LXIV LES ARTS EN ESPAGNE
drale do Sigûenza, dont les stucs forment un mélange, aussi narraonieuxque singulier, d'art musulman, d'art gothique et d'art italo-an tique. La richesse de la décoration musulmane fait encore oublier les motifs de la Renaissance dans l'Alcazar des Ribera {Casa de Pilatos), bâti à Séville au temps de Charles-Quint. Même après l'expulsion des Morisques par Philippe III, les . tracés musulmans sont conservés par les charpentiers chrétiens : ils ne disparaissent pas en Andalousie avant le xviii« s.
Les commencements d'un art espagnol dans les nouveaux royaumes chrétiens. — L'art chrétien avait commencé à reparaître dans l'enceinte des Pyrénées asturiennes. 11 y végétait sous des formes rustiques, au temps où Cordoue éblouissait le monde. Cependant les modestes et petites églises que Ton peut visiter d'Oviedo, sur les premiers gradins des montagnes, s.ont des édifices d'un grand intérêt, s'il est vrai qu'ils aient conservé dans leur soli^ iude les dispositions primitives de leur architecture du ix*» s. Ce sont des constructions de plan presque Qarré, de masse compacte, à la façon des églises byzantines, ot entièrement voûtées, comme semblent l'avoir été, en France même, quelques églises de l'époque carolingienne, imitées de modèles orientaux. Dans la décoration sculptée, qui n'est qu'une sorte de gravure sommaire, les entrelacs, les rosaces et les monstres barbares continuent les traditions visigothiquos, à côté de copies enfantines d'ivoires byzantins {San Miguel de Lino). L'imitation de l'art musulman est manifeste dans les plaques ajourées qui garnissent les baies.
L'art asturien, où se reformaient déjà des combinaisons imprévues ethar*dies d'éléments visigoths, « carolingiens » et musulmans, resta confiné dans ses montagnes, où il s'éteignit bientôt. Le vieil art visigoth survécut dans l'art populaire des Asturies et de la Galice, jusqu'au xiii® s. Lorsque les armées chrétiennes eurent descendu victorieusement à travers les hauts plateaux, l'art qui, avant le xii® s., jalonna d'églises et de monastères les nouveaux royaumes de Léon et de Castille ne fut, lui aussi, qu'un prolongement de l'art visigoth, à peine modifié par deux siècles d'occupation musulmane. C'est l'art que les érudits espagnols appellent « mozarabe », du nom donné aux chrétiens qui avaient conservé leur cultp et leurs traditions sous le joug des infidèles. Les arcs en fer à cheval conservent leur tracé le plus ancien; les nefs ne sont couvertes qu'en charpente, dans les églises de grandes dimensions, comme San Miguel de Escalada (prov. Léon). A San Pedro de la Nave (prov. Zamora), un sculpteur indique sur les chapiteau^ quelques sujets chrétiens qui resteraient inintelligibles sans les inscription;^ Ces monuments archaïques du moyen âge espagnol sont encore assez non> breux dans les provinces du Sud-Ouest et parfois bien conservés, parcip qu'ils sont restés isolés loin des habitations; mais, pour la môme raison, ils sont difficiles à visiter. On jugera au moins do la barbarie des premiers efforts d'une « sculpture espagnole », par les bas-reliefs de la cuve baptisr maie de San Isidro de Léon,
L'art dos orfèyres et des ivoiners est plus savant. Il est encore représenté par des pièces vénérables dans les trésors historiques de la Camara Santa à'Oviedo et de San Isidro de Léon. La croix donnée par le roi Ferdinand à ce monastère, et qui a été transportée au Musée archéologique de Madrid, les plaques de reliquaire qu'il faut encore aller chercher dans le lointain monastère de San Millân de Suso (Rioja) sont des ivoires très remarquables de la première moitié du xi* siècle, où l'influence de l'art « post-
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i arolingien » du Nord, venue peut-être par Je Languedoc, est plus sensible^ que celle des coffrets musulmans trouvés dans le butin des victoires.
C'est pourtant lart musulman qui triomphe, à la fin du siècle du Cid, dans ce vaste et délicieux cloître de Santo Domingo da Silos, qui attirerait bien des pèlerins, s'il ne fallait une journée de diligence pour l'atteindre, en partant de Burgos (par Covarrubias).
Les monstres des chapiteaux, tout « persans » par leur souplesse et leur élégance nerveuse, sont certainement l'ouvrage des esclaves musulmans du monastère (comme le grand calice du trésor). Cet ensemble extraordinaire devait rester unique. Vers le milieu du xii* siècle, la décoration du cloître do Silos fut complétée par une suite de bas-reliefs, qui comptent parmi les plus importants de l'époque « romane » ; cette fois les sculpteurs étaient venus de Toulouse.
L'importation de Tart français ; la grande époque monastique. ~ Au temps d'Alphonse VI, le roi qui prit Tolède, commença en Espagne une véritable invasion française, qui devait se continuer pendant deux siècles. Cette invasion pacifique, où chevaliers et aventuriers n'apportaient leur épée que pour combattre aux côtés des Castillans, où les pèlerins de Compostelle se rencontraient avec les essaims de moines, implanta au delà des Pyrénées toute une civilisation qui fit d'abord disparaître, dans les régions qu'elle atteignit, les dernières traces de la tradition visigothe, relégua dans l'ombre, pour longtemps, les formes de la civilisation musulmane, et étouffa les premiers germes d'un art vraiment « espagnol ».
L'Espagne était, au commencement du xii* s., la « province » là plus florissante de l'Ordre de Cluny hors de France. L'influence de la plus riche architecture monastique de la Bourgogne se manifeste dans une église importante et ancienne comme San Vicente d'Avila : elle semble y persister pendant près d'un siècle en s'accentuant à plusieurs reprises dans les sculptures les plus diverses (portails, tombeau-reliquaire), comme dans les différentes étapes de la construction : cependant le rôle de Cluny a été moins d'importer l'art bourguignon en Espagne que de favoriser l'expansion do l'art français du Midi et du Sud-Ouest au delà des Pyrénées. La basilique de Compostelle, la plus ancienne, la plus grande et la plus imposante des églises romanes d'Espagne, est, pour le chevet et pour les proportions des travées, identique à Saint-Serain de Toulouse. Les deux églises sont contemporaines : elles descendent l'une et l'autre d'un prototype auvergnat ou limousin. Un atelier toulousain a travaillé vers 1140 à l'étonnante broderie de sculptures qui couvre le transept méridional de la basilique de Compostelle {Piieria de Platerias) ; ce même atelier paraît s'être transporté à San Isidro de Léon, pour décorer le porche latéral de l'église qui fut consacrée en 1147.
Les formes d'architecture « romane » qui s'acclimatèrent le plus promptement en Espagne et qui y pénétrèrent le plus avant sont les plus robustes et les plus élémentaires : les voûtes en berceau élevées sur les nefs des églises do la région poitevine, appuyées sur des murs épais et aveugles, combinées avec des voûtes en berceau, ou en demi-berceau, ou avec des voûtes d'arêtes sur les bas côtés étroits et obscurs, et avec de?« coupoles sur trompes, qui surmontent la croisée du transept. Ce type primitif, avec les variantes qu'il comporte, est répété en Catalogne, dans une série t o petits monuments {San Pau del Camp, à Barcelone, San Père de Gai-