‹ Espagne (volume 2)Chapitre 3 sur 70 · I.'ÜMVFRS · texte numérisé non relu

I.'ÜMVFRS

cette plante , celle qui est au-dessus de la racine , et qui n’est pas sortie de terre. C’est une substance blanche, douceâtre , de plusieurs pouces de longueur, et de la ftrosseur de deux doigts. On mange aussi les fleurs avant qu’elles soient dégagées des spathes qui les enveloppent; elles sont alors d’un goût assez agréable. Mais ce qu’il y a de plus utile, ce sont les feuilles: elles servent à faire des balais, des paniers, des cordes, des lacets, dont la fabrication occupe un grand nombred’enfants.

Les figuiers préfèrent les terres légères ; cependant ils viennent partout.

Souvent on les a plantés au bord d'une source, pour que leurs larges feuilles ombrageassent le filet d’eau qui s’échappe à leur pied. Aussi on n’aurait pas de peine à trouver en Espagne plus de cinquante localités du nom de fuente de ta higuera, fontaine du figuier. Le cactus opuntia, qui nourrit la cochenille, croit de lui-méme dans les fentes des rochers.

L’aloës pite forme d’excellentes clôtures; ses feuilles contiennent aussi des fibres dont on fuit des cordes et des rênes , et dont on fabrique à Barcelone une espèce de blonde.

L’amandier se plait dans les endroits élevés, dans les terres blanches et pierreuses. Au village d’Ibi , près d’Alicante, dans le royaume de Valence, on en trouve beaucoup qui sont entés sur des sujets sauvages. Ce mode de culture, et probablement aussi la nature du sol , assurent à leur fruit une grande supériorité sur toutes les amandes de l’Espagne. On peut conserver celles d’Ibi pendant dix années sans qu’elles rancissent , tandis que les autres s’altèrent en très-peu de temps.

C’est avec ces amandes qu’on fait dans une petite ville voisine, à Xijona, une espèce de nougat fort estime, qui se vend sous le nom de Turron de Xijona.

On récolte la soude dans presque toute l’Espagne, mais surtout dans le midi ; et, comme le plus grand commerce de cette substance se fait dans le port d’Alicante, celle qui est le plus estimée a pris le nom d^e cette ville.

Alicante peut se glorifier encore d’une autre de ses productions. l.es vins d’Espagne ont trop souvent flatté notre sensualité pour que nous n’eu parlions pas avec quelque reconnaissance ; toute la côte , depuis les Pyrénées jusqu’à l’embouchure de la Guadiana, produit des vins délicieux. Ceux d’Alicante, de Malaga , de Xérès de la Frontera sont si connus, qu’il n’est pas besoin de faire leur eloge. Au reste, il n’est peut-être pas une province du midi de l’Espagne qui ne puisse s’enorgueillir de quelque cru fameux. Sancho Panza avait une estime particulière pour les vins de la Manche. Celui de Val-de-Peiîas est encore un des plus prisés par les gourmets de la Péninsule. Anciennement , les vins de Cazalla étaient très-recherchés; on en exportait beaucoup pour les Amériques. Leur culture devint si avantageuse que, pour leur faire concurrence,on planta une grande quantité de vignes sur les côtes de l’Andalousie. Alors les vins de Cazalla ont été abandonnés et les vignes remplacées par des oliviers.

Les vins ne sont pas le seul produit que l’Espagne tire de ses raisins; on les sèche. Les passes de Valence , de Grenade et de Malaga sont les meilleures de l’Europe. Pour préparer celles de Valence, on trempe pendant quelques secondes la grappe entière dans une lessive de sarment; cette opérdlion ouvre les pores de la peau.

Le sucre se cristallise à l’extérieur et on n’a plus qu’à suspendre la grappe au soleil, qui achève de sécher les grains; mais soit que cela provienne de cette préparation ou de la nature des raisins, les passes de Valence prennent un goût doux et un peu fade; aussi préfère-t-on celles de Grenade et de Àlalaga, dont les treilles mûrissent un raisin plus tendre. Pour le sé^ cher, il suffit ue couper les grappes et de les exposer au soleil.

Les Maures avaient introduit sur la partie la plus méridionale de la côte , entre Gibraltar et Motril, la culture de la canne à sucre. Mais depuis que cette précieuse denrée nous vient de

ESPAÜJNE.

l’Amérique , l’importance de cette culture a presque entièrement disparu.

Dans les environs de Salamanque et de Guadalcanal on cultive beaucoup de sumacli. On le réduit en poudre; ainsi préparé, c’est un tan fort estimé des corroyeurs pourl’apprét des peaux de bouc, de chèvre, du maroquin noir et des fameuses peaux connues sous le nom de Cordoban.

Le liège est commun en Espagne.

On y trouve aussi plusieurs espèces de chênes qui donnent des glands doux. Dans la Manche on cultive le safran. Les piments de toute espèce, les tomates , les pois carrés ou Garbanzos font la nourriture principale d’une grande partie de la population.

Dans quelques parties de l’Andalousie , à Maiaga par exemple , la température est SI douce, que les petits pois se vendent en abondance au marché dès les fêtes de Noël. L’Espagne produit aussi des poisons. Ainsi , on trouve l'ellébore (vedegambre) dans la Sierra de Guadarrama et dans celle de Bejar. On avait autrefois donné à cette lante le nom de Yerva de ballestero, erbe du chasseur, parce qu’on en tirait un poison très-subtil , dans lequel les Espagnols trempaient les traits employés a la chasse. Son effet était si prompt, que pour peu que la flèche eût tiré du sang , en quelque partie du corps que la blessure fdt faite, l’animal atteint mourait en peu de secondes. Cependant, ce poison n’altérait pas la chair, qui ne contractait aucune propriété malfaisante.

Philippe II trouvant que l’herlie du cliasseur rendait trop facile la destruction du gibier, a, par la loi IV, au livre 8 de sa recopilacion, défendu sous des peines sévères qu’on en fit usage, et même qu’on en conservât chez soi. Seulement , aux termes de la loi suivante, on pouvait obtenir la permission de s’en servir pour détruire les loups.

Il pousse aussi dans les champs de la Péninsule des plantes qui sans être utiles méritent cependant d’être eitées pour leur beauté , et les bords du Xenil sont ombragés de lauriers roses.

Malgré tout cela, il faut bien se gardêi- de croire que l’Espagne soit partout verdoyante et fleurie ; les champs labourés y sont rares, et la plus grande partie du sol reste inculte. Le quart au moin.s de la superficie est couvert d’une espèce de jonc ou de genêt appelé Esparto, sparte dont on fabrique une foule d’objets divers connus sous le nom générique de sparterie, des nattes, des tapis, des cordes et des câbles qui ont l’avantage de ne s’user que fort peu par le frottement. C’est avec ce jonc qu’on fait les chaussures appelées Espartehas ou Âlpargatas.

Quelquefois vous parcourez des plaines de plusieurs lieues d'étendue où l’oeil ne rencontre que des palmistes, des a^erges sauvages qui, au temps de la floraison, couvrent la campagne de leurs blancs pétales. Quelquefois aussi vous y trouvez le cardon et l’artichaut. Quelquefois les plaines ou les collines sont jaunes de gramen desséché par le soleil. On Aaperçoit que quelques rares arbrisseaux, quelques tiges de stœcha , quelques buissons du ciste qui donne la manne. Quelquefois aussi la terre est tout à fait nue et le regard se heurte contre des cailloux, contre des rochers; il ne trouve pour toute verdure que les feuilles pâles de la sauge ou quelques bouquets de romarin.

Productions animales. — La péninsule Ibérique ne contient aucun animal qu’on ne trouve dans d’autres parties de l’Europe. L’ours, le loup sont les seules bêtes féroces qu’on y rencontre. Les reptiles venimeux y sont rares, malgré sa température élevée, presque semblable à celle du nord de l’Afrique. Il ne faut pas cependant donner une foi entière aux exagérations des habitants. Toujours prêts à vanter leur pays, ils prétendent que les serpents y sont inconnus. Mais le nom seul d’un des courants d’eau qui arrosent le royaume de Cordoue démentirait cette prétention. C’est un des affluents du Guadajoz. Il s’appelle la rivière des vipères (AV rio Viboras).

Les ours étaient autrefois trèscommuns dans la Péninsule. Le livre

L’U.NI,VERS

de vénerie , du roi Alphonse XI , désigne avec grand soin les retraites où il faut les attaquer. Les guerres continuelles qui ont détruit presque tous les bois de l’Espagne , ont en ménne temps refoulé ces animaux sur les sommets des Asturies et de la Sierra Mevada.

Il n’en est pas de même des loups.

Les immenses troupeaux de bétes à laine qui parcourent continuellement ses campagnes, leur offrent une nourriture trop assurée pour qu'ils ne se multiplient pas. Néanmoins , dans les années ordinaires, leurs ravages sont peu considérables, et leur férocité n’est pas très-grande; car, une alliance que Buffon regardait comme impossible est, en Espagne, un fait avéré et fréquent. La louve ne refuse pas les carresses du mâtin , ni la lice celles du loup. Communément , les chasseurs font une assez grande destruction de ces animaux, pour que leur accroissement ne devienne pas dangereux ; mais, dès qu’on cesse de leur faire la guerre, ils se réunissent pour attaquer les hommes. Ainsi , pendant les années 1835-36 et 37, la guerre civile qui désolait le pays ayant empêche de les détruire, les loups s’étaient tellement multipliés dans la Manche , ils y étaient devenus si hardis , que pendant l’hiver de 1838, un petit corps armé, attaqué par eux , fut contraint de se retrancher dans une masure pour attendre que le jour, en dissipant ces féroces agresseurs , lui permit de continuer son chemin. Ce sont, au reste , des circonstances tout à fait exceptionnelles , et , en général , sur les routes de te Péninsule, on doit moins craindre la rencontre des loups que celle des hommes.

