LX LES ARTS EN ESPAGNE
nouvelle capitale sont encore représentées par le trésor qui a été retrouvé dans une ancienne cachette, à Guarrazar, non loin de Tolède. On peut étudier au musée do Clany les couronnes votives jadis données par les roi? gotlis; une seule de ces couronnes est conservée à l'Armeria de Madrid ; un bras de ., croix, provenant de Guarrazar, est gardé sous clef au Musée archéologiqio, 'f. avec des bijoux visigoths do provenances diverses. Ces ouvrages, cloisonnés % et garnis de grenats ou de pierres fines, sont imités d'ouvrages persans de l'époque sassanide, que les Barbares venus de l'Europe orientale avaient . connus dans leur pays d'origine. De l'architecture visigothique, Tolède n'a conservé que des chapiteaux, assez grossièrement imités de modèles romains. L'église de San Juan de Banos, sur laquelle on lit encore l'inscription dédicatoire du roi Réceswinthe (milieu du vii« s.), dont la couronne votive est à Paris, a été complètement restaurée. Les arcs eh fer à cheval ] de la nef semblent avoir conservé leur tracé primitif, qui se retrouve dans de très vieilles églises do la Galice. Les architectes visigoths ont adopté dans leurs constructions l'art oriental, employé avant eux par les sculpteurs espagnols dans les arcades décoratives des pierres funéraires.
L'art musulman. — I. Le califat de Cordoue. — L'invasion musulmane, qui franchit le détroit en l'année 710, anéantit le royaume visigoth, refoula les chrétiens qui résistaient encore dans les montagnes des Pyrénées et des Asturies, et allait inonder l'Europe, lorsque le flot fut arrêté à la journée dite de Poitiers (732). L'Espagne, avec ses villes historiques et ses riches cam- , pagnes, restait aux pouvoirs des émirs. Elle eut, un demi-siècle après la ■ conquête musulmane, une nouvelle capitale, Cordoue^ qui devint bientôt la * rivale de Bagdad et de Byzaoce, pour la grandeur et la splendeur de ses monuments, au milieu desquels vivait une population évaluée à un million • d'hommes. La mosquée qui a été le centre religieux de l'Espagne et de • l'Afrique du Nord conserve, dans son enceinte de citadelle basse, une forêt ^ de colonnes qui a été à peine entamée par les coupes pratiquées au milieu de l'édifice, pour la construction de la haute cathédrale. La mosquée ellemême avait d'abord pris la place d'une église. Ses colonnes sont antiques ', la plupart de ses chapiteaux, visigoths. 11 est possible que des artisans .; chrétiens aient construit les premières arcades en fer à cheval; mais le . second étage d'arcades, qui gagne de la hauteur pour les toitures, sans danger pour la solidité, est certainement imité de l'un des aqueducs romains de Mérida (« los Milagros »). Quant au plan, il semble avoir été imité, dès l'origine, d'une mosquée primitive, analogue à celle de Fostat, au bord du Nil. Comme cette mosquée égyptienne, la mosquée de Cordoue : a grandi, en même temps que la ville : elle s'est développée en deux sen$ . différents, par une multiplication de travées, qui eût été interdite à une église chrétienne, et qui pi^vait étendre indéfiniment^la vaste salle do prières. Deux de ces agrandissements ont eu lieu au x*' s., après que le souverain qui régnait à Cordoue eut pris le titre de Calife. La décoration du sanctuaire réservé au calife et aux grands a été achevée en 965 par les soins de Hakem IL C'est un résumé des magnificences do l'Orient, à une époque où l'Europe chrétienne était rentrée dans les ténèbres. Les mosaïques florales sont faites de cubes d'émail envoyés de Byzance par Constantin Porphyrogénète. Les lambris de marbre, dont les sculptures dessinent d'inextricables dentelles, les arcs lobés qui s'entre-croisent, les coupoles singulières, avec leurs trompes d'angle et leura nervures étoilées, qui ont été imitées à Tolèd«
LÈS ARTS EN ESPAGNE. I >^'î
©n OSO, dans lo sanctuaire d'une mosquée (« Cristo de la Luz »), tous ces motifs peuvent êlFe retrouvés dans des ruines éparscs aux bords de l'Euphrate. Ils ont dû être apportés on Espagne par des artistes venus des contins de la Perse. Quelques-uns d'entre eux se sont arrêtés au Caire et à Kairouan. Mais le sanctuaire de la mosquée de Cordoue reste un monument sans pareil et le seul qui nous rende, dans une vision qui est une réalité solide et mtacte, la splendeur disparue de Bagdad.
