‹ Espagne (volume 2)Chapitre 28 sur 70 · LE BATAILLEUR · texte numérisé non relu

LE BATAILLEUR

Le concile de Palencia , en déclarant la nullité du mariage d’Alphonse le Batailleur, détruisit toutes les prétentions que ce prince pouvait élever sur les royaumes de Castille et de Léon.

Il tourna donc ses armes vers les États des rois arabes de Tudèle et de Saragosse. Il lui vint de France de nombreux auxiliaires. Gaston de Béarn, Centulle de Bigorre, Rotron du Perche , le comte de Comminge et bien d’autres seigneurs, qui regardaient cette entreprise comme une guerre sainte, se joignirent à lui. Alphonse commença par s’emparer de qui-lques villes voisines, Borja, Almudebar. Il y mit de bonnes garnisons pour qu’elles cou-

(*) Pour peindre sa mort, la chronique d’Alphonse se sert d’une expression dont noire langue n'ose pas rendre la triviale énergie : rcbenlo, elle creva.

russent le pays ; puis , quand il eut ainsi ruiné les environs et affamé Saragosse , il vint , dans le courant de l’année 1116, mettre le siège devant cette cité.

Les Maures de Tudèle comprirent bien que Saragosse une fois entre les mains des chrétiens , leur ville située sur l’Ëbre, 14 lieues plus haut, se trouverait privée de toute cominimication avec les autres États musulmans de l’Espagne, et ne tarderait pas à succomber. Defendre Saragosse, c’était se défendre eux - mêmes. Ils firent donc tout ce qui était en leur pouvoir pour secourir Abd-el-Melech surnommé Amad-Dawlah , qui en était alors le souverain. Ils ne cessèrent de harceler les assiégeants. Rotron, comte du Perche, ayant été chargé de mettre un terme à ces attaques continuelles, alla se placer en embuscade dans les environs du Tudèle. Il détacha ensuite quelques cavaliers avec ordre de courir la campagne afin d’attirer à eux les mahométans de la ville.

En effet, la garnison voyant un si petit nombre de fourrageurs, sortit pour leur donner la chasse. Les chrétiens , afin de l’attirer plus loin , se retirèrent avec précipitation. Abusée par cette fuite simulée, elle se laissa entraîner à les poursuivre. Mais le comte Rotron ne la vit pas plutôt éloignée, qu’il sortit de son embuscade , courut s’emparer des portes de Tudèle , faisant main basse sur tous ceux qui essayèrent de se défendre , en sorte qu’à leur retour , les musulmans trouvèrent les portes fermées et les remparts occupés par les troupes d’Alphonse. Le roi de Saragosse, Amad-Dawlah, vivement pressé par les chrétiens, réclama le secours des Almoravides. On se rappelle que le royaume de Saragosse et les autres petites souverainetés de l’Espagne orientale étaient les seuls dont ■Yoiisef-ben-Taschfyn ne se fdt pas emparé. Temin, qui administrait l’Andalousie, l’Algarbe et le royaume de Valence pouf Aly-ben-Youssouf son frère, ne voulut pas laisser échapper cette occasion d’étendre sa domina-

tion. Il envoya au secours de la place une armée de Lamtounes sous le commandement d’ Abd -allali - ben - Mezdeli {*), qui Ot lever le siège. Ce général reprit aussi Almudebar et plusieurs villes voisines. Mais Tudèle et d’autres positions importantes restèrent au pouvoir d’Alphonse.

Les Almoravides n’étaient pas venus à Saragosse seulement pour délivrer cette ville de l'attaque des chrétiens, mais bien pour s’y établir en maîtres. Amad-Dawlah ne tarda pas à deviner leurs projets , et craignant que Ben-Mczdeli ne le fit arrêter et ne l’envoyât mourir en Afrique, il s'évada et courut se réfugier dans la ,plus inaccessible de ses forteresses, dans Rotlia-al-Yehud , cette ancienne place d’armes d'Hafsoun , située, comme on se le rappelle, au pied des Pyrénées , sur des rochers escarpés , entourés de presque tous les côtés par un torrent (**). Quelques auteurs pensent qu’il reprit le gouvernement de Saracosse après la retraite des Alnioravides. Zurita dit au contraire, et cette opinion nous parait préférable, que ceux-ci restèrent maîtres de la ville jusqu’au moment où les chrétiens vinrent la leur enlever.

Alphonse, pour avoir échoué une première fois dans son entreprise , n’avait pas renoncé à l’espoir de s’emparer de cette capitale de l’Aragon. Il commença par reprendre Almudebar, et vint, "en 1118, mettre de nouveau le siège devant la ville. ■

Saragosse était une ville d’une trop haute importance pour que les Almoravides voulussent la laisser tomber sans la secourir. Temin , frère d’Aly, vint lui-méme à la tête d’une armée de Lamtounes. Il avait établi son camp à quatre lieues au sud de Saragosse, près du ch.1teau de Maria sur les bords de la Guerba. Mais il ne crut passes troupes assez nombreuses pour attaquer le camp des Aragonais. Il se

(*) Ferreras l’appelle Amazaldi.

(**) ConJé, llistoria de la dominarion de los Arabes en Etpa&a, deuxième partie, ch. 5o.

retira donc sans rien entreprendre; il espérait d’ailleurs que la mauvaise saison forcerait bientôt Alphonse à se retirer. Il se contenta d’envover son neveu , le propre fils d’Aly, à lu tête d’un gros corps de troupes, pour qu’il se jetât dans la ville et qu’il y introduisît des vivres. Mais Alphonse, instruit de sa marche, s’avança au-devant de lui et le rencontra à quatorze lieues de Saragosse dans les environs de Cutaiida. Il l’attaqua avec tant d’impétuosité, que les Almoravides ne purent soutenir son choc. Ils furent culbutés ; le plus grand nombre d’entre eux resta sur le champ de bataille, et leur général , le fils d’Aly, fut retrouvé parmi les morts. Apres cette victoire.

Alphonse revint eontinuerle siège. Il considéra même la prise de la place comme tellement assurée, qu’il nomma d’avance don Pedro de Librana évêque de Saragosse.

Les musulmans, en apprenant la défaite de Temin, perdirent tout espoir d’être secourus. Aussi ne tardèrent-ils pas à capituler; ils rendirent la ville aux chrétiens le mercredi 3 ramadan, 512 de l’hégire (18 décembre 1118). Un des premiers soins du vainqueur fut de purifier et de rendre aux chrétiens le temple de Notre- Dame- del- Pi lar. Déjà nous avons raconté la fondation de cet édifice. Mais s’il faut ajouter foi aux récits des auteurs aragonais, Notre-Dame-del-Pilar n’est pas la seule église de Saragosse qui peut se glorifier d’une origine miraculeuse. Il faut y joindre encore Notre-Dame-del-Portillo. Voici comment le père Murillo rapporte cette légende (*) : « Le roi Alonzo ayant • arraché aux Maures la ville de Sara- « gosse, qui était restée quatre cents n ans en leur possession , les infidèles « tentèrent de la reconquérir par snr- « prise. Une nuit, à l’aide de pics, ils O percèrent le rempart, et déjà ils a s’étaient ouvert un passage {unporci tiilo) et ils commençaient à entrer, » lorsque les gardes, réveillés par le « bruit, aperçurent une vive clarté.