Les oiseaux de rapine y sont aussi nombreux. Il y a des faucons de toute espèce, des vautours et des aigles assez grands pour enlever des agneaux.

Martinez de Espinar (*), porte-arquebuse de Philippe III, raconte qu’un jour il accompagnait le roi à la chasse dans les bois du Pardo, lorsqu’on vit

(*) Arle de Ballesleria , lib. iti, cap. i".

un aigle s’abattre et lier une proie , à peu de distance de la reine Marguerite, qui se promenait de l’autre côté du Manzanarez. On jugea de loin qu’il avait pris quelque lapin ; et , pour le lui ôter , un des chasseurs , nommé Estacio Garcia, traversa la rivière, s’approclia avec précaution de l’endroit où l’oiseau s'était posé , et le trouva tenant dans ses serres non du gibier, mais une chienne de chasse à laquelle il avait déjà ouvert la poitrine et dévoré le cœur. Celle-ci était plus grosse qu’un lièvre, avait la robe de couleur grise, et portait un collier aux armes royales avec des grelots d’argent.

C’était une bête que la reine aimait beaucoup parce qu’elle lui avait été envoyée de Flandre par l’infante dona Isabelle. F.lle s’était éloignée de sa royale maîtresse en chassant les lapins, etc’est lorsqu’elle les poursuivait qu’elle avait elle-même été tuée par l'aigle.

Les gibiers de toute espèce sont en abondance. Les bois contiennent le eerf, le chevreuil , le sanglier, le renard, le chat sauvage, le blaireau , la marte, le lièvre , le hérisson et le lapin. Le cerf , sans être d’une espèce différente de celui qu’on trouve en France , est cependant un peu moins fort, et surtout il n’égale jamais pour la taille nos tragélaphes des Ardennes.

Les sangliers sont communs. On leur faisait autrefois une chasse qui exigeait beaucoup d’adresse de la part du veneur. C’est la chasse à la fourchette (con lahorquiila). Elle présente beaucoup d’analogie avec les courses de taureaux , et n’a été pratiquée chez aucune autre nation. Quand on avait détourné un animal qu’on jugeait bien vigoureux, on construisait, avec des toiles , une enceinte tout autour du bosquet où se trouvait sa bauge. On disposait cet enclos de manière à ce qu’il allât en se rétrécissant , et qu’il vint aboutir à un cirque de cent pas environ eu tous les sens , également entouré de toiles. C’est là qu’on devait combattre le sanglier. Pour disposer cette place, que les veneurs espagnols

appellent la conlratela, on choisissait l'endroit le plus uni qu’on pût trouver; lorsque tout était ainsi disposé, les veneurs entraient dans l'enceinte, allaient attaquer le sanglier à sa bauge; par leurs cris et par le bruit des trompes, iis le forçaient à fuir; ensuite, pour l’enipécher de revenir en arrière, on élevait des traverses en toile. De cette manière, on parvenaità le conduire dans la lice. Dès qu’il y était entré, on élevait derrière lui une dernière barrière qui lui interdisait le retour. Alors , par des ouvertures qu’on refermait derrière eux, les chasseurs pénétraient dans l’arène. Ils étaient à cheval , et n’avaient pour toute arme que leur fourchette. C’était une lance semblable pour la dimension à celle dont on se sert dans les combats de taureaux ; mais , au lieu de se terminer par une poin*e , elle finissait par une petite fourche, dont les deux dents étaient seulement assez écartées pour pouvoir saisir le boutoir du sanglier ; puis , comme on semblait craindre que si cette arme étant solide le combat fût trop tôt fini, ou bien qu’il offrit peu de danger, on faisait ces lances en bois de sapin , de manière à ce qu’elles se rompissent facilement.

Un chasseur courait au-devant du sanglier. Celui-ci , en l’apercevant, voulait se précipiter sur le cheval et le frapper de sa défense; mais, avec la fourchette dont il était armé, le chasseur lui saisissait le boutoir, détournait le coup , et lui maintenait aussi longtemps que possible la hure immobile (*). Mais, lorsque le sanglier en se débattant était parvenu à se dégagerdes dents de la fourchette , ou bien que par ses efforts il avait rompu la hampe de la lance , il fallait que le chasseur fût assez adroit pour détourner son cheval et pour éviter le coup porté par son furieux adversaire. Aussitôt qu’il s’était échappé, un autre cavalier venait prendre sa place. Les combattants se succédaient ainsi jusqu’à ce que le sanglier, couvert d’écume , harassé de

(*) Voir U pUncbe 74.

fatigue , allât s’acculer dans quelque coin. Alors , on lui jetait de petits dards garnis d’artifice, ou d’étoupe enflammée qui , en s’attachant à scs flancs, lui causaient une vive douleur et ranimaient ses forces et sa rage. Il livrait donc de nouveaux combats. Refusait-il encore d’avancer, on lançait sur lui quelques hourets, dont les aboiements et les morsures pouvaient exciter sa furie. Enfin , lorsque tous ces moyens étaient épuisés , lorsnu’il tombait exténué de fatigue, on lôcliait la meute qui achevait de le tuer. Il tombait toujours , mais c’était rarement sans vengeance. Lorsque la lance se rompait, lorsque la fourchette ne saisissait pas le boutoir , sa défense décousait le cheval, et faisait même au chasseur de terribles blessures; ainsi, c’est à cette chasse que l’empereur Maximilien reçut dans la jambe un coup de boutoir dont il demeura boiteux pendant le reste de ses Jours.

Les Espagnols étaient (*) et sont encore d’adroits chasseurs, car ils savent atteindre et frapper le gibier; mais ils n’ont Jamais poussé aussi loin que les Français la science de la vénerie. En effet, la configuration de leur pava, coupé de ravins, hérissé de difficultés de toute espèce, ne permet guere de forcer le gibier à la course.

Ils n’ont donc pas comme nous réduit en règles exactes l’art déjuger un animal et de placer des relais. Pour eux, la vénerie est tout simplement l’attaque de la grosse bête. Ils la nomment la chasse au bois , la monteria; car leurs montagnes étant à peu près seules couvertes de forêts, le mot de mont et celui de bois y sont synonymes.

Mais ils excellent surtout dans la chasse à tir, qu’ils appellent ballesteria. Peur y réussir, quand on se servait d’arbalète , beaucoup de persévérance et la plus grande dextérité étaient nécessaires ; aussi le nom de hallestero, d’arbalétrier, était-il l’équi-

(*) Martial disait en parlant des habitants de Fuen-fiirola , ville voisine de Malaga, qui de son temjis s'appelait Svel,

Et ecrtoi jsculo levi SveUot.

L’LMVERS.

valent d'hoiiiiiie prudent et adroit.

Au reste, la grande quantité de menu gibier qu’on rencontre en Espagne explique tout naturellement la prédilection que les habitants avaient pour cet exercice. Les perdrix, les ca.lles, y sont en abondance. Les bois près desquels le Tage prend sa source sont remplis de merles qui , nourris de baies de myrtes et de fraises d’arbousiers , ne le cèdent pas en délicatesse aux merles parfumés de la Corse.

Les oiseaux d'eau abondent dans les Alfaques. Le canard , l'oie sauvage , la poule d’au , la macreuse , le héron peuplent les Albuferas. Le phéaicoptère aux ailes écarlates étale au soleil de la Péninsule sa brillante parure, et le cygne balance sur les étangs ses formes élégantes et son plumage éclatant.

Le26juillet 1380, leroi Alphonse XI étant en marche pour le siège d'AIgeciras, s'arrêta auprès de l’étang de Médina Sidonia , et, s’étant mis à y chasser, il tua quatre cygnes , en prit six en vie, et, ajoute le chroniqueur , l’histoire rapporte ce fait parce que le roi chassait tous les jours , quelque temps qu’il fit.

Le lapin est aussi très-commun; on peut même penser que l’Espagne est sa première patrie. Autrefois il n’existait pas en Grèce, carXénophon n’en parle pas dans ses Cynégétiques, et Oppien garde, à son égard, le même silence dans son poème sur la chasse. Les Romains paraissent ne l’avoir connu que très - tard. Varron le désigne comme un lièvre d’une espèce particulière à l’Espagne , qui se construit une retraite souterraine, et c’est de cette habitude de creuser des terriers que lui vient le nom de cuniculus, qui signifie une mine. Ce mot , dont plus tard les Espagnols ont fait conejo, les Italiens coniglio, et les Français conii, n’étuit alors employé que par les Latins ; Strabon , en décrivant les dégâts exercés par cet animal, dit que les anciens Espagnols le nommaient leberidas. Quelques étymologistes prétendent que les Phéniciens l’appelaient saphaii , et qu’ils avaient nommé le

pays Sphania ou Spania à raison du grand nombre delapinsqu’ilsy avaient trouvés.Une semblable origin'e ne mérite pas un examen bien sérieux. Quelquefois cependant il se rencontre, en matière d’étymologie, de singulières coïncidences* Le nom de la ville de Gadès signifie, en langue celtique, la femelle du lapin : Cad, un lapin, Gadès, une hase. Au reste, ce qui est positif, c’est que les lapins étaient autrefois très-nombreux dans ce pays; et, sur les monnaies d’or et de bronze que l’empereur Adrien fit frapper à Rome, après la guerre de Celtibérie, cet animal fait l’attribut de l'Espagne personnifiée. I-e poète Catulle donne à la Celtibérie l’épithète de cuniculosa , remplie de lapins. A une époque fort reculée , iis s’y étaient multipliés au point de causer d’immenses dommages. Il y a peut-être un peu d’exagération dans ce qu'on raconte à cet égard ; nous le répétons sans nous porter garants de l’authenticité du récit.

