‹ Espagne (volume 2)Chapitre 15 sur 70 · PRISE DE BARCEI.ORE PAR I.ES MAURES · texte numérisé non relu

PRISE DE BARCEI.ORE PAR I.ES MAURES

ORICIRE UES IICMMES DE PAHATGE. PRISE

DE I.ÉOR ET PILI.AGE DE SAIRT-JACQUES

DE CUMPOSTEI.I.E. BATAII.I.E DE UALAT-

ARASOR. MORT d’aI.MARZOR.

Dès que don Fernan Gonçalez eut acquis l’indépendance de la Castille, il eut à défendre l'État dont il était souverain contre les attaques des Musulmans. Kl-Hakem était en paix avec le roi Sancho; maisSancho n’était plus roi de la Castille, et Vêla, dont le comte Fernan Gonçalez avait envahi les États , s’était réfiigié auprès de l’émir de Cordoue qu’il avait intéressé à sa cause, en sorte qu’une rude guerre s’engagea entre les Maures et le héros castillan. On a sur les faits d’armes de celui-ci fort peu de détails positifs; mais l'imagination des auteurs de romanceros y a siqipléé. Le général de l’émir El-Hakem, disent-ils, s’avancait dans la Castille. Le comte, à la tête des siens, sortit pour marcher à sa rencontre. Cependant, avant de combattre les ennemis, il voulut consulter l'ermite Pélage ; mais il trouva que ce saint homme était trépassé. Il s’en allait donc triste et fort inquiet sur l’événement de la bataille', lorsque, pendant son sommeil , l’ermite Pélage lui apparut et lui promit la victoire.

La bataille se donna près de Piedra Hita : elle dura pendant trois jours.

Ou combattit sans relâche, etl’obscu-

rité de la nuit ne suspendit la lutte que pour quelques instants. Enfin, le dernierjour, on vit saint Jacques fils de Zébédee(* ) charger à la tête des escadrons espagnols , et son intervention décida la victoire en faveur des chrétiens.

On raconte encore beaucoup de choses merveilleuses du comte de Castille. Il faut dans tout cela faire la part de l’esprit d’exagération et de l’amour du merveilleux qui sont de tous les temps et de tous les pays. Le comte mourut dans le courant de juillet de l’année 970 , laissant pour successeur son fils Garçi Fernandez. Il fut enterré dans le monastère de Saint- Pierre d’Arlanza, qu’il avait fondé. On y montre encore sa sépulture, à laquelle se rattache une tradition superstitieuse. C’est une croyance répandue chez le peuple, qu’un instinct belliqueux anime encore les restes de Fernan Gonçalez. Lorsque les Castillans ont quelque guerre à soutenir, ses ossements, dit-on, s’agitent dans leur cercueil et font entendre un bruit qui présage les batailles.

En cette même année 970 mourut aussi don Garci Abarca. De son mariage avec Thérèse , fille d’Endregoto Galindez, seigneur aragonais, il avait eu cinq enfants : Sancho, Ramire , Urraca, Ilermigilda et Ximena. 11 eut pour successeur don Sancho, son fils aîné. Ce prince est désigné le plus souvent sous le nom de don Sancho Garcez; mais on le trouve aussi quelquefois désigné sous celui de don Sancho Galindez , à raison de son aïeul maternel Endregoto Galindez.

Pendant que la Castille avait à soutenir la guerre contre les Maures , le royaume de Léon jouissait de ce côté d’une tranquillité profonde. Le premier acte des régentes qui administraient sous le nom de Ramire III avait été d’envoyer un ambassadeur à Cordoue, pour demander à El-IIakern de continuer avec le nouveau roi la paix et l’amitié qu’il avait accordées à don Sancho le Gros. El-Iîakem y avait volontiers consenti , car c’était un

(•) Mai'inna, liv. vin, cli. 6.

prince ami de la tranquillité. Pendant tout son règne il s’attacha à faire fleurir l’agriculture et les lettres. Il mourut en 976 (*) , après un règne de quinze ans, qui, pour avoir été plus paisible que celui de ses prédécesseurs, ne fut pas moins glorieux.

Le fils d’F.I-Hakem n’avait que dix ans lorsqu’il fut proclamé émir, en remplacement de son père; on ajouta à son nom l’épithète almowaijed- Bi’llah, le protégé de Dieu. Il était trop jeune pour gouverner. Sa mère Sobeya donna la direction des affaires de l’Ëtat, avec le titre de premier hadjeb, à iMohammed-benAbi-Ahmer, qui devint si célèbre par la suite sous le nom d’Almanzor, c’est-à-dire le victorieux (“).

Ce titre de hadjeb , que les Espagnols traduisent par celui de vice-roi, c’avait été. avant Almanzor qu’une charge de ministre et de général. Sous Hescham II, qu’on livra aux esclaves et aux femmes, et qu’on eut soin d’entretenir dans une continuelle enfance, elle devint ce qu’avait été en France la place de maire du palais sous les rois fainéants. Emprisonné dans la délicieuse retraite de Zahra , dont il ne sortait jamais, Hescham II y menait une vie mystérieuse. Iman et émir des croyants, sa souveraineté ne se manifestait que par l’inscription de son nom sur les monnaies ou dans les actes officiels, et par la prière qui se faisait pour lui dans les mosquées ; encore dans ces actes le. nom du hadjeb était-il toujours accolé au sien. La monnaie de Hescham II, gravée sous le n* 1 de la planche 80 , porte sur chaque face deux légendes : une circulaire, l’autre intérieure. D’un côté on lit :

Légende circulaire : » Mahomet est le messager de Dieu, qui l’a envoyé

(*) 1 safar 3fi6 de l’Iicgirc, .3o septembre 976. Fcri era.s indique 974; c'est une erreur.

