‹ Espagne (volume 2)Chapitre 14 sur 70 · DE 80BRARBE. CONSTITUTION DES ARA · texte numérisé non relu

DE 80BRARBE. CONSTITUTION DES ARA

GONAIS. — ÉLECTION DE INIOO ARISTA.

RÈGNES DE CARCI XNIGO » DR FORTDN LE MOINE. — SECOND INTERREGNE. — ÉLEC- TION DE SANCBO ABARCA.

Pour ne point interrompre le récit du règne d’Alphonse le Grand , nous avons omis de rapporter ce qui se passait dans la partie de l’Espagne soumise aux Maures , dans le comté de Barcelone, et ce qui a trait au royaume fondé au pied des Pyrçiiées. Il est donc nécessaire de se reporter un instant en arrière. Aben-Lope et Muza, comme on l’a vu , s’étaient déclarés indépendants de l’émir de Cordoue. Aben- Lope avait été chassé deTolède, malgré l’assistance qu’Alphonse lui avait prêtée. Muza , au contraire , se maintenait à Saragosse et dans toute l’Espagne orientale, quelques efforts que réinir de Cordoue ait pu faire pour l'en chasser (*),

Une autre faction bien plus redoutable encore que celle de Muza vint troubler l’Espagne orientale. Un homme d’une origine obscure et du nom d’Hafsoun vivait à Ronda du travail de ses mains. Mécontent de son sort, il passa à 'J’ruxillo pour y chercher de quoi vivre. N’y trouvant point de ressources, il se fit voleur de grand chemin avec quelques compagnons dont son intrépidité le rendit le chef. Il résis'aaiix kaschefs(**): c’est ainsi qu’on appelait une milice instituée par les souverains de Cordoue pour assurer la sûreté des grandes routes et des campa gnes. Lui et ses compagnons s’acquirent beaucoup de célébrité dans

(*) Nous emprunterons à l’exceUenle histoire de M. Romey tous les détails que nous donnons sur la faclion d'Harsoun.

(*‘) Kaschefs, découvreurs.

cette vie d’aventures et de périls; ils parvinrent même à se rendre maîtres d’un château fort et à s’y maintenir.

Cependant, en 864, ne pouvant résister en Andalousie. Hafsoun se réfugia avec ses bandes dans les vallées centrales des Pyrénées.

Deux siècles de séjour dans la Péninsule n’avaient pas suffi pour effacer les différences de race qui existaient entre les peiiple.s qui l’avaient conquise. Les tribus venues de l’Asie, les Arabes, les Syriens, se regardaient comme bien supérieurs aux Berbers.

Parmi les tribus africaines il y en avait de Juives ou de païennes , qui étaient presque proscrites : celles-là avaient été en grande partie établies au pied des Pyrénées. Hafsoun y trouva de nombreux partisans. Les juifs le reçurent dans une de leurs principales tbrteresses de celte frontière : c’était Routàh-cl-Yehoud , Roda des juifs , château fort presque inexpugnable posé au sommet d’un amas de rochers qu’entourait une rivière. Beaucoup de chrétiens de ces contrées ne tardèrent pas à se joindre à lui. Abd-el-lMeleck , gouverneur de Lerida, lui livra cette place. Hafsoun occupa encore un grand nombre de villes et de châteaux forts, en sorte qu’il se trouva bientôt assez puissant pour parcourir impunément le pays, et qu’il osa même porter scs ravages jusqu’aux environs d’Alcaniz, dans ces plaines qui s’étendent si riches et si fertiles le long de la rive droite de l’Èbre. Mohammed rassembla des troupes pour exterminer l’auteur de ces brigandages. Les tribus arabes et syriennes de l’Andalousie, les hommes d’armes de Murcie et de Valence furent réunis sous le commandement de Zeîd-beu-Kasem, petitfils de l’émir.

Craignant de ne pouvoir résister à des forces si con.sidérables, Hafsoun eut recours à fa ruse. Il fit par lettres sa soumission à l’émir , prenant la terre et les cienx à témoin que tout ce qu’il avait fait n’était qu’artifice pour confondre plus sûrement les ennemis de l'islam en tournant contre eux ses armes à l’improviste; que rien n’était

perdu ; que si l’éinir voulait lui prêter le secours des troupes de Valence et de Murcie , qui marchaient contre lui Hafsoun, il surprendrait les chrétiens dans leurs possessions au sud de la Sè- |;reet qu'il y anéantirait leur puissance; il protestait d'ailleurs qu’il n'avait iamais cessé d'être un bon et sincère musulman. Il Gt de si belles promesses enOn , et d’un si grand air de bonne foi, que l’émir crut à tout, et promit de lui donner le gouvernement d’Huesca, et même celui de Saragosse, dès qu’il aurait réuni sous l’autorité deCordoue les pays qu’il se vantait de pouvoir y ramener d'un seul coup, et il s’engagea de son côté à l’aider de toutes ses forces dans cette entreprise. AussitôtMohamnied Ut prendre à son armée la route de la Castille pourse réunir à celle qui, sous les ordres d’Kl-Mundhir, y combattait contre les chrétiens, et il chargea Zeïd-ben-Kasem de l’expédition projetée de concert avec Hafsoun.

Les troupes que commandait le petit-GIs de Mohammed , Zeïd-ben-Kasem, lirent peu après rencontre de celles d'Hafsoun dans les champs d’Alcaiiiz, entre Guadalupe et le Martine.

Elles campèrent sans crainte près de celles-ci, qu’elles regardaient comme des alliées. Et Zeïd ben Kasem fut traité, par Hafsoun et les siens, avec beaucoup de considération et de marques d’amitié ; mais dans la nuit, pendant que les soldats de Valence et de Murcie reposaient sans déliance, ceux d’Hafsoun et d’Abd-el-Meleck tombèrent sur eux et en massacrèrent le plus grand nombre avant que ceux qums assassinaient eussent pu se mettre en défense. Peu éc'nappèrent à ce désastre. Parmi ceux qui succombèrent des premiers fut le jeune Zeïd-ben- Kasem, qui périt en combattant vaillamment. Il n’avait pas accompli sa dix-huitième année.

I.orsque l'émir apprit cette trahison, il fut transporté de fureur, et il appela sur-le-champ tous ses chefs militaires à une guerre à mort contre le rebelle Hafsoun. El - Mondhir fut lui-même rappelé des frontières de Castille pour mener à Gn cette guerre de vengeance.

12' Livraison. (Espvr.wB.)

Il parcourait l’Alava avec son armée , lorsqu’il reçut les dépêches de son père. Il en Gt aussitôt donner lecture à toute son armée, qui partagea leressentiment qu’elles exprimaient, et qui demanda à marcher incontinent contre le rebelle coupable d’une si noire perGdie. Le plus vaillants d’entre les Syriens et les Arabes d’Andalousie composaient l’armée d’El-Mundhir. Il les mena tout bouillants encore de colère contre les rebelles rassemblés dans les vallons et les rochers des environs de Rüuthâhel-Yehoud. Là, on en vint aux mains avec acharnement. Les compagnies d'Hafsoun, commandées par ce chef et par l’intrépide Abd-el-Meleck, soutinrent vigoureusement l’attaque. Cependant la victoire resta aux soldats d'El- Mundhir. Abd-el-Meleck s’échappa blessé , avec cent vaillants compagnons , et se renferma dans le fort de Routhâh-e.l-Yehoud ; mais le lendemain El-Mundhir Gt investir la forteresse de tous les côtés, et telles étaient l’ardeur et la soif de vengeance dont ses troupes étaient animées, qu’elles forcèrent les tours de ce lieu réputé jusque - là inaccessible. Abdel-Meleck se défendit jusqu’à la mort et tomba couvert de blessures. El- Mundhir Gt couper la tête de son cadavre et l’envoya à Cordoue comme le plus beau trophée de sa victoire. I.a prise de Roulhâh-el-Yehoud entraîna celle de Lerida et des autres forteresses des révoltés. Hafsoun n’osa pas continuer cette lutte inégale; il se réfugia dans un des escarpements des Pyrénées les plus inaccessibles , après avoir distribué ses trésors à ses amis, et leur avoir promis de revenir parmi eux dès qu’il jugerait le moment favorable.

Toutes les tentatives faites pour abattre la puissance de Mousa étaient restées inutiles..Cependant EI-.Mundhir voulant faire rentrer l’Espagne orientale tout entière sous la domination de l’émir de Cordoue, vint, en 2â7 de l’hégire (870 de J. C. ), mettre le siège devant Saragosse. Mousa sc détendit courageusement, mais un matin il fut trouvé mort dans son lit. Ûn pensa qu’il avait été étranglé par

lU

L’UNIVERS

quelqu’un ae ses serviteurs \endu nux assiégeants. Cette mort amena la reddition de la ville; mais El-Mundliir n’en tira aucun avantage réel ; car les fils de Mous.i restèrent en posses>ion des cités dont ils étaient maîtres .•-iir les bords de rfcbre, et rnn d’eux succéda .à son père dans le. goiiverneinent de Saragosse. M. Roniey lui donne le nom d'Isinaël ; il est appelé Ziinaèl par Ferreras, et Aben-Allaxe par Blan as et par d'autres auteurs espagno s.

C’est sans doute quelque surnom qu'il aura pris suivant l'usage des Aiabes.

Il fit construire à l'ouest de Saragosse un château qui prit de lui le nom de Afaxeria (*).

Hat'soun , comme il l’avait annoncé aux siens, reparut bientôt. En ,877 El- Mundliir était à faire la guerre sur les bords du üuero. Uafsoun descendit de ses mont.ignes, recommença ses incursions et devint plus redoutable encore qu’auparavant ElMundhir accourut alors pour le combattre, et parvint en 882 a le forcer à livrer bataille. Hafsoun, dangereusement lilessé, se retira au milieu des montagnes où il mourut de ses blessures; mais avec lui ne mourut pas la faction dont il était le chef. Son lils Kaleb-ben Hafsoun réunit .ses partisans, et (ievint bientôt, plus puissant qu’Hafsoiin ne l'avait jamais été.

C’est d.ms cet état que se trouvaient les choses de l’Espagne, quand, au mois de muiiarrem ou de sapliar 273 de l'hépirc (août 88ü de J. C.) , Mohammed mourut, laissant pour siicces-eur El-Muiidhir, que deux ans auparavant il avait fait recounaîlre par les principaux chefs de la nation. A peine le nouvel em.rfut-il proclamé, i|ue K.alebben-Ilafsounreussitdansuiieentrcprise plus hardie (pi’aucmie de celles que Jusqu'alors il avait tentées, lls'élait rendu maître de presque tonte l’Espagne orientale , soit qu'il eût vaincu les

(*) Ce château a été rebâti sous le» rois chrétiens. Il ne reste plus de raiieiciiue construclion des Maures (pie ri‘niplaeeiiient et le nom ; encore le nom a t-il été allcré, car un l'appelle aujourd'hui Aljaferia.

chefs de la puissante famille de Mousa, soit qu’il s en fût fait des alliés et des subalternes. Il ras.sembla un corps de dix mille cavaliers et se présenta de* vant Tolède, où il fut reçu aux acclamations du peuple.

