LXXXVI LES ARTS EN ESPAGNE
plus sommaire, restait le fait des Italie^s. Des peintres de « grotesques »j. imitateurs des décorations des « Loges » de Raphaël, où revivaient les décorations des villas et des Thermes antiques, viennent de Toscane et de Lombardie en Espagne, après les marbriers, et forment, eux aussi, que.ques élèves : Giulio de Aquilès, aidé par Pedro de Raxis^ do Grenade, couvre d'arabesques mythologiques les murs mêmes de l'Alhambra.
Philippe II voulut égayer et ennoblir de fresques italiennes l'intérieur de son Escorial aux façades de granit. Il se contenta d'abord de peintres de « grotesques », dont deux venaient d'Urbino : leurs fantaisies semblent alléger les voûtes de la salle capitulaire. Pour l'église, pour les cloîtres, pour la bibliothèque, le roi fait venir les peintres les plus féconds en vastes compositions et en figures gigantesques : d'abord des Génois, comme Luca Cambiaso, puis des Florentins, dont les principaux furent Romulo Cincinnati^ Peregrino Tibaldi et Francesco Zwccaro. Philippe 11 no fut point dupe du savoir-faire de ces improvisateurs : il congédia bientôt le plus fameux d'entre eux, Zuccaro. Pour les énormes tableaux d'autel, qui devaient être peints à l'huile, il se contenta d'Espagnols, plus graves et plus pieux, parmi lesquels figurait Sanchez Coello, dont les tableaux religieux et les portraits semblent les œuvres de deux hommes différents. Parmi ces peintres de l'Escorial se trouvait un artiste sourd-muet, dont l'œil fut sensible à la fête que donnaient dans le palais glacé les œuvres de Titien. Les œuvres de Navarrete, dit El Mudo, dispersées dans l'Escorial, sont très dignes d'attention. Si la mort n'eût enlevé prématurément, en IS'TO, l'Espagnol qui avait trouvé dans l'art vénitien les moyens d'expression de sa piété et de son réalisme, peut-être le « Muet » aurait-il remplacé, à sa manière, le Véronèse, que Philippe II ne put faire venir.
Le Greco : Celui qui vint, et que personne n'attendait, fut un Grec de Candie, Domenikos TheotoJcopouloSy le plu» extraordinaire météore qui ait traversé le monde de l'art.
Ce qu'il avait appris à Venise d'abord, puis à Rome, d'autres l'avaient , révélé à l'Espagne ; mais cet étranger unit le dessin michelangelesque et la couleur vénitienne dans une synthèse qui n'avait pas été réalisée même par le Tintoret, son maître. A travers l'éducation italienne, le Greco avait conservé des souvenirs de la peinture byzantine, de son coloris de fresque et de ses types ascétiques. 11 s'établit à Tolède vers 1575 : sa gravité morose et sa sensibilité nerveuse se trouvèrent en harmonie avec la superbe et triste ville qui venait de perdre son rang de capitale, mais qui était encore riche de noblesse. Le Greco devint le peintre des hidalgos pensifs, contemporains des grands mystiques et du Chevalier à la Triste Figure. Dans ses portraits (dont une série admirable se trouve au Prado), comme dans ses visions (dont la plus saisissante est peut-être la Gloria de Philippe II, à l'Escorial, si dififérerite de la Gloria de Charles-Quint, peinte par Titien), il employa les couleurs froides et pures avec une franchise de brosse qui dépassait les plus audacieux des. maîtres vénitiens. Portraitiste et visionnaire unique en son temps, il a concentré tout son art, puissant et étrange, dans le grand tableau de l'église San Tome de Tolède, V Enterrement du Comte d'Orgaz, Jusqu'à la fin de sa vie, il garda sa sûreté de touche dans le portrait, tandis que ses derniers tableaux do sainteté ne sont plus que des hallucinations, au milieu desquelles les formes humaines apparaissent comme d'étranges éclairs. Le fils naturel du Greco,