XCIV LES ARTS EN ESPAGNE
rappelle parfois les fantaisies mi-gothiques, mi-mauresques du temps des Rois Catholiques ou même les folies du style « manuélin » : on dirait que rOrient se mêle une dernière fois à l'Italie en Espagne. La couleur achève de brouiller les formes, en couvrant de ses notes vives les retables tarabiscotés. Quand tout un ensemble apparaît grouillant de ces ornements difformes et de ces couleurs exaspérées, le baroque semble rejoindre le mauresque : la chapelle de Sainte-Thècle, dans la cathédrale de Burgos, est un Alhambra monstrueux et fou.
Le cosmopolitisme du XVIII* siècle. — La sculpture polychrome conservait seule, dans ses excès, quelques traditions vraiment espagnoles, au milieu de la nouvelle invasion d'artistes étrangers qui avait suivi en Espagne l'avènement de la dynastie de Bourbon. Philippe V, le petit-fils de Louis XIV, voulut créer un Marly à San lldefonso, près de Ségovie, où un château et un vaste parc à la française eurent pour décor de fond les montagnes sévères de la Castille. Les bosquets et les eaux, plus abondantes et plus riches en jeux que celles de Versailles même, furent animés de tout un peuple de statues mythologiques et allégoriques, et parés de vases monumentaux. Ces marbres occupèrent trois générations de sculpteurs venus de France : d'abord René Carlier^ secondé par René Frémin et par Jean Thierry; puis Jacques Rousseau; enfin Hubert Demandre et Pierre Pitué, qui, les uns après les autres, continuent en Espagne l'art dos Coyzevox et des Coustoti. D'autres Français sont occupés à décorer le luxuriant oasis d'Aranjuez, où le château de Philippe II, détruit par un incendie, est remplacé par une résidence nouvelle. A Madrid même l'incendie de l'Alcazar, qui fait périr en 1734 tant d'œuvres d'art, est bientôt suivi de la construction d'un immense palais, auquel un architecte do Turin, Sacchetti, donne la grandeur classique du palais de Caserte. Le roi Charles III, un Bourbon de Naples, achève ces entreprises fastueuses. Organisateur et réformateur dans les arts comme dans les finances, il protège l'Académie de San Fernando, fondée par Philippe V en 1744, et qui devient le sanctuaire de l'art néo-classique, le plus étranger au réalisme espagnol. Le marbre est traité à l'italienne et parfois avec une pompe brillante par les sculpteurs qui ont paré le jardin du Prado de ses grandes fontaines, le Neptune do Juan Pascual de Mena^ la Cybèle de Francisco Gutierrez^ avec lequel collabore un dernier Français, Robert Michel,
Pour décorer le palais de Madrid, Charles III fit appel en 1761 au Vénitien G. B. Tiepolo^ le peintre fécond comme Luca Giordano et magnifique à l'égal du Véronèse, qui avait fait le voyage d'Allemagne pour parer de ses rêves les plus fastueux et les plus profanes le palais du prince archevêque de Wurtzbourg et qui venait d'évoquer dans le palais Labia les fêtes de Cléopâtre. Tiepolo avait soixante ans; il se rendit à Madrid avec ses deux fils. Après avoir achevé le plafond de la salle du Trône, où resplendit « La gloire de l'Espagne », et avoir trouvé le temps de brosser quelques tableaux de sainteté, qui ont été transportés au Prado, il mourut à Madrid, en 1770. Son successeur, qui avait été son concurrent, fut un autre étranger, qui ne lui ressemblait guère : Raphaël Mengs, ce théoricien allemand du plus froid purisme, en qui ses contemporains croyaient voir revivre le génie de la Grèce. Ses grandes compositions, dont la plus renommée fut y Apothéose de Trajan, l'empereur « espagnol », au Palais Royal de Madrid, •ont aussi complètement mortes pour nous que ses tableaux religieux;
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mais, en prenant la suite des portraitistes do la cour, Mongs a détaillé les fanfreluches des costumes de couleurs gaies avec une minutie qui semble revenir à Pantoja, par delà Velâzquez, et parfois avec une grâce un peu raide qui a son agrément, même à côté des portraits français points pour Philippe V par Bonasse, Banc, et Louis-Michel Van Loo.
Tandis que les commandes et les charges vont aux peintres français, italiens ou allemands, la peinture espagnole végète à Madrid, entre les œuvies péniblement légères dos artistes qui essaient d'imiter le brillant napolitain Corrado, lumière de l'Académie, et les natures mortes de Luis Ménendez (Prado) dernier asile du réalisme, réduit aux o bodegones », par lesquels avaient commencé les maîtres.
Goya. — Le peintre le plus fécond et le mieux doué de l'école académique fut Francisco Bayeu, de Saragosse, à qui la faveur de Mengs valut des commandes de vastes peintures murales au Palais-Royal do Madrid, à San Ildefonso, à Aranjuez, à Tolède. C'est lui qui attira à Madrid un peintre aragonais, plus jeune que lui de quelques années, i^rancwco Go^/a (né en 1746), qui devait épouser sa sœur. A vingt ans Goya put étudier dans les palais royaux les Vénitiens, Velâzquez et Carreno. Bientôt après il alla à Rome, où il se rencontra avec David; mais l'Italie lui resta aussi étrangère qu'à Velâzquez. Il était né, lui aussi, pour peindre les hommes et les choses d'Espagne. Il le fit avec un entrain infatigable et avec une sensibilité qui se trahit dans les moindres touches : on croit voir se refléter dans le vernis de ses toiles le masque grognon et sarcastique de l'impitoyable observateur, si différent du peintre gentilhomme dont Goya reprenait, après un siècle, la tradition glorieuse.
Dès son retour d'Italie, il s'attaqua joyeusement à une commande royale, les cartons de tapisseries qui devaient représenter des scènes de la vie populaire de Madrid, alors brillante et colorée, et à laquelle les courtisans se mêlaient volontiers aux jours de fêtes, endimanchés en costumes 'de majos (portrait de la marquise del Llano, par Mengs; Académie). On verra au Prado la suite complète de ces grandes pochades, d'une gaieté toute madrilène, qui étaient aussi éloignées des paysanneries théâtrales de Boucher que des mendiants et des loqueteux trop réels des grands peintres de Séviile. La verve avec laquelle Goya avait enlevé ces légères études de mœurs se trouva assez mal à l'aise dans les grandes compositions religieuses qui lui furent confiées. Il s'en tira en peuplant les voûtes de San Antonio de la Florida, près Madrid, de saintes et d'anges qui sont des femmes aussi provocantes que celles qui venaient jouer de l'éventail à l'office, dans cette église de la Cour. De bonne heure Goya avait commencé à graver à l'eau forte, pour lui-même, ses « Caprices »,qui formaient déjà un recueil en 1799. L'esprit satirique qui faisait si librement courir sa pointe se retrouve dans ses portraits officiels : la Famille du roi Charles JV, datée de 1800 Prado, avec les merveilleuses études) et tous les portraits de la reine Marie-Louise sont des pamphlets à poino dissimulés sous une peinture étincelante. Dans les portraits de ses amis de tous les mondes, Goya se montre plus grave et plus profond. Ses portraits de femmes sont souvent exquis, surtout ceux qu'il a peints dans sa maturité, en connaisseur. Il passait pour un « Tenorio j (nous disons : Don Juan), et il se peut que la duchesse d'Albo ait posé pour les deux Majas, dont l'une est le nu le plus savoureux, sans doute, qui existe en peinture.