El-Mundliir s't inpressa d'accourir à la tête de ses troupes; mais pendant deux atmres la guerre se fit satis aucun avantage imporiant. Enfin , un jour qu El iMutidhir s'avançait suivi seulement d'uti faible I orps de cavalerie, il aperçut l'armée de Beti-Hafsoun et sc précipita iniprudetmnent sur les escadrons ennemis. Il fut accablé pur le nombre et périt dans la mêlée, percé de plusieurs coups de lance.

A la nouvelle de sa mort, on proclama pour émir Abd-Allah son frère.

Le nouveau souverain eut aussitôt à réprimer de nombreuses révoltes. Kaieti-lien-tlafsoun ne fut pas le seul qu’il eut à combattre. Lu ville de Mérida sa souleva; des partisans d’Hafsoun formèrent une faction puissante dans les AIpuxarras; enfin deux de ses frères, et l’aillé de ses liis, son propre fils Moh.immed , prirent les armes conére lui et lui firent la gueire dans le midi de l'Andalousie. Mais iis furent battus; et Muhamiiied ayant été fait prisonnier, fut conduit à Cordoue et renfermé dans un cachot où il mourut au bout de peu de jours. Ou prétendit que son i)cre l’avait fait périr par le |)oisuii; et maigre toute l'invraisemblai.ce d’un crime qui nun seulement répugne à la nature, mais ipii était inutile, ou donna à Midiammed le surnom de l'assassiné (el-mactoul). fie qui démontre au reste toute l’absurdité de cette supposition, c’est la tendresse avec laquelle Abd-Allah éleva le fils de .Mohammed. Cet enfant, nomme Abd-el- Ualiman, ii’avait que quatre ans lors de la mo't de son père. Abd-Allah surveilla son éducation avec une affection toute paternelle, et quand il sentit ne sa lin approchait, bien qu’il eût 'autres enfants, ce fut son petit-fils qu’il désigna pour son successeur.

Aussi, en 912, dès que la moit l’eut frappé, on proclama pour émir de Cordüue Abd el-Uahiuan-Ucn-el-iMactoul.

Digilizc=

Ce fut h peu près Ji cette époque que le comté de Barcelone devint indépendant de la couronne de France.

Quand, en 801, Louis le Pieux eut enlevé cette ville aux Maures, il en conlia la garde au comte. Bera. CHui-ci ayant été accusé de trahison et ayant été vaincu dans le coinhat qu'il avait réclamé pour prouver son innocence, avait, en 812, été remplacé dans le gouvernement par B”rnanl, lils de Guillaume, comte de Toulouse. Vingt ans plus tard , lorsque les lils de la première femme de I.ouis le Débonnaire se révoltèrent contre leur pcre, Bernard, mêle à toutes les intrigues et à toutes les discordes i|ui avaient divise la famille roy.de et désolé l'État, fut accusé de plusieurs crimes; mais pour se justilier il offrit le combat, et personne n’ayant osé accepter son gage de bataille , il fut déclaré innocent.

Néanmoins il fut privé de ses charges, et Bi-renger fut nommé ,à sa place comte de Barcelone. Celui-ci conserva pendant quatre ans seulement ce comté, qui, en 836, fut rendu à Bernard. Le gouvernement conlié à ce seigneur ne se bornait pas à la ville de Barcelone; il s'étendait encore sur tout le Languedoc. Aussi Bernard songeait, dit-on, à s'y rendre indéjiendant, lorsque Charles le Chauve, dont il .s'était attiré l'inimitié, le lit arrêter, le soumit au jugement d'une assemblée de seigneurs <^iii ledéclarèrent cotipabledu crime de lese-majesté , et le cniidanmcreut à avoir la tête tranchée.

Sa mort est racontée d'une manière différente par plusieurs écrivains. Charles le Chauve, disent-ils, ayantconvoqué les états près deToulonse, y manrla le comte Bernard, et lui lit donner l'assurance qu’il pouvait y venir sans aucune crainte. Bernard obéit sans difliculté.

Étant entré dans l'assemblée, il se prosterna pour baiser la main du roi.

Au moiueul où il .se relevait. Chai les le saisit avec la main ganclie. et de la droite , ayant tiré un (mignard, il le lui enfonça dans le coeur.

De quelque manière, au reste, que la chose se soit passée , le comte Guillaume sou fils jura de venger

sa mort. Il rassembla ses soldais, s’enqiara de Toulouse; puis ne se croyant (las en sûreté dans cette ville, il (lassa en Espagne, où il lit alliance avec Ahd eI Rahman IL A l'aide des intelligences qu il avait dans Barcelone, il parvint à (lénétrer dans celte ville, et même à prendre le comte Alédran,

3ui en avait été nommé gouverneur cpuis la mort de Bernard. Ce(iendant il ne jouit de son succès que (lendant peu de temps. En 850, il fut assailli et tué (lar les partisans d'Alédian, qui reprit le gnnvernement de la ville. On ne sait |ias jusqu'à quelle é()oque il le conserva ; mais son successeur fut ■\Vifred, que quelques écrivains nomment Hunfrid, et qued’autres appellent Hnnric. .Salomon gouverna ensuite jus((ii'en 872. ,

En cette année le comté de Barcelone (lassa entre les mains de-Wifred le Velu , que les Catalans a(i|)ellent Grifa Pelos. C.’etait un prince [ilein de courage. Il .se distingua pendant les guerres que Charles le Gros eut à soutenir contre les Normands. On raconte qu’ayant été dangereusement blessé dans une bataille sur les bords de la Loire, il reçut dans sa tente la visite de rem[)erenr. Charles, voyant le sang couler abondamment des blessures du comte, y trempa les doigts de. la tnain droite et les traîna sur l’écu d’or de ce vaillant gufrrier de manière à y tracer depuis le haut jusqu'au bas quatre raies parallèles. Voilà, lui dit-il, quatre patix glorieux. Ce seront désormais vosannes et celles de vosdescendants(*). Cette origine des armoiries du comté de Barcelone est assez gétiéralement considérée comme une fable. .Mais ce qui ne parait pas douteux, c’est que le comte Wifred le Velu (losséda Barcelone à titre de souverain indépendant, soit qu'il ait obtenu cette entière iiuléitendance comme prix des services qu’il avait rendus, soit que pour se l’arroger, il ait profilé de l’état de trouble et de faiblesse où se trouvait à cette époque

(*) Ces armes sont aujourd'hui celles d'Aragon, qui porte d'or à quatre paux de gueules.

JL’UMVERS.

la monarchie française. Aussi les historiens catalans et aragonais considèrent-ils Wifred le Velu comme le premier des comtes de Barcelone, et passent-ils sous le silence tous les autres qui n’ont été que des tenanciers dépendant de la France. Ce souverain mourut dans la même année que l'émir Abd-Allah et qu'Alphonse le Grand, c'est-à-dire en 912. Après lui, son fils, le comte En-Wir, recueillit le comté de Barcelone à titre d'héritage.

Maintenant, pour achever le récit des événements qui se sont accomplis dans le neuvième siècle, il faut encore retourner en arrière et nous occuper du royaume de Sohrarbe. La défaite de Sancho-Garcia l'avait laissé sans roi et totalement désorganisé. Après un tiersdesiècle, les habitants chrétiens de cette partie de l’Espagne songèrent de nouveau à se choisir un souverain; mais, avant de l’élire, ils voulurent donner à leur pays une constitution qui pût assurer son indépendance.

Cette précaution n’était pas nécessaire dans les Asturies, où la couronne était élective. Elle devenait indispensable chez les peuples de l’Espagne orientale, où le principe héréditaire avait prévalu. Ils rédigèrent donc les fameux fiieros de Sobrarbe , base première des libertés aragonaises. Oihenart, on se le rappelle, ive que le royaume de Sobrarbe ait jamais e.xisté; il doit, pour être conséquent, nier aussi l’existencedes fueros deSobrarbe; aussi dit-il qu’ils ne diffèrent en rien de ceux de la Navarre. Il suffit d’avoir jeté un coup d’œil sur les fueros navarrais , recueillis par Armendariz , pour .se convaincre qu’il n’existe aucune ressemblance entre les deux législations. iVautres auteurs ont été plus loin qu’Oihenart. lisent prétendu que ces fueros étaient supposés et créés seulement pour donner plus de relief à la constitution aragonaise. Cela peut être ; mais il faut avouer alors que la fraude remonterait déjà à une époque bien éloignée, car î>e .\larca, dans son histoire des vicomtes de Béarn , tout en adoptant rojiinion d’Oihenart, avoue qu’à Toulouse, dans la biblio-

thèque du collège de Foix, il exi.ste un manuscrit de ces fueros, qui remonte au moins au treizième siècle (*). Dans tous les cas , ces fueros méritent d’être cités. En voici le texte :

« Gouvernez le royaume avec douceur et justice, et travaillez à rendre nos lois meilleures.

« Que tout ce qu’on reprendra sur les Maures soit partagé, non-seulement entre les riches hommes, mais encore entre les soldats et les gentilshommes , et que nul étranger n’y prenne part.

« Il est défendu au roi de faire des lois sans le concours de ses sujets.

« Le roi doit se garder d’entreprendre la guerre, de faire la paix, de consentir des trêves , ou de traiter des affaires d’un grand intérêt, sans le concours des ifhciens.

« Pour garantir nos lois et nos libertés de tout dommage et de toute atteinte, qu’il y ait un juge intermédiaire devant lequel il soit permis de déférer les actes du roi qui blesseraient quelque ciioyen, ou de poursuivre les violations de la loi qui porteraient préjudice à la chose publique (**). p

Ce magistrat, placé entre le roi et ses sujets, n'avait d’autre charge que de surveiller les actes du pouvoir et d’empêcher tout empiétement sur les libertés publiques; mais, yar la même rai.son, il protégeait le pouvoir contre les empiétements de la déniocratie;

(*) De Marca, liv. ri, cli. 7 , f* 167.

{*“) « In pace et justitià regnunr regtio , Dobisqiic foras meliores irrogalo.

•’ E Maui is viiidlcabunda dividuntor inter l'îcrus làuiiiiiip.s non modo, sed eliam inter milites ac iii/atilwiies ; peregrimis atilem homo niliil indè eapilo.

«Jura dircre régi nefas eslo, nisi adhibilo snhdilunini consilio.

« liellum aggredi, parem inIre, inducias agere, renivc aliam magni moiiienli pertraclare, caveto rex, prælerqnam seiiiorum aniuiente eonsensu.

« Ne qnid alitent damni leges aiit libertates iiostiæ |ialiantiir, Judex quidam médius adeslo ,ad qneiii a rege provocare si aliquem lœsci it , injurias arcere si qiias forsan rei publicæ iiituleril, jus fasque eslo. >

Di.

et plus d’une fois les rois eux-mémes ont eu recours à son intervention. Ce magistnit était la justice suprême du pays; aussi les Ara^onais l'unt-ils appelé le justicia; et ce ne serait pas rendre le sens de ce nom que de le traduire, comme l’ont fuit plusieurs écrivains français, par le mot justicier. Il était la justice elle-même. Il n’avait niicun droit d'ai’ir, mais il empêchait de faire. C’e.st à lui que s'adressaient les citoyens lésés par l’autorité royale.

justicia examinait leurs griefs, et, s’il lui I araissait qu’il y eût violation des franchises, il délivrait des lettres (firmus) (]u\ sufUsaient pour arrêter l’exécution des ordres donnés pur le roi.