Lo palais qui communiquait avec la mosquée de Cordoue n'a pas laissé (Je trace; d'un autre palais, celui (ÏAzzahra, bâti hors de la ville, et qui fut le Versailles des califes, des fouilles, commencées en 1910,- n'ont retrouvé jusqu'ici que des fragments fort intéressants de reliefs en stuc et de céra^ mique à reflets dorés. La décoration de ces palais était plus riche et plus variée que celle de la mosquée elle-même et comportait des figures d'hommes et d'animaux, qui, bien que proscrites par la loi religieuse, furent longtemps tolérées dans l'art profane de l'Islam. On peut se faire une idée do cette décoration par les reliefs des ivoires qui ont été ciselés à Cordoue au x« et au xi" s. pour les califes ou leurs ministres. L'un des plus précieux est une boîte ronde que possède le Musée du Louvre ; le plus grand et le plus beau est un coffret conservé au trésor de la cathédrale de Pampelime. Les figurines dont il est orné étaient directement imitées de l'art de Bagdad ; pour nous, leurs minuscules silhouettes peuvent évoquer le temps des souverains, à la fois pontifes et empereurs, qui se plaisaient à la chasse, à la musique et au vin, en dépit du Prophète, et qui continuaient en Espagne, comme en Orient, la vie voluptueuse et violente des anciens rois de Perse.
IL Du démembrement du califat à la chute du royaume de Grenade. — L'art oriental qui avait fait de Cordoue la merveille de l'Occident ne disparut pas avec le califat ; il continua de fleurir, avec des formes de plus en plus compliquées, dans quelques-unes des viHes où rognaient les petits princes qui avaient remplacé un Empire par une anarchie féodale. Au xi® s., la décoration du sanctuaire de la mosquée de Tlemcen diffère peu de celle de VAljaferia, le palais élevé par les Béni Hud hors de l'onceinte de Saragosse, et qui conserve un reste important de sa petite mosquée. Deux portes de ce palais, très richement et bizarrement ornées, ont été transportées au Musée archéologique de Madrid. De nouvelles invasions de Sahariens ou de Berbères rétablissent pour peu de temps l'unité musulmane en Espagne et y abolissent en même temps la civilisation profane du califat. Sous les Almohades, dont le vaste empire s'étendait sur tout le Maghreb, Séville devient capitale. La fameuse Giralda, minaret de la grande mosquée, dont la cour a gardé son plan dans lo Patio de los Naranjos, est décorée d'ar^ cades entrecroisées, comme la Kotoubieh de Marrakech, qu'elle dépasse en hauteur et en richesse.
Une dernière vague de peuples sembla jeter l'Afrique sur l'Espagne, pour réèister à l'effort suprême de la croisade qui enlevait une à une les principautés musulmanes et dont les armées comptaient des volontaires de tous les royaumes d'Europe. Apr^s le choc décisif de Las Navas de Tolosa (1212), l'Andalousie elle-même est ouverte aux chrétiens. Ferdinand le Saint prend Tordoue en 1226, Séville en 1248. Alors tout ce qui resto de vie et de splen- , deiir dans l'Espagne musulmane se concentre dans le ])etit état des sultans de Grenade. Au milieu des jardins de sa « Vega », la ville que les poètes comparaient à un morceau du ciel tombé sur terre eut encore deux
LXn LES ARTS EN ESPAGNE.