(**) Ou le trouve souvent désigné p.ir le* écrivains espagnols sous le nom de Mahomet Al)en-.\mir-Almanzor, et plus souvent sous le nom de Alhagib-.AImanzor, ce qui parait une modilication espagnole du mot arabe Alhadgeb.

L’UINIVKRS.

avec la direction et la religion véritable afin qu'il la fît prévaloir sur toutes les religions. »

Légende intérieure : “ L’iman Hescham, prince des croyants ( énür-almoumenim), le protégé de Dieu (afmou'ayed-Hi'Uah). »

Sur l’antre face on trouve :

Légende circulaire : » Au nom de Dieu a été frappé ce dinar ( denier d'or) dans l’Andalouse (Cordoue), l’an 391 » (*).

Légende intérieure : « Il n'y a de dieu que le Dieu unique; il n’a pas de pair. » « Mohammed. ».

Ce dernier nom est celui du liadjeb Mohammed Almanzor.

Au reste, le pouvoir n’était pas trop lourd pour les mains dans lesquelles il était tombé. Almanzor était à la fois un grand administrateur et un grand homme de guerre. Il avait conçu le, projet de ranger l’Rspagne tout entière sous la domination musulmane, et ce projet «'eût pas été au-dessus de ses forces , si Dieu ne filt venu en aide aux Espagnols. Almanzor fit une guerre d'extermination aux chrétiens , qui . par leurs divisions, contribuèrent à assurer le succès de seà armes. Il fut presque toujours victorieux. Cependant le mode de guerre adopté par les Arahes rendait ses succès moins désastreux pour ses adversaires. L’armée musulmane se réunissait au commencement de chaque année; puis, après un certain temps de service, chacun retournait chez soi pour ensemencer ses terres ou pour faire ses moissons. Quand elles étaient achevées, l’armée se réunissait de nouveau. Il y avait de cette manière deux campagnes : une pendant leprintemps, l’autre pendantl’automne.

Aussi voit-on Almanzor, après chaque victoire, s’arrêter, au lieu de poursuivre vivetneut ses avantages, revenir à Cordoueet licencier ses troupes, ne laissant

(*j L’année 391 de l’hé^jire rorrespond à la fin de l’année lono. Ainsi qn’0.1 le veri-a par la suite, celle dale est fori iniporianle.

fèesi M. de Longpérier, employé de la hibtiulliè(|ue royale, tpn a en la cnmplaisante de me donner celte traduction. ^

que des garnisons pour conserver sei conquêtes, jusqu’à ce que l’expédition suivante lui jitermît d'en reprendre le cours. Ce répit accordé aux vaincus leur donnait le temps de réparer leurs pertes, et soiive'nt de reprendre tout ce que les musulmans avaient enlevé.

Aussi, à chaque attaque nouvelle, Almanzor retrouvait- il l’ennemi qu’il avait défait, et ses nombreux triomphes ne lui procurèrent que le pillage des villes et la possession temporaire du pays. Cette coutume de faire deux expéditions chaque année a fait dire ue pendant son administration, qui a iiré vingt-six années, Almanzor avait fait cinquante-deux guerres contre les chrétiens , et que dans aucune son drapeau n’avait été abattu. Il y a là dedans un peu u’exagération. Bien qu’on ne connaisse que d’une manière inexacte les détail.s de res expéditions, et que les auteurs chrétiens ou musulmans diffèrent entre eux de dix années sur l'époque à laquelle il faut placer les victoires et les sièges les plus importants, cependant tous sont d’accord que sa première incursion eut lieu à la fin de 978, dans la troisième année de son administration. Il faut donc réduire au moins de cinq campagnes le nombre de celles qu’on lui attribue.

« Au commencement de l’année islamite 368, écrit M. Romey, c’est-àdire dans rautoninede978. Mohammed partit avec la cavalerie africaine, celle d’.Andalousie et celle de Mérida; il entra en Galice (*); il vainquit les chrétiens qui vinrent à sa rencontre, en fit un affreux carnage, enleva beaucoup de dépouilles , prit une très-florissante jeunesse des deux sexes, et retourna vainqueur à Cordoiie, où il fut reçu àvec (le grandes démonstrations d’allegresse. Ce fut à cette occasion qu’il

(*) Il ne fiiiil pas oiihlier qtie les Arahes dé.sigiu-nl Süiis le nnm lieOaliee loii( le pays depuis le proniunloire des Ai'lahres jiisqu’.iMX Pyrénées. Il ne faut doue pas entendre la Outil e ({iii dépendait du ruyaiime de Léon, aiee lequel les Aralws étaient en paix , mais bien la Castille.

Digiiizea oy vjuuglt;

fut surnommé El-Mansour, le victorieux. Il répartit le butin de son expédition entre les soldats, sans autre réserve ^e le cinquième, ou lot de Dieu, qui revenait au calife, et le droit de choix qui appartenait aux généraux, tant sur les prisonniers hommes et femmes que sur les troupeaux de toute espèce. Il renouvela l’ancienne coutume de donner un banquet aux trou|>es après la victoire; il parcourait lui-méine les chambrées des compagnies, et sa mémoire était telle qu’il connaissait par leurs noms tous ses soldats; il retenait la généalogie de ceux qui se distinguaient, les invitant à sa table et leur faisant un honneur particulier.

Ce fut par cette adroite conduite qu’il devint l’idole des soldats et qu’il s’entoura non d'une armée dévouée à l’islamisme et obéissant à un chef, (larce u’il en était le représentant, mais 'une armée dévouée à un homme , chose inouïe encore parmi les Arabes.

