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L’UNIVERS
quelques personnes savaient ]e latin aussi purement qu’on le savait à Rome.
Sénèque était de Cordoue, Quiiitilien de Calaguris, et Martial de Bilbilis.
Mais le peuple n’avait pas encore entièrement désappris le turditain, le bastille ou le celtibérique. A côté de l’idiome des maîtres du pays, il se forma autant de patois qu'il y avait auparavant de langues differentes.
Puis quand les barbares reinplaeèrent les Romains, ils adoptèrent le langage altéré comme ils le trouvaient. Les
fiatois se polirent et redevinrent des angues.
Le savant M. Renouard émet un avis différent. Il pense qu’un latin bâtard était vulgairement parlé à Rome, même pendant les plus brillantes années de sa prospérité; que ce latin rustique se répandit dans toute l’Europe, où il donna naissance à la langue romane, d’où seraient enfin sorties toutes celles du midi de l’Europe, le provençal, le catalan, le valencien, le portugais , l'espagnol et l’italien. Il a soutenu cette opinion avec tout son talent, avec toute son immense érudition; mais, naalgré l’autorité d’un nom comme le sien, malgré tout le poids de sa science, nous ne pensons pas que pour se former, toutes les langues modernes aient nécessairement passé par cette double filière. Supposer qu’il ^ a eu un idiome rustique répandu universellement, c’est supposer que ce latin dégénéré était soumis à des règles, et que les règles suivant lesquelies la langue de Virgile s’était corrompue avaient été adoptées également par tout le monde. N’est-il pas plus vrai de dire que la langue rustique était celle des gens qui ne connaissaient pas la grammaire? C’était l’altération du latin. Évidemment, cette altération n’était soumise qu’aux habitudes, qu’au caprice de ceux qui s’en servaient. Les usages, la prononciation variant suivant les pays, la corruption n’a jamais pu être partout la même.
Soutenir le contraire, ce serait supposer qu’il peut y avoir uniformité dans des choses composées de principes différents. Sur quoi se basera-
t-on ensuite pour ajouter que la langue romane est venue effacer toutes ces dissemblances et ramener le parler à l’unité de formes, de mots et de syntaxe? Mais les idiomes qu’on en prétend sortis diffèrent entre eu.x. Dirat-on que de nombreuses analogies existent dans leurs tournures, dans les racines des mots qu'ils emploient?
Est-il donc be.soin pour expliquer ce fait de recourir à l’intervention de la langue romane? et ne suffit-il pas qu’ils aient tous puisé à une source commune? que chacun d’eux ait, sans intermédiaire, emprunté beaucoup au latin?
Le savant M. Renouard s’attache à démontrer que la langue catalane dérive de la provençale ou romane- Des auteurs catalans soutiennent la proposition inverse. A quoi aboutit ce débat?
N’est-il pas plus probable que toutes les deux ont dù se former simultanément, et qu'elles ont dù aussi se trouver à peu près semblables? Lorsque les Grecs civilisèrent la côte de la Provence, l’idiome usité était le celtique. Ils y mêlèrent celui des Hellènes; le latin vint ensuite. Ce sont donc le celtique, le grec et le latin qui, broyés ensemble, ont formé le provençal. Dans le catalan, vous rencontrez absolument les mêmes principes, et en outre quelques restes de l’ancien espagnol.
C’est peut-être à celui-ci qu’il faut attribuer la rude.sse qu’on reproche à cette langue. Les Arabes, qui ne restèrent qu’un siècle à Barcelone , n’eurent pas le temps de l’altérer beaucoup; et quand les Français, après avoir cliassé les Maures de cette partie de l’Espagne, y fondèrent le comté de Barcelone, ils y trouvèrent à peu près la langue qirils parlaient euxmêmes. Cette seigneurie et une partie du Languedoc eurent longtemps les mêmes souverains, et la communauté de gouvernement ne peut qu'avoir contribué à rendre les deux langues plus semblables. Enfin, quand le fils de Marie de Montpellier, quand en Jayine le Conquérant voulut entreprendre la conquête de Valence, la plupart des seigneurs catalans refusèrent de i’ac-
^le
oompagner, en disant qu’ils n’étaient tenus de combattre que pour la défense de la Catalogue. Alors en Jayme forma son armée de guerriers rassemblés en Languedoc et dans les montagnes de l’Auvergne. Après la victoire, les terres enlevées aux Maures turent distribuées par le conquérant à ceux qui l’avaient suivi. Ceux-ci étaient pour la plupart du midi de la France; dans leur bouche, le catalan perdit presque toute sa dureté; il se forma un nouveau dialecte qu’on désigne sous le nom de valencien. La ressemblance entre cette langue et celle de l’Auvergne devint telle, que les Espagnols appelèrent le catalan et ses dialectes la langue limousine, el lemoiino; et lorsque nos compatriotes du Cantal vont porter à Valence leur industrie cosmopolite, ils entendent facilement la langue du pays, et n’ont que peu d’efforts à faire pour être compris.
Le catalau a donc remplacé le celtibériqiie. Si nous avions à nous occuper du portugais, nous pourrions peutêtre émettre la pensée qu’à côté du latin, qui en fait la base principale, on doit y rencontrer un peu ae la langue turditaine; mais nous n’avons à parler que de ce qui concerne spécialement la partie espagnole de la Péninsule.