Dans les environs d'une ville de la Bétique ils étaient devenus si importuns, que non - seulement ils détruisaient toutes les récoltes au point d’affamer les habitants , mais encore , creusant leurs terriers de tous les côtés , ils en étaient venus Jusqu'à miner une partie des édifices, qui ne tardèrent pas à s’écrouler. On essaya vainement plusieurs moyens pour les détruire, mais, quelque quantité qu’on en tuât, il en naissait davantage , et le mal allait toujours en s’aggravant. Alors, on conseilla aux habitants de se procurer un animal qui existait en Afrique, et qui pourrait forcer les lapins à sortir de leurs terriers. Ils en trouvèrent le conseil bon , et ce furent eux qui , les premiers, introduisirent les furets en Europe.

Ce remède fut efficace. Pourquoi ne peut-on pas aussi en trouver un contre un autre fléau qui désole de temps en temps les champs de la Péninsule ?

Comment ne peut-on pas se défendre contre les ravages que font les sauterelles? Tous les ans, on voit de ces insectes dans le midi de l’Espagne , et surtout dans les terres incultes de

ESPAGiNE.

l'Estremadure. Ordinairement ils ne sont pas très-nombreux ; et comme il y a beaucoup plus de mâles que de femelles , ils ne se reproduisent pas dans une proportion trop considérable. Mais lorsque le malheur veut que les femelles naissent plus nombreuses , comme cela a eu lieu en 1754. alors elles se multiplient d’une manière effrayante, et elles portent de tous les côtés la dévastation, la misère, la famine et la peste.

La femelle, pour déposer ses œufs, choisit toujours un terrain stérile et inculte , afin que le hoyau ou la charrue ne viennent pas les détruire. Elle les place dans un nid, qu’elle maçonne en terre avec une déplorable industrie. A la fin du printemps suivant, la chaleur du soleil fait éclore les œufs ; il en sort des vers qui bientôt se transforment en nymphes. Alors les insectes sont noirs et de la grosseur d’un moucheron. Rassemblés au pied de quelque arbuste , ils montent les uns sur les autres, et couvrent quelquefois un espace de douze pieds de circonférence sur deux pouces d’épaisseur, en sorte que la terre, en cet endroit, ressemble à une tourte noire qui se remue, ou à un drap mortuaire agité par le vent. Au bout de quelques jours, les sauterelles ont acquis plus de force. Elles se jettent sur toute la verdure des environs , dévorant jusqu’aux racines des plantes les plus venimeuses, la jusquiame, la belladone, la ciguë, et même la renoncule, caustique dont le suc est si corrosif qu’il brille la peau des autres animaux. La feuille de la tomate a seule le privilège d’être épargnée. Elnfin , quand elles sont devenues parfaites, que des ailes roses ont remplacé leur enveloppe lugubre, elles entreprennent des migrations pour aller chercher une région moins désolée que celle qu’elles ont dévorée.

Elles s’élèvent peu à peu en l’air jusqu’à une hauteur de cinq cents pieds, et elles forment une nuée qui intercepte les rayons du soleil , au point que le beau ciel de l’Espagne parait , au milieu de l’été, aussi noir que celui de Londres par les plus tristes mati-

nées d'hiver (*). Le bourdonnement de tant de millions d’ailes produit un bruit semblable à celui du vent qui gronde au milieu des arbres d’une forêt. Le chemin que suivent ces nuées funestes est toujours dans la direction du vent. De leur premier vol , elles s’éloignent d’environ deux lieues , détruisant tout sur leur passage. Elles s’écartent quelquefois jusqu’à une dcmi-lieue de la ligne droite, pour aller dévaster un champ de blé ou un verger ; et lorsque la destruction est achevée, ce qui a lieu en quelques instants, elles se relèvent et reprennent leur première direction.

Dans un ancien conte espagnol intitulé : Histoire de la damoiselle Théodor (**), un des sages qui dispute avec cette damoiselle, lui demande:

« Quel est l’oiseau qui va par les campagnes, et chez lequel on trouve huit caractères qui appartiennent aux grands animaux ? — L'oiseau dont vous parlez, répond-elle, est la sauterelle : elle a deux cornes comme le cerf, son cou est semblable à celui du taureau; on remarque en elle le poitrail du cheval, le mufle de la vache, les ailes de l’aigle , la queue de la vipère et les pattes de la cigogne. Ses veux sont semblables à ceux d’une bête redoutable qui habite loin de ces contrées. » La belle Théodor aurait pu ajouter que la sauterelle surpassait tous ces animaux en voracité. En 1754 , on les a vues à Alinaden s’abattre sur un champ , manger jusqu’aux chemises de toile et aux couches de laine que les pauvres gens du hameau avaient mis sécher sur l’herbe. Un détachement de cette lé- *gion étant entré dans l’église, y dévora les surtouts desoie qui couvraient les images et jusqu’au vernis de l’autel. Quelquefois, le vent emporte une de ces nuées dévastatrices et la précipite dans la mer , où les sauterelles se noient. 11 faut alors en rendre grâce à

(*) Buwies, Histoire naturelle de l'Espague.

(**) Chroniques chevaleresques de l’Espagne et du Portugal, traduites par M. Ferdinand Denis.

L’UNIVERS

ae

Dieu. Maie lé pli» 8«uv«ut ellei meurent sur terre , et leur mort est une nouvelle calamité. Dès que les mâles ont pu se rendre maîtres de leurs femelles, et qu’ils les ont fécondées, ils sentent leurs entrailles dévorées par une ardeur violente. Ils volent vers l’eau la plus prochaine; ils s’y plongent pour se rafraîchir; mais leurs ailes , une fois mouillées , n’ont plus assez d'élasticité pour les enlever , et presque toujours ils se noient. Quand ils se sont jetés dans une rivière, cela est sans inconvénient , l’eau emporte leurs cadavres à la mer ; mais quand ils se sont abattus sur une eau dormante, sur un puits , sur une fontaine, leurs cadavres, en se corrompant, les infectent et les empoisonnent.

Quant à la femelle, apres avoir déposé ses œufs, elle est tellement épuisée , qu’il lui reste à peine la force de s’élever et d’aller mourir à peu de distance. Quelquefois on a vu leurs corps, amoncelés à une hauteur qui surpassait celle du genou , couvrir une grande étendue de terrain ; et les miasmes qui , sous ce ciel brûlant , s’exhalaient de cette masse énorme d'insectes en putréfaction , ont causé de terribles épidémies (*).

Ces terribles insectes ont presque toujours pris naissance dans les pâturages , qui , s’il faut en croire quelques économistes , renfermeraient encore une autre cause de ruine pour l’agriculture. Les troupeaux voyageurs de l’Espagne seraient aussi un fléau pour les cultivateurs. Il est vrai que d’autres écrivains considèrent les brebis ambulantes comme une des richesses les plus réelles du pays. De quel cdté se trouve la vérité ?

(*) On lit dans les journaux imprimés i Madrid dans tes premiers jours du mois de juin 1841, que plusieurs provinces d’Espagne ont été ravagées par les sauterelles, mais que ce fléau ne les a pas toutes également affligées. Ainsi dans la province de Ciudad-Réal, on n’a enterré que 875,000 livres pesant de sauterelles , tandis que dans le royaume de Jaën , sépqré de la Manche par la Sierra-Morena, on en a enfoui plus de deux millions cinq cent mille livres. Le Temps du ii juin 1841.

Il y a en Espagne deux espèces de brebis. Les unes dont la laine est commune : celles-là ne sortent pas du pays où elles naissent ; les autres , dont la laine est fine et qui voyagent tous les ans. Elles passent les chaleurs sur les montagnes , et descendent pendant l’hiver dans les prairies chaudes de la Manche, de l’Estramadure et de l’Andalousie. En 1790, on ne portait pas le nombre de ces brebis ambulantes à moins de cinq millions ; mais 1^ guerres dont la Péninsule a été le théâtre doivent l’avoir considérablement réduit.

La manière dont se fait cette migration a toujours été réglée par les lois. Dès les premiers temps de la monarchie espagnole , les propriétaires de troupeaux ambulants ont, sous le nom de conseil de la mttta , formé une nombreuse et puissante association. C’était une espèce de maîtrise qui avait ses officiers , ses administrateurs , et même ses tribunaux particuliers. Les lettres de privilèges accordées par Alphonse XI (*) parlent de cette institution comme d’une société établie depuis longtemps.