(*) Excelencias de Saragoza, T a53.

L’UNIVERS

• La Vierge, assistée des anges, coin- « battait ainsi qu'un valeureux cani- « taine et faisait un grand carnage des « infidèles. En arrivant sur le lieu du « combat, ils vire:it un grand nombre

• d'ennemis terrassés, et sur la brèche « on trouva une petite image de la « Vierge. » On liîllit d'abord en ce lieu une simple chapelle, puis dans ia suite une église qui a reçu le nom de Notre- Danie-del-Portillo." C’est par allusion à cette légende qu’on y a gravé ce distique :

O Sfilduba poleiis, Angnslt nrimmis bæm,

Félix qiiod inurus xît pia tibi.

La prise de Saragosse jeta ia consternation parmi les ^laiires de ces contrées, et nresqne toutes les villes qu’ils y possédaient encore leur furent rapidement enlevées. En 1120, Alphonse gagna Calatayud. En 1121, il assiégeait Daroca; les Almoravides vinrent au secours de la p'nce, mais ils furent battus, et l.nssèrent an.x vainqueurs un butin immense et nlus de deux ccqts chameaux. Suivant Ferreras , ce serait à cette occasion seulement qu’on aurait combattu près de Cutanda. Cependant le plus grand nombre des historiens chrétiens sont d'avis que la balniile lie Cutanda eut lieu pendant le siège de Saragosse (*). Il n’y aurait Vien de bien étonnant à ce que le môme point eût servi deux fois de champ de bataille, et tout ce qui paraît certain , c’est que les Almoravides furent défaits en venant au secours de Daroca, de même qu’ils l’avaient été lors dp siège de Saragosse.

Le prince des Almoravides, Alyben-Youssoiif, qui se trouvait en Afrique, résolut de passer lui-même en Espagne afin de mettre un terme aux progrès des chrétiens. Il y était aussi apjielé par le soulèvement des hahitants de Cordoue, qui, fatigués des insultes et des vexations de toute espèce que se permettaient ses soldats, les

(') Quant aux auteurs arabes, ils la placent au 19 de r.'dria prior oti a3 de r,il)ia püstcriordi! |■auucc5(', de l'hégire, iS juin ou 22 juillet 1120, c’est-à-dire, pendant le siège de Calatayud.

avaient attaqués et chassés de la ville. Aly parvint à calmer cette révolte.

Mais ce fut à peu près tout l’avantage qu’il retira de son expédition dans fa Péninsule; il fut rappelé en Afrique par un ennemi qui devait être, pour la puissance des Almoravides, plus -funeste encore que les clirétiens.

Un célèbre philosophe nommé Abu- Walid-Alga/ali, qui tenait son école à Bagdad , avait publié un livre intitidé : De la résurrection des sciences et de la loi. Les doctrines (|iii s’y trouvent enseignées furent déclarées , par l’école de Cordoue, contraires à la pureté de l'islamisme , et l’auteur en fut blAmé comme hérétique. Aly avait ap-

f)i'0uvé cette décision. Il avait été plus, oin encore : il avait ordonné de rec.neillir, .soit en Esjmgne, soit dans ses États d’Afrique, tous les exemplaires qu'on pourrait trouver de ce livre, et de les brûler publi(|iiement. C’est au milieu de ses discijiies qu'Algazali reçut la nouvelle de ces condamnations. En entendant qii’Aly avait donné l’ordre de brûler son ouvrage , il changea de couleur, et levant au ciel ses mains tremblantes, il invoqua Dieu contre ceux qui avaient jugé son écrit, et contre le roi qui avait ordonné de le livrer aux tlammes. O Allah 1 disaitil, déchire, détruis ses royaumes comme il a détruit et déchiré mes livres; fais qu’il cesse d’en être le souverain. Tous ses disciples se joignant à sa prière , répondirent : Qu’il en soit ainsi. L’un d’eux ajouta : Iman, demande à. Dieu que tes imprécations s'accomplissent (>ar mes mains. Amen!

continua l’iman. O Allah ! fais que mes demandes s'aecomplissentpar les mains de reliii-ci.

Ce disciple qui demandait à devenir rinslrument dont se servirait la Providence pour détruire l’enij.ire des Almor.ivides était Africain. Après avoir étudié à la célèbre école de Cordoue , il était allé en Orient pour achever de s’instruire. Il se nommait Mohammed-Abd-Allah, fils deXimurt(*). Il fut

(*) Ferreras l'appelle Mahomet-Bcntumarl.

ESPAGXi:.

plus tard désigné sous le nom d’,-//- Mehedi (le prophète). De retour dans son povs au coinmeneement de la première lune de rabia 510 (aoiU 1110), il commença à prêcher une doctrine très-austère et a déclamer contre les vices du peuple et des rois. Ses paroles ne tardèrent pas h fanatiser la populace et à lui attirer un grand nomlu-e de sectaires, qui se donnaient le nom de al-mou/iedi/n , c’est-a-dire unitaires.

De ce mot, les K-paguols ont fait celui d'Almohades. Ses disciples, dans leur zèle itisensé, voulaient exterminer tous ceux qui ne croyaient pas en uii Dieu un que, qui n'a point de pair, qui n'a point engendré et n’a point été conçu ; qui n’a pas eu de commencement et qui n'aura pas de fin.

Al-Mehedi marchait toujours accompagné du premier de ses di-eiples qu’il appelait son vizir, et qu’il nommait abd-el-motimen , le serviteur du croyant. Il prêchait dans les mosquées et dans les places publiques. Toléré d’abord, il avait hientdt cau.sé tant d’agitation par 1 exaltation de ses doctrines, qu’Aly avait cru devoir le proscrire. Li persécution avait encore augmenté le nombre de ses disciples. Enfin ils devinrent assez nombreux pour former une armée qui battit à plusieurs reprises les troupes d’Aly, et qui s’enqmra de la ville de Tininàl , située au milieu des montagnes. Les Abnidiades n’en sortaient que pour faire des courses contre les Almnravides, et pour porter dans les environs le pidage et la dévastation.

Cette guerre retenait Aly en Afrique. Elle l’occupait tellement qu’il ne pouvait donner Ini-niême ses soins aux événements de la Péiunsule. Les gouverneurs des villes frontières, chargés presque seuls de soutenir tout le poids de la guerre, lui annonçaient chaque jour de nouveaux désastres.