Quant au castillan, il a emprunté presque tous ses mots au latin. Il y a ajouté beaucoup de termes arabes. On peut penser aussi qu'il a conservé un peu du bastule(*). La prononciation gutturale des lettres J et X, celle du G devant les voyelles e, i ne se retrouve dans aucune langue de l’Europe. Elle est au contraire très-fréquente dans celles de l’Orient, et comme elle existe dans l’arabe, on pourrait croire qu’elle a été apportée par les Maures, si on ne la rencontrait déjà dans la Péninsule du temps même des Romains. Catulle etStrabon repro-
(*) Il oe serait pas diflicilc, dit M. Romcy, de retrouver encore do nos jours dans Le caractère et les mœurs de certaines provinces espagnoles, quelque cliose qui témoignât de leur origine pliéuicienne. IJiftçire d'Espagne, cliap. I, p. Si.
chent aux Espagnols la dureté de leurs aspirations. Ces lettres aspirées ont donc une oridne antérieureà l’invasion des Maures. Elle ne peut venir que du bastule. La domination romaine n’a été établie définitivement que par César, et n'a duré que jusqu'à l’invasion des barbares, c’est-a.dire jusqu’à la fin du quatrième siècle; elle n’a donc pas été assez prolongée pour détruire cette prononciation. On s’étonnera moins encore qu’elle ait persévéré, quand on se rappellera que du temps même des Romains, les anciens idiomes mélangés sans doute de latin se parlaient encore dans la Péninsule. Ced n’est pas une simple conjecture; il en existe des preuves matérielles. On a trouvé des médailles dont une face portait des caractères romains et le revers une inscription turditaine. Il en existe une représentant une tête de femme, et en lettres romaines le mot Obulco, nom de la ville à laquelle appartenait cette monnaie. Sur le revers , on voit une charrue, un épi, et des oaractères turditains dont on n’a pu donner l’interprétation (*). D'autres portent à la fois des earaclères romains et des lettres bastules. Ainsi il en existe qui représentent d'un côté unq tête avec le nom d’Jtido en caractères romains; au revers est un taureau courant vers sénestre ; puis au-dessous, en caractères bastules ou phéniciens , ^clphoci**). C’est le même nom avant que les Romains l’eussent latinisé. Au dos d’une médaille de Sagunte portant cette légende Sagvntum Invictum , on trouve une inscription celtibérienne (***). On retrouve ainsi sur les médailles les noms de beaucoup de villes que,
(*) Celte pièce existe au cabinet de médailles de la bibliolhèqiie royale, n*> 448. Elle est la sixième de la planche 81 de cet ouvrage.
{**) Celle pièce a clé gravée d’après une ipéüaille de la hililiothèqiie royale, classée sous le n° g5. Elle est la deuxième de la planche 3a.
(***) Celte pièce a éfé gravée d’après une médaille de 1a bibliolhèque royale. Elle est la première de la planche 3a.
C e .1 by Ccogic
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suivant leur habitude, les vainqueurs ont appropriés à leur langue. Ainsi A'Aimphats ils ont fait Amba, et de Osckerd Osicerda.
Quoique le castillan ait emprunté au latin le plus grand nombre de ses racines, il a des caractères qui lui sont propres. Ainsi il possède deux verbes auxiliaires être, ser et estar, qui ne doivent pas s’employer indifféremment. Le premier sert à conjuguer tous les verbes passifs; il exprime l’état où l’on se trouve habituellement; l'autre désigne celui où l'on ne se trouve que d'une manière accidentelle.
Le premier, comme on dit en philosophie, indique la substance; l’autre la modification. Ser se traduit toujours en français par le mot être. Estar représente plutôt le sens de se trouver.
El Cid les dip^erft t Ami((os El raensH^e babeis errado ,
Pnrque yo no sojr seâor Adoiide esta et re^ Fernando.
Le Cid leur dit ; « Amis , vous ave* mal adressé votre message; je ne suis pas seigneur là où se trouve le roi Ferdinand. »
Le choix de l’un de ces verbes peut modifier beaucoup le sens de l’adjectif joint au sujet de la phrase. Soÿ malo, soy bueno, signifie je suis mauvais, je suis bon ; estoy bueno, estoy malo, je me trouve bien, je me trouve mal.
Il serait possible de citer ainsi beaucoup de singularités du castillan ; mais cet examen nous entraînerait trop loin, et nous nous bornerons à citer le jugement qu’en porte M. de Laborde dans son Itinéraire descriptif de l’Espagne : « Malgré quelques petits dé- «lauts, la langue espagnole est une « des plus belles langues de l’Europe; «elle est noble, harmonieuse, poéti- « que, remplie d’élévation, d’énergie, « d’expression et de majesté ; elle « abonde en expressions sonores, pom- « peuses , dont la réunion forme des « phrases cadencées qui flattent agréa- « olement l’oreille. Cette langue est «très-propre à la poésie; mais aussi « elle prête beaucoup à l’exagération, «à l’enthousiasme, et dégénère aisé- « ment en boursouflure. Elle est na-
< turellement grave; cependant elle se
< prête aisément à la plaisanterie; elle « est généralement expressive et noble R dans la bouche des hommes bien R élevés; vive et saillante dans celle du R peuple; douce, séduisante et per- « suasi ve dans celle des femmes ; élevée R et ronflante chez les poètes ; touchante « et imposante, quoiqu’un peu diffuse,
R chez les orateurs; barbare au barreau
< et dans les écoles. Les personnes de R la cour la parlent d’une manière « concise et agréable. » Ajoutons à cela ce qu’en disait Charles-Quint :
R L’espagnol est la langue qu’il faut parler aux rois. >>
De la mythologie et des traditions fabuleuses de la péninsule ibérique.
— Lorsque les Phéniciens vinrent s’établir en Espagne, ils y introduisirent leurs usages et leurs dieux. Ils adoraient les astres ; et , sous les noms d’Astarté et de Melkarth, ils vénéraient la lune et le soleil. Aussi rapporte-t-on qu’ils élevèrent près de Cadix un ternie à ce dieu Melkarth, qui était tout
la fois l'Apollon et l’Hercule des Grecs. La crédulité populaire ne tarda pas à lui attribuer une foule de travaux merveilleux. Au reste, voici la manière dont les apprécie un auteur auquel on ne reproche guère de ne pas être assez crédule : « Mais surtout, dit Pline l’Ancien en parlant de l’Espagne, je regarde comme fabuleux tout ce qu’on rapporte d’Hercule et de Pyrène ou Saturne. >>
Aux fables que le paganisme avait inventées sur la maniéré dont l’Espagne a été peuplée , les auteurs chrétiens ont substitué des légendes qui ne méritent guère plus de confiance. Ce fut, racontent-ils gravement, Tubal, petit-flis de Noë , qui vint en Espagne , et qui , à la tête de ses descendants, occupa le premier cette partie de l’Europe. Mais où ces écrivains ont-ils puisé le récit de ce voyage?