Le conseil de la mesta se divisait en quatre quadrilles , qui prenaient les noms de Soria , Cuenca , Ségovie et Leon. L’association , ou plutôt la fraternité {la hermandad) de la mesta , avait tous les ans une assemblée générale, et chaque quadrille choisissait à son tour le lieu de la réunion.

Les délibérations n’étaient considérées comme valables que si quarante membres ou frères au moins y avaient pris

f>art. Pour avoir droit de voter dans es affaires du conseil , il fallait posséder depuis plus d’une année cent cinquante têtes de bétail ambulant , brebis , moutons ou chèvres. Chaque quadrille élisait quatre représentants ou apartados , et le conseil des seize apartados s’occupait de l’administration de la société , de la décision des affaires urgentes , ou de celles qui lui

(*) Leumeâi 9 septembre i3ii : Libro de las leyes y privilegios del honrado consejo de la mesta. F°. Madrid, i63g.

étaient envoyées par l’assetnllée générale.

11 y avait en outre quatre contadores, quatre sous-contadores , quatre alcades d’appel, quatre alcades de première instance. Chaque quadrille nommait un de ces ofGciers. Il y avait enfin un trésorier général , un secrétaire d’appel et un secrétaire ordinaire, élus à tour de rôle par chacun des quadrilles.

Les alcades connaissaient de toutes les difficultés qui pouvaient naître entre les frères de la mesta , relativement à la conduite ou à l’alimentation des troupeaux. Ils jugeaient aussi les procès qui s’élevaient entre les bergers pour injures , rixes ou blessures. Au reste, la procédure était toujours sommaire. La loi (*) veut que les bergers s’expliquent en personne. Elle condamne à trois cents maravédis d’amende la partie qui produit des moyens écrits; l’avocat qui a prêté son ministère pour rédiger un mémoire dans ces affaires, peut même être condamné à la même peine : tout doit être oral. Il n’y a d’exception que pour les causes graves, et lorsque le juge lui-même l’a ordonné.

La juridiction des alcades de la mesta s’étendait aussi sur les bergers des troupeaux sédentaires de la plaine, mais dans trois cas seulement : lorsqu'ils avaient voulu faire des mestas , c’est-à-dire, se réunir en conseil et faire errer leurs brebis ; lorsqu'ils avaient introduit des troupeaux malades dans les pâtis communs ; lorsqu’ils s’emparaient des herbages dont les bergers de la mesta étaient en possession. Les endroits où devaient pâturer les brebis ambulantes étaient réglés par les lois ; et il ne faut pas croire, comme l’ont écrit quelques auteurs , que ce droit de pâture s’étendit sur toutes les terres indistinctement. La loi ordonne que les troupeaux circuleront sans être inquiétés dans toutes les parties du royaume , broutant les herbes , buvant les eaux , à la

(*) Loi I, titre xiv, livre ni de k Recopilacion de don Felipe II.

condition de ne faire de dommage ni aux moissons , ni aux vignes , ni aux autres endroits qui ont des bornes (*).

Le droit de pâture ne s’exerçait donc que sur les terres vagues et incultes , sur des propriétés louées par les contadores pour le compte de la mesta , et sur des prairies assujetties à cette servitude, ne même que nous avons en Francs des terres soumises aux droits d’herbage, de pacage et de poisson ; des bois grevés de droits d’usage, de pâturage , de parcours , de panage et de glandée. Quelques économistes se sont évertués à démontrer que la mesta causait d’immenses préjudices à l’agriculture , et que ces terres produiraient beaucoup davantage si on les semait en céréales. Klais a-t-on le moyen de les défricher 7 11 ne faut pas perdre de vue que plus des trois quarts de l’Espagne sont incultes. A-t-on des bras pour les labourer, des fumiers pour les amender , de l’eau pour les arroser ? Et puis , à quoi servirait de faire produire à la terre tant de blé , dans un pays qui déjà en produit plus qu’il n’en consomme, et qui, manquant de cliemins et de moyens de transport , ne peut exporter ses récoltes. Il n’est pas rare , lorsque plusieurs années ont été trop abondantes , de voir des fermiers castillans réduits à jeter une partie de leur grain , parce qu’il ne se vend pas au marché voisin , et que la difficulté des transports ne leur permet pas de le voiturer autre part.

C’est là un inconvénient qui n’existe pas avec une denrée qui marche. Chaque année, les brebis ambulantes ap- ^rtent leurs toisons à Ségovie ou sur quelque autre marché , et toujours elles s’y vendent.

La loi s’était aussi occupée de distribuer les pâturages communs entre les frères de la mesta. Des alcades

(*) ... Manda el-Rey que anden

aalvos e aeguroa nor lodas partes de sus reynos « pascan ks yervas e bevan las agiias : e non faziendo dados en miesses , nin en viüas, nin eu olros lugares acotados Partida tii, ti(. i8, ley 19.

spéciaux (*) délivraient à chacun d’eux la portion qu’il devait occuper. Lorsqu’un berger avait trouvé une terre vague, et que, pendant une année, il y avait fait paître son troupeau sans être trouble; quand il avait joui, comme disent les légistes espagnols, en pa:i y en faz, en paix et à visage découvert , il avait acquis le droit de conduire, les années suivantes, son troupeau dans le même lieu. Ce n’était pas un privilège qui appartînt au berger, car il ne pouvait pas le transmettre; c’était un droit inhérent à l’existence du troupeau lui-méme; et le droit s’éteignait si le troupeau venait à périr. Âu reste, la mémoire avec laquelle les brebis ambulantes reconnaissent leurs pâturages est un fait digne de remarque. Chaque année, à la même époque, elles font le même voyage, elles suivent le même chemin, s'arrêtent d’elles-mêmes aux endroits où elles se sont arrêtées l’année, précédente; et ce ne serait pas sans peine que le berger pourrait les déterminer a aller plus loin.

C’est au mois de septembre que les troupeaux quittent les lieux élevés pour descendre dans les plaines; les chemins, en Espagne, ne sont pas trèslarges, et iis seraient beaucoup trop étroits pour le passage des moutons.

Les propriétaires riverains sont donc obligés de laisser de chaque côté de la route un certain espace libre, c’est ce qu’on appelle las canadas. Cette voie réservée aux troupeaux doit avoir de largeur six sagas de quarante -cinq palmes chacune ; ce qui représente environ quatre-vingt-dix pieds. Il n’est permis aux bergers ni de s’écarter de ce chemin , ni de s’arrêter. Si cependant la crue imprévue de quelque courant d’eau les empêche d’avancer, ils peuvent séjourner pendant quelque temps ; mais on leur désigne un terrain dont ils ne peuvent dépasser les limites , sous peine de trente moutons d’amende; et, dans tous les cas, ils doivent payer au propriétaire une indemnité proportionnée au dom-

(*) Alcaldes eniregadores.

mage que lui cause (*) leur séjour.

On dit que les canadas, qui ne produisent que de l’herbe, sont autant de terrain perdu pour l’agriculture. Elles n’ont que quatre-vingt-dix pieds de largeur, et on les signale comme un mal ; mais si de larges routes sont un mal pour l’agriculture, que dira-t-on de nos routes françaises? Il faut bien d’ailleurs que les pâturages donnent un produit qui se rapproche beaucoup de celui des terres à blé , car il n’est pas rare de voir, en Andalousie, un propriétaire louer ses terres uniquement pour la pâture des moutons , parce que les pasteurs lui en donnent un prix supérieur à celui que pourrait lui rendre le fermier qui les cultive.

Cette circonstance est même si fréquente , que les Espagnols ont fait le verbe dehesar, pour exprimer l’action de mettre en pâturage des terres qui étaient précédemment cultivées. On a été jusqu’à incendier les bois pour les convertir en pâtis ; et il a fallu une loi pour détruire cet abus. Poursuivre les incendiaires eût été chose assez inutile, car il est bien difficile de les saisir, mais on défendit de laisser paître quelque espèce de bestiaux que ce fdt dans les bois qui avaient été brûlés; et les incendies cessèrent (**). Les migrations continuelles des brebis causaientelles réellement du tort à l’agriculture ? C’est une question que nous n’osons pas résoudre. On a beaucoup déclamé contre l’institution de la mesta. Mais c’est au temps où l'agriculture était le

filus florissante que la mesta était aussi e plus puissante et le plus riche. L’Es-

fiagne alors produisait les plus belles aines de l’Europe. Maintenant on a conservé seulement les lois sur les canadas; le conseil de la mesta n’existe plus. Les propriétaires de brebis errantes y ont perdu quelques privilèges.

Mais l’agriculture y a-t-elle gagné ?

Puisque nous parlons des productions animales de l’Espagne , nous ne

(*} lit. 40 del libre de las leyrs de la inesla.

(*') Rccopilacion de don Felipe II. l,ibro vii, t. VII, ley a i.

saurions nous dispenser de dire un mot du nombre et de la beauté de ses chevaux. Dès la plus haute antiquité, leur élégance et leur vitesse étaient devenues proverbiales ; aussi on a prétendu que le nom spania venait des mots hpah, chevaux, et ania, contrée. Employé dans les langues de rOrieut, le nom ù'Ispalian n’a pas une autre signification. Les chevaux de la Péninsule étaient tellement estimés, que les Romains faisaient venir des bords du Bœtis et du Tage ceux qui devaient concourir dans le cirque.