Ils se plaignaient de ce que les chrétiens mozarabes, qui étaient ses vassaux et qui vivaient librement dans scs États, mêlés aux musulmans, .servaient eux-mêmes de guides et d’éclaireurs aux ennemis et facilitaient ainsi leurs

succès et leurs déprédations. Aly, pour mettre un terme a ces trahisons eontinuelles, écrivit aux gouverneurs de ses villes d’Espagne de faire promptement et en seciet enlever tous les chrétiens des frontières; de faire transporter en Afriipie ceux qui seraient convaincus d’avoir excite les troupes d’Aragon ou de Castille à faire des courses dans leur pays ; quant aux autres , de les amener dans le cœur de l’Andalousie et de les disséminer au milieu des musulmans. Ces ordres .sévèrement exécutés causèrent la mort d'un grand nombre de ces infortunés. Arrachés au pays où ils étaient nés, ils furent déportés sur la terre d’Afrique, où les regrets, la misère et l’inclemence du ciel les eurent bientôt fait périr. Ceux qui . traités moins cniellemeut, furent seideineul emmenés dans le fond de l’Andalousie, reelamérenl l’assistance d’Alphonse le Balailleur. Ils lui promirent que s’il paraissait an milieu de l'Andalousie avec une armée capable de protéger leur révolte, ils se soidèveraieiit en sa faveur; qu’ils lui livreraient Gretiade et bien d'autres cités, ou bien (pie s’il ne lui était pas possible de s’établir solidement dans le pays, ils reviendraient avec lui, emmenant leurs femmes, leurs enfants , leur famille, emportant leurs richesses, leur indu.stric, et qu’ils peupleraient les parties de ses États que la guerre avait rendues désertes. Alphonse consentit à tenter cette entreprise. Il réunit quatre mille cavaliers seulement, qui jurèrent de suivre sa bannière, et de ne jamais tourner les épaulrs à l’ennemi. Cette, expédition fut considérée comiiK^ une guerre sainte. Ceux (pii en firent partie prirent la croix; aiis-^i dans plusieurs endroits Condé appelle t-il les soldats d’Alphonse ses cioisés(*). Il pénétra d’abord sur les terres du royaume de Valenc«, et de toutes parts les chrétiens accouraient à son camp. Guidé par eux , il ravageait les

(*) Troisième partie, rb. xxxix. Comliatiô la fortalrza pnr atgmios dias, |>ero iio la pudo eiilrar y perdiô harla geiite de tus cruzadus.

L’UNIVERS

propriétés musulmanes. II y faisait un butin immense, prenant 1rs grains enfouis dans les mazmorras, enlevant les troupeaux. Comme il n’avait apporté avec lui aucune machine pour battre des murailles , il ne put mire avec succès aucun siège important; mais partout il restait maître de la campagne, et son armée s’augmentait à chaque pas qu’il faisait eh avant.

Tous les chrétiens que les Maures avaient pris dans les guerres précédentes trouvaient moyen de briser leurs fers et de venir le rejoindre. Les Mozarabes qu’Aly avait fait arracher de leurs foyers, tous ceux que les vexations des Âlmoravides avaient exaspérés , venaient se ranger sous ses bannières. Il parcourut ainsi les royaumes de Dénia, de Murcie, et il arriva au village de Degma près de Grenade (*).

Cette armée qui, lors de son départ de Saragosse, se composait de quatre mille cavaliers , comptait alors plus de cinquante mille combattants, dont la plus grande partie de cavalerie. Elle s’avancait portant de tous les côtés la terreur; à son approche , on répéta dans toutes les mosquées de Grenade la prière de la crainte (/a aaa/o rfe/ temor), qui ne .se récite que dans les plus pressants dangers.

Cependant Temin , qui gouvernait l’Andalousie pour son frère Aly-ben- Yousouf, avait réuni une puissante armée. Il vint avec elle camper sous les mursde Grenade, en sorte qu’Alphonse necrut pus devoir entreprendre le siège de cette ville, et qu’il continua sa marche et s’avança jusqu’au bord de la Méditerranée. Les Almoravid.es cherchèrent à inquiéter sa marche. Un matin ils attaquèrent son arrière-garde, y jetèrent le désordre, et déjà ils se mettaient à piller le bagage, lorsque Alphonse accourut à la tête de quatre corps de cavalerie , se précipita sur les musulmans avec tant d'impétuosité , qu’i Is ne purent supporter le choc de ses

(*) C'est probablement aujourd'hui le village de Diezma , à peu de distance du Rio- Fardez , que Coudé, d'après les auteurs arabes, appelle le Fardux,

escadrons. Ils furent culbutés , mis en fuite; les chrétiens les poursuivirent Jusqu’à la nuit, et non-seulement ils recouvrèrent le peu de butin que les Almoravides avaient enlevé, mais ils leur prirent tout leur bagage.

Temin, rendu plus prntlent par cette leçon, n’osa plus attaquer l’armée chrétienne ; mais il se contenta de la suivre et de la harceler. Alphonse, dont le camp était encombre de butin, qui marchait suivi par ces populations chrétienne.s qu’il venait arrachera l’oppression des Almoravides, ne crut pas sage de rester plus longtemps dans un pays où cette multitude ne pouvait tarder à manquer de vivres. Il se retira donc tranquillement en passant parGuadix, par Murcie, parXativa, et, après une campagne de dix-huit mois, il revint en Aragon, chargé de hutin, et ramenant avec lui toutes les familles chrétiennes que les Almoravides avaient voulu déporter au cœur de l’Andalousie. L’auteur de l’essai sur l’histoire des Arabes peint cette expédition d’Alphonse comme une course de chevalier errant, sans but et sans résultat. Nous nous abstenons pour notre compte d'apprécier les faits:

nous nous bornons à les rapporter.

Cependant, entrer en Andalousie avec une troupe de quatre mille cavaliers seulement, la parcourir pendant dix-buit mois, y subsister aux dépens des musulmans, en revenir avec une armée plus que décuplée, rapporter un butin immense, briser les fers d’un grand nombre de captifs, favoriser l'émigration de 40,000 familles chrétiennes qui y vivaient opprimées, en appauvrir le pays ennemi, en enrichir ses propres États, ne nous semble pas un si minime résultat, qu’on doive le considérer comme sans importance.

Aly, furieux de cette expédition et ne pouvant en tirer vengeance sur Alphonse le Batailleur, fit porter sa colère sur ceux des chrétiens mozarabes qui n'avaient pas abandonné ses États ; vengeance aveugle et folle, puisqu’elle ne l^rappait que ceux qui lui étaient restés fidèles ; il en fit déporter le plus grand nombre en Afrique; en sorte,

qu’à partir de cette époque, il n’en resta plus que très-peu dans la partie de l'Espagne soumise à sa domination.