Toute cette organisation fut décrétée avant (|u'on pensât à faire le choix d’un prince; c’est ce qui fait dire, avec flerté, par RIancas: Nous avons eu des lois avant d’avoir des rois (*). Cependant , il ne faut pas croire que ces institutions aient reçu dés les premiers jours toute la perfection qu’elles devaient acquérir par l’usage, ni qu’elles aient toutes pu être mises immédiatement en pratique. RIancas avoue qu'il n’a pu découvrir le nom d’aucun ma»

gistrat qui ait exercé cette charge de justicia avant 1114.

Les fueros, en impos mt au prince l'obligation de consulter la volonté de ses sujets sur toutes les affaires importantes, le mettaient dans la nécessité de les convoquer souvent : ces assemblées prirent le nom de corlès.

Sans doute elles ne se réunirent pas dans le principe avec toute la solennité qu’on y apporta depuis, mais voici, dans lesderuiers temps, comment elles se composaient : elles comprenaient les quatre états, ou, comme on dit en Aragon, les quatre bras (brazos) du royaume. Le premier était le bras ecclésiastique, composé des principaux prélats aragonais; ils tenaient le droit d’y siéger, de la dignité u’ils occupaient dans l’Église. Mais ans les premiers temps, les ecclésias-

(*) Apud DOS leges condilas priusqiiam reges creatos. . .

tiques n’etaient pas admis dans ces assemblées; ce n’est même qu’en l'année 1301 qu’ils entrèrent pour la première fois dans les cortès. Le second s’appel.ajt le bras noble : il se formait des riches hommes. Venait ensuite celui des chevaliers et des gentilshommes appelés infançones. C’est de leur naissance qu'ils recevaient le droit d'y assister. Les femmes qui possédaient une seigneurie , pouvaient s’y présenter, soit en |)er.sotme , soit par mandataire ; les mineurs jouissaient aussi de la faculté d’être remplacés par des procureurs. Le quatrième bras .se formait des représentants des communes (*).

Quant aux laboureurs, aux artisans, ils n'étaient pas admis dans ces assemblées; il suffisait même d’exercer un commerce pour en être exclu; ce qui prouve , soit dit en passant, que ces constitutions n’étaient pas si libérales qu’on a bien voulu le dire depuis qu’elles ont ce.ssé d’exister.

I.es cortès étaient générales, quand elles comprenaient les députés des provinces de Catalogne, de Valence, des îles de Majorque et de Miiiorque; particulières, lorsqu’elles se composaient seulement des quatre bras du rovaume d’Aragon. Ces dernières étaient, dans les premiers temps, réunies chaque année à Saragos.se, dans le courant du mois de décembre; mais, lors des cortès générales, tenues, en 1307, à Alagon , par don jayme II, il fut décrété qu’elles ne s’assembleraient plus que tous les deux ans.

Elles s'occupaient à corriger les lois, à pourvoir aux points qui n’étaient pas réglés par les fueros; elles votaient

(*) Voici les villes qui avaieiil le droit d’èlre rcprésenlées aux corlès d’.\ragon : Çaragoça, Huesca, Taraçona, Jaca, lîarbaslro, Calatayiid. Daroca, Teruel, Boija, Albaraziii, Alcaiûiz, Fraga, Montalvaii , Monçon , Sarifieua, Saut Esievaii de Litcra, Tama’rit, Magallon, Bolea, Alqtiezar, Ayusa, Loharre, Mosquezucla, Miiriilo, Berliegal, Almudevar, Alagon, Canfranrli. On Iroure en outre les communes (cominunidades) de Teruel , Calutayud et Daroca déjà nommcci comme villes.

L’UNIVERS

les subsides. Des commissions, choisies dans leur sein, étaient chargées d’examiner les comptes des dépenses publiques , et de vérifier remploi des sommes accordées. Elles constituaient encore un souverain trihunal devant lequel se fiébattaieut les différends survenus entre les granils corps de l'Etat. Enfin, elles connaissaient des plaintes qui leur étaient adressées pour atteintes portées aux franchises nation des.

Les rois ne pouvaient exercer aucune autorité, ni même prendre le titre de roi, avant d’avoir prêté serment de respecter les lois et les liliertés de la nation. Ce serment était ordinairement fait entre les mains du;(/s7/ria. Cependant, cet usage n’était pas constamment suivi; car plusieurs princes ont juré entre les mains de rarchevéqiie de Saragosse. La formule prononcée en cette circonstance est t rès- longue , et contient en substance que le prince, pour lui et pour ses successeurs , promet et donne sa parole royale , sans tromperie et sans arrière-pensée, de garder, par lui-même et par ses officiers, et faire inviolableinent garder les lois, privilèges, libertés, usages et coutumes du royaume d’Aragon, de n’y contrevenir, ni en public, ni en secret, ni par lui, ni par personne interposée.

Pour prêter ce serment , le roi se tient debout, la main droite étendue sur une croix d’or placée sur le livre des saints Évangiles. Pendant la prononciation de la formule , le jwiticia reste à genoux. Il est assi>té par les députés des quatre bras, et par les jurais de Saragosse. Cet usage de faire promettre aux rois de respecter la loi, remonte aux premiers souverains de la monarchie. Il est une antre coutume beaucoup plus récente, c’est celle du serment prête parles Aragonais .à leurs princes. S’il faut en croire une tradition qu’on ne trouve cependant consacrée par aucun écrivain antérieur a la fin du seizième siècle, ceux qui élurent Garci-Ximenés , au lieu de prèti-r un serment, lui auraient adressé ces paroles arroganle- : « Nous qui valons autant que vous et qui pouvons plus

que vous , nous vous faisons roi , à la condition que vous conserverez nos lois et nos libertés, et qu’il y aura, entre vous et nous, quelqu’un qui pourra plus que vous: sinon, iion(*).

D’autre.s auteurs vont p!us loin encore : ils prétendent que le justicia d’Aragon prononçait ces paroles au couronnement de chaque nouveau roi.

Il y a heaiicouti de motifs pour douter de la véracité de cette allégation. Ces mots « nous vous faisons roi » ne peuvent s’appliquer qu’à un roi que l’on élit, et la couronne en Aragon était liéréditaire. Pas un seul écrivain antérieur a la lin du seizième siècle n’a parlé de cette formule que les Aragonais auraient euqiloyée en jurant fidélité à leur roi; et il y a cela de remarquahle , que le premier auteur qui en ait fait mention Hait Français. C’est le juriseousulle f’rançois llotinan qui l’a rapportée dans sdu ouvrage iiiiitulé Franco -G allia , imprimé en I.STi. Si on c/msidere (pr’Hotman , partisan de In religion réformée, ennemi des Guises, professe souvent dans ses écrits les prinripps d’une liherte exagérée, on ne s'étonnera pas que, pour faire germer (laits les esprits des idées d'indépendance et de souveraineté populaire, il ait pu donner comme un fait constant , et se renouvelant à l'avénemeiit de chaque roi d'Aragon , une allocution quia pu être prononcée lors de l’élection du premier souverain de Sohrarhe, mais dont cependant l’autlienticité parait fort douteuse. Antonio Ferez (**), dans ses relations écrites en 1598, a répété la même version, qui a été acceptée ensuite sans contrôle par une foule d’écrivains. Cependant Blancas, en 1585, à une époque où les lihertés aragonaises exi.staient encore, a puhlié un Traité spécial des couronnements des rois d'Aragon, ainsi que des serments qu'ils prêt-nt et de ceux

(") Nos que valt-mo.s tanio romo vos y poilt'iniis inas tpie vos, os i lrjiuios n-y cou lal

3 lie nos giiardeis niieslros (iici'os y librrtaes, y ciili'c vos y nos iiii que niaiija mas ()ue vos; siiio, no.

(**) lli-lacii)nes de Antonio Ferez, édit, de Ociiéve, ifi44, 1“ i43.

qii’ils reçoivent de leurs sujets. Nonseulement il ne fait pas mention de la formule citée par Hotman et par Antonio Perer , mais encore il ajoute qu’en Aragon l’usage de prêter serment au prince ne reiponte pas au delà de 1214. Voici les circonstances qui l'ont fait introduire. Après la mort de don Pèdre II , les frères de ce roi , proGtant de la jeunesse de En .layme, son fils, tentèrent de .s’emparer de la couronne et commencèrent à exciter des troubles dans le royaume. C est alors tpie, jioiir assurer In tranquillité, les cortès générales miuies à Lerida jurèrent à En Jayme, qui n’avait encore quesix ans. île le défendre comme leur roi et seigneur, et de le sernlr jusqu’à la mort en bons et fidèles vassaux.

C-.'t usage s’est maintenu; et même, afin de prévenir par la suite les difficultés qui jHuirraient s’élever sur la succession a la couronne , les cortès adoptèrent l’usage de prêter serment à rhéiitier présomptif du tr()ne, qui, lui-même, jurait auparavant de garder les lOis et les libertés de la nation. Il était dressé acte de chacune de ces cérémonies. Blancas a rédigé son ouvrage d’apres les procès-verbaux qui.

depuis 1214, avaient tons été conserves. Voici comment il donne la formule du serment :

«Les quatre bras et états du royaume «d’Aragon, réunis en cortès genéra- « les, a^rès en avoir conféré ensemble < et après une mdre delil)ération , ju- « refit pour eux et pour leurs succes- « seurs, qu’ils tiennent et tiendront le «roi, auquel ils font serment, pour « leur roi et seigneur naturel ; qu’ils « lui obéiront et le respecteront coipme « tel tant qu’il vivra, et lui gar leront « la fidélité et va.ssclage que doivent à « leur roi et seigneur naturel de lideles « et loyaux sujets et vassaux (*)• *

(*j «î.osqnalro braços yeslados del revno de Aragon njinilados a cui te general . avido entre si aeiierdo , y preeedieiido madura deliberaciuii, por si y por sus siicrrssures jiiran que (ii'ueii y leiidraii el rey, por su rey y senor nalural al que asi jiiran , y le obe-

II y a bien loin de cette formule, pour l’esprit et pour les termes, a cette autre qu’on a tant répétée; mais si l’autre est plus piquante , celle-ci est plus vraie, (’.ependant il faut dire que, dans la réalité, le serment des Aragonais était autrefois conditionnel, et un de leurs fueros, qu’ils appelaient celui de l’union, était ainsi conçu : « Que « si jamais le roi violait leurs fueros, « ils avaient le droit d’élire à sa place « celui que bon leur semblerait, füt-il « païen (*). »

Après avoir arrêté les termes de cette constitution , les chrétiens do Sobrarbe furi ut encore quel(|ue temps sans pouvoir s’entendre sur l’clection de leur roi. Ils s’étaient reunis à Aragiiez , dans le but de conférer sur cet objet. Les Arabes n’eurent pas pliitdt connaissance de cette assemblée, qu’espérant abattre d’un seul coup tous les principaux chefs chrétiens de ces contrées, ils vinrent mettre le siège devant la ville où ils délibéraient , et la pressèrent vivement. Ainsi que nous l’avons déjà dit . pendant que le ro\ aiime de .Sobrarbe était désorganisé, les Navarrais avaient toujours conservé des souverains. Ou ne connaît pas la liste de ces rois d’une manière bien exacte, mais on a vu que Mousa avait donné sa fille à un Garcia, chef des Navarrais. Celui qui gouvernait alors était Inigo, fils de Ximenez, qui lui-même avait été roi. Inigo avait mérité le surnom d'Arista, qui, dans la langue escuaraz, de même qu’en grec, signilie le plus brave. Inigo Arista vint au secours des a.ssiégés, et remporta sur les Maures une victoire signalée.