Les livres sacrés n’en parlent pas , aucun des auteurs païens n’en fait mention. Ces fables ont-elles été inventées à plaisir, ou ne sont-elles que le résultat de l’erreur? Les moines ont-ils, du fond de leurs couvents où
s’écrivaient les premières chroniques , jeté volontairement au public des contes pour remplir une lacune qu’ils trouvaient dans l’ordre des faits ? On doit difficilement le présumer , si on trouve le moyen d’expliquer leur erreur. Nous essayerons timidement de montrer comment cette fable de la venue de ïubal a pu se répandre. Nous hasarderons cette conjecture avec bien de la défiance, car personne ne l’avait présentée avant nous ; et cependant cette interprétation ne nous parait pas improbable.
Le mot Bal, ou plutôt Bahal, de la langue phénicienne ou bastule , exprime l’idée de chef ou de souverain.
Celui de Bahalat présente le sens de souveraineté ou de gouvernement. Les premières colonies fondées par les Phéniciens étaient libres; et, comme Carthage, comme Cadix, elles se gouvernaient par des magistrats qu’elles élisaient elles-mêmes , et qu'on nommait juges ou suffètes. Quelquefois elles étendaient leur domination sur des pays voisins. Les cités libres de la partie colonisée par les Grecs, celles qui nedépendaientque d’elles-mémes, s’appelaient autonomoi, c’est-à-dire, régies par leurs propres lois. Dans le langage bastule, cescités libressedistinguàieiit par le titre de bahalat, souverainetés.
Beaucoup de médailles bastules représentent une tête d'üercule , avec des caractères qu’on a interprétés de cette manière : Bahal a Gadès (*) , souverain de Cadix. Sur beaucoup d’autres on a trouvé le mot Bahalat , puis le nom de la ville , c’est-à-dire, souveraineté ou gouvernement de telle cité. Il est donc hors de doute que le mot Bahal, Bal et Bel, était répandu dans une partie de la Péninsule pour exprimer l’idée de souverain. i
Il est un autre nom qu’on retrouve le même dans presque toutes les langues , c’est le nom de Dieu : Theos chez les Grecs , TaatU , Adod ou
(*) Une de ces pièces a clé gravée d’après
une médaille d'argent de la bibliotlièqiie royale, portant le numéro 77. Elle est la deuxième de la planche 3i.
Dod{*) chez les Syriens, Thoth chez les Égyptiens , Teùt chez les Celtes et les Gaulois , Teotl chez les Mexicains, Deus chez les Romains , DU) chez les Italiens , Dlos en espagnol moderne , Dieu chez nous. De Teut à 7^ , de Dio à Do, il y a bien de la ressemblance ; et, sans crainte de se tromper beaucoup, on peut avancer que, dans l’ancien langage bastule ou turditain, ces syllabes tu , to et do ont eu cette signification. Tu bal sera donc dieu souverain. Ce qui prouve que ceci n’est pas une supposition sans fondement , c’est que léST.Espagnols adoraient Dieu sous le nom de An-Tubal, An-Tubel, En-Dohel, quelquefois seulement En- Do : c’est ce dieu que les Romains ont appelé Endovellicus. La syllabe an, en qiii précède le nom, est un article employé dans les langues bastule, tiirditaiheou celtibérique, etqui s’écrivait an ou en, suivant le dialecte auquel il appartenait. Cet article en delà langue celtibérique existe encore dans le catalan ; on le place devant les noms qu’on veut honorer; on dit ; en Jayme, en Père, comme les Espagnols disent :
don Juan, don Pedro. Lorsque les Catalans se servent du mot don , c’est un emprunt fait par eux à la langue espanole. Ainsi an tubel, an fubal, endo el, c’est le dieu souverain. Ce qui prouve que le mot Do a réellement la signification que nous lui donnons , c’est que sur la voie militaire qui conduisait à Braga , on a trouvé une pierre qui portait cette inscription :
Endo castrorvm, le dieu des camps.
Dans quelque vieille page échappée aux désastres de la guerre , et traduite peut-être du bastule, au temps où l’on commençait à ne plus bien l’entendre, un moine aura lu que Tubal avait conduit le premier vaisseau abordé en Espagne, comme nous disons ; Dieu mène la France; il aura pris le dieu souverain pour un homme : t ,
(*) La lettre a qui précède le mol adod est un article qui ne fait pas partie du nom.
(**) Pour démontrercombien c elle erreur était facile, et combien elle est probable, il faut ajouter que de même qiK nous avons
L’DNIVERS.
voulant lui donner une famille , dans son zèle tout catholique il en aura fait le petit-fils de Noë.
Suivant Strabon , les habitants primitifs de l'Espagne adoraient un dieu qu’ils ne représentaient par aucune idole , auquel ils n’élevaient aucun temple; mais plus tard ils reçurent les dieux des Phéniciens et ceux des Grecs, qui, sous des noms différents, avaient cependant les mêmes attributs. La cause de cette ressemblance s’explique d'elle-même. Les divinités païennes n'étaient souvent que la personnification de quelque qualité de l'dme; il n'est donc point étonnant qu’on ait employé dans différents pays les mêmes signes pour les représenter , quoique leurs noms fussent différents, suivant les époques et suivant les nations qui les avaient déifiées. A Cadix, les Phéniciens avaient construit un temple au dieu qu'ils appelaient Melkarth. Ils le représentaient couvert d’une peau de lion et armé d’une massue, ou bien lançant des flèches. C'est le même dieu que les Grecs nommaient Hercule. Ce temple était, dit-on, dans une petite Ile qui a été submergée. On rétend même que, quand la mer est asse, on aperçoit encore sous les eaux les ruines dé ce monument.
Dans son liittoire d'Espagne , M. Romey, qui a éclairci tant de questions douteuses, et qui, sur des points qu’on ne saurait prouver, a fourni tant d’ingénieuses conjectures, pense que Melkarth , l’Hercule tyrien , est une personnification du génie de Tyr.