Quant à l’Espagne orientale, elle se trouvait déjà presque en entier au pouvoir d'Alphonse et des comtes de Barcelone. Cependant l’ancien roi de Saragosse, Aniad Dawlah, y possédait encore quelques villes, et, après l’usurpation des Almoravides, il s’était retiré dans la forteresse de Rotah-al- Tehud. Il mourut dans le courant de la lune de sjaban 524 de l’hégire (juillet 1130), laissant pour successeur son (ils Abu-Giafar-Ahineil , surnommé Saïf-al-Dawlah (l’épée de l’Etat) (*).

Celui-ci voyant cette place et les autres villes qui lui restaient encore entièrement entourées par les chrétiens , n’ayant aucun secours à espérer des Almoravides, ne voulut pas attendre qu’elles lui fussent enlevées par les armes. Il les échangea donc pour d’autres domaines qui lui furent donnés sur les confins du royaume de Tolède.

Avec quel prince fit-il cet échange?

C’est un point assez difficile à éclaircir. Condé ditque ce fut avecAlphonse Raymondez. En effet, Alphonse Raymondez était roi de Castille, et pouvait seul donner des terres dans les environs de Tolède : d’un autre côté, iiel intérêt pouvait-il avoir à posséer une forteresse dans les Pyrénées dont il était séparé par tout l’ Aragon? D’ailleurs Condé confond quelquefois Alphonse le Batailleur et Alphonse Raymondez, puisqu’il fait mourir ce dernier à la bataille de Fraga. Ce qui est contraire à toutes les données de rhistoire.

J^a chronique d’Alphonse VII n’élude la difficulté qu’en commettant une erreur énorme; car, pour tout concilier, elle place Rotah-al-Yehud sur les confins de l’Andalousie, tandis que cette forteresse était réellement au pied des Pyrénées ; Mariana ctFerreras commettent la même faute; l’un veut quecetteplaceait été à l’embouchure du Guadalquivir, l’autre l'a dit située dans

(*) Mariana et Ferreras l’appellent Safadola.

la Manche. On comprend que c’est là un moyen trop facile de trancher la question. Pour la résoudre d’une manière plus satisfaisante, n’est-il pas possible de croire qu’un traité est intervenu entre Alphonse le Batailleur, Alphonse Raymondez et Saïf-al-Dawlah? coder-' nier aura cédé ses Etats de l’Espagne orientale à Alphonse d’Aragon, qui, de son côté, aura rendu, à Alphonse de Castille, des terres dans la Rioja, ou bien sur quelque antre point de ses frontières. Alphonse de Castille, à son tour, aura donné à Saïf-al-Dawlah, dans le royaume de Tolède, des domaines qui ont incontestablement été possédés par celui-ci. Cet arrangement paraît d'autant plus probable que , suivant la chronique d’Alphonse VII, cette cession fut faite, par Saïf-al-Dawlah, à une époque où les rois chrétiens étaient sur le point d’en venir aux mains. Alphonse le Batailleur, lorsqu’il avait été marié à Urraca, s’était assuré de la possession d’un grand nombre Je places dépendant de la Castille et du royaume de Léon. En 1114, lorsque le concile de Pidencia eut déclaré la nullité de son mariage , il laissa reprendre quelquesunes de ces villes. Il en conserva néanmoins encore beaucoup. Lors de la mort de dona Urraca, en 1126, Alphonse Raymondez avait levé une armée pour les reconquérir. Le Batailleur, de son côté, s'était avancé pour les défendre. Les Aragnnais et les Castillans étaient sur le point de combattre, quand, en 1127, un arrangement fut conclu entre les deux princes, et l’Aragonais s'engagea à restituer la plus grande partie des domaines dont la possession lui était contestée. Deux ans ne .s’étaient pas écoulés, que, mécontent de cette concession, Alphonse le Batailleur reprit les armes. Il alla mettre le siège devant Moron. Alphonse Raymondez s’avança de son côté pour dégager celte place. Dans cette circonstance, les évêques qui se trouvaient dans les deux armées essayèrent d’éviter l’effusion du sang chrétien. Un nouvel arrangement fut conclu en 1129, et c’est précisément en

L'ÜKIVERS.

<150 que la clironique d’Alphonse VII

filace la cession faite par Saïf-al-Dawah de Rotah-al-Yehud et de ses autres États. Kn présence de ce rap|)rocheineiitdc dates, est-il déraisnntiahle de penser que ces deux transactions se rattachaient l'une a l'autre par quelque lien coinmnn.’ Au reste, ce ne sont In que des conjertures, et ce qui seulement parait prouvé d’une manière incontestable, c’est que Saïf-al-liawlah, ce dernier de.scendant des Beni-llud de Saragosse, reçut dans le royaume de Tolède des domaines, d’où nous le verrons bientôt s'élancer pour se mêler à toutes les tourmentes qui vont renverser la domination des Almoravides.

Abu-Tahir-Temin, frère du roi Al^ et son représentant en Espagne, était mort en 1126. Tascbfyn-ben-Alv, propre (ils du roi, lui avait succédé dans ce commandement. Quelques courses, exécutées avec bonheur sur les frontières des cbrétien.s, lui valurent biimtôt chez les musulmans le renom d'un vaillant capitaine. Enhardi par ces petits avantages, il résolut en 1132 d'entreprendre le siège de Tolède, et, dans ce but, il réunit une nombreuse armée. Saïf-al-I)awlab , qui baissait profondément les Almoravides, auxquels il attribuait la ruine de sa fami le, entretenait des espions parmi les musulmans d'Andalousie. C.eux-ci l’avertirent des projets de Tascbfyn, et il s’empressa d’en donner avis au roi de Castille, qu’il servait comme un IIdèle vassal. Alphonse, prévenuà temps, rassejnbla ses forces, marcha à la recherche de l’armée des Almoravides et la tailla en pièces. Il continua sa marche victorieuse jusque dans les environs de Séville , où il rencontra de notivcau et battit une 8econ'*e fois l'armée commandée par Tascbfyn. Les musulmans de ces contrées , effrayés par cette double défaite et par les ravages que les diiétiens exerçaient de tous les côtés, rerdamèrent l’intervention de Saïf-al-l)awlab, et, sur sa recommandation, ils furent épargnés par le roi Alphonse, qui se contenta de leur imposer un tribut, et qui se retira dans Ses États, à la tête de son armée victo-

rieuse et chargée de riches dé|M)uille8.