Ce succès fit cesser les incertitudes, et toutes les voix se reportèrent sur liïigo, le. plus lirave. Il fut proclamé roi de Sobrarbe, coinine il l’était déjà

deceran, y aealaran como a tal , niiénlras viiii re, y le gnnrd.iraii la li.li-lilad y Ta<allaje que los lieles y leales siilKliIo.s y vasallo» drven y sou teiiidos a .su rey y se'ior natural. »

(*) •> Que siempre queel rey les qiiebranlay.se sus fiii-roy , piidiesseii elijir olro rey encara que sea pagaiio. >

L’UiMVKRS.

de Pampelune. Voici comment les vieux chroniqueurs espagnols rapportent le cérémonial qui devait avoir lieu à l’avénenient du roi.

* X Qu’il entende la messe dans l’église; qu’il fasse une offrande de pourpre et d’argent, et qu’ensuite il communie.

« Qu’à l’élévation, il monte sur son pavois, porté par les riches hommes, et que tous crient par trois fois : Réal! Réal ! Réal!

K Alors , qu’on jette de sa monnaie au peuple jusqu’à concurrence de cent sous.

« Et, pour montrer que nul roi de ce monde n’a de pouvoir sur lui, qu’il se ceigne liii-incme son épée , faite en forme de croix.

« Que les douze riches hommes jurent au roi, sur la croix et sur les saints Évangiles, de défendre sa personne et ses États, et de l’aider à maintenir les fueros. ].e peuple doit faire le même serment, et tous doivent lui baiser la main(*). •

L’élection d’Inigo-Arista eut lieu dans le courant de 868. Durant un règne de douze années, ce prince livra de nombreux combats aux Maures.

On rapporte que, pendant une de ces batailles, il vit dans le ciel une croix blanche, présage, de la victoire; et que, en mémoire de ce signe céleste, il quitta l’écu qu’il portait, rouge semé d’épis d’or, et prit pour armes une croix d’argent en champ d’azur (**). Il

(*) « Que oya su misa en la iglesia , e que ofresca porpora , e de su moneda e cpie despiies comiilgue.

« Que al levanlar sul» sobre su escudo, tenieiidolo riros oms , e elamando Indos , très veres : Real I Real ! Real !

• Estoiiz se panda su moiieda sobre las gens, entrea a rien sueldos.

« Que por enteiider que ningiin oiro rey trrrenal noaya poder sobre eyll.ciiiga se eyll mi,mo su es|iada, que es a semblanle de cruz.

« Que los doze ricos oms deven jiirar al rey sobre la cruz et los saulos Evangelios de ciii ar II el cuerpo e la lierra , e el piieblo haga lo mismo , el ayudarli a manteiier los fueros, e devcii besar su mano. »

(**) Il n'est pas besoin de rcpéler que

mourut en 880, et fut remplacé par Garci-Inigucz, son fils, qui avait pour femme TJrraca, tille de Fortiinio-Ximenez , sixième comte d’Aragon. Celui-ci , étant mort sans enfants , le comté se trouva , de celle manière , réuni au royaume de Sobrarbe. Il y avait déjà cinq années qu’il régnait , lorsque, se rendant avec la reine à Saint-Jean de la Pefia , il tomba près de Larumbe, ville de la Navarre, dans une embuscade que lui avalent dressée les mahométuns. Il y fut tué ainsi que sa femme, qui était alors enceinte, et cette circonstance doit être remarquée, car l’enfant qu’elle jiortait encore dans son sein , sauvé par une espèce de prodige, fut, au dire des historiens aragoiiais, appelé par la suite à monter sur le trône.

Garci-Iniguez eut pour héritier Fortiin, son fils; mais les anciens auteurs ne nous apprennent presque rien sur son règne; plusieurs même d'entre eux, etTomich est de ce nombre, ne le comptent pas au nombre des rois.

Ils le remplacent par un interrègne de seize ou dix-huit ans. Cependant Garrihay a produit des pièces assez nombreuses et assez authentiques pour que presque tous les auteurs qui ont écrit depuis lui aient parlé du règne de ce fils de Garci-Iniguez. Au reste, il paraît que son administralion ne fut pas heureuse, et que, de son temps, les Maures reprirent aux chrétiens beaucoup de villes de l’Aragon et de la Navarre. Enfin , eu 904 , ce prince abdiqua la couronne et se relira dans un couvent, ce qui lui fit donner le surnom de Fortun le Moine.

L’année suivante, les Aragonais s’étant réunis pour élire un souverain, Sancho de Guevara, un des seigneurs

presque Imil re qu’on raconle relativement aux origines héraldiques de relie époque, est douteux ou conlrotivé. Ce qui |iaraît cependaiil cerlaiii, c’est que (lendaiit longtemps et jusqu’à la bat.iille d'Alroraz, livrée sous don t’èdre Rr, les armes d'Aragon rexterent d'azur, et au premier canton la croix d'argent pattée et terminée à sa branche inférieure en lame de poignard.

ESPAG-NE. 185

qui fnisaient partie de l’assemblée , se leva rt prit ainsi la parole :

« Seigneiii's, vous savez fous comment le roi Garci-lnigiiez fut tué par les Maures, et avec lui la reine, sa femme, lorsqu'ils sc rendaient ensemble a Saint-Jean de la Pefia. Par bonlieur, je passai dans l'endroit où le conflit avait eu lieu, et j’y trouvai le cadavre du roi et celui de la reine; et je vis que, du ventre de la reine, sortait une main d'enfant; et, tant prestement comme J'aperçus cette petite main , je dévalai de mon cheval, et, par la blessure, je tirai l’enfant du ventre de la reine; et je vis que celte petite créature était un enfant mille , et incontinent je le fis baptiser et je le nommai Sanrbo; et, après, je l’emportai avec moi, et je l’ai fait nourrir, et, maintenant, j’ai amené ici cet infant , et je vous le présente à vous tous comme celui qui doit être votre seigneur. Cependant, s’il y a ici quelque personne ou cavader, ou autre qui veuille dire le contraire, et piétendre que cela n’est pas ainsi que je le dis, j’offre de combattre de mon corps pour prouver que ce récit est aussi vrai, qu’il est vrai que c'est moi qui viens de vous le dire(*). »

Après ce discours, Sancho le Cesa-

^*) ” Senyors a lois es cei t rom lo rey Garcia Iniego fu mort e al) rll la rryna sa muller per Àloros anâiil a Saul Jolian de la Penya : e per bona veiiUira yo passi per lo loch lion lo ronflicle era estât e Irolii aipii lo dit rey mort et la reyna su iiiidlcr; e vit) epic dcl lenlre de la reyna exia lina ma de rrialiira : e tant preslainenl coino yu vin la ma de la rrialiirn dcvalli de mu cavidl c al) la spasa Iragni li la ci'iatiira del ventre ; c vin (|ue la riialiira era lill mascle e en continent Un lo baleiarc c meli li iioniSaiixo ; e apres lo men porti en ço del meii c l'Iio fet nodrir e ara yo he menai aci lo dit infant e presenlel a vus altres axi eomo acpiell que es senyor; pero si aci ha alguna persoiia, O cavalier que voila dir lo coiilrari que no sea axi coiiio yo die : yo offerre lo meu cors a coinbaire que les parantes por mi reciladas son axi veres coin per mi son eslades dilas. - Mossen en Pere Tomicli , Hislorias dels reys de Aragon.

rien (Sanctius Coeso) fut proclamé roi sans opposition.

Pour nous, quoi qu’en ait dit le brave Sancho de Guevara, nous ne sommes pas tout à fait tenus de croire ce récit sur parole, et d’autres écrivains disent que les faits se passèrent d’une façon plus naturelle. Ils rapportent que Fortim le Moine abdiqua en faveur de Saiicbo, son frère, sans dire en aucune manière qu'il ait été mis au jour et conservé par une espèce de miracle.

Cependant, les deux versions ont également des partisans, et Blancas dit que si les seigneurs de Guevara ont pris par la suite le nom de Ladroii c’est parce que l’un d'eux avait, par un pieux larcin, dérobé le fils de leur roi ù la mort.

COXQUKTf.S ni SAKCHO ADAUCA. IBOBT DE

GARCIA. BATAILT.R UB SA IItT-ÉTIK5NE

DB GORMAZ. — RATAILI.E DE JtJNQüEKA.^

MARTYRE DK rÊl.AGE. RÈGXE DE FROII.A

ÉTABr.l.XSEAILNT DES JUGES DE CASTII.I.E

RÈG.YE D'AI.rBOKSK I.E J10)»E. BÈGHE

DE O. BAMIRE II. BATAIM.E DE SIMAÜ-

CAS. AI.LIAKCE AVEC LE CUMTE EERICAlt

COXZtl.EZ DE CASTILLE.

Comme on vient de le voir , dès les premières années du dixième siècle, de nouveaux princes étaient montés sur tous les trônes de la Péninsule.

Fin 910, les enfants d’Alphonse le Grand s'étaient partagé les États de leur père. Ordono gouvernait In Galice, don Garcia possédait le royaume des Asturies. F.nfin, quoique ni Mariana , ni Ferreras ne fassent à cette époque mention delà royauté de Froïla, il parait prouvé, par des documents dont on ne saurait suspecter raiiihenticilé, quece troisième fils d’Alphonse avait la .souveraineté d’Oviedo avec le titre de roi. Il existait encore en Espagne deux autres princes chrétiens ; Mir, le fils deWuifred le Velu, comte de Barcelone , commandait à une partie de la Catalogne, et quelque nom que l'on donne ni' État fondé nu pied des Pyrénées, qu'on l’appelle Sobrarbe , ^avarre ou .4ragon, ce royaume avait, en 904, reconnu pour souverain Sancho le Césarien. Ainsi, les terres chrétiennes,

18fi

L’UNIVERS

ui s’étendaient au nord et à l’oriçnt es possessions musulmanes, étaient divisées en cinq petits Etals. Ordoiîo avait la Galice; Garcia, les Asturies; Froïia, Oviedo ; Sanclio le Césarien, l’Aragon, et Mir, la Catalogne. Quant à la portion qui obéissait aux Arabes, elle était de droit tout entière sous la domination de l’émir de Cordoue, Abd-el-Raltman III, qui venait, en 912, de succéder à son aïeul (luternel Abd-Allali; mais de fait, depuis le règne d El-Mundir, la plus grande partie de la vallée de l'Èbre, ainsi que la ville et les environs de Tolède, obéissaient aux enfants d'Ilafsoun. Ceux ci , employant la plus grande partie de leurs forces à se maintenir indépendants de l’émir de Cordoue, lai.ssaient probablement beaucoup de points vulnérables sur les frontières de l’ Aragon , et c’est probablement à ces causes qu’il faut attribuer la rapidité avec laquelle le roi Suirlio enleva aux Arabes une grande quantité île villes importantes. En 907, San lio était passé dans r.4quitaine, avec la plus grande partie de ses guerriers, il y était encore lorsque l'biver arriva, et que l’abondance des neiges vint rendre les passages des montagnes impraticables. Les Arabes crurent cette circonstance favorable pour s’emparer de Paiiipelune. Ils allèrent mettre le siège devant cette ville. Ils espéraient que la ville ne serait pas secourue, car ils croyaient impossible a une armée de franchir, à cette é|>oque, les ports des Pyrénées. Mais Sancho fit donner à ’itous ses soldats des chaussures faites {en cuir de bœuf cru, qui leur permirent de marcher au milieu des neiges, sans trop en souffrir. Son armée arriva à l’iinproviste, tomba sur ies Arabes qu’elle mit en déroute. C’est à cette occasion, dit-on, que Sancho reçut le surnom d’Abarca ; parce qu'on appelle ainsi cette chaussure grossière, qui est encore en -usage chez les montagnards des Pyrénées. E le. a conservé chez eux la liiême forme et le même nom. Celte espèce de sandale est à peu près seiidilahle à celle que portent les paysans de la Calabre. Elle con-

siste en un seul morceau de cuir relevé et lacé sur le pied à l’aide d'un cordon (*).