Depuis ses premières incarsions contre les clirétiens, Moh.'iinmed el-Mansour prit l'habitude de faire secouer avec beaucoup de soin , chaque fois qu’il revenait du champ de bataille à sa tente, la poussière qui se trouvait sur ses habits, et il la gardait dans une cassette faite exprès; il voulait que, quand l'heure de sa mort serait sonnée, on le couvrit dans son tombeau de cette poussière. Dans toutes ses expéditions, il faisait (torter cette caisse avec beaucoup de précaution parmi les choses les plus précieuses de sou équipage , afin qu’il pdt embaumer son tombeau comme avec du musc, par la bonne odeur de la guerre sainte, et détourner ainsi de lui le téu éternel, suivant ce verset du Korau : « Celui dont les pieds se couvrent de poussière dans le chemin de Dieu, Dieu le préserve du feu. »

CI Ou ne connaît pas les détails et l'objet particiider de chacune des expéditions d’EI - Mansonf contre les chrétiens ; ce|>cndaat les auteurs artvbes nous ont conservé la mémoire de quelques-unes des particularités qui les marquèrent, dignes, eu effet, d'écliapper à l’ouhli.

■ Ils racontent, par exemple, qu’une fois en Castille, tandis que les armées nuisulmane et clirétieime, campées en face l'une de l'autre, s’observaient, hésitant à commencer le combat , El- Mansour se prit à rêver : • Combien crois-tu que nous ayons de vaillants cavaliers dans notre armée? dit-il^ à un de ses pins braves capitaines nommé Moschafa. Moschafa lui répondit :

Tu le sais bien, toi. El-Mansour ajouta : Penses-tu que nous en ayons mille ? Moschafa répondit : Pa.s' autant. — Y en a-t-il cinq cents? dit El- Mansour. Moschafa répéta : Pas autant. El-Mansoiir lui dit alors : Y en a-t-il cent, ou même cinquante? Moschafa lui dit : Je u'ai couGance qu'en trois. » En ce moment sortit du camp des chrétiens un cavalier bien armé, monté sur un beau cheval. Il s'avança vers les musulmans, et leur cria*:

« Y a-t-il quelqu’un de vous qui veuille se mesurer avec moi ? • Un cavalier musulman se présenta aussitôt eontee lui ; en moins d’une heure le chrétien le tua et s’écria : <> Y en a-t-il quelque autre qui se présente contre moi? » Il vint un autre musulman; ils combattirent moins d'une heure, et le chrétien le tua de même. Le chrétien cria ; <i Y en a-t-il quelque autre qui vienne contre moi, ou même deux ou trois ensemble ?» et aussitôt parut un brave musulman, que le chrétien renversa aussi d’un cour de lance. Les chrétiens applaudirent ^ar de grands cris et de vives acclamations. Le chrétien retourna à son camp, changea de cheval , et reparut sur un cheval non moins beau que le premier, couvert d’une grande ^au de bête féroce, dont les pattes, nouées sur le poitr.iil du cheval, laissaient voir leurs ongles qui semblaient être d’or. El-Man.sour défendit que personne s’avançât contre lui. Il appela Moschafa, et lui dit:

« N’as tii pas vu ce qu\i fait ce chrétien toute la journée? — Je l’ai vu de mes yeux , répoudit Moscliafa . et il n’y a eu dans tout ceci aucune magie; mais l’inlidèle est un très-hon cavalier, tnndi.s que nos musulmans sont intimidés.

— Dis plutôt couverts Je boute, s’écria

L’UNIVERS

El-Mansour. » Là-drssiis le chevalier, monté sur son vigoureux dieval couvert (le la rirhe peau de bête, s’avança et (lit : » Y a-t-il quelqu’un qui vienne contre moi? • Alors El-Mansour dit :

« Je vois bien, Moscliafa, la vérité de ce que tu me disais, que j’ai à peine trois vaillants cavaliers dans mon ar- * niée; si tu n’y vas pas, mon fils ira, ou bien j’irai moi-même, car je ne puis plus souffrir cela. » Alors Moschafa lui dit : « Tu verras promptement sa tête à tes pieds, ainsi que cette belle peau riche et hérissée qui sert de housse à son cheval. — Je l'espère, dit El-Mansour, et dès ce moment je te la cède, afin que tu t’en fasses par la suite un pompeux ornement pour aller au combat. » Aussitôt Moschafa alla contre le chrétien, et celui-ci lui demanda : n Qui es-tu ? quel rang tienstu parmi les nobles? » Moschafa, brandissant sa lance et marchant sur lui , répondit : <• Voici ma noblesse , voici ma lignée. » Les deux cavaliers combattirent avec beaucoup de valeur et d’adresse , se frappant de rudes coups de lance, faisant tourner leurs chevaux , avançant l’un contre l’autre ou reculant avec une admirable dextérité; mais Moschafa, qui était plus jeune et plus léger et en même temps mieux reposé, maniait son cheval avec plus de prestesse, et porta dans le côté de son adversaire un coup violent de sa laijçe, dont celui-ci tomba mort. Moschafa sauta à bas de son cheval , coupa la tête de son ennemi , dépouilla le cheval de la housse qui le couvrait , et retourna vers El-Mansour, qui l’embrassa et fit proclamer son nom par les muezzins de l’armée. «