Fendant que le roi de Castille portait ainsi les armes chrétiennes jusque dans les champs de Seville, c.elui d’Aragon continuait ses conquêtes dans l’Espagne orientale. Il venait de s’emparer de Alt.qninenEa , ville très-forte, située près de l’endroit où la Segré reçoit les eaux delà Ciuca.II avait ensuite été mettre le siège devant Fraga , qtii se trouve à deux lieues au-dessus de l’embouchure de la Cinca. Mais comme la ville est entourée de ravins et placée sur des rochers escarpés, qu’elle était d’ailleurs défendue par une bonne garnison , les chrétiens ne faisaient pas de progrès , et le siège traînait en longueur. Zacharia Ben-Gania, qui commandait à Lerida pour les Almoravides, se mit à courir la campagne à la tête d'un corps de cavalerie, afin de harceler les assiégeants et de leur couper les vivres. Les défenseurs de Fraga, de leur côté, faisaient de vigoureuses .sorties. Le 23 ramadan de l'année 528 de l'hégire, mardi 17 juillet 1134, joti r de la fêi e de sai nte Juste et desainte Butine, les chrétiens étaient occupés à repousser une sortie des assiégés , lorstju'on vit paraître la cavalerie de Ben-Gania. Le roi Alphonse prit aussitôt une partie de ses cavaliers, et courut à la rencontre des Alinoravides ; mais cette troupe n'était pas assez nombreuse pour soutenir le choc des guerriers de Ben-Gania : elle fut mi.se en déroute, et Alphonse fut tué en combattant. Son corps ne fut pas reconnu au nombre des morts, ce qui a donné lieu a une foule de romans. Quelques écrivains ont dit que, désespéré de sa défaite, il avait été s’enfermer dans un couvent où il s’était laissé mourir de chagrin; d’autres ont raconté qu'il avait été à Jérusalem. Ce sont évidemment là des fables. Un roi qui, pendant vingt-neuf ans , a fait la guerre avec des fortunes diverses, n’abandonne pas son royaume pour une défaite, qui, comme celle de Fraga, n’avait rien d'irréparable; il ne l’abandonne pas surtout, quand il ne laisse pas d'héritiers, que sa retraite peut plonger ses États dans

ESPAG^E.

tous les maux de l’anarrhie ou dans tous les embarras d’une élection , et Alphonse est mort sans avoir d’enfant.

Il avait , à la vérité , écrit un te.stanient, par leipad il laissait tous ses États aux hospitaliers de Jérusalem; mais on comprend que de semlilahles dispositions sotit trop contraires au bien public pour qu’elles puissent jamais recevoir leur exécution.

iticTioa DS uisriA - sâmirkz par lss

SAVARRAIS. KI.ECriON DK RAMIRE DS

VaiKS PAR I.RS ARAUOSAIS. AEPHOHSK

fil SK FAIT rOUROnHf KF\ COMME EMPEREUR. — DÜM RAMIRK l.E MU(M£ DONNE SA FlLI.f POUR FiANCÊE AU COMTE RAMÛaN BEU£!f- GLRR IV ET REMET A C.C PRiNCE i/aDMI-

HiSTRATTON DU ROYAUME. DE RAMUIf

BERENGUER III, COMTE DE nARfECONE.

TASIUKYN K.VP RAPrEl.H en afriqte par

SON PÈRE, QUOSAY PRECHE DANS d’aL-

GAARE f.A DOCTRINE D*At.*GA£AI.I. Soü-

EÈVEMENT DE rETTE PROViNCR. SOUCà-

VCMENT DK COKDOl.l, DE VALENCE, — DE MURCIE, — d'aLMKRIE. ~ MORT DE SEÏP'AL-nAWLAII. RUINE DP-S AI.MORA*

VIDKS E> AFRIQUE. QUüSAT APPELI.E

LES ALMOUADES KM KSPAGlfE. ^ ILS DC* BARQUEMT A ALGF.S1RAK.

La mort d’Alphonse le Ratailleur laissait deux trônes vacants : celui d'Aracon et celui de Navarre; car personne ne pouvait songer sérieusement à exécuter le legs que ce prince avait fait de tous scs États en faveur des liospilaliers de Jérusalem. Les cortes de la Navarre et de l’Aragon se réunireut à IJorja , dans le but de se nommer un roi. Le seigneur de cette ville était don Pedro de Atarez. De tous les concurrents a la couronne, c’était celui qui paraissait avoir le plus de chances; aussi coiiimeiica-t-il à s’enorgueillir et à se coiiihiire avec nrro-

§ 'ii.ee, comme .si son élection eût été pja ronsomniée. Par celte manière d’ag r il s’aliéna tous les esprits; personne ne voulut plus lui donner son siiffrase, et les électeurs n’ayant pu s'entendre jiour faire un autre choix, se séparèrent sans avoir rien terminé. Alors les N'avarrais se réunirent à Pamnelune , où ils nommèrent jioiir roi de Navarre don Garcia , lietil-lils

2or

de Sancho-Garcez, que nous avons vu mourir assassiné au milieu d’uiie partie de chasse, par son frère don Ramon.

Quant aux Aragonais, leurs cortèa s’assemhlcreiit a Moiiçon, suivant d’au très écrivains, a Jaca ; elles cherchèrent aussi Ml) de-ceiidaiit de leur aiiciemta race royale. Le brave Saiiclio-Rainirez, mort au siège de lliiesca, avait laissé trois liis : don Pedro , don Alphonse et don Raiiiire. Les deux premiers étaient déjà morts sur le trône.

Quant au troisième , il était moine dans le. couvent de Saint- Pons de Toiniers. Les Aragonais ne pensèrent pas que ce fût une raison qui dût l’exclure du trône, et ils le proclamèrent roi. Ils exigèrent qu’il se mariât, et, avec ia permission de l'antipape Anaclet, don Uamire le Moine éftousa Agnès, soeur de Guillaume, comted’Aqnitaiiie. Léonore, lille de ce prince, venait de recevoir pour mari Louis le jeune, qui, depuis, fut roi de France.

Pendant que ces éicctinns se faisaient, un autre concurrent réclamait également les trônes d’Aragon et de Navarre. C’était A hilionse Vil. Il prétendait que ces deux F.tuts devaient lui appartenir : la Navarre, parce qu'il avait Sancho le Grand pour bisaïeul, tandis que ce roi n’était que le trisaïeul du prince que les Navarrais veiiaieait de choisir (*); l’Aragon, parce que don Ramire, étant moine, lui semblait ne pouvoir être roi; que, dè.s lor.s, c’était à lui Alphonse VII que le trône devait revenir, comme nu plus proche parent du dernier souverain. Il entra donc à la télé d’une armée dans la Navarre et dans l’Aragon; il s’empara, sans qu’on fit la moindre résistance, d’un grand nonahre de places ; il entra même dans Saragos.se. .Mais Ramire le .Moine et Gan ia - Ramirez s'etant reroniius ses vassaux, il leur lais.su leurs F.lats, et se contenta du titre de leur suz< raiii. Il lui 'sembla dés lors qu'ayant des rois sou*

(•) Sancho le Grand.