Sam ho fit ensuite la conquête d’un grand nombre de villes; il prit en 908 Montjardiu ; en 909, Arcos, Sansol , Torres ; en 910, Mendabia. Ixvdoso et tout le ()ays qui s’étend jusqu'à IMilagro; en li|.3, il prit Na|era: en 914, Alcanadre, Logrono, Calahorra , Tudele; enfin, en 915, Tarrazone et Agreda.

De leur cdté, les fils d’Alphonse faisaient aussi, avec avantage, la guerre aux Arabes; mais, dit IMarana, le pouvoir mal acquis ii'n pas de durée, et don Garcia mourut de malatlie, après un règne de trois années senlenieiit; on élut, p uir lui succéder, Ordono. son frère, qui réunit ainsi dans Il même main liresque tous les Etats d’Alphonse le Grand. Ce fut lui qui le premier s'intitula roi de Léon , et qui établit dans cette ville le centre de son gouveriieiiipiit. Il continua la guerre avec avantage, et remporta, contre les troupes d'Abd-el-Rahiiian , une I ictoire signalée , près de la ville de Talavera , qu’il prit et dont il détruisit les murailles parce qu'il ne pouvait pas la conserver.

Ahd-el-RalTman, désirant tirer vengeance de l'échec qu’il avait P|)rouvé, demanda des renforts en Afrique. Et, ayant joint à son armée les trou|>es qui lui avaient été envoyées de la Mauritanie, il les confia au commandement d'un général iioiiim'é Aboul-Abbas (**) Les Maures pénétrèrent jusque sur les bords du Diiero, près de S iint- Élieniie de Gormaz. Ils y rencontrèrent l’armée d'Ordono, à laquelle était venue se joindre celle du roi Sancho-

(*) On en trouve la forme dessinée fort exarlement dans lit arniuiiïes de la famille ara-uiiaise ipii porte le nom d'.tlurca. Hhiiicas , Comiuertlarii reriim aragonensium , p. 33’.

('*) II y a dans Ferreras Ablapaz, ma»

re nom ne saurait éire sralie , puisque la lettre /> ii’esi.sle pas dans la langue arabe. Mariaiia (It'Tigiire uii |m-ii moins ce nom : il le chauge seulement en celui de Avol Alpai.

Coo^K

Abarca. Après avoir longtemps disputé la victoire, les Arabes furent mis en déroute. Leur général fut tué dans le combat, et cette défaite fut assez Sanglante pour déterminer Abd-el- Rabman à demander la paix. Ordono lui accorda une trêve de trois années.

Dès que ce délai fut expiré, l’émir de Cordoue entra de nouveau dans la Galice, et remporta sur Ordono quelques avantages dans un lieu apfielé Mindonia. Ces avantages n’eurent rien de bien sérieux, car les Maures laissèrent la Galice tranquille pour |)orter leurs armes vers les Pyrénées, C’était en 9‘JI ; il y avait deux ans que le roi Sancho-Àbarca s’était retiré dans le couvent de Leyra; il n’avait pas abdiqué la courorme, mais il laissait à Garci-Abarca, son fils, le soin de gouverner le royaume. Les forces des Maures étaient imposantes, et le roi d’Aragon appela à son secours le roi Ordofio, comme il avait été lui-même au secours de celui-ci, lors de la bataille de Saint-Étienne de Gormaz.

Malgré cette réunion, les armées cbrétieimes ne furent pas heureuses ; elles furent mises en déroule par les troupes d’Abd-el-Rabman, dans un endroit appelé le Val de Junquera. Une circonstance a rendu cette bataille célèbre.

Deux évêques, Dulcidius de Salamanque et Hermogiiis de Tuy , qui combattaient à la tête des trmmes fournies par leurs diocèses, tombèrent entre les mains des Maures. On traita du rachat de ces deux prisonniers , et, comme on ne pouvait réunir la somme suffisante pour la rançon de l’évéque Hermogius. on en paya* une partie, et, pour sdreté du reste, on donna le fils d’une de ses sœurs. Ce jeune enfant, nommé Pélage , n’avait que 13 ans. il était d’une lieaute remarquable. 1,’émir Abd-el-Rahman l’ayant fait amener en sa présence, une passion monstrueuse s’empara du cœur dece prince.

Mais ses caresses n’ex(dlère t tpie la colère et l’indignation du jeune (;hrétien, qui, pour -s’y soustraire, le frappa au visage et lui arracha la barbe. Alors Abd-el-Rabinan , furieux , com-

manda sur-le-champ de lui donner des coups de corde jusqu’à ce qu’il en mourilt, ou qu’il cessât de confesser le Christ ; et, comme Pélage supportait ce supplice avec courage, et qu’il ne cessait pas d’invoquer le nom de .lésus- Christ, on lui coupa les membres les uns après les autres, on le décapita, et les lambeaux de son corps furent jetés dans le Guadalqiiivir; mais les chrétiens les repêchèrent et lui donnèrent la sépulture. Ce fut, disent les historiens, le 25 juin de l’année 924 que Pélage souffrit le martyre.

Après la victoire du Val de Junquera, les Arabes, au lieu d’en profiter pour rétablir d’une manière solide leur domination au pied <les Pyrénées, traversèrent ces montagnes et firent une incursion en France. Ils s’avancèrent jusqu’aux portes de Toulouse, et s’en revinrent chargés de butin. Afin de retourner plus commodément en Espagne, l’armée des .Sarrasins s’était divisée en deux corps. Le plus important, celui qui avait à sa tête le général (le l’expéilition , s'engagea dans' la vallée de Roiic.al. Il y fut attaqué par Garci-Aiiarea , qui avait profité de i absciuT des ennemis p nir rallier son armée. Il s’était emparé des défilés des montagnes; et, quand les musulmans eurent iwnétré, dans ces p?s.sages difficiles, il fut aisé aux Aragonais, qui étaient maîtres des hauteurs, de les y exterminer On raconte que le général aralte étant tombé entre les mains d’une femme qui combattait parmi les chrétiens, elle le poignarda. '

Le reste de cette armée était rentré par la vallée de Jaca; Garci- Abarca se mit à sa [loursuite, et rayant atteint prés de l’Éhre, dans un taillis apiielé Bardena-Real , il l’attaqua , le défit , en sorte que tout le butin ramassé par les ennemis, dans la course (|u'ils venaient de faire, tomba entre ses mains.

Tandis que le. rOi d’Aragon tirait ainsi une noble vengeance d» la défaite de Junquera, celui de Léon s’en prenait aux comtes de Castille. Convoqués

L’UNIVKRS.

pnr lui, ils avaient refusé de lui ame> ner les troupes qu'ils devaient lui fournir comme feudataires, et c’était, en grande partie, à leur absence qu'Ordufio attribuait la défaite de Juiiquera. Tous ces petits souverains aspiraient d’ailleurs a se déclarer indépendants.

On se rappelle combien était déjà puissant Nuno-Fernandez, qui, beau-père de Garcia, avait puissamnient contribué à renverser Alphonse le Grand du trône. Ordono fit mander à sa cour Nuno-Fernandez , Alinondar dit le ]îlanc, son fils Diego et Fertiando- Ansurez, sous prétexte de coliférer avec eux sur les affaires les plus graves de l’État. Dès qu’ils furent arrivés, il les fit arrêter. Il les emmena avec lui à Léon, où il les fit étrangler dans leur prison. Les historiens portent sur ccttc action d'Ordono les jugements les plus opposés. Les uns la regardent comme un acte de cruauté qui a souillé la fin de son régne; d’autres la considèrent comme un juste châtiment imposé à des sujets rebelles.

Les victoires de Uoncal et de Bardeha-Real avaient permis au roi d’Aragon de reprendre rapidement les villes que les âlaures lui avaient enlevées a la suite de l’affaire de Junquera. Deux de ces villes seulement lui opposaient une vive résistance :

c’étaient Najera et Viguera. Gard Abarca appela le roi de Léon à son aide. Ordono s’empressa d'accourir, et leurs armées réunies eurent bientôt enlevé ces deux villes, qui furent remises aux Aragonais. Garci , par reconnaissance et pour resserrer encore davantage l’alliance qui existait entre lui et Ordono , donna sa fi. le dona Sancha pour femme à ce prince. Mais cette union fut de bien courte durée, car, en retournant à Léon , le roi fut pris d’une maladie dont il mourut en peu de temps.

Ordono avait eu trois femmes. De la première, nommée Elvire, il avait eu deux enfants , Alphonse et D. Ramire. Après la mort d'Elvire, il avait épousé une demoiselle d’une puissante famille de la Galice, nommée Argonta ; mais il l’avait bientôt répudiée.

Sa troisième épouse était dona Sancha , infante d’Aragon.

On donna pour successeur à D. Ordono , Froila son frère, qui , ainsi que nous l'avons vu, portait depuis treize ans le titre de roi d’Oviédo. Le règne de Froila, comme roi de Léon, ne dura que quatorze mois. C’est pendant ce temps qu’eut lieu la révolte de la Castille. Les habitants de cette province, irrités du supplice de leurs comtes, et mécontents d'ailleurs de ce qu’on les obligeait de recourir aux tribunauix de Léon pour faire décider les diflicidtés qui pouvaient s'élever entre eux, prirent la résolution de former un État à part, et de nommer des magistrats qui les gouverneraient.

Mais dans la crainte que ceux-ci ne pussent se prévaloir de leur titre pour opprimer la liberté, ils ne voulurent leur donner ni le nom de prince, ni celui de roi, et se bornèrent à les appeler leurs juges. Ceux auxquels ils confièrent cette magistrature furent:

Nuno Rasiira et I..aïn Calvo. Ce dernier était le plus jeune. Il était marié avec Nuna Bella , fille de son collègue. Ce fut lui qu’on chargea de tout ce qui concernait la guerre, parce que sa bravoure et son expérience étaient connues. Nuno Rasura eut dans ses attributions la direction intérieure de l'Etat et l’administration de la justice. On a peu de détails sur les faits de leur gouvernement ; on sait seulement u'ils se montrèrent dignes du choix e leurs compatriotes, et que leurs descendants ne dégénérèrent pas. Laïn Calvo fut, en effet, père du quatrisaleul du Cid Campeador. Nuno Rasura eut pour fils Gonçalo Nuno qui lui succéda dans sa cliarge. Celui-ci eut pour femme dona Xiinena , fille de Nuno Fernandez, l’un des comtes mis à mort par Ordono. C’est de ce mariage que naquit le fameux Fernan Gonçaiez , que nous verrons reprendre, dans peu d’années, le titre de comte de Castille, et qui finira par ériger cette province en souveraineté indépendante.