Ce fut d’abord le comte de Castille qui eut à supporter seul l’effort de ses armes. On a vu que la paix existait entre l’émir de Cordoue et le jeune roi de Léon. Almanzor, religieux observateur des traités , se borna donc à faire d’abord la guerre en Castille et en Aragon. Il enleva au comte Gard Fernandez Saint-Étienne de Gormaz et plusieurs autres villes, mais il’n’attaqua pas le royaume de Léon tant que

le prince avec lequel la paix avait été jurée resta sur le trône. Ainsi les tutrices de don Ramire, pendant les dix années que dura la régence, n’eurent point à craindre de guerre étrangère; elles surent aussi conserver la tranquillité intérieure de l’État. Les seigneurs galiciens , toujours prêts à s’agiter, firent bien quel(|ues mouvements, mais ces tentatives de révolte n’eurent pas de conséquences fôcheuses. En 977 , don Ramire ayant atteint sa quinzième année, demanda aux grands de l’État de lui choisir une femme. On lui donna pour épouse une demoiselle nommée Urraca. A partir de cette époque, Ramire III prit lui-même l’administration du royaume. Il cessa d’obéir aux sages conseils que lui donnaient dona Thérésa et dona Elvira. Il ne dissimula pas le ressentiment que lui avaient inspiré contre les seigneurs de la Galice les troubles que ceux-ci avaient excités à plusieurs reprises. Il les insulta ouvertement , et bientôt il se fit de tous les Galiciens des ennemis implacables ; aussi ne tardèrent-ils pas à se choisir un autre roi. Ils élurent pour les gouverner lîermude, fils d’Ordono III et de dona Elvire, et le proclamèrent roi dans le sanctuaire même de Saint-Jacques. A la nouvelle de cette élection» Ramire réunit des troupes, et s’avança vers la Galice pour étouffer la révolte. Les Galiciens, de leur côté, marchèrent au-devant de lui pour défendre l’entrée de leur territoire. Les deux armées se rencontrèrent à Portela de Arenas , près de Monte Roso. On combattit de part et d’autre avec une égale bravoure et sans que la victoire se décidât pour aucun parti. Mais des deux côtés ou fit des pertes énormes , et le roi don Ramire ne croyant pas possible de persévérer dans son entreprise , retourna immédiatement à liéon, où il ne tarda pas à mourir.

Les seigneurs élurent pour son successeur Bermude, que les Galiciens avaient déjà proclamé roi. C’est à partir de ce moment qu’Almanzor se crut délié de tout engagement pacifique à l’égard du royaume de Léon , et qu’il

commença l’année suivanteà lui faire la guerre en allant mettre le siège devant Simancas , cette clef de la Castille relevee par Alphonse le Grand pour commander le cours de la Pisiierga et celui de l’Arlanzon. Les historiens arabes placent aussi en cette année le siège et la prise de Léon -, mais les auteurs chrétiens pensent que ccs faits ne se passèrent qu’en 996 : cette date est beaucoup plus vraisemblable. Comment supposer, en effet, qu’un général, quel qu’il soit, puisse concevoir la pensée d’aller attaquer une ville aussi forte que l’était à cette époque celle de Léon, dont le siège, au témoignage de Roderich de Tolède et de Lucas de Tuy, adoré une année entière, sans avoir auparavant assuré ses communications, et sans s’être rendu maître du cours de l’Esla , de la Pisuerga et du Duero, en s’emparant des villes de Simancas , de Toro et de Zamora.’ Le simple bon sens montre que c'était la seule marche à suivre, et, à cet égard, les auteurs chrétiens sont d’accord avec le bon sens. Ils font donc prendre successivement par Almanzor Simanc-as, Septilveda, Zamora, Atienza. Ce n’est qu’en 995 , et lorsqu’il s’était rendu maître du pays , qu’il vint pour la première fois insulter les murs de Léon. Don Rermude, à la vue du danger qui le menaçait, assembla le plus de troupes qu’il put, et quoique tourmenté par la goutte, il marclia à leur tête à la rencontre de l’ennemi, qu’il trouva campé sur le bord de l’Esla , dans l’endroit où cette rivière approche le plus de Léon. Les chrétiens attaquèrent à l’imnroviste les Arabes, qu’ils mirent en déroute. Almanzor, au désespoir de ce que ses troupes , quoique bien supérieures en nombre , fuyaient devant celles de Bermudc, lit de vains efforts pour lés arrêter. Mais voyant que rien n’était capable de les retenir, il descendit de cheval , s’assit à terre, ôta son turban, protestant qu’il aimait mieux recevoir la mort sur Iç champ de bataille, que de mourir vaincu et déshonoré. Cette action ranima le courage des infidèles : ils attaquèrent à leur tour les chrétiens

qui les chargeaient en dé.sordre , les mirent en fuite et les poursuivirent jusqu’aux portes de Léon. Cette victoire avait coûté bien cher aux musulmans; aussi se retirèrent- ils; mais Almanzor annonça en s’éloignant qu'il reviendrait l’annee suivante pour démolir la ville de Léon. Don Hermude sachant qu’Ahnanzor ne menaçait jamais en vain, lit transporter dans les Asturies toutes les reliques et tous les vases sacrés, ainsi que les ossements des rois ses prédécesseurs. Il mit ensuite une bonne garnison dans la place, et en confia le commandement à un seigneur nommé don Gil ou don Guillaume. Dès le printemps, Almanzor vint établir son camp devant Léon , et commença à battre les murailles avec toutes les machines de guerre employées il cette époque ; mais il n’avait pas plutôt fait une brèche , que le comte don Gil la réparait. Les murailles de Léon étaient d'ailleurs trèsfortes et très-élevées: elles étaient flanquées par des tours dont chacune semblait une forteresse; ses portes étaient de bronze ou de fer. Les musulmans parvinrent cependant à ruiner le rempart du côté du couchant, et commencèrent à monter à l’assaut. Le comte don Gil, quoique malade, se fît porter sur la brèche, et soutint pendant trois jours l’effort des assaillants. Enfla l’assaut continuait depuis quatre jours, lorsque les Maures pénétrèrent dans la ville par une autre brèche ouverte au midi. Les premiers jours, les Maures ne s’y étaient pas présentés, et par conséquent elle était moins bien garnie de défenseurs. Le comte don Gil et toute sa garnison se firent bravement tuer en combattant; aussi les pertes d'Almanzor furent-elles considérables , et , pour s’en venger , il fît entièrement démolir la ville. Il n’y laissa pas pierre sur pierre, à l’exception d’une tour qu’il conserva, dit-on, comme un témoignage de son triomphe. Il alla ensuite assiéger Astorga située à sept lieucs à l’ouest de Léon.