Alphonse VI. i Urraea.

3 Alphonse VII.

non ('larri.s. x Sancho- Garcez. 3 Rainiro Sanchez. 4 Garcia-naoiirez.

L’UNIVERS

sa domination, il pouvait prendre le titre d’empereur. Il se fit donc couronner en cette qualité : aussi est-il appelé par les historiens Alphonse l’Empereur {*). Les Arabes le nomment El- Embalatnur. C’e.st à partir de ce couronnement que Tolède fut désignée sous le titre de ville itnpériale.

Ces difficultés avec le roi de Castille étaient à peine apaisées, qu’une guerre plus sérieuse éclata entre l’Aragon et la Navarre. Les Aragonaie disaient que le prince élu par eux avait, comme héritier de son frère , droit à tous les États que celui-ci avait possédés. Ramire le Moine réclama donc la souveraineté de la Navarre, et fit, mais sans succès, la guerre à don Garcia.

Les jugements que portent sur Ramire le Moine les auteurs, même contemporains, sont le plus contradictoires. Le moine anonyme de Ripoll, qui écrivait environ en 1190, représente don Ramire comme un prince bon, brave et généreux. Les autres, au contraire, le dépeignent comme un homme cruel et totalement inhabile aux affaires. Il était, disent-ils, si embarrassé de son écu et de sa lance, lorsqu'il montait à cheval, qu'il était obligé de tenir les guides avec ses dents. Sa manière d’être, autant que son ancienne profession , le faisaient mépriser par les grands, qui ne l’appelaient que le roi frocard ( el rey cogu/ta }. Enfin , il avait si mal administré l'Etat, il avait fait tant de largesses ruineuses, qu'après trois ans de règne, en 1 137, dans les cortès de Barbastro , toutes les donations de villes ou de cbàteaux, qu’il s’était laissé arracher , furent déclarées nulles. Une fille était née de son mariage avec Agnès, et bien (|u’elle n’eût alors guère plus d'une année, il la fiança au comte de Barcelone. Tout en conservant le titre de roi, il remit à ce seigneur l'administration du royaume, et soit que sa femme fût morte, soit qu’il ne considérât plus comme suffisante l’autorisation de se marier

(*) Les historiens, et surtout les historiens aragonais , donnent aussi qiielcpiefois ce surnom à Alphonse le Batailleur,

qui lui avait été donnée, il se retira dans un couvent pour ne plus s’occuper des choses de ce monde.

Le comte de Barcelone , auquel on venait de fiancer Pétronille, fille du roi Ramire, était le petit-fils de don Ramon-Berenguerll, surnommé Capd'Estopa. On se rappelle comment, en 1082, Cap-d’Estopa avait été assassiné par son frère, laissant un fils âgé seulement de vingt-cinq jours. Ce jeune comte, qui avait reçu, comme son père, le nom de Ramon-Berenguer, se montra le digne héritier de ceux dont il était né. Dès qu’il fut eu âge de combattre , il fit la guerre aux Maures. Il était le seul prince chrétien de la Péninsule qui eût une marine capable d’accomplir quelque grande entreprise. Il engagea encore à sa solde des vaisseaux génois et pisans ; puis, à la tête d’une flotte formidable, il partit des côtes de la Catalogne pour aller tenter la conquête de Mayorque. Il s’empara , eu effet, de la cajiitale de celle île. Les historiens catalans racontent que, pendant son absence, les Maures ayant envahi la Catalogne, il confia la garde de Mayorque aux Pisans et aux Génois ; mais il ne fut pas plutôt parti , qu’ils vendirent sa conquête aux Almoravides. Rien de semblable ne se trouve raconté par les auteurs italiens ; il ne faut donc pas accorder au récit de celte trahison plus de foi qu’il n’en mérite.

En Ramon-Berenguer III mourut en 1131 , laissant pour héritier du comté de Barcelone En Ramon-Berenguer, le quatrième du nom (*). C’est celui qui venait de recevoir la fille de don Ramire pour fiancée. Elle lui était donnée , à la condition qu’aprés la mort de don Ramire le titre de reine appartiendrait à Pétronille seule; mais que, si elle venait à mourir sans entant, Ramon-Berenguer hériterait du royaume. Ce prince exécuta scrupuleusement les clauses du contrat : il

(*) Il eut enrorc Berengiicr qui liérita du cumté de Provence; doua Berengiiela qui fut femme d’Alphonse YII, et Cécile, femme du comte de Fois.

ne voulut pas même porter le blason des rois aragonais ; il conserva celui de ses aïeux; ses descendants ne crurent pas devoir le changer. C’est de cette manière que les anciennes armes des comtes de Barcelone , données , dit-on, par Charles le Chauve à Wifred le Velu, devinrent et sont encore aujourd'hui celles de l’Aragon , qui porte d’or à quatre paux de gueules.

Jusqu'au 16 août 1147, Jour de sa mort, Ramire le Moine conserva le titre de roi; après lui, sa fille Pétronille fut reine d’Aragon ; mais la souveraineté fut réellement exercée par le comte de Barcelone.

Cette réunion dims la même main , de la Catalogne et de l’Aragon, rendit moins sensible la scission qui venait de s’opérer dans les États d Alphonse le Batailleur, et permit de continuer avec avantage la guerre contre les musulmans. Au reste, la fortune de ces derniers était loin de s’améliorer. En Afrique , le sort des armes continuait à être contraire aux Almoravides. El- Mehedi était mort, mais Abd-el-Moumen. son successeur, avait à plusieurs reprises vaincu les troupes d’Aly-ben- Youssouf, et, dans le courant de l’année 528 (du l'"' novembre 1133 au 22 octobre 1134), il s'était fait proclamer Emir-al-Moumenim. En Espagne, l’incendie commençait aussi à s’allumer. Déjà une révolte contre les Almoravides avait éclaté à Cuenca :

elle avait été promptement réprimée

fiar Taschfyn ; mais Aly, pressé par es Almohades, venait de rappeler son (ils auprès de lui. Il espérait que le courage et les talents dont celui-ci avait fait preuve en Espagne parviendraient à rétablir ses affaires. Dans le courant de 1138, Taschfyn repassa donc en Afrique , emmenant avec lui les meilleures troupes des Alinoravides, et un corps de chrétiens mozarabes , qu’il regardait comme l’élite de son armée. Il laissa le commandement du pays «à Abu-Zacari-Yahia-ben-Gania. C’était un brave capitaine ; mais il ne lui restait que des forces insuffisantes pour maintenir l’ordre dans un pays où , de tous côtés, les esprits s’a-

