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LES ARTS EN ESPAGNE. LXVII

Citeaux a fondé dos établissements dans tous les rojaumos do la péninsule. Les Cisterciens apportent en Espagne, comme ils ont fait dans l'Europe entière, leur art, conforme à leur règle. L'Espagne a conservé une incomparable série de ces grandes maisons de prières, qui font en pays étranger des îlots bourguignons • en Catalogne, Poblet, qui a perdu ses tombeaux royaux, dans les dévastations de 1835, mais conserve son enceinte de ville forte et la majesté de sa grande église pieine de débris; Santas Cï'ew*, autre nécropole royale; en Navarre, Fitero (par Castejon); dans la même région, Veruela (par Tarazona); en plein Aragon, Piedra, visitée pour ses alentours pittoresques ; Bueda^ au bord de l'Ebre, en face d'Escatron ; près de Burgos, Las Huelgas, monastère de dames nobles, où l'architecture sévère des Cisterciens a été égayée d'ornements « mudéjars » (les parties les plus curieuses sont enfermées dans la clôture); dans la province de Léon, Aguilar de Campo, et dix autres monastères, plus ou moins ruinés. Il y a peu de monuments plus saisissants et plus admirables que ces villes monastiques, d'où la sculpture est bannie et où toute la beauté réside dans les proportions et la force d'un corps de construction fait pour braver le temps.

Les premières cathédrales espagnoles; le Porche de la Gloire. — L'architecture des Cisterciens de France, qui donna à l'Italie les premiers éléments de son architecture « gothique », semble avoir été prise pour modèle par les architectes qui élevèrent, à partir des dernières années du xii*" s., une suite de grandes et robustes cathédrales, groupées dans l'est de l'Espagne, à Tarragone, Lérida (xiii* s., ruinée), Siguenza, Tudela. Ce sont des édifices couverts de solides voûtes d'ogives et sévères à l'extérieur comme des forteresses. Il faut mettre à part la cathédrale d'AuiZa, plus imposante, plus complexe, et dont le chevet, bâti, avec des formes archaïques, sur un plan nouveau et savant, est enfermé dans une énorme tour d'enceinte, comme dans une armure. En Galice, les cathédrales de Lugo et û.'Orense combinent le vieux modèle languedocien de Compostelle avec des voûtes bourguignonnes. A l'extrême Ouest de la Castille, un autre groupe de cathédrales, aussi robuste que le groupe de l'Est et aussi « militaire », éleva audessus des hauts plateaux ses étranges couronnements. C'est le groupe des cathédrales de Toro^ Zamora, Salamanque et Ciudad Rodrigo. Dans leur système de voûtes, les berceaux subsistent (Toro), à côté de voûtes d'arêtes surélevées en forme de dômes, et soutenues par des branches d'ogives et des liernes, selon une mode venue certainement de l'Ouest de la France. La coupole (détruite à Ciudad Rodrigo par les boulets de Napoléon) prend une importance extraordinaire à la croisée de ces cathédrales. Elle élève à ^.'extérieur un couronnement de clocher, tout en pierre, flanqué de quatre clochetons, dont la ressemblance avec une église byzantine à cinq coupoles est toute fortuite; à l'intérieur, elle est montée sur des pendentifs ornés de statues et sa calotte, renforcée d'une couronne serrée de branches d'ogives, retombant sur des colonnettes, rappelle les coupoles godronnées, byzantines ou musulmanes. La part do l'Orient a été exagérée dans ces cathédrales castillanes, si puissantes sur les imaginations, surtout lorsque le couchant dore la « Fortis Salmantina ». Pourtant l'Orient n'est jamais tout à fait absent des œuvres les plus originales du moyen âge espagnol. Des architectes castillans ont imité, vers la fin du xii« s., des nervures entrecroisées et étoiléos, dont les modèles étaient, non pas en France, mais à Cordoue. Ce tracé, que l'on trouve dans une très curieuse chapelle d'A/macan, puis,

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combiné avec des tracés aquitains, dans une chapelle du cloître de Id Cathédrale Vieille de Salamanque, reparaîtra dans les prodigieuses étoiles des « cimborios » du xvi« s.

Nous ne savons rien des architectes qui ont dessiné les monuments les plus originaux de l'art roman d'Espagne. Seul l'architecte sculpteur qui a élevé le Porche de la Gloire, devant la vieille basilique de Compostelle, a signé son œuvre. Maître Mathieu^» (\m se nomme, à la date de 1183, avait voyagé dans le NoM et le Midi de la France, avant de concevoir cette épopée de granit; mais, par les combinaisons d'arts différents qu'il a réalisés, par le sens de la beauté plastique et de l'expression dramatique qu'il a possédé, il n'a pas d'égal en Europe, parmi ses contemporains.

Les cathédrales franco-espagnoles. — L'art roman, qui, vers la fin de son développement, était représenté en Espagne par des artistes originaux et par un sculpteur de génie, aurait pu s'y transformer spontanément en un art nouveau. L'essor de l'art espagnol fut. arrêté encore une fois par une nouvelle intervention de l'art français, qui avait terminé plus tôt sa prodigieuse évolution, grâce à des découvertes comme celle de l'arc-boutant. Les rapports de la Castille avec la France étaient devenus plus étroits à la suite du mariage de l'infante Blanche avec le prince qui devait être le père de saint Louis. Au temps du roi Ferdinand, qui fut un saint, comme son cousin le roi de France, des maîtres d'œuvre et des imagiers laïcs, venus de France après les architectes cisterciens, élèvent au cœur des Castilles des églises cathédrales comparables aux plus grandes œuvres de l'architecture française en pays germanique, comme les cathédrales de Strasbourg et de Cologne.

La plus archaïque de ces cathédrales françaises d'Espagne est celle de Cuenca, dont le triforium a dû être dessiné par un architecte anglo-normand. La cathédrale de Burgos, fondée en 1221 par l'évêque Mauricio, dont le tombeau de cuivre émaillé est une œuvre de Limoges, est imitée librement de Bourges; un atelier venu de Reims a dû travailler aux portails des transepts, d'une sévérité classique, et aux statues de rois du cloître. Ce cloître, à deux étages, a été achevé au xiv« s. Le chantier de Burgos a fourni l'architecte de la cathédrale de Burgo de Osma, et formé un groupe de sculpteurs castillans, qui ont décoré cette petite cathédrale, d'une construction élégante et sobre. La cathédrale de Léon veut rivaliser avec • Amiens ; le maître d'œuvre, qui connaissait des détails champenois, a élevé dans la capitale déchue du vieux royaume, non loin de la vénérable église de San Isidro, une cathédrale toute française, et si légère, avec ses arcs boutants audacieux, qu'il a fallu au xix» s. la restaurer complètement.. Les vitraux, qui formaient une collection presque unique, depuis le xiii* s. jusqu'au xvi% ont beaucoup souffert : l'effet reste merveilleux. Le grand porche est directement imité, pour les dispositions d'ensemble, des porches latéraux de Chartres ; le maître imagier avait probablement passé par Bourges. Rien de plus frais que la scène de l'entrée des élus au Paradis; rien de plus délicieusement jeune que la Vierge blanche (Nuestra Seiïora la Blanca).

La Primatiale de Tolède^ commencée en 1227, presque en même temps que la cathédrale de Burgos, est la plus vaste et la plus solennelle des cathédrales françaises d'Espagne : elle a cinq nefs. Le plan du chevet, avec la division des voûtes en triangles, donne la solution la plus parfaite du problème des doubles déambulatoires. Des artisans mudéjars ont travaillé à cette partie de l'église, dont les arcades hautes, dentelées à la façon

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