LES ARTS EN ESPAGNE. LXXXIX
des mêmes couleurs voyantes, a aussi le corps d'un vivant ; mais sa beauté mélancolique apporte sur terre un rayon d'une douceur infinie.
Cet art qui, sans jamais perdre de vue le modèle et la vie réelle, pénètre si avant dans le monde des âmes, était une discipline trop rigoureuse pour d'autres que le peintre des moines. Antonio de Castilto, qui peignit nombre de tableaux religieux à Cordoue, n'a plus rien de commun avec Zurbaran. L'école de Séville tempéra par des imitations nouvelles et des élégances apprises la sévérité du réalisme pur.
Madrid et l'école de Séville. Mupillo. — Madrid, dont Philippe II avait fait en 1561 la capitale de l'Espagne et que Philippe III et Philippe IV continuèrent d'enrichir des plus illustres tableaux de l'Italie et des Flandres, , reçut en 1628 la visite de Rubens. La Cour (c'est le nom que l'on donnait déjà à la ville : « Corte ») avait attiré dès le commencement du xvii* siècle les peintres de l'Andalousie ; elle leur offrit un enseignement complet dans les palais de l'Alcazar et du Prado, devenus d'incomparables musées : le voyage de Madrid remplaça le voyage d'Italie.
En 1637, Alonso Cano, un peintre gentilhomme, originaire de Cordoue, qui, après avoir appris le métier de sculpteur de retables avec son père, avait peint à Séville, dans l'Académie italianisante de Juan de Castillo, est obligé de prendre le large, pour avoir eu le poignard trop prompt. Il gagne Madrid, où il trouve le Sévillan Velâzquez établi au palais, comme premier peintre du roi. Grâce à ce puissant protecteur, Cano étudie à loisir les collections royales, et il se forme, en copiant les Vénitiens, Rubens et Van Dyck, un style aussi éclectique que celui des Bolonais. Son Christ mort, du Prado, soutenu par un Ange, est une œuvre savante et noble, qui pourrait être attribuée à un Anversois aussi bien qu'à un Sévillan. Cano, qui s'est souvenu parfois de Zurbaran, lorsqu'il a peint des religieux, finit sa carrière en possession d'un canonicat, à Grenade, où son meilleur disciple fut Fray Bocanegra.
Pendant son long séjour à Madrid, Cano avait vu arriver en 1543 un jeune peintre qui avait été son condisciple chez Castillo. Estéban Murillo avait commencé à gagner sa vie en brossant des « pacotilles » pour la « feria » ou pour les « Indes ». Mais, ambitieux et ardent, il avait eu la révélation de Rubens et de Van Dyck, alors plus glorieux que les Italiens, par Pedro de Moya^ qui avait aussi travaillé avec lui dans l'atelier de Castillo, et qui, après être parti pour les Flandres avec l'équipement du soldat, en revenait chargé de copies et de dessins. Murillo voulut faire le même voyage; il s'arrêta à Madrid, où il trouva les grands Flamands, les grands Italiens, et l'art vivant de Velâzquez. Le génie le plus heureux qu'ait produit Séville se révéla à lui-même dans les palais-musées de Madrid. Murillo était de retour dès 1645, avec le bagage d'éclectique sur lequel devait vivre Alonso Cano ; luimême garda de ses études et de ses souvenirs multiples cette diversité de « manières » qui parfois déconcerte. Cependant il avait été reconquis par ce qu'il retrouvait dans sa patrie, les traditions d'art et le spectacle de la vie. Séville n'a gardé, même dans son musée, que des épaves des grands ensembles de tableaux dont Murillo avait paré le couvent des Capucins ou l'Hospice de la Caridad. L'œuvre de Murillo est aujourd'hui dispersée à travers l'Europe, et partout elle a des admirateurs, pour sa facilité, sa douceur, sa tendresse, et aussi pour ce qu'elle a gardé, même dans les formes et la couleur, de conTOûtionnel et de cosmopolite Mais cette œuvre, son sens et sa