gitaient. Ce fut dans l’Algarbc que la première révolté éclata. Un Maure du nom d’ Ahmet-ben-Hussein-ben-Quosay se mit à prêcher celle doctrine d’ÂI-Gazali, proscrite par les Almoravides. Il eut bientôt réuni une troupe nombreuse de partisans, parmi lesquels se trouvaient quelque.s-iins des principaux personnages de la province , Mohammod-ben-Oinar, jeune homme de la première noblesse deSilves, et Abu - Mohammed -Sidi - Rai , (Ils du gouverneur de Jahura. Il ne se borna pas à des prédications, et pour faire prévaloir ses doctrines il eut, de même que Mehedi, recours à la voie des armes. Le 2 de safar 539 ( 4 août 1144 ), il s’empara de Mertola, place forte sur la rive gauche de la Giiadiana ; il se rendit encore maître de Beja, de Libla, et de plusieurs autres villes de ces contrées ; ses partisans poussèrent môme leurs courses jusqu’aux portes de Séville , et s’emparèrent de Triana. A la nouvelle de cette levée de boucliers, Abu-Zacaria-ben-Gania, qui se tenait à Cordoue, partit aussitôt de cette ville pour châtier les rebelles. A son approche , ils se retirèrent précipitamment; néanmoins Ben • Gania fit si grande diligence qu’il parvint à les rejoindre et qu’il les mit en déroute ; mais cette victoire lui fut de peu de profit , car les restes de l’armée vaincue se jetèrent dans la ville de Libla dont il fut obligé de faire le siège. Les disciples de Ben-Quosay s’y défendirent avec beaucoup d'intrépidité. Il y avait déjà trois mois que Ben- Gania était devant cette place, quand il apprit que le peuple de Cordoue s’était soulevé contre les Almoravides.

Après avoir poignardé le cadi, il avait proclamé pour émir Abu Gidfar-Hamdain-ben-Mohammed-ben-Hamdain(*); presque au même moment. Ben Gania apprit la nouvelle de la révolte de Valence. Le gouverneur de cette ville était son propre neveu Abd-Allah, fils de son frère Mohammed-ben-Gania.

Le soir du mercredi 18'ramadan 539

(*) C’est celui dont Ferreras transforme le nom en celui de Ben-Fandi.

L’UNIVERS

(mardi 19 mars 1145) (*), il avait été forcé de fuir de la vilft en toute diligence et de se réfugier à Xativa, où il n’était arrivé que le matin.

Zacharia-hen-Gania reçut aussi la nouvelle des soiîlèveinents de IMiircie, d’Alméria, de Malaga. Dans cette dernière ville, les habitants avaient fnreé les Al noravides h ne retirer dans la forteresse où ils les tenaient étroitement assiégés. D’une extrémité à l’antre de rEspattne imisiilinane, les populations se soulevaient. Z.aeharia-ben-Gania jugeant dès lors (pie ce pays était perdu pour les Almoravides, voulut préparer aux siens un lieu de refugCî Il écrivit à son frère, qui gouvernait à Séville, de réunir toutes les troupes almoravides qu'il commandait, et de passer avec elles à Mavorque, afin de s’assurer des îles Italéares. Le départ des Almoravidi s fut a Séville et (lans les environs le signal du soulèvement.

'Alid-A!lab-ben-i\iaymon ^’y fil proclamer émir. Les révoltés d’Alméria avaient élu pour leur souverain Mobammed-ben-Banlanis. tiens de Valence avaient nommé Abd-elMeLch !Uerwan-ben-Al)d-el-A/.is. De même qu’a la (diutc des Ommiades, chaque ville, chaipie bourgade se choisissait un souverain, dont le règne quelquefois ne durait qu’une semaine. A tlordnne. un (larti s'était formé en faveur de .S( tf-al-Dawlah , ce dfseendant des Beni-Hiid deSaragosse, à qui l'empereur Alphonse avait donné des terres sur les roulins du royaume de Tolède < et qui s’etait reconnu son vassal. Il y avait seulement quatorze jours que Ben-Haimlain avait été élu, lorsqu’il fut chassé de ta ville et que Seïf-al- Dawlah fut proclamé à sa place. Ce dentier entra dans Cordotie aux acclamations de la populace, qui lui donna

(“) 7,(1 jour clirtlien se roinple à p.vrtir de iiiimiit , tandis que le jour miiMdiiian coinnienec quand le soleil a disparu sous riioiizon. La soirée du mardi i3 mars rt45 n’cMit déj.î plus fe mardi pour les nnisiilinans; le inereredi avait eemmenré pour eux a» moment o(i le aoleil s'etait eonrhé. (Voir la nota fniÿet aïo, o ( i, ma.)

le surnom de AI-Mostansir-Bi'Ilah (*) ( celui qui demande le secours de Dieu ). Mais telle était l’inconstance de ce peii[)le, qu’au bout de huit jours il était déjà fatigué de son nouveau souverain. Un grand nombre de villes se déclaraient en faveur de Setf-al- Dawlah. Pour proliter de leurs bonnes dispositions, il avait été forcé de sortir de Cordoiie. Pi ndaut son absence, le peuple avait massacré sun lieutenant, et tianidain était rentré dans là ville le 10 dsuhassia 539 (Sjiiin 1145), douze jours après en être sorti. Ilam-* daiii avait encore clé proclamé à Rondj, a Xerez, à Mcdina-Sidonia et il Grenade.

Abd-el-Azis , celui que les Valenciens avaient choisi pour chef, avait réuni sous sou autorité Alicante, Xitcar, Liria, Murviedro; il avait été, à la tête des forces de Valence, assiéger Xativa, où s’était réfugié l'ancien gouverneur alinoravide Abd- Allah ben - Mohammed - ben - Gania. Après une longue résistance, la ville avait fini par se rendre, et en safar 540 (du 24 juillet au 22 août 1145), Abd-el- Azis était rentré à Valence chargé de dépouilles; mais le 25 sjumada prior de l’année 640 ( 13 novembre 1145), lorsqu'il ne commandait encore que depuis huit mois, le peuple se souleva, le chassa , et mit à sa place Ben-Ayad.

Quosay continuait à dominer dans l’Algarbe. Zacharia - ben - Gania , à la tête des Almoravides, tenait la campagne, et conservait encore iirre grande partie des places situées dans les environs de Séville. Quant à Seïfal-Daxvlah, il pos-édail Murcie, Malaga, Jaen, Ubeda, Baeza, Aiidujar. Tous ces petits chefs , animés d’une haine réciproque, cherchaient mutuellement à se détruire. Ils se faisaient la guerre ; mais la guerre ii’élail pas le seul moyen auquel ils eussent recours : le poignard et le poison leur venaient en aide. C’était dans toute l’Andalousie

(“) On rencontre souvent les surnoms de Mosf, Vin - Bi'Ilah et Mostansir- Il’illah , qui cml presque la mi-nie signiliraùon. vent dire aide , //tu/r si<;niliu secours.