siècles de prospérité et de joie, dont le souvenir nous restera visible tant que VAlhambra ne se sera pas effondré sur son rocher. -Construction légère et trompeuse, faite pour des princes qui voulaient épuiser à la hâte ce que leur offraient la vie et l'art, décor fait de brique, de lattes, de plâtre et de pisé, le palais des sultans n'est qu un château de cartes. Pourtant il retiendra dans son réseau d'enchantements ceux mêmes qui auront le mieux compris la noblesse antique et vénérable du sanctuaire de Cordoue. L'Alhambra est l'unique ensemble d architecture profane qui nous reste du moyen âge musulman. La figure humaine n'y paraît plus que dans des peintures de la fin du XIV* s , scènes de roman et de chasse, portraits des sultans, qui sont l'œuvre d'un chrétien, peut-être sévillan. Les lions enfantins rangés autour de la célèbre fontaine sont seuls à rappeler la ménagerie d'or et d'argent qui était dispersée jadis dans les palais des califes de Cordoue. Les fantaisies les plus imprévues pour nous auxquelles se soient joués les décorateurs de l'Alhambra sont géométriques ou épigraphiques. Mais les gigantesques toiles d'araignée dessinées par les polygones, les coupoles, incompréhensibles ruches d'alvéoles et de stalactites, ont encore le don de nous éblouir. L'harmonie en bleu., blanc et or a gardé sa séduction délicate dans les salles que les restaurateurs n'ont pas saccagées. Ces jeux d'abstractions, changeants comme les eaux qui murmuraient partout, se mêlaient aux fumées des brûl»-parfums pour égarer l'imagination des contemplateurs impassibles dans un monde affranchi de l'action, comme de la pesanteur, et où des yeux « accordés » autrement que les nôtres ont joui de ce plaisir profond que peut donner le rythme dans l'indéfini — ivresse de raffinés, que l'Européen a fini par trouver dans la musique.
L'art Juif et mudéjar. — La prise de Grenade par les Rois Catholiques, en 1492, mit fin à la Beconquista. Pendant les cinq siècles de ce duel épique entre l'Islam et le Christianisme, les trêves avaient été fréquentes et les échanges continuels. La civilisation musulmane donna à ses ennemis plus qu'elle ne reçut et conquit ses vainqueurs, en Espagne, comme en Sicile et dans l'Orient Latin.
Tolède avait été prise dès 1085 par le roi Alphonse VI. La ville royale des Visigoths reprit son rang de capitale, au milieu des provinces reconquises , qui reçurent le nom de Nouvelle Castille. Mais elle resta à demi orientale. Les rois de Castille montrèrent pendant plusieurs siècles une tolérance toute musulmane pour les juifs et les musulmans eux-mêmes. Les infidèles eurent à Tolède, et dans les grandes villes chrétiennes, leurs quartiers, leurs magistrats et leurs prêtres. Les Juifs, déjà nombreux en Espagne au temps ^ des Visigoths, avaient adopté, sous la domination musulmane, la langue, le .^ costume et les arts des conquérants : ils les conservèrent sous les rois cas- 'i tilians. Tolède possède encore deux monuments qui forment un groupe unique en Europe : deux synagogues du moyen âge. Celle qui est devenue l'église de Santa Maria la Blanca est une vraie mosquée à cinq nefs, élevée au XIII* s. ; des rosaces géométriques parent seules, comme des' applications de dentelles, l'intérieur du monument, tout habillé de plâtre blanc. La synagogue qui a été bâtie vers 1360 par le trésorier du roi Pedro, dit le Cruel (aujourd'hui Santa Maria del Transite) est une salle de palais, ornée d'une haute frise où les inscriptions arabes sont remplacées par des inscriptions hébraïques en l'honneur du roi et de Samuel Ben Lévi.