On pourrait ajouter peut-être qu’il est un emblème des forces de la civilisation. Ce qui donnerait un caractère de probabilité à cette explication, c’est que le nom de Meikarth parait formé des mots phéniciens melech, roi ou puissant et karlAa, cité. Il peut donc
en France des familles qui ont pris le mol Dieu ]K)ur nom palron\|iiique, de même en Espagne quelciiii'S individus avaient pris celui de Tuhnl on Dota/. Un des chefs qui combaltirent caiiire 8cii>ion après la prise d'Uilurgi se noniniait En-üohal. Les Romains ont fait de ce nom celui li'/aditith.
signifier ou le puissant de la ville, ou plutôt la puissance de la cité. Alors les fables u'Hercule deviennent faciles à expliquer ; c’est le pouvoir civilisateur des Phéniciens qui extermine les monstres , et qui marche de l’orient à l’occident en suivant les côtes d’Afrique. Il triomphe des habitants féroces de ces contrées, caractérisés sous les noms de Busiris et d’Antée ; puis il passe en Espagne, y répand ses lumières, dissipe l'ignorance des indigènes. Ce Géryon à trois corps qui tombe sous les coups d’Hercule, c’est la barbarie qui succombe sous les atteintes de la civilisation phénitienne.
Peut-être cette manière d'entendre des fables satisfera-t-elle quelques esprits.
Cependant il ne faut pas se laisser entraîner par le désir de tout expliquer; ces interprétations ne sont souvent que des Jeux d’esprit sans fondement, sans réalité. Les fables anciennes peuvent se rapporter quelquefois à des faits dont rien ne saurait maintenant révéler les circonstances véritables. Alors elles forment un dédale dont le ül conducteur est à jamais perdu, ^uveiit doue il serait sage de renoncer à l’espoir de trouver leur sens figuré , de découvrir leur pensée morale, et l’on devrait se borner à les accepter comme des romans agréables, comme des récits amusants.
Après Hercule, la divinité dont le culte était le plus répandu était ia lune, qu’on vénérait sous le nom d’Astarté. On la représentait sous la figure d’une femme dont la tête était entourée de rayons. On en retrouve l’image sur des médailles bastules (*).
Dans les pays soumis à la domination des Grecs , on adorait la même divinité sous le nom d'Artémis , qui était la Diane des Romains. C’est , dit-on, à cette divinité que la ville de Dania doit le nom qu’elle porte (**).
Ce culte était si profondément enra-
(*) Velasquez. Fzsai sur les lettres inconnues, planche xvii, médaille a. Dans le texte Iiéhreu des saintes Écriliires, on trouve cette divinité désignée sons le nom d’Asthoreth.
(**) A l’occasion de celte élymolo|ie, on
ciné dans la Péninsule, que le christianisme n’a pas pu l’extirper entièrement ; il reste encore un peu de l’idolâtrie antique dans la manière dont les Espagnols honorent la mère de Dieu. Pour eux , elle remplace Diane, déesse de la chasteté; elle représente la triple Hécate, et vous ne verrez jamais un artiste espagnol peindre le mystère de la Conception , sans que la Vierge ait sous les pieds ou bien près d’elle le croissant, attribut de la divinité païenne.
Les dieux des Phéniciens n’étaient pour la plupart que la personnification du soleil , dont ils modifiaient le nom selon celui des attributs de la divinité qu’ils voulaient exprimer. Il en était ainsi de Neto, Nito, ou Nelon , dont ils avaient introduit le culte en Espagne. On représentait ce dieu sous la ligure d’un jeune homme couronné de rayons , ou sous la forme d’un taureau : c’était , dit Macrobe , le soleil vainqueur, le dieu des conquêtes ou de la guerre. Aussi Montfaucun , dans V Aittimité eocpliquée , etM. Depping, dans le savant travail qu’il a publié sur l’histoire d’Espagne, le nommentils le Mars radié des Espagnols. Son culte avait la plus grande analogie avec celui d’Adonis ; et lorsqu’on se rappelle qu'Adonis représentait le soleil qui triomphe des ténèbres, on sera volontiers porté à penser qu’Adonis et Neto sont la même divinité. En effet,
I n’est-il pas évident que Donis et Nito i sont identiquement le même nom dont I les syllabes ont été interverties? Le i culte de Néton était fort répandu en I Espagne ; et ces figures colossales de taureaux qu'on rencontre dans quel- I ques localités de la Péninsule, sont ( des idoles de ce dieu(*).
1 doit observer que le nom de Dianium a'a ! jamais pu être dooiié à celte ville par les I Grecs qui l'avairot fondée. En effet, le mot Diana, ainsi que le constate Varron, liv. iv,
I q lo, est d'origine purement latine. Il n'a àonc été donné à ceUe ville qu'a^ ès l'occupation des R«nains, qui l'ont subsiitiié an -nom primitif. En effet, Strabon la nomme Arlémiun.
(*) Apud Heliopolim taurom soli eonse-
Les Phéniciens avaient encore établi en Espagne le eulte de la Vénus génératrice, que les Babyloniens, aussi bien que les habitants de Tyr , nommaient Salambo. C'est aussi sous ce nom que les Espagnols vénéraient cet emblème de la beauté, de la fécondité de la nature. Chez presque tous les peuples anciens , la fête de cette divinité a été pompeusement célébrée, soit qu'on ait appelé cette déesse Salambo , Isis , ou bien Cérès Eleusine. On faisait en son honneur des processions où l’on promenait son image. Les femmes raccompagnaient en portant dans des corbeilles ou dans des vases de terre les fleurs et les fruits de la saison. Les Actes des martjTs racontent que sainte Justine et sainte Rtillne, qui , pour vivre, vendaient de la poterie sur une place de Séville, ayant refusé de céder des vases que les femmes de la ville destinaient à la célébration de cette fête, furent insultées par la populace , et que ce refus devint une des causes de leur martyre.
