne pendant, digue rival du Requiem. A trois quatuors j'en oppose dix-sept, et ce n'est pas fort beaux qu'il faut appeler ceux-ci , mais bien, comme les douze grands dieux de la mythologie grecque, optimi-maximi. Et encore six trios, et encore six concertos pour piano ou violon, et encore trentedeux sonates, dont vous savez l'importance et la beauté souveraines. Puis, après tout cela, il me reste en réserve les neuf symphonies :
,.Je t'en avais comblé, je t'en veux accabler."
— Ah! vous m'avez promis de ne point abuser de la victoire. Soyez satisfait, si je vous l'abandonne.
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— Vous rappelez-vous, dans la symphonie en ut mineur, comment , après ce large et pathétique andante qui suit la terrible agitation du premier mouvement, on monte , par la pente du sclierzo, lentement, doucement, pas à pas, comme sur le flanc d'une montagne, pour atteindre à ce vaste plateau, posé sur un pic gigantesque, ou Ton entend l'explosion du tonnerre , où I on marche triomphalement sur les nuages» et qui se nomme tout bonnement l'allégro ? N'est-ce point mettre le Pélion sur l'Ossa pour escalader l'Olympe? N'est-ce point le Mont-Blanc, le Chimboraço, l'Himalaya de la musique ? On sent là qu'emporté loin de la terre , on a touché les cimes de l'art,
Et monté sur le faite, on aspire à descendre.
— Vous êtes vraiment sans pitié !
— Je voulais seulement vous apprendre, si vous l'ignorez, que cette magnifique péroraison fut destinée d'abord par Beethoven à couronner la Symphonie héroïque, celle qu'il avait écrite et nommée ainsi en l'honneur du général Bonaparte. Mais lorsque le premier consul se fit empereur, Beethoven, aussitôt désenchanté, reprit son finale, qui était une apothéose, le réserva pour l'œuvre suivante, et mit à sa place un rondo quelconque , sans trop s'inquiéter que ce rondo n'eût aucun lien avec la marche du héros mort et avec le titre de la symphonie.
— Per la mia fe, pour cette action d'homme libre, qui refuse de se tourner vers le soleil levant et d'encenser les puissants de la terre, je pardonne à Beethoven sa victoire sur Chérubiui, et volontiers je la proclamerais moi-même.
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— Notez bien que je pourrais, pour vous porter le dernier coup et vous obliger à crier merci , faire apparaître encore, après Beethoven, l'auteur du Freyschûtz et cfObéron. Il a fait des ouvertures égales à celles (TEgmont et de Coriolan; il a introduit dans la musique un élément inconnu jusqu'à lui , où nul ne lavait devancé, où nul ne Ta dépassé, le fantastique. Mais Weber fut le condisciple de Meyerbeer sous le savant abbé Vogler ; il marque la limite qui sépare le temps présent du temps passé, celle que nous ne voulons point franchir ; et, puisque vous vous taisez, après Rossini, sur Bellini, Donizetti et Verdi, je me tairai, après Weber et Meyerbeer, sur Schubert, Mendelsohn et Schumann. Seulement, laissez-moi vous conter, en manière d'anecdote^ l'idée originale et ingénieuse qu'on eut en Allemagne, vers 1830, précisément à l'époquè où nous arrêtons notre parallèle. Il vint à l'esprit de quelques mélomanes de fonder un royaume de la musique , d'en élire , de leur autorité privée , le chef et les grands dignitaires. Voici la liste qui sortit de l'élection , et comment fut institué ce royaume imaginaire;
Roi Mozart.
Ministre des Cultes HÂNDEL.
Ministre de la Justice BàCH.
Ministre des Affaires-étrangères . . . GLUCK. (Ayant Méhul pour sous - secrétaire d'État.)
Intendant-général des fêtes de la Cour . HAYDN.
Grand-Maître des eaux et forêts . . . WEBER.
Généralissime BEETHOVEN.
N'êtes-vous pas satisfait de ces attributions ?
