‹ Espagne et beauxarts mélangesChapitre 33 sur 36 · DU DON JUAN DE MOZART (JUIN · texte numérisé non relu

DU DON JUAN DE MOZART (JUIN

A Monsieur.

Vous entrez à peine dans votre vingtième année, mon jeune ami, et déjà vous avez la maladie de notre temps, celle à qui l'on pourrait donner un nom nouveau, la désespérance. Vous croyez que, voulant rester fidèle à la modestie et à la probité , il vous est impossible de faire, comme on dit, votre chemin dans le monde ; que vous êtes condamné dès à présent , et pour le reste de votre vie, à végéter péniblement dans les basses et profondes couches d'une société que Ton ne traverse, pour arriver à ses sommets, qu'au moyen de la présomption, de l'audace, de l'intrigue, et d'une facilité de conscience qui se contente le plus souvent d'échapper aux rigueurs du code pénal. Détrompez - vous. Je crois qu'à toute époque, et même à l'époque présente (il me serait difficile, convenez en, de vous concéder davantage), je crois que, si l'on joint à ce que vous avez déjà, — une bonne éducation, des talents acquis, le goût de l'étude et du travail , — ce que vous n'avez pas encore, — la pa-

tience pour attendre et la constance pour persévérer, — on doit ouvrir sa route à travers cette société compacte, y trouver sa place, y monter à son rang.

Pour appuyer de preuves une assertion qui vous fait secouer la tête avec incrédulité , je ne vous débiterai point les lieux communs d'une homélie, bien que mon âge m'autorise à me faire prédicateur, car je sais que jamais sermon n'a converti personne. Je ferai mieux: je vous citerai, en manière d apologue , un souvenir de ma jeunesse, où vous trouverez, j'en suis sûr, une promesse pour votre maturité.

Comme vous, je suis venu à Paris vers l'âge de dixhuit ans, pour y achever de faibles études commencées en province, et me faire recevoir au barreau. Comme vous, j'étais fort pauvre. Dès longtemps veuve et chargée de cinq enfants, ma mère sacrifiait à notre éducation les derniers débris d une fortune qu'avaient achevé de ruiner la double invasion étrangère et le retour des Bourbons. J'allais bientôt prendre à mon tour la charge de toute cette famille dont j'étais le fils aîné. Ma pension d'étudiant se bornait donc au plus strict nécessaire. Dans une triste maison garnie de la rue Guénégaud, j'habitais, non point une chambre, mais un cabinet, et si étroit que j'étais obligé d'ouvrir la porte pour passer les manches de mon unique habit. Du reste, ce cabinet n'était pour moi qu'une alcôve. A côté se trouvait une chambre, un vraie chambre , avec fenêtre et cheminée. Elle était occupée par un de mes amis, auquel ses parents faisaient une pension double de la mienne. Nous y vivions en commun, ayant le même feu pour nous chauffer, la même table pour travailler, l'un au droit, l'autre à la médecine. Nous allions prendre notre dîner

dans un restaurant à 22 sous le cachet, où nous formions une petite table de cinq à six convives venus du même pays; et comme nous ajoutions chacun à notre cachet un sou pour la bonne, comme elle avait soin, grâce à cette généreuse rémunération, de nous servir les meilleurs plats de la carte du jour, nous faisions un repas très-suffisant, et qu'assaisonnait la gaieté non moins que l'appétit. Quant au déjeuner, il était moins magnifique. C'était du pain sec. Mais d'habitude, pourtant, nous y ajoutions une botte de radis pendant l'été , un peu de fromage pendant l'hiver. Et même, quand le froid était vif,

Nécessite l'ingénieuse Fournissait un expédient.

Comme Bourguignons, il était naturel que nous reçussions de nos familles quelque panier de vin en cadeau. Dans un verre plein du jus compatriote, nous plongions le manche de la pelle rougi au feu, et, trempant notre pain dans cette liqueur bouillonnante, nous avions une espèce de sonpe au vin qui nous défendait mieux que nos maigres tisons contre l'invasion de la gelée. Je m'amuse à vous conter ces misères et ces ruses d'étudiants pour vous montrer que, dans ce temps-là, ils n'étaient pas plus sur des roses qu'ils ne peuvent l'être en ce temps-ci, et que je suis parti d'aussi loin et d'aussi bas que vous pouvez partir vous même.