Celte ville, effrayée du sort de la capitale, se rendit sans résistance ; aussi fut-elle épargnée. De là il voulut pé-

L’XJNIVERS.

nétrer dans les Asturies ; mais les châteaux de Gordon, de Lima, d’Alva et d’Arbole arrêtèrent les musulmiins, qui , désespérant de pouvoir s’en emparer, retournèrent ù Cordoue.

L’année suivante, 387 de l’Iiéitire (997 de J. C ), Almanzor entra dans le Portugal. Il enleva en courant Viseo et Laniego; puis il pénétra dans le cœur de la Galice. 11 y était appelé par révéqne de Compostelle , qui, non moins turbulent que Sisenand son prédécesseur, avait été déposé par Bermude. Almanzor avait aussi dans son armée plusieurs comtes galiciens qui s’étaient soulevés contre leur roi. Il s’avança jusqu’à Compostelle, qu’il trouva abandonnée p.ir tous ses habitants; il n’y restait qu’un vieux moine qui se tenait assis près du tombeau de saint .lacques. Almanzor lui ayant demandé ce qu’il faisait là : Je vis avec Jacques, répondit-il. Le généra! musulman ordonna qu’on respectât ce vieillard et qn’on lai.ssât le tomiteau intact; mais il fit abattre une des murailles de l’église, et prit les cloches, u’tl fit porter jusqu’à Cordoue sur les p.aiiles des prisonniers chrétiens. On les suspendit sens dessus dessous dans la mosquée de cette ville, pour y servir de lampes : elles y restèrent jusqu’à ce que saint Ferdinand , ayant reconquis Cordoue, les fit à son tour re- (lorter en Galice sur les épaules des captifs miisulinaiis.

A manzor, après avoir donné aux comtes chrétiens qui étaient dans son armée, une partie du butin , reprit le chrmin de Cordoue. .Suivant quelques historiens, ta dy-senterie se mit dans son armée , et Bermude, profitant de cette circonstance, ne cessa de le harceler pendant sa retraite, et lui tua beaucoup de monde. Au reste, les exnéditioiis d’Almanzor ne furent pas bornées à la Castille et au royaume de Léon; l’Aragou et la Catalo;;ne en furent aussi le ihéàtre. Rn Aragon, le roi don S.inclio Galindez eo ubattit vaillammeiit eonire lui, et quand, en 905 , ce jirince fut mort, sou fils don Crarci.i, qui lui succéda , défemlit courageusement son royaume contre les

attaques des musulmans ; mais il ne lui fut pas donné d’abattre le pouvoii d’Almanzor, et les dernières annues du dixième siècle furent pour les chrétiens d Espagne un temps d’épreuve et de désastre. Ce. don Garcia, fils de don Saitcho Galindez, est dr-signé chez les écrivains sous le nom de Garcia le Trembleur. Ce n'était pas qu'il fut lâche; mais à l’approche di^ combat un mouvement nerveux s’ein.

parait de lui et faisait tressaillir tous ses muscles. Au reste, bientôt cette agitation cessait , et , dans l’action , Garcia le Trembleur payait de sa personne, agissant lyon-seuleinent comme un bon capitaine, mais encore comme un brave soldat. Il mourut à la fin de 999 ou au commencement de l’aunée 1000. Il eut pour successeur don Sancho, surnommé le Grand.

Pour ne pas interrompre, la série des événements, nous n’avons pas parlé des changements arrivés dans le comté de Barcelone. Il e.st maintenant nécessaire de réparer cette omissioil. En Mir, proclamé comte de Barcelone en 913, mourut suivant Ferreras en 928, et , suivant Tomich , en 930. Il laissa trois (ils, et, par son testament, il divisa entre eux ses États de la manière suivante : l’alné, que Ferreras appelle Suniefred , et que Tomich nomme Grifa, ee qui équivaut au nom de Wifred, eut le comté de Barcelone; Oliva Cabreta celui de Cerdagne, et Mira celui de Girone. Gomme tous ces (irinces étaient encore en bas âge, Suiiier leur oncle , comte d’Lrgel, prit le gouvernément de leurs États en qualité de tuteur, et ne les leur remit que lors de leur majorité en 9.50. Suniefred étant mort en 964 sans laisser d’enfants, son cousin En Borell , fils de S'inier son tuteur, fut appelé à le remplacer. I.es principaux barons du pays privèrent du comté son frère Oliva l^ibreta , auquel il reven.iit par droit de succession. Ils en agirent ainsi parce qu’ils le regardaient comme un mauvais prince et comme un mauvais chrétien. Il y avait vingt et un ans que Borell poss^ d.iit le eomté de Barcelone, lorsqu’en 98.) Almanzor fit une invasion dans la

ESPAGJNK.

Catalogne. Le comte, à la tête du peu de troupes qu'il put rassembler à la hâte, marcha au-devant des Arabes qu’il rencontra près de Moncnda : il les attaqua avec intrépidité; mais, accablé par le nombre, il se vit forcé de fuir et de se réfugier dans les montagnes.

Almanzor marcha immédiatement vers Barcelone . dont il se rendit maître (*;. Il livra la ville au pillage et emmena une partie des habitants prisonniers et retournaàCordoue, ne laissant qu'une faible garnison dans la ville qu'il venait de conquérir. Pendant ce temps.