Froila ne put réprimer cette révolte des Castillans. Pendant le règne u

court que lui accorda la Providence , il lit mettre à mort les fils d’un seigneur nommé Olmundo, et il trouva le moyen de faire maudire sa cruauté.

On regarda comme un châtiment de Dieu l'horrible maladie dont il fut atteint. Il mourut de In lèpre. Il laissait trois enfants légitimes nommés D. Alphonse, D. Ordono et D. Ramire: aucun d'eux ne fut appelé à lui succéder.

Oh proclama pour roi l’aîné des enfants d’Ordono II. C’était Alphonse, le quatrième du nom. Ce prince se montra d’un caractère faible , léger et incapable de gouverner. Il était surtout adonné aux pratiques de dévotion. Après trois années d’un règne qui ne présente rien de remarquable, il eut le malheur de perdre sa lèmme Urraca (*). Il en éprouva un chagrin si violent, qu’il prit la résolution de se retirer du monde. Il abdiqua la couronne en faveur de son frère D. Ramire, et il se retira dans un couvent , ce qui le fait désigner par les historiens sous le surnom d’Alphonse le Moine.

Un des premiers actes de don Ramire fut de contracter alliance avec les descendants d’Hafsotm , qui continuaient de se maintenir dans l’Espagne orientale indépendants de l’émir de Cordoue Abd-eI Rahman III. Ce souverain, dès le coniiuencement de son règne , avait pris le titre d'Émir-al- Moitmenim, c’est-à-dire, commandeur des croyants, qui n’avait encore été orté par aucun de ses préilécesseurs.

I avait pris aussi le surnom de El- Nassr-Ledin-Allah J le défenseur de la loi de Dieu. Pour justifier ce titre, il s’était appliqué à détruire un parti qui, en divisant les musulmaus, compromettait sans cesse le succès de leurs armes. Il avait appelé sous les drapeaux les guerriers des provinces restées fidèles, et il avait été attaquer Kaleb-ben-Hafsoun. Celui-ci ayant confié à Djafar, l’un de ses fils, le soin de défendre Tolède, s’était retiré dans les provinces orientales , où il eut

(*) Sampire donne à cette reine le nom de Xinictiii.

bientôt rassemblé une armée de 4h,000 hommes. Abd-el-Rahman ne crut pas devoir s'arrêter à faire le siège de Tolède, qui était défendue par une nombreuse garnison : il se dirigea vers l’Espagne orientale, et ne tarda pas à rencontrer l’année d’Hafsoun et à lui livrer bataille. Il remporta sur elle une victoire qui ne termina rien, et Kalebben-Hafsoun ayant conservé de.s forces imposantes , n’en continua pas moins à faire la guerre. La prise de Saragosse , qui fut livrée par la jeunesse de cette ville aux troupes d’Àbd-el-Rahman, n’abattit pas son parti ; et quand, dans le courant de mai 919, Kalebben-Hafsoun mourut, il laissa deux fils, Soléiman et Djafar, qui, héritiers de son pouvoir et de son courage, soutinrent la lutte commencée par leur aïeul. Djafar défendit la ville de Tolède jusqu’en 927; mais Abd-el Rahinan avant pendant deux années de suite dévasté les environs de cette cité de manière à empêcher que ses habitants ne pussent recueillir aucune provision, la position ne se trouva plus tenable, et Djafar, à la tête de 5,000 hommes qui formaient la plus grande partie de la garnison, traversa pendant la nuit le camp des assiégeants , abandonnant la ville, qui se rendit le lendemain. Abd-el-Rahmari y mit pour gouverneur .Abd-Allah-ben-Jali. C’est çn ce temps que Djafar sollicita l’appui des chrétiens, fit alliance avec eux, et alla même, dit-on, jusqu’à se reconnaître leur vassal. Don Ramire, à. l’instigation du descendant d’Hafsoun, .se disposait à porter la guerre sur les terres musulmanes ; il rassemblait son armée à Zamora, lorsqu’un envoyé vint lui annoncer qu’Alphonse avait quitté son cloître, et qu’il avait repris à Léon les insignes de la royauté. Aussitôt, à la tête des troupes qu’il avait réunies , il se dirigea vers Léon, assiégea la ville, qui se défendit longtemps; mais enfin il s'en rendit maître; il y prit Alphonse, qu’il fit jeter en prison. Les trois fils de FroTla II , qui avaient embrassé le parti d’Alphonse , furent pris dans les Asturies , où ils avaient excité quelques

L’UNIVERS

troubles, et don Rainire les ayant jetés dans la même prison que ce prince, leur fit le même Jour crever les yeux à tous les quatre. Il les renferma' ensuite dans le couvent de Saint-Julien, qui était voisin de Léon. Alphonse le Moine y mourut dans le courant de l’an née 932.

Quand don Ramire eut assuré de cette manière le repos intérieur, de l’État, il reprit ses projets de guerre contre les musulmans : il entra dans le pays de Tolède ; il s’empara de la ville de Madrid, dont il détruisit les murailles. Pendant son règne il remporta sur les Arabes plusieurs victoir.'s importantes. La plus célébré est celle livrée le (i aoiU938, près de Simaneas, à l’endroit où la Pisuerga se Jette dans le Duero. C’est , disent quelques bistorieus, avant de pirtir pour cette campagne que don Ramire se rendit au tombeau de .saint Jacques, afin d’obtenir le secours du ciel par l’intercession de cet apôtre de rKS|iague. A cette occasion, il lit, disent-ils, le vœu qu'on a attribué plus tard à don Kumire 1''' et qu’on a reporté, à la bataille de Clavi.o. L’un des guerriers qui prirent le plus de part aux événements de cette époque, fut le fameux Fernan Gonçalez, appelé quelijuefois comte deSalas'ou de Lara, mais plus connu sous le titre de comte de Castille, qu'il reprit .sans doutede l’aveu du roi de Léon. Il se signala dans toutes les guerres contre les musulmans. Mais il ne porta pas les armes contre les infidèles seulement. Mariana raconte que des diflicultés s’étant élevées entre le comte de Castille et don Sanciio-Abarca , ils livrèrent une bataille, dans laquelle le roi d’ArItgon aurait été tué de la main du comte lui-même. Blaiicas ne parle pas de ce prétendu combat : il dit, au contraire, que l'epoque de la mort de Sanchu- Abarca n’est pas parfaitement ronluie. Un fait qui paraît plus certain est la tentative faite par ce comte pour se rendre souverain indépendant de la Castille. Il n’etait pas assez fort pour lutter contre le roi de Léon ; il tomba entre les mains de ce souverain, qui le fit enfermer en prison , ainsi

qu'un autre comte don GonçaloNunez.

Mais Ramire comprenant conibien il importait d’entretenir la bonne harmonie entre Léon et la Castille , rendit bientôt la liberté à ses prisonniers, et, pour assurer le maintien de la paix, il donna pour épouse à son (ils Ordono une fille du comte Fernan Gonçalez , ni portait, comme sa mère, le nom e don.i Urraca {*).

Vers lu fin de l’année 949, le roi don Ramire ayant fuit un voyage do Léon

(*) Voici d’après M. Romey l'étymologie de re nom i|ui a clé longlcuqis fort usité en Kspagne :

• Je in’ariélrrai un moment ici sur le nom d'Crrara, qui se produira dorénavant fort rréquemmeul dan, relie liisli>ire. Morales veut que re soil une ron uptiuii d'Aragonta ; mais il parait plus naliircl d'ea clierrlier l'oi igine daii.s le nom gotlii<|iie d'Ulrica, quia pu être l'acileineut rliaiigé par une prononnalioii liarliare en Urrara. C'est là , re nous semlile . l'élymologie la plus vraisemblable de ce singulier nom particulier à l'Espagne, à moins que nous ns la cbercliiuns dans la langue aiabe, où Kooraka, Roiirraka(lJrrara, par la suppression du h, et en écrivant à la latine et à l'espagnole où I'h se prononce toujours ou) signilie resplendissante, de diverses couleurs, mêlée de blanc et de noir; re qui pourrait convenir assez, bien à un nom de fciiiuie. Les Arabes donnent par la même raison ce nom à loin ce qui e.st blanc el noir, à l'œil, à la clirvre, au canard, à la pie (Hiirraca est encore aujourd'hui le nom de cette dernière eu espagnol); et la monture sur laquelle Mahomet fut trau.sportè au ciel, est nommée dans le Koran, à cause de rérlal dont elle était douée, F.l-Ouurnk. Quoi qu'il en soit de cetle origine, nous verrons en son lieu que la seconde tille d'Alphonse Vlll de Castille et de Léonorc d'Angleterre manqua de devenir reine de l<'raiice, parce que les ambassadeurs fiiiuçais trouvèrent trop dur le nom d'IIrraca qu’elle portail. Phi ippe-AiigusIe leur avait donné plein iHiuvoir de choisir pour son iils Louis celle des filles du roi de Ca-lille qu'ils jugeraient la plus digne de son alliance, et bien qu’Drraca fdl jdus belle que sa .sœur piiiiiée Rlaiica, ils lui préférèrent celle ci à cause de son nom ; et c’est pourquoi elle épousa Louis, depuis Louis VIII, et fut la mère de sailli Louis.

à Oviédo, fut atteint dans celte dernière ville d’une maladie mortelle. Il s’empressa de revenir à Léon, y rassembla les grands du royaume et en leur présence il abdiqua en faveur de son fils Orduno, le troisième roi de ce nom. Il mourut, a|iré.s une courte maladie; le 6 janvier itàO , laissant trois enfants : don Ordono , dona Elvire et don Saiicbo le Gros.

luiTK DU nèr.ifE o'abd.xi.-rab.m«r nt. —

DÏSCRIPTCOS n» MEOIKA- Al. -ZARAH.

RÈUHK d'oRUOR» III. DE SAIfCHO T.B

GnOS. — SA2fCHO I.E GROS EST bETRORÉ.

ftàtlKE o\>Rl>050 LE MAUVAIS. LES MÉüEClIf.S DE COKhUUE GU RRISSENT.SANCHO LE GROS DE t/llfPIRMITÉ DOMT (L ETAIT ATrSXirT.— * If. ESTRAPPEl.E PAR SE.S .SUJETS

ET REMOXTE SUR LE TROnS. PERNAN

GOnCALEA ÜftTIENt LA SOUVERAINETÉ IN- DÉPANIiARTE DU COMTE DEe' CASTILLE. — MORT D'A(tD*et -RAHMAN III. ~ SANCBQ LE GROS MEURT £M rOI.SONNE.