L’abondance et la bonté des coursiers avaient fait des indigènes des écuyers parfaits. Leur adresse à cet égard avait quelque chose de merveilleux.

Souvent un cavalier conduisait deux chevaux, et voltigeait avec une grande aisance de l’un sur l’autre ; ils excellaient aussi à conduire des chars.

L’histoire a conservé le souvenir d’un Espagnol nommé Dioclès , qui fit à Rome le désespoir de tous ses émules.

Il gagna mille fois le premier prix ; huit cent soixante et une fois le second ; cinq cent soixante et seize le troisième, et quatre-vingt-dix-neuf fois le dernier; en sorte qu’il fut deux mille cinq cent vingt-six fois vainqueur. Il concourut en tout trois mille huit cent soixante et dix-sept fois.

Les haras des bords du Guadalquivir avaient déjà la renommée qu’ils ont conservée jusqu’au commencement de notre siècle, et qu’ils n’ont perdue que par suite des longues guerres qui ont dévasté la Péninsule. Aussi les villes qui se trouvaient près de ce fleuve frappaient -elles, sur presque toutes leurs monnaies, une tête de cheval. Les cités des côtes de la Méditerranée mettaient sur les leurs des poissons ou un coquillage; c’est qu’en Espagne la terre, n’était pas seule féconde, et que les eaux renfermaient aussi d’abondantes richesses. Les côtes de la Galice , de la Biscaye et du Portugal fourmillent de sardines et de saumons. Dans presque toute.» ces rivières , on trouve des truites d’un goût délicieux. Du temps des Phéniciens et des Carthaginois, les côtes de l’Anda-

lousie étaient renommées pour la grande quantité de thons qu’on y prenait.

Les Maures, qui, à leur tour, .se sont beaucoup occupés de cette pêche, l’ont appelée al-madraba. De ce mot , les Provençaux et les Catalans ont fait celui de madrague , en usage pour désigner les filets qu’on y emploie. C’est près du cap de Trafalgar et de la ville de Conil qu’elle est surtout abondante.

Aux mois de mai et de juin , les thons s'approchent des côtes pour déposer leur frai; ils viennent par bancs d’un à deux mille , et quelquefois davantage.

Voici comment cette pêche se pratique:

Les pêcheurs montent six on sept nacelles qui se placent assez éloignées l’une de l’autre, et de manière à former un croissant; deux d’entre elles restent près de terre, tandis que la plus éloignée se trouve à un quart de lieue : un homme , placé à terre sur une élévation , guette l’arrivée de ces poissons qui font beaucoup de bruit en nageant, et qui agitent tellement l’eau, qu’il est facile de les apercevoir de plus d’une lieue. On peut même déterminer à peu près leur nombre.

Aussitôt que celui qui fait le guet voit les thons s’approcher des bateaux , il donne le signal , et les deux barques ui sont aux extrémités jettent leurs lets en s’avançant dans la mer, de manière à se rejoindre après avoir entouré le banc de poissons. Ce premier •filet, qui e.st fait en corde de sparterie, se nomme açadal. Les thons pourraient facilement le rompre; mais ils sont si timides qu’ils se laissent effrayer par le moindre objet. Aussi , quoique très-léger, ce filet suffit-il pour les arrêter, et pour laisser à une autre barque plus grande le temps de jeter à l’entour de l’açadal un second filet , fait en grosses cordes de chanvre, qu’on appelle la grosse enceinte (la cinta garda). Celui-ci est destiné à tirer les thons à terre. Il faut environ deux cents hommes pour le haler.

A mesure que les poissons amenés près de terre se trouvent plus resserrés, ils s’agitent plus violemment, ils se blessent en se frappant l’un l’autre;

L’ÜNÏVERS,

et l’ëcume, qui tout autour d’eux était jusqu’alors restée blanche , devient rose et sanglante. Lorsqu’enfln ils sont tout à fait près de terre, des hommes nus entrent dans l'eau justi’aux genoux. Chacun d’eux est armé ’un long harpon , auquel est attaché un câble. Lorsqu’un thon est harponné , il faut que trois ou quatre personnes saisissent la corde pour le traîner à terre, car une seule ne le pourrait pas. Il arrive même quelquefois, lorsque le harponneur tient la corde attachée autour de son bras, que le poisson entraîne le pêcheur â la mer. Quelquesuns ont tant de force, qu’il ne faut pas moins de dix hommes pour s’en emparer. Au reste, on ne fait pas partout usage des mêmes moyens. Dans le golfe de Biscaye, on les pêche à l’hameçon; mais, avec la madrague, on en prend, sur la seule côte de Conil , jusqu'à cinquante mille en une saison , qui ne dure que deux mois.

L’Espagne a des côtes, des rivières poissonneuses, une terre fertile; les métaux s’y trouvent en plus grande abondance que dans aucune autre contrée de l'ancien continent. La même terre y réunit les fruits de l’Europe, le coton , la canne à sucre de l’Asie, et le ilattier de l’Afrique; l’oranger, cette pomme d’or des ilespérides, embaume encore ses vergers ; ses champs, ses monts, fourmillent de gibier; ses troupeaux, ses coursiers sont nombreux , d’une espèce supérieure. Avec tant de richesse^, comment se fait-il que l'E.-ipagne soit si misérable? La nature l’a traitée en enfant chéri. C’est - donc aux fautes des hommes, c’est (jonc à de mauvaises institutions qu'il faut demander le secret de sa décadence et de sa pauvreté.

nu riuMiini uAitTAim ni L'urAoni rr

D> aïs AiiOfcnHU nmnoHa tiihito-

RIALIS.

L’histoire ne nous apprend rien de positif sur les peuples qui les premiers ont habité l’Espagne. Il existe (|uelques rares monuments qui sont évidemment antérieurs à rarrivée des Phéniciens et à celle des Grecs; mais on

ne sait à qui les attribuer (*). On voit

ftrès d’OIerda des niches taillées dans e roc , qui par leur forme semblent n’avoir pu servir qu’à recevoir des cadavres. On y reconnaît la place de la tête, celle (les épaules. Ces sépultures ne sont pas phéniciennes. On a retrouvé à Catiix d’anciens tombeaux attribués aux Phéniciens (**).IIs avaient la forme d’une petite citerne , où un corps seulement pouvait tenir. Ils étaient revêtus intérieurement d'une rossière mosaïque. Il y en avait aussi e construits simpiement en pierre et sans aucun revêtement; mais tous avaient la même forme.

Les sépultures d’OIerda ne sauraient avoir davantage une origine grecque ou romaine, car les Grecs et les Romains étaient dans l’usage de brûler les morts , et si quelqites familles avaient, il est vrai, conservé la coutume antique de rendre à la terre les dépouilles mortelles de leurs ancêtres (***), leurs tombeaux n’ont aucune analogie avec ceux dont nous parlons.

On ne saurait (Avantage les attribuer aux Celtes, car dans les monuments celtes qu’on a ouverts, et dans ceux que le hasard fait encore trouver de temps en temps, les morts étaient couchés. Au contraire, dans les sépultures d’OIerda , les tombes creusées sur la face escarpée du rocher sont disposées de manière à ce que les cadavres n’aient pu être placés que debout. Elles appartiennent donc a quelque nation dont niistoire n’a pas conservé le souvenir.

Il existe aussi dans la Péninsule des restes de constructions gigantesques; une partie des murailles de Tarragone

(*) 'Voir la planrhe ts.

(**) Antigiiedades gaditanaa par Juan Rapiitia Suarei Salazar.

(***) PUiM, Hiilorin naturalis lib. vu cap. $4. Ipsum cremare, apud Romanos non fuit veteris iuitiliili : terra coudeban • tur. At |)Otlqnaiti longinqiiis bellit oliriitos erui cognovere, tune inslituluai. Et tamen imillæ familiœ priscos servavere ritus ; sicut in Cornelià neuio ante Syllam dictatorem traditur crematus. Idqne voliiisse, veritum talionem, eruto C. Marii radavere.

est encore assise sur un assemblage irrégulier de blocs énormes de roches, dont quelques-unes n’ont pas moins de treize pieds de long sur huit de large et de haut. Les portes n’y sont point cintrées; mais, de même que dans les monuments égyptiens ou druidiques, la voûte est formée par une pierre posée à plat. Ces murailles présentent quelques caractères des constructions pélasgiques. Faut-il pen-»

ser que les Pélasges ont été les fondateurs de quelques villes de la Péninsule.’ Le fait est possible; mais on ne saurait le regarder comme entièrement prouvé.

Quelques auteurs prétendent que l’F.spagne aurait été peuplée par Tubal, un des fils de Japhet. C’est de lui qu’elle tiendrait le premier nom sous lequel elle a été connue , celui de Sétubalie; mais cette origine, qui ne repose sur aucune preuve, sur aucune conjecture raisonnable, doit être classée au nombre des fables inventées au moyen âge par l’ignorance et la superstition. Plus tard , nous en chercherons la source, et nous en discuterons le mérite.

Les Hébreux donnaient à l’Espagne le nom de Sepharad , mot qui , dit-on , signifie le confin ou l’extrémité. Les Grecs l’appelèrent l’Hespérie , c’està-dire, l’occident. Quant au nom d'Espagne, Hispania, il paraît aussi d’oriine grecque.il pourrait bien venirde ê spania, la dair-semée.

On a aussi appelé l’Espagne Ibérie.