En Borell , retiré à Manresa, y rassembla des troupes. Il lit publier qu’il assurerait les privilèges de la noblesse à tous ceux, quels qu’ils fussent, qui, pour faire la guerre aux Maures , viendraient tout équipés avec armes, ehevaux et bagages. Neuf cents chefs catalans répondirent à son appel , et reçurent de lui le titre de oms de parafge, ce qui , disent les vieux chroniqueurs , signifie hommes pairs et égaux. A leur tête il alla attaquer Barcelone , et parvint à en chasser les Maures (’*). On ne voit pas dans les écrivains de ce temps qu’Almanzor ait fait de tentative pour lui enlever de nouveau cette ville. En Borell mourut en 993 , laissant deux fils. En Ramon Borell (***), qui fut son successeur, et En Armengol, comte, d’Urgel.

C’est aussi pendant le règne de Bermiide que les historiens placent l’histoire lamentable des infants de Lara.

C’est un épisode, qui fait un instant diversion aux récits de sièges et de batailles (****).

(*) La ville de Barcelone fut prise par Almanzor le 1 4 de safar 3^5 (6 juillet gSS de J. C.).

(*') Ferreras pense qu’il reçnl aussi des secours du roi de France, dont il reconnut la suzeraineté, et pour preuve de ce fait, il allègue l'esisleiire de plusieurs chartes trouvées à Barcelone et datées du règne de Hugues Ctipet.

('*') non llainiond Borell.

('**“) N'ouseni()runterons une partie de ce récit i l'excellente traduction qucM. Ferdi-

En l’année de l’incarnation de Notre- Seigneur 965, un homme puissant des frontières de Lara se maria; il s’appelait Ruy Velasquez , et prit pour témme dona Lambrn , née au pays de Bumena et cotisine germaine du comte don Garci Feriianiiez (*).

Ce Ruy Velasquez était seigneur de Bilaren; il avait pour sœur une honorable dame nommée dona Sancha, laquelle était très-bien pourvue des biens de ce monde, et avait épousé un bon chevalier fort ami de Dieu et loyal pour qui il devait l’être. On l'appelait don Gonçalo Gustios, seigneur de Salas de Lara.

On se rappelle que Diego Porcellos avait donné sa fille Sulla Bella au comte Nund Belcliidez , qui l’avait aidé à fonder la ville de Burgos. De ce mariage étaient nés deux enfants, Niino Rasura , qui fut un des juges de Castille, et Gustio Goiiçalez. C’est de ce dernier qu’était fils Gouçalo Gustios.

Ce chevalier avait sept fils, qu’on nommait les sept infants de Salas ou de Lara; tous les sept at aient été faits chevaliers en un seul jour par don Garci Fernandez. Ils étaient bons cavaliers et très-hardis aux armes.

Gonçalo Gustios vint aux noces de Ruy Velasquez, son beau-frère. Il y amena dona Sauclia, sa femme, avec les sept infants de Lara, et NnnoSalido, le précepteur qui les avait élevés.

Pour célébrer ce mariage, on donna des fêtes iiiagnifiqiies qui durèrent plusieurs semaines, llo des derniers jours, une dispute s’éleva entre Goncalo Goncalez , le plus jeune des infants, et (ton AÏvar Sanchez, cousin de la mariée; puis on se réconcilia, en paroles du moins, mais non de cœur, oar dona Lambra conserva une haine violente contre Gonçalo Oooçaiez.

nand Denis en a donnée dans ses chroniques che\ îderes((iies de l'Espagne et du Portugal : ce léeit est tiré de la Chroiik|ue géiiéiale d'Alphonse le Savant.

(*) En 965 Oarri Fernandez n’élnit pas encore comte de Castille ; son père Fcriian Gonçalez a régné jiis(|u'ea 970; mais il est furi possible qu'il eût dtjà le litre decomiei

L’UNIVERS

Tout semblait cependant apaisé. Les gens qui avaient assisté à la noce s’étalent dispersés. Don Riiy avait accompagné le comte de Castille , qui retournait en ses Utats avec don Gustios ; mais dona Sanclia et ses sept fils étaient restés près de dona Lainbra avec plusieurs chevaliers; ils se rendirent à Barvadiello pour prendre le plaisir de la chasse.

Un jour, les infants étaient entrés dans un jardin pour se divertir à l’ombre des arbres , lorsque Gonçalo Gonçalez se fit apporter son faucon , et se prit à le baigner en belles eau.v» afin de le réjouir. Dona Lanibra le vit; et comme elle le haïssait dans son coeur, elle dit à un vassal : « Prends un concombre, remplis-le de sang, va dans ce jardin, et Irappes-en Gonçalo Gonçalez , le chevalier au faucon"; reviens ensuite vers moi , je te secourrai. »

Le vassal fit ce qu’avait ordonné dona Lambra.

Mais quand les infants virent leur frère teint de sang, leur coeur bondit; ils eurent soif de vengeance.

Ils cachèrent leurs épées sous leurs manteaux, et dirent : « Si cet homme est un insensé , nous le saurons : il lui faut pardonner; s’il a reçu des ordres, nous le saurons encore... » Ils s’en furent vers dona Lambra. Le vassal s’était réfugié près d’elle. « Dona Lambra, notre cousine, laissez-nous nous saisir de cet homme. — Non, car il est mon vassal, et tant que cela sera en mon pouvoir nul mal ne lui sera fait. » Les infants le tuèrent sans pitié, et du sang qui sortait de ses blessures ils marquèrent les coiffes et la robe de dona Lambra ; puis ils chevauchèrent sur leurs chevaux , allèrent vers leur mère dona Sancha et retournèrent à Salas.