Malgré les échecs que plus d*une fois les chrét ens avaient en ce temps fait éprouver aux armes musulmanes, on peut cependant regarder le régné d'Abd-el-R lunan comme nn des plus glorieux pour l'islamisme. Il parait que ce prince put eiiQn étouffer la rébellion soulevée par Ilafsuun dans les provinces orientales de l'Espagne, puisque , depuis la prise de 'l'olède , les historiens ne font plus mention ni de Soleïinan, ni de Djafar, (ils de Kalebben-Hafsoun. Quand il fut parvenu à établir le calme et la tranquillité intérieure dans ses Etats, il s'occupa d'y faire fleurir les arts de la paix. Il bâtit sur les bords du Guadulquivir, a cinq milles au-de.s.sous de Cordone . une ville nommée Medina-al-Zarali. Quand on lit ce que les historiens rapportent de la magnificence de ces constructions, on croirait entendre un de ces contes enfantés par la brillante imagination des poetes orientaux. Cette description ressepible aux féeries des nulle et une nu ts. Le palais que AbdeLRah nan III y fit élever était assez grand pour loger toute sa cour avec une garde de 12,000 cav.aiiers. Il était couvert de toits dorés et soutenu par quatre mille trois cents cobniues des

marbres les plus précieux. Le pavé, les murs étaient de jaspe, ou de ce stuc de couleur éclatante dont quelques mo- / nuincnts arabes conservent encore des re.stps admirables, mais dont le secret semble perdu. Le bois de cèdre était le seul qui eilt été employé dans la construction. Les plafonds étaient peints d’or et d’azur, ornés d’arabesques enrelief et de ciselures du travail le plus|‘ délicat. Un jardin délicieux, où crois- ; soient toutes les piaules du inonde | eoiiiiu, entourait celte magnifique demeure. Parmi les pavillons de marbre et d’albâtre ilont il était embelli on . distinguait le pavillnn du calife : c’était celui où Al)d el-Ral)inan venait se reposer des fatigues de la ehasse. Il était formé par une galerie circulaire de colonnes de marbre blanc, surmontées de chapiteaux dorés. Les portes étaient d’ebène et d’ivoire. Du milieu d'une conque de porphyre s’élançait un jet de vif-argent, qui , en retombant, rellélait les rayon» du so eil, et jetait de.s éclairs dont l’œil avait peine à soutenir l’éclat. Dans presque toutes les salles il y avait des fontaines et des bassins de marbre ou de jaspe. On voyait dans i.i salle qu’on appelait du califat, une conque du plus beau jaspe, remplie d'eau, au milieu de laquelle était un (-ygne d'or d’un travail admirable. Enfin Abd-el'Ralmian avait fait placer au-dessus de la porte principale une statue de la maîtresse pour laquelle il élevait ces merveilleux palais (*) :

(*) Une grande partie des musulmans rrgarileiil lu re|irodiiclion des êtres animés coiniiie ruulraire aux |>riiiripet de la lui de Mahoiml. Ainsi M.deCliiiisenl ayant voulu faire le porirail d'iiii soldai allvauais delà garnison de Coron, celui-ei qui, |K>urun sequin, auiail assassiné dix personnes, lui lit ré- |Hiiidre ipie " |>our (ont l'or du monde il ne consentirait pas à laisser ainsi prendre sa figure, et que M. de Clioi.seul serait bien effrayé quand, au jour du jn^ment , tous ces petits hommes que produisait son crayon viendraient lui demander leurs énies.»

Ce|>endanl celle répugnance pour les images est chez les musulmans un préjugé plutôt qii'nn article de foi; dés les premiers temps de l'islamisme, plusieurs souverains

L’UKIVERS.

Id2

elle s’appelait Zalira, mot qui en arabe signiQe une fleur. Il nomma la ville nouvelle Medina-al-Zahra, ou, suivant l’orthographe espagnole, Medina-Azzara, la ville de la fleur.

Cette ville si m.agniru)ue a été entièrement détruite ; il n’en reste pas même de ruine.s, et on pourrait regarder comme fabuleux tout ce qu’on en rapporte , si tous les historiens chrétiens ou musulmans n’en parlaient de la même manière. L’archevêque Roderich de Tolède dit qu’elle existait encore de son temps. Enlin , on possède quelques preuves Matérielles qui viennent confirmer le récit des historiens.

Abd- el - Rrhmau avait transporté à Zahra l'hôtel des monnaies , et l’on trouve encore heaucoup de pièces qui portent le nom de cette ville. La pièce de Soleïman, dont la gravure forme le numéro 2 de la planche 80, a été frappée à Zahra.

Pendant que la sage administration d’Abd-el-Rahman s’appliquait à faire fleurir les arts, des dissensions civiles désolaient le royaume de Léon. Ordono II, lils et succnsseur de don Ramire, était contraint de prendre les armes pour repousser les attaques de son propre frère Sancho le Gros et de Fernan Gonçalez, son beau-père. Il est des historiens qui prétendent qu’Ordono leur avait donné à tous les deux de justes sujets de plainte; d’autres disent que Sancho réclamait la souveraineté d’une partie du royaume , et

s’efforcèrent de le délruire. Le calife Mohawiali fil frapper des dinars sur lesquels cuit son effigie. Les Persans cl tous les musulmans qui font partie de la secte d’Ali, exposent dans leurs üaliilaliuiis et iiièinc en' pufilic, sans aucun scrupule, des ligures d'hommes ou d'animaux. l.es musulmans espagnols paraissent avoir partagé quelquefois, sur cette matière, la tolérance des disciples d’Ali , puisqu’on trouve dans plusieurs de leurs monuments la représentation d'élres vivants. Ainsi on voit encore à l’Alliambra la fumeuse cour des lions. La salle du califat dans le palais de Zahra contenait un cygne d'or. Il n'est donc point étonnant qu'AInl el-Rahman ait aussi érigé une statue à sa maîtresse.

que Fernan Gonçalez l'avait poussé à cette démarche afin d’affaiblir le royaume de Léon , dont il voulait se déclarer indépendant. Quoi qu'il en soit, cette révolte fut promptement apaisée, et les deux frères se réconcilièrent; mais le ressentiment d'Ordono contre Gonçalo Fernandez, son beau-père, ne se calma pas aussi facilement, et voulant lui exprimer tout son niéfcontentement, il répudia sa femme XJrraca, et prit une autre épouse du nom d’Elvire. Il réprima quelques troubles qui s'étalent également élevés dans la Galice; puis, afin de ne pas congédier l’armée qu’il avait rassemblée sans l’avoir employée, il pénétra dans la Lusitanie, poti.ssu .son incursion jusqu’aux portes de Lisbonne, et s’en revint chargé de butin. De son côté, le comte Fernan Gonçalez entra sur les terres des Maures , et leur enleva le cliûteau de Carranço ; en sorte’ qu’Abd-el-Rahman , pour tirer ' vengeance de res agressions, rassembla aussi une année et entra dans la Castille. Les Maures et les chrétiens se rencontrèrent; mais il faut que la victoire ne se soit pas déclarée d’une manière bien certaine, puisque les écrivains des deux nations attribuent chacun l’avantage à leurs compatriotes ; il en est d’autres qui reardent cette affaire comme de peu 'importance, et la passent soussilence.

Voici, au reste, comment les chroniqueurs espagnols la racontent. A la nouvelle des armements que préparait le calife , Fernan Gonçalez rassembla les principaux seigneurs de la Castille, pour s'entendre avec eux sur le parti qu’il fallait prendre. Les uns étaient d’avis qu’on achetât des Maures la paix à prix d’argent ; les autres regardaientcomme plus honorable et plus avantageux de combattre. 1-e comte Fernan Gonçalez était du nombre de ces derniers. Par ses raisonnements et ses prières il lit prévaloir son opinion. On marcha donc au-devant de l’ennemi. Les camps étaient placés près de la ville de Lara. Mais comme on resta quelque temps en présence sans en venir aux mains, le comte Fernan Gonçalez prolita d’un jour de repos

pour aller à la chasse. En poursuivant un sanglier, il s'éloigna des personnes, qui l’accompagnaient et se trouva au milieu des bois, près d’un ermitage où se voyait un autel tout couvert de lierre , et consacré à l'apôtre saint Pierre. C’est en cet endroit que le sanglier s'était réfugié comme dans un lieu d'asile. Lecomte, en effet, touché par la sainteté de cette retraite , s’abstint d’y frapper le gibier qu’il avait poursuivi. Il s’agenouilla au pied de l'autel, demandant à Dieu son assistance dans le combat qu’on allait livrer. Un saint homme du nom de Pélage, qui habitait dans cette solitude , interrogé par le comte sur le résultat de la lutte qui allait s’engager, lui promit la victoire, et lui assura que la protection divine s’annoncerait par un prodige qui précéderait la bataille. F.n effet, le matin, dès que l’armée des Espagnols fut rangée pour le combat, un chevalier nommé Pedro Gonçalez de la Puentede Fitero ayant pique des deux pour prendre les devants, la terre s’entr’ouvit sous ses pieds , l’engloutit et se referma sans u’il en restât de traces. L’armée fut 'abord effrayée parce miracle; mais Fernaii Gonflez ayant raconté ce qui lui avait été prédit par l’ermite, et ayant annoncé que c’était le présage de là victoire, les chrétiens, malgré leur petit nombre, se précipitèrent sur les Maures, les mirent en fuite, et firent un grand butin sur eux. C’est, dit-on, à la suite de cettejournée glorieuse que le comte Fernan Gonçalez fonda le monastère de Saint-Pierre d’Arlanza. On raconte aussi que les troupes de Castille, réunies à celles d’Ordono, avec qui le comte s’était réconcilié, ne tardèrent pas a remporter, près de Saint-Etienne de Gormaz une nouvelle victoire sur les mahométans. Le roi, heureux de ce succès, se préparait à faire encore une incursion sur les terres des Arabes, lorsqu’il fut atteint à Zamora d’une maladie dont il mourut en 9.55.

Il ne laissait qu’un flis nommé Bermude, qu’il avait eu de son mariage avec Elvire, sa seconde femme; mais ce prince n’avait encore que quelques

13* livraison. (Espagne.;

années, et l’on élut pour roi don Sancho, frère du précédent roi. Les troubles qui avaient agité les premières années du règne d’Ordono se renouvelèrent quand don Sancho monta sur le trône. Fernan Gonçalez désirant se rendre indépendant du royaume de Léon, ne songeait qu’à susciter ries désordres dans l’État. Il souleva les grands du royaume contre Saqcho , qui fut forcé d’aller chercher un asile en Navarre, auprès du roi Garci- Abarca, son parent. On choisit pour le remplacer le fils d’Alphonse le Moine, nommé Ordono, qui avait épousé dona Urraca, cette fille du comte Fernan Gonçalez répudiée par Ordono III.

Il dut en grande partie son élection à l’influence de son beau-père. Quant au roi détrôné, il était, depuis quelque temps, atteint d’une infirmité qui lui permettait à peine de se mouvoir. Il était devenu si gros qu’il ne pouvait monter même sur les plus petits chevaux des Asturies. Quelle que frit la cause de cette gênante obésité, qu’elle provînt d’un excès d’embonpoint ou d’une hydropisie, Sancho résolut de s’en débarrasser. Les médecins arabes étaient à cette époque les plus renommés de l’univers. Aboiilcasis, ce célèbre praticien dont les écrits méritent encore d'être consultés , était alors dans toute la plénitude de son talent.