Sur beaucoup de pierres votives , on a lu des noms latinisés qu’on aju gés devoir être ceux de dieux adorés par les Espagnols ; mais rien ne fait connaître leurs attributs , et dès lors on doit peu s’occuper de ces prétendues divinités. En effet, il faut se mé fier de la facilité avec laquelle des antiquaires, pour interpréter une inscription qu’ils ne comprennent pas , vous fout un dieu inconnu avec autant d'aplomb que Sancho Pança en ni.!ttait a enchanter l'iocoinparable Dulcinée.
Veut-on un exemple du laisser - aller de quelques auteurs en cette matière ? Qu’on prenne ce passage d'une histoire d’Espagne , d'ailleurs fort bien faite et consciencieusement élaborée :
< On lit sur une r/irnaline annulaire trouvée dans le territoire d’Almeida :
N'offense pas le dieu Ypsislos , c'est un grand nom. La curio.sité renonce h apprendre quel est ce dieu dont le
cratam, quem Neton cognominqnt, maxime cobint. Macrobe.
L’UNIVKRS.
nom paraissait si redoutable aux aiir Ciens (*). »
L’auteur se trompe. La curiosité peut facilement être satisfaite; et il suflit de rectifier une erreur qui s’est glissée dans sa traduction. Le traducteur a pris le Pyrée pour un homme.
Cette devise est évidemment chrétienne; en voici le sens littéral : « T’a ne m'outrageras pas, moi, le Dieu Très- Haut; mon nom est grand. »
Les Phéniciens , les Grecs , les Romains ne sont pas les seuls qui aient donné des dieux à la Péninsule. Un peuple, qui les avait dés longtemps devancés dans ce pays, y avait aussi apporté sa mythologie. Avec les Celtes, et peut-être même avant eux , le culte druidique s’était établi en Espagne.
Dans beaucoup d'endroits, on rencontre des pierres énormes, entassées de manière à former des autels sur lesquels a coulé le sang des victimes immolées à Teutatès.
Le dieu des Germains , le dieu de la guerre , Erman , était adoré , en Espagne, sous le nom d'Elman. Il est probable que ce sera quelque temple élevé à ce dieu qui aura donné son nom à la ville d’Elmantica, aujourd’hui Salamanque (**).
(*) T0N.eE0N.20I.n''I2T0N MH.ME.AÜIKHÏIS MEPA TO ONOMA
Je dirai d'abord que cette pierre gravée ne doit pas être très-antique. Elle ne peut guère remonter qu’au temps où déjà les langues anciennes étaient corrompues, c’est-àdire au moyeu âge , quand on a commencé à employer en Espagne le datif au lieu du nominatif, crof est un hispanisme ; correctement il faudrait ou. Au lieu de àotxriinc il faudrait imyrioei;. L’altération du langage, en prouvant que celte inscription est presque moderne, devait éveiller la défiance du traducteur ; car le nom d’un dieu adoré encore au moyen âge serait probablement venu jusqu’à nous. Hypsislos n’est donc pas le nom d’une div'nité. C’est tout simplement le superlatif de l’adjectif wj/o?, haut. ûi)«otoî c'est le très-haut.
(**) Nous donnons la gravure d’une médaille d’argent de la bibliothèque royale (n° i.'t9o), sur laquelle on lit en caractères celtibcriens
A près ces d ieux pri ncipaiix , il y avait encore beaucoup de divinités inférieures vénérées seulement dans quelques localités particulières ; mais il est sans intérêt de les connaître. Nous ne nous arrêterons donc pas davantage sur les anciennes superstitions ; nous quitterons les époques fabuleuses pour arriver à des événements qui , bien éloignés encore cependant , présentent déjà moins d’incertitude.
Établissement en Espagne des Phéniciens, des Grecs, puis des Carthaginois. — I.a venue des Phéniciens en Espagne est un fait hors de contestation ; mais à quelle époque faut-il la reporter.’ On ne peut, sur ce point, faire que des conjectures. Cependant M. Romey a déterminé cette date par des raisonnements si plausibles, que son opinion ne saurait s’écarter beaucoup de la vérité. Voici comment il s’exprime :
« Le temps de l’accomplissement des « promesses de Dieu faites à Abraham « était arrivé. La postérité de ce pa- « triarche devait enfin entrer dans la «possession de la terre promise; et « cette terre, c’était le riche pays des « Phéniciens. Josué , successeur de «Moïse, et conducteur du peuple « choisi de Dieu, l’y introduisit le fer « à la main , 1452 ans avant Jésus- « Christ. Jéricho, Haï, Gabaon, Jéru- « Salem, Béthel, Yérimoth, Hébron,
« Gader et Lachis, toutes villes phé- « niciennes de l’intérieur des terres,
« tombèrent au pouvoir du chef des « Hébreux ; il en chassa et dispersa les «habitants; et cette invasion refou- « lant la population cananéenne vers «les grandes métropoles de la côte,
« Sidon, la vieille Tyr, Biblos et Arade,
« regorgèrent d’habitants. Ce surcroît « de population fit bientôt naître la « pensée d’aller établir des comptoirs « et des citadelles dans les pays où «jusque-là les Phéniciens ne s’étaient
le mol Elma-i. La plupart des uumismatographe.s fusent que celte légende exprime le nom primitif de la ville de Salamanque. L’académie espagiioleaémU l'opinion qu'elle indique celui du dieu Elman. Cetle médaille est la cinquième de la planche 3 1 .
R présentés qu’en simples marchands ;
" et les vaisseaux de Sidon et de Tyr « portèrent à la fois des colonies ca- R nanéennes parmi les populations sau- R vages de l'Attiqiie et du Péloponèse,
R et parmi ceux qui habitaient les ex- R trémités occidentales de la Méditer- Rranée, jusque dans le sud et l'ouest R de l’Espagne. »
Il y avait déjà plusieurs siècles que les Pliéniciens étaient établis sur les côtes de l’Espagne, lorsqu’un autre peuple maritime vint y fonder une colonie. On fait remonter à neufcents ans environ avant l’ère chrétien ne, l’éponue à laquelle les Grecs de l’ile de Rhoaes vinrent s’établir au pied des Pyrénées, et y fondèrent une cité dont le nom a toujours rappelé celui de ses premiers habitants. C’est la ville de Posas , située presque sur la frontière de France, dans le voisinage du cap Creuz.