Bien vous pensez quelle fut l’angoisse de dona Lambra et combien elle pleurait son vassal ; après le départ des infants, elle lui fit dresser un lit de parade au milieu du verger. Ce lit était couvert de drap noir, comme il convient pour un homme mort; elle et ses dames l’entouraient, menant le plus grand deuil que l’on eût vu : l’on

eût dit qu’elle était abandonnéede mari et de seigneur.

lluy Velasquez revint de sa course avec le comte Fernandez et don Gustios, et aussitôt qu’il fut arrivé, dona Lambra se traîna à ses pieds , en le suppliant de se rappeler l’affront que lui avaient fait ses neveux,. Ruy Velasquez répondit : « Doiia Lambra , ne vous inquiétez point, je vous donnerai telle réparation, que l'univers pourra bien en parler. «

Il envoya donc dire à don Gustios qu’il vînt vers lui et qu’il avait longues choses à lui dire. Don Gustios arriva avec ses sept fils , et ils parlèrent de l’affront qui avait été fait ci dona Lambra ; mais de paroles en paroles ils semblèrent ranimer leur affection l’un pour l’autre, et leS sept infants mirent leur main dans la main de don Ruy.

Alors, comme s’ils étaient des amis véritables, Ruy Velasquez dit à don Gustios : n Beau-frère, les noces m’ont coûté cher, et le comte Gard n’a pu m’aider en ces dépenses, comme il avait promis de le faire. Vous savez qu’Almanzor m’a été déjà d’un grand secours pour les célébrer. Comme ami, je vous prie donc d’aller vers le roi maure (*), lui porter en mon nom une lettre où je lui demande de nouveaux services. » Don Gustios répondit aussitôt : K La chose me plaît ainsi , » et Ruy Velasquez se retira en son palais avec un Jlaure renégat. Il lui fit écrire en arabe , une lettre où il était parlé des sept infants et de leur père, .... et puis, quand la lettre fut écrite, le Maure eut la tête.tranchée....

Don Gustios retourna à Salas, puis il s’en fut à Cordoue , et il remit sa lettre à Almauzor, en lui apprenant la raison de son message. « Quelle lettre m’apportes-tu ? — Roi , je ne sais ce qu’elle renferme. — Saclie-le donc , Gustios, car Ruy Velasquez veut que je te fasse tranclier la tête ; mais moi je me contenterai de te mettre en prison bonne et sûre , » et ceci fut fait

(*) Il y a ici une légère erreur. Almanzor n’était pas souverain, mais hadjeb; il est vrai qu’il exerçait l’autorité souveraine.

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aussitôt ; mais le brave don Gustios avait pour le garder une belle Morisque de bon lignage, qu’il se prit à tendrement aimer.

Après que Buy Velasquez eut envoyé Gonçalo Gustios à Cordoue, il parla à ses sept neveux , les sept inlanls. « Neveux , leur dit-il , tandis que votre père est allé vers Alinanzor, vous serait-ee chose agréable de venir avec moi faire une tournée jusqu’à AInienar? Sinon gardez la terre. » Et ils répondirent : > Don Ruy , il ne serait pas beau de vous voir aller à l'ennemi , tandis que nous resterions au pays. » Alors Ruy Velasquez envoya dire en la contrée que quiconque voulait aller en terre ennemie se préparât à l’accompagner ; et ses gens , quand ils surent qu'il était question de guerre, en furent grandement réjouis.

Ruy Velasquez voyatit cette multitude de gens envoya dire à ses neveux qu’ils se préparassent à le suivre , qu’il les attendrait dans la plaine de Febros; il partit aussitôt de Barvadiello.

Les sept infants ne tardèrent pas à le suivre; mais quand ils furent arrivés à une forêt de sapins, ils cherchèrent quelques augures ; les augures furent mauvais. Ils virent dans les airs un aigle emiiortant dans ses fortes serres un hibou qui jetait de grands cris. Les corbeaux , en tournoyant , poussaient aussi des croassements sinistres ; et don Nuno Salido eut gr.md chagrin de ce que ces augures étaient si menaçants; il dit aux infants : <> Il faut retourner à .Salas. »

Gonçalo Gonçalez, le plus jeune des sept freres, lui dit : « Don Nuno Saliao, ne parlez pas ainsi ; ces présages ne nous regardent point; ils sont sinistres, mais c’est pour l'ennemi. Vous êtes d’un grand âge, don Nuno, les batailles ne vous conviennent plus ; retournez, retournez, vieillard. C’est le repos qu’il vous faut ; à nous les combats. — Mes fils, je vous ai dit la vérité : qui a vu de tels augures ne doit

£as revoir son pays.... ; » et il ajouta ien d’autres choses que ne voulurent pas croire les infants. Ils se séparè-

rent; mais en son triste chemin Nuno Salido eut la pensée qu'il faisait bien mal d’abandonner ainsi par crainte, de la mort ceux qu’il avait si longtemps élevés, et il commença a se dire à luimême : Certes, si la mort doit prendre quelqu’un, il vaut bien» mieux qu’elle me prenne que ces enfants si jeunes.

Il y aurait mauvaise renommée pour moi ; et moi qui ai été honorable en mes jeunes ans, j’aurais une vieillesse honteuse. En pensant ainsi , il prit la route que suivaient les infants.

Ils arrivèrent où était Velasquez, et là il y eut de grands débats entre eux, car Nuno Salido y fut insulté, et Gonçalo Gonçalez ne le voulant pas souftrir, tua 'd’un fort coup de poignard un vassal de Ruy Velasquez qui voulait frapper le vieillard. On cria donc aux armes ! Grande rage fut des deux côtés; puis don Ruy feignit d’être en loyal et bon accord avec ses sept neveux , et après que tous se furent remis en amour et bonne intelligence, ils s’en furent à Almenar. Don Ruy Velasquez se mit en embuscade avec les siens, et ordonna aux infants de courir la campagne.