M. de Humboldl a écrit une savante dissertation pour prouver d’abord que les premiers habitants de la Péninsule sont les Basques; ensuite que ces aborigènes portaient dès le principe le nom d’Ibères. Si la première de ces deux propositions n’est pas entièrement démontrée, au moins est-elle extrêmement probable. Dans toutes les parties de l’Espagne, on retrouve des villes dont les noms sont formés de mots basques. Ainsi , Basturi veut dire, dans leur langue, beaucoup d’eau.

Ili berri signifie ville neuve. L’antiquité des Basques ne saurait donc sérieusement être contestée. Maintenant

ont-ils porté le nom d’Ibères? Est-ce à eause d’eux que lâ Péninsule a été appelée Ibérie ? Cette question est beaucoup plus douteuse. Les Basques, dans leur langue , ne se donnent paa à eux-mêmes le nom d’ibères, mais bien celui d’Escuaraz; d’ailleurs, M. Charles Romey a, dans son Histoire tPEtpagne i réuni beaucoup de preuves pour démontrer que l’expression iber est d’origine celtique , et n’est autre ue le mot aberj qui signifie onde et avre. On le retrouve en effets ainsi que ses composés, partout où les Celtes se sont établis. Cette partie de l’Asie qui est le long du Caucase, et que nous appelons aujourd’hui la Géorgie, se nommait autrefois l’Ibérie. Dans la Thraee , on retrouve un fleuve appelé l’Hèbre. Le mot aber, très-peu altéré, est resté dans la langue française.

Pour désigner l’embouenure d'une rivière, on dit un bavre. Il y avait en Espagne deux fleuves du nom d’Iber, l’un qui se jette dans la Méditerranée : c’est l’Ebre de nos jours i l’autre qui , d’après les passages du Périple d’Htmilcon, se jette dans l’Océan. Ces fleuves avaient probablement donné aux pays qui les environnent le nom d'Ibérie , qu’on a ensuite étendu à toute la Péninsule. Ce qui rend l’opinion de M. Romey encore plus vraisemblable, c’est qu’en Espagne on trouvait des Celtiberes. On a longtemps entendu ce nom comme représentant cette idée : Celtes mélangés aux Ibères. On n’a pas fbit attention que les Celtes étaient dans l'usage de joindre à leur nom la désignation de la contrée qu’ils habitaient. Ainsi on connaissait les Ceilt-Tor (Celtorii), les Celtes de la montagne; les Ceiltae’h, les Celtes de la plaine. Les Celtibères ou Ceilt-Aber sont donc tout simplement les Celtes du fleuve.

C’est dans l’antiquité la plus reculée qu’eut lien en Espagne l’invasion des Celtes. Déjà , dans le Périple d’Himilcon , le nom de Celtes est donné aux habitants de la Péninsule. Dans le récit de cette navigation entreprise par l’amiral carthaginois au delà des Colonnes d’Hercme, 440 ans avant l'ère

L’UNIVERS

chrétienne, on trouve ce passage: « Là où les flots de l'Océan se pres- « sent et se heurtent pour s'introduire « dans le bassin de notre mer, com- « mence le golfe Atlantique , là est la « ville de Gadir, nommée autrefois « Tartessiis. Là sont les Colonnes « d’Hercule, Âbila et Calpé. Les terres •• voisines, à gauche, appartiennent à ■ la Libye; l’autre région (dans sa par- •• tie la plus éloignée) est exposée au « vent bruyant du nord. Les Celtes « l’occupent. »

L’historien Éphore, oui écrivait 340 ans avant la naissance du Christ, comprenait l’Espagne presque entière dans le pays habité par les Celtes.

Cette nation, après avoir envahi l'Espagne , se fractionna en unè foule de peuplades qui tirèrent leur nom de la nature des lieux où elles s'étaient établies. Il est donc très-dillicile d’expliquer comment la Péninsule était divisée.

Il manque bien des éléments pour reconstruire avec certitude la carte de l’Espagne antique. Sur beaucoup de points , on en est réduit à de simples conjectures. D’ailleurs, pendant le laps de temps considérable qui a précédé les guerres puniques, les noms et les limites ont dù varier plusieurs fois , et la confusion qui résulte de ces changements n’est pas la moindre des difficultés. Ce serait une erreur de croire qu’on trouvait alors dans toute la Péninsule une nation unique, ayant une même origine, des lois générales et un centre de gouvernement. On se tromperait même beaucoup si on pensait que tous les habitants se donnaient un même nom; enfin, qu’il y avait une espèce quelconque d'unité nationale. On rencontrait, à la vérité, quelques noms de races , comme les Vascons, cantonnés déjà à cette époque au pied des Pyrénées, à l’endroit où s’étendent aujourd'hui la Navarre et les provinces basques; les Celtibères, les Bastules, les Turditains; mais ces races elles-mêmes ne formaient pas des peuples distincts, des corps de nation.

La plupart des peuplades étaient maitresses chez elles. A la vérité, quelques

cités plus puissantes que les autres avaient fondé des villes sur le territoire qui les environnait, ou bien elles avaient soumis quelques-uns de leurs voisins. Ces agrégations de villes formaient de petites souverainetés; les chef-lieux ae ces petits États imposaient leurs lois aux villes qui se trouvaient dans leur dépendance, et elles y percevaient un impôt. Voilà pourquoi plus tard les Romains avaient divisé l'Espagne en villes stipendiatæ et stipendiariæ , c’est-à-dire, qui payaient ou qui étaient payées. Avant l’arrivée des Romains, ces villes, colonisées par les Phéniciens , se nommaient ues Bahalats, ce qui correspond parfaitement au mot de souveraineté. Dans les parties.au contraire, où la domination grecque avait prévalu, ces villes recevaient le nom d’autonomes, c’est-à-dire, qui se gouvernent par leurs propres lois.

Au reste, ce morcellement de la nation est une conséquence naturelle de la manière dont la Péninsule est sillonnéerar des barrières de inontagne.s ui suffiraient à former les frontières 'États indépendants. ■< Ce caractère , O dit M. Romey, loin d’être indiffé- « rent à l'histoire de ses destinées, en « est peut-être l’explication et la clef. « C’est ce caractère qui les a déter- « minées en grande partie, et c’est là, « sans nul doute, qu’il faut chercher « la cause au moins principale, qui , « de tout temps, a tenu l’Espagne eloi- •> gnée d’une constitution nationale « unitaire, et, par une invincible ten- « dance naturelle, l’a portée au mor- « cellement et à l'individualisme pro- < vincial. » Quand les Celles ou Gaulois, car César dit qu’ils formaient la même race (*), eurent franchi les Pyrénées , ceux qui s'établirent sur les bords de l'Ibérus prirent le nom de Celtibères. Tout le bassin où coulent ce fleuve et ses affluents, à l’exception toutefois du pays habité par les Vas cons, et du littoral de la Méditerra-

(*) Cæsar, de Bello gallico, I. ii. Qui ipsorum linguà CelUe, iiosU-à veroGalli vocaiiUir.

née occu|)é par des colonies grecques, prit le nom de Celtibérie (*). Cette grande partie de la Péninsule se subdivisait elle-même en une foule de petits peuples, comme les Édétains, les Ausétains , les Ilercavones , les Ilergètes. Quelques auteurs veulent même y faire entrer les Pélendones , les Numantins et les Arévaques, dont le pays n’est pas dans le bassin de l’Êbre , mais bien près des sources du Duero.

A l’endroit où les Pyrénées séparent l’Espagne de la France, la côte septentrionale de la Péninsule forme un angle rentrant : c’est le fond du golfe de Biscaye. Les Celtes qui s’établirent le long de ce rivage le nommèrent Kent-Aber (**) .• le coin de fonde ; ce qui les a fait appeler Cantabres. Suivant plusieurs auteurs, la Cantabrie s’étendait non-seulement le long de la côte d’Espagne , mais elle se prolongeait encore sur celle de France. Les Cantabres se subdivisent en Austrigons , Caristes et Vardules.

En suivant la chaîne de montagnes qui règne tout le long de cette mer, on la trouve habitée par les Astures. Ce nom décèle encore son origine celtique : os-éAor(***) signifie hautes montagnes.

Cette chaîne se termine à l’extrémité de l’Espagne par un long promontoire que les Romains avaient ap-

(*) Masdeii, rt après lui M. Depping , ont soutenu que les Celtes étaient entrés en Espagne. par le midi , en s'avançant du sud vers le nord. Nous ne discuterons pas celle opinion. Elle nous paraît une de ces thèses paradoxales que quelques personnes aiment a jeter en avant pour y faire briller toute la finesse et toute la subtilité de leur esprit.

M. Depping voudrait aussi restreindre la Celtibérie è un petit district placé vers la source du Tage. Mais celte restriction ne saurait s’accommoder avec tout ce que les auteurs anciens ont écrit de celte grande division de la Péninsule.

• (**) Kent coin , angle. Le comté de Kent en Angleterre est ainsi appelé parce qu’il a la forme d’un coin. Coret de la Tour d’Auvergne, Origines gauloises.

(***) As haut , dwr montagne.

3' livraison. ( E.SP.4.0NB.)

pelé finis terrât., nom qu’il conserve encore. Les Celtes l’avaient appelé Arot-aber (*); sur la rive, ou au bout de la rive de l’onde; et, comme le constate Strabon (**), les habitants de ce promontoire en avaient reçu le nom de Arotèbres , qui , avec le temps , s’était changé en celui d’Artabres.