Les Phocéens, à leur tour, navigant le long des côtes de l’Italie et de la Sicile, arrivèrent dans le golfe
Î|ue forme le rivage méridional de a Gaule. Ils y élevèrent une ville qu’ils appelèrent Massilia (Marseille).
Ils commercèrent aussi sur les côtes d’Espagne; mais d’abord ils ne s’y fixèrent pas. Plus tard, lorsqu’une partie des habitants de l’Asie Mineure, fuyant devant les cruautés d'Harpages, lieutenant de Cyrus, vint chercher un refuge dans les colonies que les Phocéens avaient depuis longtemps établies, ce surcroît de population ne tarda pas à se trouver à l’étroit. Alors ces Grecs fugitifs allèrent s’établir sur la côte orientale de l’Espagne.
D'autres poussèrent plus loin ; mais ayant trouvé le pays occupé par les Phéniciens, ils poussèrent plus loin encore, franchirent le détroit pour aller au pays des Turditains. Ils y furent accueillis par un roi auquel la tradition donne le nom d’Argantonius.
On rapporte beaucoup de fables sur son compte. Pour qu’on en apprécie la valeur, il suffit de signaler une seule des invraisemblances que ces récits renferment. Il suffit de dire que, d’après les traditions anciennes , Argan-
tonius aurait déjà été un chef puissant à l’époque des victoires de Nabuchodonosor, et qu’il aurait été encore plein de force et de vigueur près de cent ans plus tard , lorsque Cyrus soumit l’Asie Mineure. Aussi ajoute-t-on que ce prince régna très-longtemps, et qu’il vécut trois cents ans. Quoi qu’il en soit, ces fables n’ont pu dénaturer entièrement la vérité ; et le point principal, l’établissement des Grecs au pays des Turditains, n’en est pas moins considéré comme un fait incontestable.
On a des détails plus positifs sur l'expédition des Grecs qui, partis de Marseille, vinrent se fixer sur les côtes de la Celtibérie.
545 ans environ avant Jésus-Christ , ils formèrent leur premier établissement à peu de distance de Roses.
C’était un simple entrepôt de commerce, ainsi que le prouve son premier nom Emporium (*) , qui s’est conservé presque sans altération , car on reconnaît encore Te mot grec dans le nom actuel d’Ampurias. Les naturels du pays se montrèrent peu satisfaits de l’arrivée de ces étrangers; la conduite des habitants de Roses leur avait appris le danger de recevoir chez soi des aventuriers presque toujours violents et cupides. Ils résistèrent donc avec énergie aux envahissements que les Massaliotes s’efforcaient de faire cliaque jour. Enfin , après des luttes sanglantes , acharnées , les deux peuples firent un arrangement si singulier, qu’on en chercherait en vain un semblable dans l’histoire. Les naturels du pays cédèrent aux colons grecs une petite partie de leur ville; mais il fut convenu aussi qu’une muraille serait construite de manière à empêcher toute communication entre le quartier assigné aux nouveaux venus et ceux réservés par les anciens habitants.
On a peine à s’expliquer comment il fut possible d’exécuter cette convention, et surtout comment elle put avoir quelque durée. Cependant les Grecs prirent possession de la portion
(*) ’EpTtôpiov signifie marché, place publique.
L’UNIVEIIS.
qui leur était attribuée. Elle était située du côté de la mer, et n’avait que quatre cents pas d’étendue; tandis que les naturels se réservèrent le reste de la ville et le territoire environnant.
La crainte rendit les Grecs vigilants.
Ils pourvurent à leur défense avec une prudence qui assura peut-être leur salut. Ils fortifièrent la muraille qui les séparait des anciens habitants, de maniéré à la rendre imprenable; elle n’avait qu’une seule porte. Pendant le jour, elle était soigneusement gardée; pendant la nuit , une grande partie des nabitants veillait sur les murailles.
Quelques auteurs portent au tiers des citoyens le nombre de ceux qui restaient ainsi sous les armes. Il y a la une exagération évidente. Un semblable régime eût bientôt exténué de fatigue tous les Massaliotes. Ce n.u’on doit croire , c’est qu’ils se gardèrent comme s’ils eussent été dans une ville assiégée. Ils ne portaient jamais dans la partie habitée par les naturels sans être en grand nombre et armés ; enfin ils prirent tant de précautions, que, lors de l’arrivée des Romains en Espagne, cet arrangement s’exécutait encore dans toute son intégrité; la muraille subsistait toujours , et chaque peuple se gouvernait par ses lois particulières. La ville, comme on l’a vu, avait reçu le nom d'Emporium; quant à une petite tie située en face de cette partie de la côte, et dans laquelle les Grecs s’étaient d’abord établis, elle reçut le nom de Palœopolis, ou la vieille ville.
Des aventuriers nombreux, entreprenants, devaient se trouver bien resserrés dans un terrain de quatre cents pas. Cependant ils observèrent la convention , soit qu’ils ne se sentissent pas assez puissants pour la rompre, soit qu’ils fussent arrêtés par le respect de la foi jurée; mais rien de semblable ne les retenait à l’égard des côtes voisines ; ils commencèrent par s’emparer de la ville de Roses; puis ils s’avancèrent ensuite vers le couchant, et fondèrent trois villes dans le pays des Edétains, aux environs du fleuve Sucro (le Xucar de nos jours).
Dianiiim , célèbre par le temple consacré à Diane, était une de ces cités.
Siuant aux deux autres, on ne peut ire ni leur nom, ni l'endroit précis où elles s’élevaient. Près de là, sur la même côte, et en remontant vers l’Ibérus, on trouve encore une autre ville d’origine grecque. Sagunteavait,dit-«n, tiré son nom de celui de ses premiers fondateurs, qui auraient été des Zacynthiens, ou habitants de l’tle de Zante. Sagunte était renommée par ses produits céramiques ; et, de nos jours encore , on estime les poteries de Murviedro (mur-viejo), qui s’élève près des vieilles murailles et des ruines de la cité zacynthienne.
