LES ARTS EN ESPAGNE. LXXXVII
Jorge Manuel^ et son disciple préféré, Luis Tristan, ne devaient être que des ombres de ce génie bizarre qui a été à la fois l'évocateur le plus puissant de l'Espaprno de Sto Thérèse et do Cervantes, et le plus impétueux précurseur de l'impressionisme moderne.
Réalisme et mYsticisme. Les Valeneiens. Ribalta et Ribera. — Le réalisme vigoureux avec lequel Fernando Yaîîez, le « Manchego », revenu de Florence avait peint les hommes du peuple mêlés par lui aux sourires ■ do Léonard, s'était perdu à Valence dans la dévotion doucereuse de Juanes. Il reparaît à Valence, dans la seconde moitié du xvi« s., et fait la force d'un peintre trop peu connu, Francisco Ribalta. Lui aussi a séjourné en Italie; au lieu de suivre les maniéristes florentins, il s'est attaché au Corrège. L'influence du souverain maître du « clair-obscur » est visible dans le retable monumental des Dominicains de Carcagente, où l'ombre l'emporte déjà sur la lumière. Mais l'Espagnol retrouve le peuple dans les couvents. Il se fait peintre de moines, après Pedro Berruguete, et avec une science et une profondeur nouvelles. Ses visions de St François, dont l'une est au Prado, et dont il faut voir la plus saisissante au musée de Valence, sont les premiers modèles vraiment espagnols d une peinture catholique, où réalisme et mysticisme se mêlent et semblent se confondre.
Ribalta eut un disciple, Jusepe Bibera, de Jâtiva, qui a fait oublier son maître, bien que lui-même ne l'ait jamais oublié en Italie, où il étudia, dans leurs œuvres, les maîtres les plus différents : le Corrège, qui avait déjà séduit Ribalta, et Michel-Ange de Caravage, cet Italien qui eut une affinité si étrange avec les grands réalistes de l'Espagne. « Lo Spagnoletto », comme on l'appela, ne revint jamais dans sa patrie, mais il resta en Italie un Espagnol. Etabli, après de longues pérégrinations, à Naples, où régnait un vice-roi espagnol et où il menait lui-même grand train, il envoya dans toute l'Espagne ses œuvres, peintes en présence de modèles pris dans le peuple napolitain, dont les types, à demi orientaux, ressemblent à ceux du peuple de Valence. La salle du Prado qui est réservée à ce maître fécond permet de juger sa science impeccable du dessin et du relief, et aussi d'apercevoir dans son œuvre des asf>ects peu connus. Ribera a célébré parfois la beauté et la jeunesse avec des accents dignes du Corrège : la Madeleine du Prado, le grand et magnifique tableau d'autel qui glorifie Vlmmaculée Conception^ dans l'église des Augustines de Salamanque, sont des fleurs do vie saine et superbe qui font pâlir Murillo. Elles sont égarées dans le monde le plus noir, parmi les ombres nocturnes, près des vieillards ravagés par les macérations, à côté des scènes de martyres et de torture détaillées avec des raffinements de bourreau. Les œuvres de Ribera, les plus poétiques, comme les plus atroces, se trouvèrent d'accord avec les extrêmes de la sensibilité espagnole : leur action, assez faible à Valence sur A'^pinosa, un peintre d'un réalisme simple et franc, qui remplace les noirs par des ombres rougeâtres, a été profonde sur l'école de Séville, qui, au xvn* s., donne à l'Espagne ses plus grands peintres.
L'école de Séville. Zurbaran. — Un maître, le « licencié » Juan de Roelas, avait détourné les peintres sévillans du maniérisme italien et du « romanisme » flamand. Il fut aussi original que Ribalta et plus puissant, en même temps que plus doux. Après le voyage d'Italie, qu'il fit, comme tant d'autres, il semble qu'il ait rapporté à Séville un reflet de Venise. Dans la lumière dorée qui baigne ses toiles, les anges donnent des concerts laa-
LXxxVïII LES ARTS EN ESPAGNE.
goureux; l'Immaculée marche sur les nuées (Académie de Madrid; Musée de Séville). En même temps, les scènes épiques ou pathétiques prennent un accent de vérité nouveau. Le Saint Jacques à la bataille de Clavijo (Cathédrale de Séville), est, comme l'a dit Ponz, « plein de feu ». On peut rapprocher de l'Enterrement du Comte d'Orgaz, sans qu'il y ait imitation, la Mort de St lldefonse (église de ce nom à Séville), cette solennelle et pieuse réunion de portraits ecclésiastiques dans une église, pointe par un artiste qui avait été chanoine dans la collégiale d'Olivares et était chapelain de San Salvador de Séville.
Le disciple le plus fameux de Roelas fut Francisco Herrera^ dit le Vieux, dont la fougue a longtemps passé pour celle d'un créateur, et qui est encore cité comme le fondateur de l'école de Séville. Expert dans toutes les techniques, il pratiqua les genres de peinture les plus opposés : scènes de cabaret, imitées sans doute de tableaux napolitains et qui furent en Espagne les premiers bodegones, grandes fresques religieuses. Les unes et les autres de ces peintures ont disparu. Herrera est tout entier dans ses énormes toiles du musée de Séville (ou du Louvre), avec son réalisme trivial qui exagère la carrure populaire des moines, sa verve d'improvisateur qui s'exerce sur les figures colossaies, attaquées comme sur le mur, à grands coups de brosse, son tempérament brutal, associé, dit-on, à un caractère intraitable, et qui achève de donner aux géants du ciel une fureur démoniaque.
Ces violences, qui font penser à celles de la peinture romantique, furent imitées faiblement par le fils à! Herrera {el Mozo, le Jeune) : elles eifrayèrent bientôt les autres disciples qui furent attirés par le maître redoutable ; les peintres de Séville et ceux qui venaient se former dans cette capitale de la peinture espagnole revinrent aux enseignements graves et doux de Roelas, et les complétèrent par l'étude des toiles plus sévères de Ribera, qui arrivaient de Naples.
Un fils de paysan, Francisco Zurbaran, venu d'un village de l'Estremadure, apprit de Roelas à peindre les hommes d'Église. A peine essaya-t-il, une fois, de rivaliser avec Herrera, dans sa colossale Apothéose de St Thomas d'Aquin (musée de Séville). Dès sa jeunesse la réalité de la vie monastique Pavait attiré : bien qu'il n'ait jamais reçu les ordres, il passa des années entières dans les grands couvents de l'Andalousie et de l'Estremadure, où il peignit les moines, leur histoire et leurs visions, comme s'il avait été l'un d'eux. Des suites importantes qu'il avait laissées, une seule est encore intacte, dans la solitude du monastère de Guadalupe ; on pourra voir à Madrid, à l'Académie de San Fernando, cinq admirables portraits de religieux de la Merci. Zurbar^n a su marquer le caractère des différents ordres, dans les .iuances de la dévotion, comme dans la couleur de l'habit. Les franciscains terreux, dont une foi farouche illumine la face de cadavre, sont moins nombreux dans son œuvre que les chartreux et les hiéronymites, qui portent %vec une majesté grave les larges plis de la bure blanche. Pour la technique, les tableaux enfumés par les noirs de Ribera font bientôt place à des toiles claires, glacées de couleurs froides et ombrées de gris fins. Au milieu de la lumière pâle et légère, qui modèle franchement les reliefs, la gloire dos apparitions intervient sans transition, plus jaune, mais toujours froide. Les anges, vêtus de bleu, de rose et de jaune clair, sont presque tous les portraits d'une même femtoo aux yeux douloureux ; lo Christ, vêtu