Une rivière, nommée encore aujourd’hui le SU, descend des Asturies ; elle va se jeter dans le Minho. Soit qu’on ait appelé ZUi les populations qui vivaient sur les bords du Sil, soif qu'il ait existé en cet endroit une ville de ce nom , on a conservé des médailles antiques sur lesquelles on déchiffre ce mot. Les hommes de race gallique, qui vinrent s’établir en cet endroit, prirent le nom de Gall-Zili, Gaulois du Sil. Les Romains en ont fait , par euphonie , celui de Gallæci et Gallaici ; ce sont les Galiciens de nos jours.

Entre le Minho et le Duero, sur les bords du Léthé , on trouve les GallaicC Braccari. Il faut se rappeler que la Gaule avait été séparée par les Romains en deux grandes divisions. La Gaule qui , se conformant aux coutumes latines, portait la toge, était appelée Gallia togata. L’autre partie, qui avait conservé son ancien costume, était nommée Gallia braccata, du mot celte braig, haut-de-chausses.

Les Gallaïques-Braccares étaient donc les Gallaîques à hauts-de-chausscs.

En remontant le cours du Durius, on trouve les Vaccéens, puis les Arévaques et les Pélendones. Ces derniers occupaient les montagnes qui s’élèvent entre la source de ce fleuve et le bassin de l’Ébre.

La Lusitanie s’étendait depuis les bords du Duero jusqu’à l’endroit où la Guadiana tombe dans la mer. Elle remontait, dans l’intérieur de la Péninsule, le long des rives du Tage et de la Guadiana.

Les montagnes qui séparent le bassin du Durius de celui du Tage étaient occupées par les Vettons. Depuis In

(*) Ar sur , ot rive , aber onde.

(**) Noitræielalishotnines Ar(ahro<i Arotrbnis vocant, lilleris perniutatis.

L’ONIVERS.

frontièré de la Lusitanie jusqu’à la source do Tage, le pays était habité par les Carpétains. Dans les plaines qui avoisinent la rive gauche et près de son embouchure, on trouve les Celticl ; peut-être faudrait-il lire Celtiacl, et traduire par le mot de Celt-ac'h, les Celtes de la plaine. Ce qu’il y a de certain , c’est que Pline met non loin de cet endroit la ville de Celtiaca , qui , évidemment , est la ville des Celt-ac’h.

En suivant le bord de la mer, et en descendant vers le midi, on arrive au promontoire que les Grecs avaient nommé Cyneos, le coin. Il était habité par les Cynètes.

Les bords de l’Ana et toute la vallée du Bétis appartenaient aux Tartesses, Turditains ou Turdules. Seulement,

f>rès des sources de l’Ana , se tenaient es Orétains. Le rivage méridional de la Péninsule , depuis la baie de Gadès ksqu’au promontoire de Dianium, était peuplé de colonies phéniciennes.

Ses habitants se nommaient les Bastilles-Phéniciens , BasluU-Pœni. Au cap de Dianium , on rentrait dans la Celtibérie.

Quand, après la première guerre punique, les Carthaginois et les Romains se partagèrent la Péninsule , ils la divisèrent en Espagne citerieure et en Espagne ultérieure, La citérieure , qui échut aux Romains , ne comprenait que le pays qui s’étend entre l’Ebre et les Pyrénées. L’ultérieure embrassait tout le reste. Dès que les victoires du premier Scipion l’Africain eurent chassé les Carthaginois de la Péninsule, les limites de la citérieure furent de fait reculées vers le midi ; on y comprit toute la Celtibérie, le pays des Arévaques et celui des Vaccéens.

Plus tard, lorsque César-Auguste fut resté seul maître de l’empire , il divisa l’Espagne en trois provinces : la Tarraconuise , la Bétique et la Lusitanie. La Bétique ou province sénatoriale se forma du pays des Bastules- Phéniciens jusqu’au cap Charidème (*) seulement ; de toute la vallée du Bétis et d’une partie de la rive gauche du

(*) Le cap de Gata.

fleuve Ana. Lei deux autres provinces, appelées impériales , parce qu’Octave s’en réserva spécialement l’administration, étaient la Lusitanie, dont les anciennes limites ne furent pas changées, et la Tarraconaise , qui avait pour chefdieu la ville de Tarragone , et qui , comprenant tout le reste de la Péninsule, s’étendait depuis le pied des Pyrénées jusqu’au promontoire des Artabres; depuis Rosas jusqu’au cap Charidème.

Voilà quelles étaient les principales régions de l’Espagne. Elles se partageaient encore en une foule de subdivisions; mais laconnais.sancedecelles-ci ne peut être de quelque utilité que lorsqu’on veut faire une étude toute spéciale des antiquités de la Péninsule.

Des différentes langues parlées en Espagne. — Au commencement du huitième siècle, dix langues étaient étudiées en Espagne. Il est vrai qu’on rangeait dans ce nombre le chaluéen , l’hébreu , le grec et le latin , qui pouvaient, dès cette époque, être classés parmi les langues savantes. 11 faut aussi retrancher l’arabe, qui n’était vulgaire que par suite de l’occupation des Maures , et qui n’était pas propre à la Péninsule. Mais, selon Luitprand, il en serait encore resté cinq : c’etaient Pancien espagnol , le cantabrCj le celtibérien, le valencien et le catalan.

Dans ces différents dialectes, peut-on retrouver quelque chose de l'ancien idiome du pays? Quel est celui qu’ont parlé les populations aborigènes? Déjà, du temps de Strabon , il edt été bien diflicile de décider la question. Il y en avait plusieurs distincts, assujettis chacun à des formes régulières. Les Turditains, qui passaient pour les plus savants de l’Ibérie, possédaient des ouvrages écrits en vers, et ils se vantaient d’avoir des annales qui remontaient à six mille ans. Qu’est-il resté de cette langue des Turditains? De courtes inscriptions en caractères in'déchiffrables, découvertes sur des ruines antiques, sur quelques médailles, ont donné lieu à bien des dissertations; on s’est efforcé de les interpréter. On croit y être parvenu. Cependant

ESPAGIŒ. «6

ûn n’a pas même la certitude d’avoir deviné la valeur des lettres qui les composent. L’opinion la plus généralement admise est que la langue basque ou escuaraz est celle des anciens boitants. On croit qu’elle s’est conservée presque pure de tout mélange, malgré les vicissitudes qu’a subies la Péninsule. Une des circonstances qu’on invoque. et peut-être aussi une de celles qui doivent avoir le plus d’inlluence pour décider la question , c’est que les noms de beaucoup de villes qui existaient avant la domination romaine, se composent de mots encore en usage chez les habitants de la Biscaye (*).

Si cela ne paraît pas sufGsant pour prouver que cet idiome était celui des anciens habitants , au moins les formes de sa grammaire , qui n’ont aucune analogie avec celles des dialectes inodernes, attestent sa haute antiquité. Il procède d’une maniéré toute particulière et excessivement compliquée.

Pour exprimer les difficultés qu'il offre aux étrangers, les Basques disent que le diable est resté sept ans dans leur pays sans pouvoir en apprendre la langue.

Ses noms, ses adjectifs, n'ont qu’un seul genre, et cependant il possède à lui seul plus d’articles que le français, l’anglais, l’italien et l’espagnol réunis. Il en compte huit qui ne s’emploient pas indifféremment. Il faut les choisir selon que le sujet est actif ou passif,

(*) Uria Ou Ulria, ville des eaux; ureau, (Wa ville. Basturia, ville abondanre en eaux; hast suffisant, «r eau, iria ville. lUberri, ville neuve; ili peuplade, bcrri nouvelle.

B serait facile de multiplier ces exenijtles à l’infini ; mais ceux-ci peuvent suffire, et nous nous bornerons à ajouter que les indications données par ces étymologies sont lotîtes exactes. Il y avait deux villes du nom d’Uria, toutes deux auprès de riviéi es. Hastiiria était «Uns le pays où eircule l’Anas. Sirabon déligiie cet endroit comme ayant beaucoup de aources. Nous dirons enfin, quoique cela s écarte un |teu de notre sujet, que le joli nom d'Elvire s'est formé du mot - d'Iliberri au moyen des. transformations suivantes; EUberriOf Elberria, Elbtrra.

selon que la phrase exprime une négation ou une proposition affirmative (*).

En n’en comptant que huit, c’est encore faire grâce des articles ec et aco dont on fait usage dans le dialecte de la province d’Alava. Quant aux verbes, ils sont tellement compliqués qu’on ne peut essayer d’en donner une iilée sans entrer dans des détails qui n’offriraient ici aucun intérêt.

Blais on peut cepenilant signaler une smgularité de ce langage. Les noms n’ont pas de genre; mais les verbes sont masculins ou féminins , selon

?|u’on s'adresse à un homme ou à une emme.

Le basque diffère donc des autres langues par le nombre de ses articles, par les modes compliqués de ses verbes, par sa construction, qui rejette toujours l’article après le nom , et

(*) I.’article en basque se pose toujours après le nom , et même après l’adjectif qui le suit ; hnmiue; fwitca/i-u, homme

le; Guizoti-on-a , liomme-btin-le.