Sancho demanda au calife Abd-el-Rahman la permission d’aller à Cordoue pour se faire guérir de l’incommodité qui le tourmentait. Non -seulement l'autorisation qu’il sollicitait lui fut accordée, mais Abd-el-Rahman voulut le recevoir dans sou palais , et le fit traiter par ses propres médecins. Par leurs soins il fut délivré de cette infirmité qui l’avait fait surnommer le gros. Il recouvra toute son agilité première ; mais il fallut près de deux années pour que cette guérison fût complète. Pendant ce temps, les relations les plus amicales s'établirent entre l’émir de Cordoue et le roi détrôné. De son côté, Ordono IV, ce fils d’Alphonse le Moine qu’on avait élu roi à la place de Sancho , avait su se rendre odieux par ses violences et

1»4 L’UNI vi-:rs.

par ses excès ; il avait mérité le nom d’Ordono le Mauvais , sous lequel les historiens le désignent. Un grand nombre de seigneurs de Léon écrivirent alors à Sanclio qu’il n'avait qu’à paraître à la tête de quelques troupes, et que tout le pays se soulèverait eu sa laveur. Don Sancho obtint facilement d'Al)d-el-Ralunan, dont il avait gagné l'amitié, l’armée qui lui était nécessaire : il se mit en marche pour le royaume de Léon. Ordono le Mauvais n'attendit pas l’année arabe : il

Îtrit honteusement la fuite, disent tous es historiens. Peut-être, cependatit, ne serait-il pas juste d'attribuer cette fuite à sa lâcheté : la défense était impossible; il se voyait abandonné par tout le monde. Il alla chercher un refuge dans les A.sturies ; mais son rival, dont toutes les villes et toutes les populations embrassaient le parti , se mit à sa poursuite. Ordono crut trouver un asile dans les États de son beaupère ; mais, dit Mariana, tout le monde abandonne les malheureux , et les pierres même se soulèvent contre celui qui fuit. Les Castillans le regardant comme indigne de conserver le titre de gendre du comte de Castille, lui enlevèrent sa femme dona Urraca, et le chassèrent ignominieusement de leur territoire. Il fut obligé de fuir jusque sur les terres musulmanes de l’Aragon, où il traîna, dit-on , une vie misérable.

Lorsque don Sancho eut ainsi recouvré son royaume, il songea à réunir tous les grands pour les consulter sur les intérêts de-l'Rtat. Fernan Gonçalez , de même que les autres grands vassaux du royaume, fut invité à se trouver à ces cortes. Le comte, craignant le ressentiment que le roi devait avoir conçu contre lui , et se inéliant de quelque embûche, n’y vint que bien accompagné. Mais le roi , loin de manifester la moindre rancune de ce qui s’était passé, sortit au-devant de lui pour lui faire honneur, et le reçut de la manière la plus amic,de. Le comte était monté sur un cheval magnilique : il portait sur le poing un faucon des mieux affailés. Le roi ayant beau-

coup admiré la beauté du cheval et du faucon , le comte les lui offrit ; mais le roi ne voulut pas les accepter en présent. Il demanda au comte de fes lui vendre, et Fern8n Gonçalez les mit à un prix si élevé, que Sancho ne put les payer immédiatement, car ses finances éiaient épuisées par les dépenses et les largesses qu’il avait été dans la nécessité de faire pour recorquérir son royaume. Il demanda donc du temps pour payer ; le comte .accorda un , terme a^sez éloigné; mais il imposa cette stipulation , comme clause du marché, que si la somme n’était pas payée le jour même de l’échéance, elle serait doublée par chaque jour de retard.

Après la clôture des cortès, Fernan Gonçalez retourna en Ostille, et fit la guerre à Vêla, seigneur de l’Alava, qu’d dépouilla de scs États et qu’il contraignit à chercher un refuge chez les musulmans. On dit même qu’il porta aussi les armes contre la Navarre.

Soit que ces conquêtes et ces augmentations de pouvoir eussent inspiré quelque crainte au roi de Léon , soit que le comte lui eût donné quelque autre sujet de mécontentement, Sancho le manda à sa cour. Fernan Gonçalez s’étant empressé de s’y rendre, le roi le fit arrêter et jeter dans une prison. Dona Saiicha , épouse du comte, fit de vaines prières pour obtenir sa liberté; mais ii’uyaut pu fléchir le roi, elle annonça le projet de se rendre en pèlerinage au tombeau de saint Jacques. Son chemin éiail de passer parla ville de Léon. Klle alla donc voir le roi .Sancho, dont elle était parente , et demanda la permission de coucher dans la prison de son mari, ce qui lui fut accordé sans ta moindre difficulté. A la pointe du jour, ce fut le comte Fernan Gonçalez qui sortit déguise avec les vêtements de sa femme.

Il trouva près de là un cheval qu’on lut tenait préparé, et regagna en toute hâte la Castille. Lorsque le roi de Léon apprit cette évasion il commença

f)ar se mettre en colere, puis, lorsque e premier mouvement de mauvaise humeur fut passé, il ne put s’empé-

lOS

cher de rendre hommage à l’adresse et au dévouement honorable de dona Sandia. Il ordonna qu’elle fdt mise en liberté et rendue à son mari. Quant à Fernan Gonçalez, il se prépara à faire la guerre au roi de Léon , l’accusant d’être un mauvais debiteur, et réclamant tout haut le pri.x du cheval et du faucon qu’il lui avait vendus. Le roi reconnut la justice de cett'e réclamation ,* et persuadé qu’un homme d'honneur ne saurait se battre avec sou nréancier avant d’avoir payé ce qu’il lui doit, il donna l’ordre a ses trésoriers de faire le compte de la cr.éance de Fernan Gonçalez, et de la payer. Il y avait bien longtemps que le terme stipulé était passé , et les trésoriers vinrent, au grand étonnement de don Saneho, lui expliquer que leprix detoutes les terres de l’Espagne, avec toutes les richesses qu’elles peuvent contenir, ne ferait qu’une fraction (ninime de ce qui, par suite du retard dans le payement, était dd à Fernan Gonçalez. Il fallut donc pour se libérer ipic Saneho transigeât, et le comte reçut pour indemnité la souveraineté intlépendante de la Castille. C’est au moins ce que racontent quelques historiens; mais nous ne sommes pas tenus de les croire.

Don Saneho éprouva à cette époque un autre .'ujet de chagrin. Abd-el- Bahman, aux secours duquel il devait d’avoir recouvré la couronne, mourut en l’annee 9G1. I) était &gé de soixante et douze ans, et avait régné d’une manière glorieuse pendant einqiiantc années et quelques mois. Cependant on trouva, dit-on, après sa mort, cet écrit qu’il avait tracé de sa main :

• J’ai régné cinquante ans, et mon règne a toujours été paisible ou victorieux. Aimé de mes sujets, redouté de mes ennemis, respecté de mes alliés et des plus grands princes de la terre, la richesse et les honneurs, la puissance et le plaisir, j’avais tout à souhait : aucun bien terrestre ne me manquait. J'ai compté les jours où j’ai goûté un bonheur sans mélange; je n’en ai trouvé que quatorze. »

Malgré l’hostilité avec laquelle les

historiens e.spagnols jugent toujours les princes maliométans, ils ne peuvent s’empêcher de rendre hommage aux vertus et au généreux caractère de ce .souverain. Kl-Hakern, son fils, avait été reconnu d’avance pour son successeur. Il fut proclamé émir le lendemain de la mort de son père. 11 avait déjà quarante-sept ans. Dès que don Saneho connut la mort d’Ahd-el- Kaiiman, il adressa une ambassade au nouveau prince, pour le com))limcnler sur la mort de son [lère. et pour renouveler le traité li’airiitié qui avait été fait entre les deux États.

Les soins de don Saneho ne purent assurera ses sujets une complète tranquillité; la paix fut Irouhlée parquelques révoltés dans la Galice, l.es Normands vinrent aussi porter leurs rawages jusqu’auprès de Compostellc. .Sisenand, evéque de cette ville, demanda .au roi la permission de la garnir do bonnes murailles. I.e roi la lui ayant accordée, il profita de cette autorisation pour exer cerd.ans le pays une foule de violences et d'exactions", üon Saneho, instruit de sa conduite, le fit prendre et renfermer dans une forteres-c. En apprenant que Sisenand avait été déposé de son siège et jeté dans une prison, un de ses parents nommé Gonealo Sancluv., qui était seigneur des vilfes de Viseo et de Lamego en Portugal , se révolta contre le roi. Don Saneho .s’avança aussitôt à la tête de .son armée pour le faire rentrer dans l'obéissance. Goncalo Sanchez ne .se trouvant pa.s en état de résister au roi , vint au-devant de lui , et , sous prétexte d'implorer sa clémence, lui demanda nue entrevue, pendant laquelle il lui fit servir une collation et lui présenta un fruit enqioisonné.Saiicho n’en eut pas plutôt godlé qu’il en sentit les funestes effets; il exprima le désir d’etre sur-lechamp reporté à Léon ; mais le troisième jour il mourut en chemin.

L'année même qu'il avait recouvré la couronne, Saneho avait épousé doua Thérésa, sœur de Fernand Anzurez, romte de Monzon. Il en avait en un (ils nommé don llamire. pjn 9G7, lors de la mort de son père , cet enfant

Digitizea oy Googlc

UUMVERS.

n’avait encore que cinq ans ; néanmoins on le proclama roi ; sa mère, dona Thérèse, et dona Elvire, sa tante, furent chargées de la régence. Ce fut sans doute la crainte de troubler par <les guerres civiles le comniencenient de cette administration, qui empêcha de tirer vengeance de l’acte de félonie qui avait privé Léon de son roi. Le comte Gonçalo Sanchez resta en possession de son gouvernement , où plus tard il se distingua contre les IS'ormands qui vinrent dévaster les côtes de la Galice et du Portugal. Quant à l’évêque Sisenand, cause première de toutes ces agitations, aussitôt que don Ramire eut été proclamé roi, il sortit de sa prison. Au milieu de la nuit de Noël, couvert d’une cuirasse et armé d'une épée nue, il pénétra dans le dortoir où , en atténuant l'heure des offices, reposaient les chanoines et le saint évêque Rosendc qui lui avait été donné pour successeur. Il éveilla celuici, et, le menaçant de son épée, lui intima l’ordre d’abandonner à l’instant même l’évêché de Compostelle. Saint Roseiide ne chercha pas a résister, et se retira, sans murmurer, dans le couvent de Celanova, dont on l’avait tiré; seulement il rappela à l’évêque guerrier cette sentence de l’Évangile : « Ceux qui prendront l’épée périront par l’épée. »

Ces paroles prophétiques ne tardèrent pas à s’accomplir. Une année s’était à peine écoulée, lorsque les Normands, attirés par le butin qu’ils espéraient recueillir sur les côtes de la Galice, vinrent avec une grosse flotte faire une nouvelle descente dans le pays. Ils s’avancèrent vers Compostelle ,’ dans le dessein de piller celte ville riche et peuplée, où les Galiciens avaient mis tout ce qu’ils possédaient de plus précieux. L’évêque Sisenand rassembla aussitôt tous les gens en état de porter les armes, et marcha hardiment audevant des Normands : il les rencontra proche de Tornellos , et les attaqua courageusement; mais il fut tué dans In mêlée d’un coup de flèche. Sa mort fit perdre courage à ses soldats, qui prirent la fuite. Les vainqueurs con-

tinuèrent à courir et à dévaster le pays. Cependant, des troupes envoyées par les régentes pour combattre ces pirates, les atteignirent avant qu’ils eussent pu rejoindre leur flotte, et les mirent en déroute. Presque tous furent exterminés, et Gondered , qui les conduisait, resta au nombre des morts.

On alla brûler leurs vaisseaux dans le port dù ils avaient jeté l'ancre , en sorte qu’on recouvra tout ce qu’ils avaient pillé dans le royaume.

BATAfLt.E DE TIEDRA DITA. MORT DE PER-

ITAM CURCALbE. RECRE DE DOR RAMIRE

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