ESPAGJNK.

ml rfpsordre affreux, une anarchie sans exemple. Les garnisons nlinoravitles , qui, dan.s beaucoup de villes, étaient restées maîtresses des citadelles, livraient aux habitants qui les tenaient assiégées, des combats de tous lesjonrs. A Grenade, le peuple, fatigué de la résistance que lui opiiosaient les laintonnes réfugiés dans la forteresse de l’AlItambra, et pensant que pour terminer cette guerre il fallait un autre chef que celui (|ui avait été proclamé, appela Seïf-al-Dawlah, qui s’empressa d'accourir. Mais le jour même de son arrivée il faillit être empoi.Nonné par iecadi de la ville, qui voulait signaler de cette manière sa ndelité au parti d’Hamdain. Cette trahison n’elfraya pas Seïl'-al-Dawlah; il attaqua couraceiisenient les Almoravides; mais son fils Amad-D iwlah fut tué dans un des combats qu’il leur livra. Knliti,' rebuté par un mois d’attaques inutiles, il se retira à Jaen. Seil-al-Dawlab se llattait de l’espoir qu’avec le secours de î’em])ereiir Alphonse, dont il s’était reconnu le vassal, il parviendrait faei- Fement à soumettre toutes les villes de l’Espagne musulmane. Il avait donc réclamé l’assistance de ce souverair», qui lui avait envoyé des troupes sous te conduite des comtes Manrique et Annengol d’Urgel ; mais ces auxiliaires se conduisirent en maîtres plutôt qu’en allié.s. La mésintelligence no tarda pas à se mettre entre lè prince musulman et ses protecteursrLes querelles devinrent bientôt si violentes, qu'on se délia et qu’on en vint aux mains. Les Castillans livrèrent bataille à leurs alliés ; Seïf-al-I>awlab fut fait prisonnier et mené au camp des chrétiens. Là une dispute s’éleva entre quelques soldats, pour savoir à qui le prisonnier appartiendrait : ils se battirent, et, au milieu de la rixe, ce malheureux prince tomba mortellement frappé. Cet événement arriva le 20 sjaban 640 (5 février 1 146). Les écrivains arabes , auxqmds Comlé a em|)runté les matériaux rte son histoire, racontent les faits d’une manière différente.

Suivant eux , les ebreUens , empresses de sa mêler aux dissensions qui

déchiraient l’Andalousie, avaient abandonné le parti d’un vassal qui ne réclamait pas leurs secours, et ils s’étalent déclarés les protecteurs de Tograi, alcayde de Cuenca. Ils étaient entrés avec lui dans le royaume de Murcie, qu'ils prétendaient enlever à Seïf al- Dawiab. Celui-ci ayant joint ses troupes à celles (le Ben-Ayad de Valence, avait marché au-devanl des Castillans.

Il les avait rencontrés dans les plaines d’Albacete, non loin de Cbinclnlla , leur avait livré bataille, et, frappé d’un coup de lance en combattant nu premier rang, ii émit mort des suites de sa blessure dans la nuit qui avait suivi sa défaite.

Pendant que ces faits se passaient dans l’ A lulaluusie, des événements plus im|)ortauis encore avaient lieu dans l’Algarbe. Hen Quosuy était parvenu à SC rendre maître de presque toute cette province; mais ses premiers compagnons , Mohammed- ben -Omar et Sid-Bai, mécontents de la part d'autorité qui leur avait été faite, .s'etaient ^ séparés de lui et lui faisaient la guerre. Qiiosay, vivement pressé par eux, et sachant combien la puissance des Almoliades avait fait de progrès en Afrique, résolut de s’atlres-ser a Abdel-Mouinen , leur chef, pour l’engager à passer en Es|>ngne. Il y avait sept années déjà que Tusclifyn était retourné en Afrique. A son arrivée dans ce pys, il avait trouvé les affaires dans l'état le plus déplorable. Son courage n’avait pu les rétablir. Il avait été battu plusieurs fois par les Aluiohades, et le chagrin que le roi Aly avait éprouvé à la nouvelle de ces défaites avait été si profond, qu'il en était tombé malade et (|u’il était mort dans le courant de resjeb639 (du 2d décembre 1144 au 6 janvier 114.6).

Tascbfyn-beii-Aly avait liérité du trône de son père; mais il n’avait pu résister longtemps aux armes victorieuses d’ Abd-el- .Moumen. Assiégé dans la ville d’Oran, il i-tait mort, disent . quelques auteurs, dans une tour <|ue les assiégeants étaient parvenus à incendier; suivant d’autres historiens, voyant que le sif-ge traînait en !on-

L’UNIVERS

pueiir, Taschfyn avait formé le projet (le se rendre en Espagne. Il avait profité de l’obscurité de la nuit pour sortir de la ville. Il avait suivi le bord de la mer, afin de gagner le port où il comptait s’embarquer. Mais soit qu’ayant l’esprit préoccupé il n’ait pas faii attention au chemin qu’il suivait, soit que l’obscurité de la nuit l’ait empêché d’apercevoir un ravin qui barrait sa route, il y roula avec son cheval, et le lendemain on y retrouva son cadavre. üès que les Almoravides connurent la mort de leur prince, ils proclamèrent pour roi son lils Ahu- Isak-Ibrahim. .Mais ce jeune (irince fut bientôt assiégé par Abd-el-Momnen dans la ville de Maroc. Les habitants ne tardèrent |ias à être réduits à la plus affreuse famine; cependant ils se défendaient courageusement. Enfin, le 18 sjawal 541 ( 23 mars 1147), la ville fut prise, tous les habitants furent passés au fil de l’épée ou réduits en esclavage, et le dender des souverains almoravides, Âhu-Isak-lbr.ihim, tomba sous le tranchant du glaive.

Ces derniers événements n’étaient pas encore accomplis , lorsque Ben- Quosay écrivit à Abd-el-Motuneu, pour lui apprendre comment il avait enlevé la plus belle partie de l’Algarbe aux Almoravides , qu'il traitait d'hérétiques et de mauvais musulmans. Il l’engageait à venir établir sa souveraineté en Espagne. Le chef des Almohades lui répondit dans le courant de la seconde lune (le rabia 540 ( du 21 septembre au 20 octobre 1145), le nomma gouverneur de l’Algarbe , et aussitôt il se mit en mesure de passer dans la Péninsule. 11 réunit promptement une armée de dix mille hommes de cavalerie et de vingt mille fantassins, en confia le commandement à Abu-Amrân-Muza-ben-Saïd. Ce fut le premier corps d’Almohades qui vint en Espagne. Il débarqua sur la côte d’Algeciraz, dans le courant du mois de dsuhassia 540 (du 15 mai au 12 juin 1146 ).

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