Les Maures étaient prévenus, et bientôt ils en virent paraître plus de dix mille entre bannières et guidons. « Neveux , ceci n’est rien , dit Ruy Velasquez ; toutes courses dans ces plaines m’ont réussi; soyez sans peur, et si cela était nécessaire, j’irais vous secourir » Puis le cauteleux don Ruy

s’en fut vers les Maures , pour leur parler de l'attaque et de ses neveux.

On raconte que Nuno Salido s'était glissé derrière lui , et que quand il le vit parler aux Maures, il éleva une voix terrible : « O traître ! homme de nulle foi !... Dieu t’a donné triste reconfort, car tant que durera le monde il sera parlé de toi et de ta lâche trahison ; O et quand il eut dit ces paroles, il retourna vers les infants à bride abattue. >< Armez-vous, mes fils, car Ruy Velasquez et les Maures sont maintenant d’accord ; armez-vous , il leur faut votre vie. ■ Et les infants, quand ils l'eurent entendu , s’armèrent en toute hâte ; et comme les Maures étaient

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très -nombreux, ils firent quinze corps et s’élancèrent contre les iiilaiits, en les entourant de toutes parts; et >uno Saliilo Commença h les encourager , leur disant : « ^tes fils, ô mes Pils! ne craignez rien , les ansures sont toiiiours bons aux' hommes forts. Je vous le (lis en vérité, ce sera moi qui attaquerai cette première bande : dorénavant donc, soyez en la garde de Dieu : • en disant cela , il s’élança contre les Maures, et il en tua heàuconp; mais comme les Maures étaient beaucoup aussi , ils le tuèrent.

Us se ruèrent les uns contre les autres, et les chrétiens se battirent de si 'grand cœur qu'ils en délirent bien plus qu'on ne leur en tua; mais, hélas! les deux cents cavaliers des infants mordirent la poussière, et les sept frères restèrent sans autre compagnie d’hommes (tui vînt les aider.

Et quanil ils virent qu'il n'y avait plus autre chose à faire que vainc.re ou mourir , ils appelèrent à leur aide l'apôtre Santiago, et ils s'en furent de nouveau coiTtre les Maures, et Fernand Gonçalez dit alors à ses frères :

« lion courage, frères, et combattons de cœur, car il n'y a ici personne qui nous aide, sinon Dieu; et puisque notre brave maître est mort et tant de braves hommes de lance, il faut les venger ou mourir, ou nrourir, frères! »

Ils combattirent donc , iis en tuèrent bcaucoun, puis ils se r(-fugièrent sur la crête (i'nne. colline, et ils y lavèrent leurs visages, tout souillés de poussière et de sang; mais, en se regardant , ils ne virent pas Fernand Gonçalez, leur frère, et ils comprirent‘bien qu’il était mort, ou captif, ou blessé.

Et les infants étant ainsi prirent la résolution d’envoyer demander trêve à Viaraet à Galve, les chefs maures, jusqu'à ce qu’ils eussent fait demander a Ruy Velasquez s’il ne viendrait pas les secourir, et ils le firent ainsi; les Maures leur accordèrent la trêve qu’ils demandaient, et Gonçalo Gonçalez fut choisi pour aller parler a don Buy.

Mais quand il eut parlé, don Ruy Velasquez lui répondit : a Je ne sais

ce que vous me demandez , mon neveu.

— Don Ruy, faites-nous la courtoisie de nous secourir, car les Maures sont nombreux... Ils nous ont tué Fernand Gonçnlez , votre neveu , et avec lui les deux cents cavaliers que nous commandions; et en vérité, si vous ne le faites pas pour nous, failes-lr pour Dieu, car nous sommes chrétiens. »

Ruy Velasquez répondit : « Ami, retoiiriicz à votre joyeuse aventure, et rappelez vous les noces de doua Lambra. ^■ous êtes bons chevaliers et bons à la défense." Et quand GonçaloConcalezeut entendu ces |)a rôles, il rctonriia vers ses frères, et les frères abandonnes étaient tristes de ce que nulle aide ne leur viendrait pour le cuinbat. Mais voilà que Dieu mit au cœur de quelques chrétiens, qui étaient avec Ruy Velasquez, un peu de pitié et de courage, et environ trois cents chevaliers se décidèrent à aller rejoindre les infants; il voulut les retenir, mais ils partirent trois par trois, quatre par quatre, faisant serment qu’ils tueraient Ruy Velasquez, si Ruy Velasquez s’opposait à leur volonté : c’étaient des hommes de courage.

A leur têie, les infants allèrent attaquer les Maures, et ils commencèrent une bataille si forte et si sanglante que nul homme auparavant n’avait ouï dire qu’il y en eiU eu une, semblable livrée par uii si peiit nombre de cavaliers que l'on comptait de chrétiens; l'iiistoire rapporte qu’ils tuèrt nt deux nulle Maures avant que run d’eux eût succombé.

Mais les trois cents cavaliers qui étaient venus secourir les infants périrent presque tous , et, de leur côté, les infants de Lara étaient si harassés parle combat, qu’ils n’avaient plus la force de lever le bras et de frapper de l’épée. Et quand les chefs maures Galve et Viara les virent si acxablés, ils en curent pitié, et les tirant de la mêlée, les conduisirent a leurs tentes où ils les lirent désarmer, et où ils leur envovèrent du jiain et du vin.

Mais lorsque Ruy Velasquez vint à apprendre celte circonstance, il leur dit que c’était chose bien fatale en soi que de conserver la vie à de tels hommes ,

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