L’article a s'emploie lorsque le nom attqiiel il se rapporte est sujet d’un verbe neutre ou passif, üans ce.s phrases : l’homme loml>e, l'hoiume est aimé, on mettra guixon a.

Lorsque le verbe est actif, il faut se servir de l’arl. ac. Cuizou at.

Lorsque la phrase e.st négative, il faut se servir de l’art, ic. Dans celle phrase ; il n’y a pas d'homme, on mettra gnizon ic.

Si dans ce cas le nom est terminé par une voyelle, comme éurii, jugement , on emploie l’an, rie ; buru rie.

Dans les phrases qui expriment un rapmrl de propriété, comme la maison de bomine, on se sert du mot arena, qui est le génitif de 1 art. ac .* guizon arena ; mais si ce n'est pas un rapport de cette nature qu’on veut exprimer; si on veut dire ; Il est mécotilent de riiomme, on emploiera les articles az ou arenzaz. On dira guizonaz ou guizon arenzaz.

Lorsque le sens tttdique nue provenance, une descendance, comme le fils de l'homme, il faut ,se servir de l’art, es. Guizon-ez. Dans ce cas, lorsque le nom se tertiiine par une voyelle, I article es se conlracte en s,* ainsi les conséquences du jugement, on traduira ce dentier mot par buruz.

a* L’UNIVERS.

même après l’adjectif qui le qualiQc.

(I n'est pas moins extraordinaire par la formation de ses mots, dont les racines n’ont aucune similitude avec nos mots , tirés presque tous du grec ou du latin. Il en est quelques-unes qu'on rencontre presque constamment dans leurs noms de villes ou de localités.

Ur, eau; ir, tri, ville; il, ili, peuplade; on, bon; nava, vallée; ertia ou Ma, contrée; tr-on, ville bonne; bay-on-a, la baie bonne; nava-rra, la contrée des vallées. Il en est beaurx)up de cette nature dont l’antiquité est incontestable. Mais c’est ne savoir pas se tenir dans de justes limites que de considérer tous les mots employés maintenant dans cette langue comme ayant la même origine, et de la présenter comme absolument pure de tout mélange. Elle a conservé ses idiotismes , ainsi qu’un grand nombre de termes qui lui sont propres; mais elle en a aussi emprunté beaucoup au grec et au latin. En basque, de même qu’en grec, du pain se dit arton; dans ces deux premiers vers de la traduction basque du Te Deum laudamtis:

Jaungoicoi zu zaitûgu Biholz ozôz laudaizen ,

le dernier mot décèle clairement sa provenance latine, et parait formé du verbe laudare. Oihenart (*) donne une grande liste de mots espagnols qu’il indique comme dérivés d^u basque; mais il faut en retrancher plusieurs dont l'origine grecque ou latine serèvMe au premier examen. Il en est d’autres qu'il cite comme basques et ^i sont arabes : de ce nombre est le mot atalaya, vedette.

Sur toutes ses frontières, soit de terre, soit de mer, l’Espagne est garnie d’une ceinture de tours placées très-près les unes des autres. Pour les mettre à l’abri d’un coup de main, on n’y pratique pas d’ouverture au niveau de terre. La garnison , qui consiste en quelques hommes seulement, ne s’y introduit qu’à l’aide d’une échelle, qu’elle retire après être mon-

(*) NolitJa utriu.squc Vasconiæ.

tée. Construites pendant les guerres avec les Maures, elles ont été placées de manière à ce que ceux qui étaient au sommet pussent apercevoir au loin dans la campagne, et donner l’alarme en cas d’invasion de l’ennemi; car dans ces temps où tout l’art de la guerre consistait en surprises , en incursions subites , en courses , en pillages . c’était beaucoup de ne pas être attaqué à l’improviste. Après l’expulsion des Maures, l’Espagne est presque continuellement restée en guerre avec les puissances barbaresques ; alors ces tours ont servi pour signaler l’approche des pirates. Maintéiiant leur principal emploi est d’empêcher l’introduction de la contrebande. Ce sont donc de véritables observatoires plutôt que des forteresses, et les Arabes donnaient ces mots pour consigne à leurs garnisons : Àt-al-aya, donne l’œil, c’est-à-dire, surveille. Le mot atalaya est resté pour désigner ces tours , et ensuite les vedettes. Il est d’origine arabe, et n’a rien à démêler avec le basque.

Au reste, quelle que soit l’antiquité de cette langue, dès les temps les plus reculés , elle se trouvait déjà cantonnée dans cette partie de la Celtibérie qui avoisine les Pyrénées et l’Océan , et dont les habitants avaient reçu le nom de Vascons. Les autres contrées s’étaient formé un langage en mêlant leur idiome avec celui des peuples qui étaient venus en Espagne, soit de l’est, soit du couchant. Ainsi les Phéniciens, en naviguant le loagdeTAfriue , étaient arrivés aux Colonnes ’Hercule. Ils avaient traversé le détroit , s’étaient établis à Cadix et sur les côtes voisines. Ils yavaient répandu leurs usages , leurs dieux et leur parler. Ces principes, fondus avec l’ancienne langue du pays , avaient composé le bastule. Les Grecs , au lieu d’entrer en Espagne par l’occident , avaient suivi dans la Méditerranée les rivages de l'Europe. Après avoir bâti Marseille, ils s’étalent avancés davantage vers l’ouest , et avaient pénétré dans la Celtibérie. La langue qu’on y parlait alors, et qui ne devait être

elle-même qu’une combinaison de la celtique et de l’idiome aborigène, se mêla avec la leur, et forma le celtibérique.

Les Grecs allèrent aussi fonder des colonies le long du fleuve Anas. Leur langage, en se mélangeant avec le bastuîe , créa une langue nouvelle , celle des Turditains. Le commerce avec les Carthaginois, la domination passagère qu’ils exercèrent dans la Péninsule,vinrentencore compliquer tous ces éléments. Ce ne fut pas seulement leur langage, mais aussi leur écriture, que les conquérants donnèrent à l’Espagne. Sur les rares monuments, sur les médailles qui sont restés de cette époque, l'archéologue peut reconnaître trois alphabets bien aifférents : celui des Baslules, qui est presque entièrement phénicien; celui des Celtibères, où se trouvent , avec des altérations légères, les caractères grecs primitifs et quelques caractères pélasgiques; enfin le turditain, qui , formé presque entièrement de lettres grecques, avait emprunté aussi quelques signes phéniciens. Au premier abord , il est facile de distinguer ces alphabets l’un de l’autre. Les lettres celtibériques se composent presque entièrement de lignes droites faisant entre elles des angles plus ou moins aigus. Ce n’est ue par exception qu’il s’y rencontre es courbes. Les lettres bastules , au contraire, ont des formes arrondies, et se composent de lignes sinueuses.

L’alphabet turditain se rapproche plus du celtibérique que du bastule.

Cependant il emprunte quelquefois à celui-ci ses formes contournées. Il se rencontre enfin dans cette dernière écriture un élément qui en rend la lecture encore plus difficile : c’est l’élément libyque. A quelque époque reculée qu'une race descendue des pentes de l’Atlas, ou venue des plaines du Sahara, se soit établie au couchant de l’Espagne, il est impossible de méconnaître sa présence. On trouve dans l’alphabet turditain des caractères en forme de clous , accouplés tantôt deux à deux, ou trois à trois, tantôt dans une position verticale, tantôt

dans une situation horizontale, quelquefois disposés en sautoir, quelquefois en croix. Ils présenteùt une grande analogie avec les inscriptions cunéiformes, et leur présence dans les légendes turditaines a rendu celles-ci à peu près indéchiffrables.

S’il est facile, avec un peu d’étude, de reconnaître auquel de ces alphabets appartient une inscription , il ne l’est pas autant d’en donner la signification. Tous les interprètes ne s’accordent pas sur la valeur de ces caractères : tantôt il faut les lire en allant de droite à gauche, quelquefois de auche à droite, et quelquefois, comme ans l’ancien grec, l’écriture est boustrophède, c’est-à-dire, qu’il faut prendre alternativement une ligne dans un sens et la suivante dans le sens inverse. L’écriture bastule doit toujours se lire de la droite <à la gauche ; on pense qu’il faut prendre la turditaine quelquefois dans un sens, quelquefois dans l’autre; la celtique, presque toujours de la gauche à la droite. Ce qui rend l’interprétation de ces écritures plus difficile encore , c’est qu’il faut souvent, de même que dans les langues orientales, suppléer les voyelles qui ne s’écrivent pas. Cela a constamment lieu dans les inscriptions bastules, presque toujours dans les turditaines , et souvent dans les celtibériues. Malgré ces obstacles, on croit tre parvenu à déchiffrer la plupart des inscriptions qu’on a découvertes; et s’il n’est pas absolument prouvé que l'explication qu’on en a donnée soit exacte, on doit dire au moins qu’elle parait très-vraisemblable.

Ces quatre langues principales, la basque, la celtibérique, la bastule, la turaitaine, et probablement un grand nombre de dialectes, étaient en usage dans la Péninsule quand les Romains vinrent à leur tour imposer leur idiome aux peuples qu’ils avaient vaincus ; mais il ne faut pas croire qu’on puisse faire entièrement oublier à une n.ation les formes de son ancien langage.

Dans le parler du peuple, il est de ces vieilles habitudes qui reparaissent toujours. Certainement, en Espagne,

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