Parmi les colonies que les Phéniciens avaient jetées sur la terre africaine, il en était une qui s’élevait audessus de toutes les autres. Elle égalait déjà la métropole en influence , mais elle la surpassait de beaucoup en ambition. Puissante par son commerce, puissante par ses armes, la ville de Didon, Carthage, qui devait être la rivale de Rome, ne négligeait aucun moyen d'étendre sa domination. Elle saisit avec empressement la première occasion qui se présenta de pénétrer en Espagne. Les anciens habitants s’étaient soulevés contre les Phéniciens, les avaient vaincus, avaient pris plusieurs villes, en avaient passé les nabitants au fil de l’épée, en avaient profané les temples. Enfin, les Phéniciens se trouvaient étroitement resserrés dans quelques villes du littoral.
Il eût fallu un long voyage pour aller réclamer du secours de la métropole.
Les colons se déterminèrent donc à implorer l'assistance des Carthaginois, avec lesquels ils avaient, comme on l'a vu, une commune origine. Ceux-ci attendaient depuis longtemps un prétexte honnête pour mettre le pied en Espagne. Ils saisirent cette occasion, et s'annoncèrent comme les défenseurs des Phéniciens leurs frères , comme les vengeurs des dieux immortels, de la religion profanée, et du temple de Melkarth , qui avait été détruit. Ils commencèrent par combattre pour les Phéniciens; puis, après avoir repoussà
les tnnemîs , Ils changèrent de rCle | et voulourent .s’ériger en maître , la oà ils n’étaient venus que comrtre allié».
Ils suscitèrent des discordes intestines entre les habitants de Cadix ét leurs magistrats. Ils les firent accuser de tyrannie et de concussion. Ils kè présentèrent comme les soutiens de ceux qui étaient opprimés. Ils eurent cependant à surmonter une résistance énergique. 11 leur fallut battre en brèche les murs de Cadix; et, si l’on doit croire les anciennes traditions , ce serait à cette occasion que, pour la première fois, on aurait employé le bélier, cet instrument de destruction le plu»
puissant dont on ait fait usage dans les sièges avant qu’on eût découvert la poudre. Une fois maîtres de Cadix, les Carthaginois eurent peu de peitie à S’emparer de toute cette ceinture dé villes florissantes qui s’étendaient sur le littoral , depuis l’embouchure du Bœtis jusqu’au cap Charidème.
Pour maintenir leur domination sur la partie de l’Espagne dont ils venaient de ravir la souveraineté aux anciens colons phéniciens, les usurpateurs sentirent la nécessité d’avoir un point de relâche, un port intermédiaire entre Carthage et la côte d’Espagne. Ils s’étaient déjà emparés depuis longtemps d’une des lies Pithuses, d’Iviça.
Us fondèrent encore dans la plus petite des Gymnésiennes (Minorque) une ville à laquelle ils donnèrent le nom de JVIagon, l’un de leurs généraux. C’est, dit-on, aujourd’hui le Port-Mahon.
Les expéditions guerrières n’étaient pas les seules que les Carthaginois employassent pour étendre leur influence. Ils ne reculaient devant aucune des entreprises qui pouvaient augmenter leur puissance ou favoriser le développement de leur commerce.
La naviption au delà des colonnes d’Hercule avait été longtemps regardée comme une tentative téméraire, comme une chose impraticable. Les Carthaginois , pour lier des relations nouvelles , pour acquérir des pays nouveaux , osèrent naviguer sur l’océan Atlantique. Le sénat de Carthage fit équiper deux flottes , dont il remit le
commandement aux deux fééres Hannon et Qimilcon , qm* avàléHt été élus suffètes. Ceux-ci franchi rëht Ife détroit qui sépare l’Afriqué de là terré éTESpagne. Hannoti, a la tête d’tine escadre de koixante péttfecohtorès , tih galères à cinquanté rànle», chargées d'hommes et de femmes , pâécourut la rive occidentale dè TAlVî^ué ét y étéblit des Colonies. Oti raconte qu’il pénétra jusqu’au fond de la mer Rouge, d'où il envoya par terre des messagers à Carthage. Ce récit paraît en contradiction avec un extrait du récit de ce voyage, traduit en grec, sans doute, par quelque navigateur sicilien, et qui est parvenu jusqu’à nous sous le nom de Périple d’Hannon. On y lit que le navigateur suivit la côte jusqu’à un promontoire qu'il appelle le cap du Midi , et qu’if fut forcé de revenir, parce que les vivres lui manquaient.
Himilcon, après être sorti du détroit, prit une direction opposée à celle que suivait llannon. Il côtoya le couchant et le nord de l’Espagne , visita les rivages de l’Armorique et de la Grande-Bretagne, et revint à Carthage après une navigation de deux années.
Le Périple d’Himilcon n’est pas venu jusqu’à nous ; on en connaît seulement quelques passages par les citations faites dans le poème d’Avienus {*)
Cette époque était celle des premières grandes tentatives de ce genre.
Darius, fils d’Hystapes, chargea le géomètre Scylax de Cariande de diriger une de ces longues expéditions maritimes. Quelques biographes prétendeot que c’est à Scylax qu’il faut attribuer l’invention des tables géographiques.
C'rst un fait qui importe peu à notre sujet; mais il en est un autre qui s'y rattache plus directement. Scylax est le premier qui ait donné à l’Espagne le nom d’ibéne.
Les Carthaginois cherchèrent les premiers à pénnrer dans l’intérieur du pa}’s , car les Phéniciens paraissent s’être bornés à occuper le littoral.
Mais Cruels et avides comme le sont tous les peuples qui font passer avant
(*) De Oris maritiinû.