Cependant le Digeste et le Code civil ne m'absorbaient pas au point de me faire oublier qu'au dessus des études spéciales qu'exige une profession, il se trouve un fond commun de connaissances générales qui doit appartenir à tout homme bien élevé, qui fera l'honneur et le bonheur de sa vie. Ce sont les lettres et les arts.

Dès ce temps, ils me consolaient d'avoir quitté la campagne, mon chien et mon fusil. Lorsque j'allais m'asseoir, pour de longues heures, dans un cabinet de lecture à deux sous la séance, je demandais plus souvent Voltaire ou Rousseau, ces grands empoisonneurs de la jeunesse libérale, quePothier ou Delvincourt. J'avais aussi, dès cet âge, une véritable passion pour les choses d'art. J'adorais déjà les tableaux. Seulement, je préférais les salles du Luxembourg, où s'étalaient les peintures toutes fraîches et toutes luisantes des artistes vivants, aux galeries du Louvre , ne sachant pas encore lire dans les peintures assombries des vieux maîtres de l'Italie et des Flandres. Et lorsque je voyais des amateurs étrangers s'arrêter en extase devant ces vrais chefs-d'œuvre : « Ce sont des Anglais, me disais-je ; et, s'ils préfèrent le Louvre au Luxembourg , c'est par haine de la France. > Combien je suis revenu de cette opinion de jeunesse! Combien je suis moi-même Anglais! Mais, dans les arts, le goût aveugle qui aime et le goût éclairé qui comprend sont bien différents et bien éloignés l'un de l'autre. S'il est vrai que le premier mène au second , c'est par un long chemin. 11 faut traverser bien des comparaisons pour arriver à la connaissance, et bien des raisonnements pour arriver à la sérieuse admiration.

Mais, plus encore que la peinture, j'adorais la musique. Celle-ci, du moins, s'impose en quelque sorte. Sans qu'on la cherche, elle vous pénètre et vous envahit; et, bien que, dans cet art aussi, la science double le plaisir, cependant, à la rigueur, le sentiment peut suffire pour recevoir l'émotion. A l'époque dont je vous parle (il y a de cela quarante ans), on venait de rouvrir le Théâtre- Italien, fermé depuis les désastres qui avaient accom-

pagné la chute du premier empire. Du théâtre de l'Odéon, il était passé au petit théâtre Louvois, avant d'occuper la salle Favart.

C'était alors que Garcia, rappelé à Paris , avait mis pour première condition à son engagement qu'il chanterait le Barbier de Séville de Rossini , et que, grâce à cette heureuse exigence, il venait d'imposer à des rivalités jalouses la dure mission de faire connaître en France ce jeune et brillant génie. Mais, tout en répandant le nom déjà glorieux du chantre de Pesaro, Garcia ne laissais pas dans l'oubli les maîtres illustres qui l'avaient devancé. Souvent il déposait la cape d'Àlmaviva pour revêtir celle de don Juan, et ceux qui restent parmi les dilettanti de cette époque n'ont pas encore oublié qu'il représentait le héros du chef - d'oeuvre de Mozart avec une élégance, une verve, une grandeur, une perfection que nul après lui n'a su réunir.

Il arriva qu'un vieil ami de ma mère, pour me donner une fête complète en traversant Paris, me conduisit, après un bon dîner, au parterre du Théâtre-Italien. On y jouait Don Giovanni. Je ne vous dirai point dans quelle extase me jeta cette merveilleuse musique, alors si bien traduite par d eminents interprètes. Vous la connaissez, et toute louange est superflue. J'en perdis le dormir et le manger. Je n'eus plus d'autre désir que de l'entendre encore, et je retournai, en effet, â ce cher Théâtre-Italien, à cette chère partition, dix ou douze fois de suite. Non point au parterre, assurément : 44 sous ! Comment dépenser tant de fois une telle somme? Mais il y avait dans la salle Louvois, par delà les loges et les galeries, une espèce de profonde niche appelée l'amphithéâtre. De là, on voyait assez mal ; le lustre couvrait la scène,