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— J'en suis indigné ! Comment ! dans cette liste des plus grands musiciens, où se glisse le nom d'un Français (ce doit être uue flatterie à la Révolution de juillet) il ne se trouve pas un nom d'Italien !
— Ne vous ai-je pas dit que la liste avait été faite en Allemagne ? Entre nous , et tout bas à l'oreille , je vous confesserai qu'un certain lustig (ce que nous appellerions un mauvais plaisant) avait ajouté sur cette liste une nouvelle dignité de cour. Il avait miâ :
Joaillier de la couronne ROSSINI.
— Oh! c'est trop fort. Est-ce que Rossini n'a fuit qu'enfiler des colliers de perles à l'usage de ses prime donne?
— Non, certes. Rossini avait sous la main de grands chanteurs et de grandes chanteuses, qui savaient faire, comme disent les prospectus , tout ce qui concerne leur état. Il était grand chanteur lui-même ; il écrivait dans un temps où le chaut fleuri, remplaçant le chant d'expression, était exclusivement à la mode; il a donc un peu chargé et surchargé ses partitions italiennes des traits et des ornements qu'on appelle fioritures. Mais il le regrette ; peut-être il s'en repent. Faites-lui compliment sur le charme et la variété de ses fioritures, Rossini vous répondra : « Il y en a trop. » Insistez ; représentez-lui que d'habitude, dans Otello , par exemple, il a su donner aux traits de chant une valeur, non-seulement musicale, mais dramatique ; qu'il a élevé la gamme, le trille, le grupetto, le mordante jusqu'à la hauteur de l'expression , jusqu'à la dignité du sentiment ; Rossini vous répondra : « Il y en a trop , il y en a trop. > Insistez encore ; affirmez qu'en écrivant le Guillaume Tell,
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où il devait changer sa manière , et se faire d'Italien Français, il a montré plus de réserve et de sobriété dans l'emploi des vocalises, Rossini vous répondra toujours: « Il y en a trop, il y en a trop. » Ce regret , ce repentir, ce désaveu de lui-même , prouvent assez combien son génie est supérieur aux accidents variables de la forme, et combien, sous les richesses un peu exagérées du costume, il a su cacher des êtres bien vivants, des cœurs bien émus, des passions bien accentuées et bien humaines. Allons, messieurs les Italiens, faites à votre tour un royaume de la musique dans le royaume de lltalie unifiée; distribuez-en les grandes dignités parmi vos grands compositeurs, en les comptant de Palestrina jusqu'à Verdi. C'est à Rossini, je n'en fais aucuu doute, que le suffrage universel décernera la couronne. »
Mon ami tenait la tête baissée; il ne répondait plus. Je me levai, et, lui tendant la main :
«Faisons la paix, lui dis-je ; et, puisque déjà deux fois j'ai parodié l'Auguste de Corneille :
Soyons amis, Cinna, c'est moi qui t'en convie.
— Je le veux bien. Cependant on est toujours piqué de perdre, ne fût-ce qu'une partie d'échecs ou d'écarté.
— Mais vous n'avez rien perdu, et nous avons gagné l'un et l'autre en apprenant quelque chose. Qu'importe, je vous prie, que tous ces beaux génies dont nous avons rappelé les noms et les œuvres , soient nés à droite ou à gauche des Alpes ? Ils sont tous hommes, et tous bienfaiteurs de l'humanité. Lorsqu'on fera quelque jour, pour la religion future, un nouveau calendrier composé de nouveaux saints; lorsqu'on mettra les jours de l'année
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sous l'invocation des grands écrivains, des grands savants , des grands artistes, on les prendra dans toutes les nations du monde ; on mêlera fraternellement mes Allemands avec vos Italiens, avec les Français, les Anglais et les Espagnols, avec les Américains, les Indous et les Chinois.
— Amen!» dit le Napolitain; et, par l'allée de Lichtenthal, nous rentrâmes à Bade bras dessus bras dessous.