Les musulmans n'avaient pas de mosquées officiellement recoanues, comme
LES ARTS EN ESPAGNE. IXlll
ces synagogues : mais ils célébraient chez eux leur culte fait de prières. On les appelait mudéjars. Plus industrieux encore que les Juifs, ils fournissaient aux rois et aux prélats des ouvriers d'art, qui transportèrent dans les palais et jusque dans tes églises les formes les plus brillantes et les plus pures de l'art musulman. Tolède est encore pleine de monuments et d'ouvrages de l'art « mudéjar », que l'on peut suivre du xii« s. au xv«, des arcades do la Puerta del Sol, porte monumentale do l'ancienne enceinte, aux stucs dorés de la Casa de Mesa, palais dont le grand salon semble attendre des in vités du xiv* s., et aux plafonds de marqueterie {artesonados)^ que chaque couvent conserve dans sa clôture.
Le palais du roi Pedro à Tolède n'a laissé que des restes insignifiants. Le grand palais que ce roi se fit bâtir à Séville, dans l'enceinte deYAkazar des Almohades, où avaient résidé les successeurs de saint Ferdinand, fut décoré par des artisans venus de Tolède et prêtés au roi par le sultan do Grenade. Sur les lambris décorés de faïences et do stucs, les inscriptions latines imitent l'arrangement des inscriptions arabes, dont elles sont rapprochées.
Cet Alhambra de roi chrétien serait l'un des monuments les plus extraordinaires et les plus brillants du monde, si les restaurations du xix« s. ne lui avaient malheureusement donné le grossier bariolage d'un hammam. Les jardins, vingt fois transformés, sont encore délicieux.
L'art « mudéjar » atteint son apogée au xiv* s. dans l'Espagne chrétienne. Les infidèles travaillent à des monuments religieux : il n'en est pas de plus étonnant que le grand cloître du monastère de Guadalufe (Estremadure), avec ses arcades mauresques, ses fontaines décorées de faïences, ses eaux courantes. Cet art oriental s'établit fortement dans le Nord de TEspagne. Saragosse a sa moreria, d'où un archevêque tire des ouvriers, vers 1380, pour décorer de faïences et de stalactites une chapelle qu'il fonde au chevet de la Seo. Ce sont des Maures qui avaient élevé, à quelques pas de là, la grande tour penchée qui a été récemment démolie, et dont plusieurs clochers de Saragosse reproduisent la décoration, faite de jeux de briques et d'incrustations de faïences. Des tours semblables, dont les dernières ont été oâties au xvi* s., dominent encore Teruel et Tarazona, En Castille, en Navarre même, les palais du xiv* et du xv« s. sont décorés de stucs mauresques, de coupoles de bois, de plafonds à stalactites, dont un fragment, transporté au Musée archéologique et provenant de Guadalajara laisse voir le curieux assemblage de « jeu de patience ». Le château de Coca, appartenant aux Fonseca, et dont les ruines sont encore superbes, a été entièrement bâti en brique et décoré de stucs et de peintures par des Maures.
L'art de la céramique à reflets métalliques, pratiqué par les Musulmans à Malaga, où a dû être exécuté, au xiv" s., le fameux « vase de l'Alhambra ». fut transporté ^u xv« s. à Manises, à Valence et à Majorque. La céramique « hiapano-fnauresque », que le Musée archéologique de Madrid permet d'étudier, en attendant le Musée que D. Guliermo de Osma doit former avec son incomparable collection, est l'une des formes les plus attrayantes de l'art « mudéjar ». Après la prise de Grenade, les mudéjars furent peu inquiétés, alors que les Juifs étaient expulsés on masse. Un Maure a ciselé les stucs de la porte de la salle capitulaire ajoutée par le cardinal Cisneros à la cathédrale de Tolède; un autro a collaboré avec des chrétiens, vers 1510, à U décoration de la porte de la chapelle de l'Annonciation, dans la cathé-