qui ne pouvait s'apercevoir à travers l'éblouissante lumière de ses bougies. Mais on entendait fort bien; les harmonies se fondaient merveilleusement à cette distance. D'ailleurs, quelques places de côté, à droite et à gauche, avaient le privilège d'une échappée de vue sur la scène, et ces places ne coûtaient que 30 sous. Elles étaient donc fort recherchées des amateurs pauvres, des amateurs de mon espèce. Il fallait, pour les conquérir, faire queue à la porte: je m'y résignais volontiers; d" autant mieux qu'à cette queue des Italiens , il se trouvait toujours, à travers les revendeurs de places, des gens distingués avec qui la causerie était agréable, et profitable souvent. Bien des salons eussent envié ces conversations en plein air entre gens qui ne se connaissaient point, mais que rapprochait une commune prédilection. La présentation n'était point nécessaire, et l'entretien s'engageait tout naturellement, non sur le beau temps et la pluie, mais sur Rossini et Mozart, sur Garcia et Pellegrini.

Ces jours-là , je ne dînais point. C'était gagner 23 sous sur 30. Je mettais quelques marrons avec un morceau de pain dans ma poche, et, comme on dit, j'amusais la faim. Dans ce bienheureux amphithéâtre, qu'on aurait dû nommer le paradis, je retrouvais d'habitude les mêmes élus, entre autres un Italien, fort connu depuis comme professeur de chant, M. Massimino. Il apportait sous le bras une petite partition de Don Giovanni réduite pour le piano, et l'étendait sur ses genoux afin de suivre des yeux comme de l'oreille l'exécution de l'opéra. Par-dessus son épaule, et d'un regard furtif, je lisais aussi, d'abord les paroles, puis les notes, puis les deux lignes ensemble. Je prenais ainsi, à 7 sous le cachet, des leçons de

musique. Ce sont lespremières que j'aie reçues, et presque les seules ; les meilleures à coup sûr. Je mettais ainsi ma conscience en repos , si je mettais mon estomac en révolte, me disant que cette leçon prise, ajoutée au dîner qui n'était pas pris, valait bien une place à l'amphithéâtre. J'avais mon plaisir par-dessus le marché.

Eh bien! supposez maintenant que, pendant lune de ces soirées, dont le souvenir m'est resté si présent, une fée, un génie, un ange, tout ce que vous voudrez, pourvu que ce soit un être doué du don de prophétie, fût venu s'asseoir à mon côté, et m'eût dit à l'oreille: « Tu vois bien ce théâtre, où tu occupes, avec tant de bonheur, et au prix de tant de sobriété , la place la plus infime et la moins chère, ce théâtre , dont tu parles tout le jour, dont tu rêves toute la nuit? Dans peu d'années, tu auras, comme écrivain, entrée à toutes ses places , même derrière la toile ; et, bientôt après, à la suite d'une catastrophe , on t'en offrira la direction. Alors tu pourras y faire entrer, à ton tour, qui il te plaira; tu pourras donner des spectacles selon ton goût, le faire partager aux artistes, l'imposer à des milliers d'auditeurs. — Ce n'est pas tout : Tu vois bien cette petite partition de don Giovanni que tu lis à la dérobée, sur les genoux de ton voisin? tu en posséderas un jour le manuscrit original, tout entier de la main de Mozart , et tu refuseras de céder ce trésor à des têtes couronnées. — Ce n'est pas tout encore : Tu vois bien ce grand artiste que tu applaudis chaque soir avec transport, et que tu remercies avec effusion dans ton cœur de t'avoir entrouvert l'intelligence aux grandes beautés de l'art ? Un jour aussi, après avoir été l'ami de sa fille, encore enfant, dont la gloire égalera celle de son père, tu épou-

seras sa seconde fille, qui n'est pas encore née; et c'est sous ton nom qu'elle jettera l'éclat d'une renommée égale à celle qui aura couronné les noms de son père et de sa sœur. > — Dites, mon jeune ami, aurais-je pu croire à de telles promesses ? Ne m'auraient - elles point paru de décevantes illusions? Elles se seraient pourtant réalisées.

Que ces jeux singuliers de la destinée vous enseignent donc, vous fortifient, vous encouragent ! Espérez et persévérez.

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