48 * L’UNIVERS
tout les intérêts de leur n^oce, ils furent bientôt détestés, et ils éprouvèrent de la part des Espagnols une vive résistance. Ils trouvèrent aussi sur la côte orientale de redoutables adversaires. Ennemis implacables de tout ce qui pouvait faire concurrence à leur commerce, ils voyaient d’un œil de jalousie ces nombreux comptoirs, ces riches entrepôts dont les Massaliotes avaient garni le bord de la mer, depuis le pied des Pyrénées jusqu'au romontoire de Diane. Ces villes venaient à Carthage' la haine dont elles étaient l’objet, et ce fut cette animosité mutuelle qui plus tard fit des colonies grecques les fidèles alliés des Romains. Cependant, pour le moment, les Carthaginois laissaient reposer l'Espagne. Leurs forces étaient engagées autre part. Rome et Carthage venaient de se heurter pour la première fois. Depuis longtemps maîtres d’une partie de la Sicile, ils venaient d’attaquer Messine. Les habitants de cette ville réclamèrent le secours des Romains, et le sénat, accordant l’appui qui lui était demandé, envoya le consul Appius Claudius en Sicile. La lutte fut acharnée. Enfin, après vingtq^uatre années de résistance, les Caruiaginois durent céder une première fois à la fortune de Rome, et la paix qui termina la première guerre punique leur enleva la Sicile et' la Sardaigne. Us résolurent de chercher des dédommagements à ces pertes, et d’asseoir enfin leur empire sur toute l'Espagne.
C'est dans ce but qu’ils y envoyèrent une armée commandée par Amilcar Barcas. On raconte que ce général avant de partir offrit un sacrifice aux dieux. Il amena près de l’autel son fils Annibal qui n’avait encore que neuf ans, et sur les victimes sanglantes qui venaient d’être immolées, il lui fit jurer de rester éternellement ennemi des Romains, et de venger sa patrie des outrages qu’ils lui avaient fait subir.
Les opérations d’ Amilcar furent excessivementrapidrs. Il s’assura d’abord de la possession de tout le pays arrosé par le Rétis; puis, pour tenir en res-
pect les cités grecques du littoral de la Celtibérie, il construisit sous le nom de Barchino la puissante ville de Barcelone. 11 avait aussi choisi pour éta- ' blir ses magasins de guerre un rocher situé sur le rivage des Édétains, en face des îles Pitnuses. Cet établissement qu’on appelait Acra-Leuké, la Roche-Blanche , lui servit de principale place d’armes et de centre d’operations. Cette position était bien près de Sagunte; cependant il n’osa pas encore attaquer cette cité. Elle lui avait envoyé des ambassadeurs pour lui rappeler que depuis plusieurs années elle était l’alliée de Rome. Il s’arrêta devant cette qualité ; car malgré toute sa haine pour les Romains, il ne croyait pas le temps venu de leur faire dé nouveau la guerre. La ville d’Hélikê(*), dont les Romains, suivant l’habitude qu’ils avaient de dénaturer tous les noms, ont fait Ilicis, ne pouvait invoquer la même garantie; Amilcar l’attaqua. Hélikê réclama le secours de plusieurs villes de l’intérieur. Les habitants de ces cités se liguèrent pour la défendre; ils vinrent livrer bataille aux Carthaginois, et ceux-ci furent vaincus malgré tout le talent, malgré tous les efforts de leur général. Des auteurs rapportent qu’Amilcar, forcé de prendre la fuite, se noya en passant une rivière; d’autres disent qu’il mourut dans le combat. C’est dans le courant de l’année 516 de Rome qu’Amilcar était venu en Espagne. Il mourut en 521. Son fils Annibal était encore trop jeune pour qu’on lui confiât le commandement. Le sénat de Carthage nomma donc pour gouverner l’Espagne Asdrubal, que des liens de parente attachaient à Amilcar. Le premier soin de ce général fut de tirer vengeance de la mort de son prédécesseur. Il s’efforça ensuite d’établir d’une manière plus solide dans la Péninsule la puissance de son pays. Il fonda la ville de Carthagène (Carthago Nova), dont il voulait faire le centre de sa domination. Il l’éleva, l’embellit avec un soin tout particulier. Polybe a donné de
(*) "IDtxri, aujourd’hui Elohc.
cette ville une description dont on peut encore de nos jours apprécier l’exactitude.
«Carthagène(*), dit-il, est située « au milieu de la plage maritime de
• l’Espagne , et au fond d’un golfe qui , « long de deux milles et demi et large « de la moitié, forme un port assez
• vaste. Un Slot placé à rentrée du
■ golfe la rend étroite de part et d’au>
• tre, et, en brisant les vagues, main-
• tient le port dans un état calme, « interrompu seulement de temps à < autre par le vent d’Afrique , contre •> lequel il n’est pas toujours en sûreté, « puisqu’il pénétré par un passage à « droite et a gauche de l’Slot. Grâce à
• la terre ferme , le port est abrité > contre tous les autres vents. Tout au
■ fond du golfe, s’élève une colline en « forme de presqu’île; c’est celle sur
• laquelle Cartiiagène est bâtie. A l’est « et au midi , elle est entourée par la
• mer; à l’ouest, est un étang qui par « sa communication avec la mer favo- « rise la navigation et semble être R l’ouvrage de l’art : un pont y est Jeté « à l’endroit où est la petite langue de « terre, et sert de passage à ceux qui « viennent de la campagne pour ap- « porter des vivres. Le milieu de la « ville est plus bas que les extrémités, « parce qu’elle est située dans une <• vallée formée par cinq collines, dont R deux sont plus élevées et plus rudes « que les trois autres, tellement per- « cées de cavernes qu’elles en devien- « nent inaccessibles. La plus considé- «rable, qui du côté de l’est s’étend R Jusqu’à la mer, porte un temple dé- « dié à Esculape. Sur la colline opuo- R sée et située à l’ouest, a existe le R magnifique palais construit, à ce « qu’on dit, par Asdrubal, qui aspi- R rait à la monarchie. Parmi les autres R petites collines du eôlé du nord, les « deux extrêmes portent le nom de R Vulcain et de Saturne, et celle du R milieu le nom d’Alétès, qui Jouit des R honneurs divins pour avoir le pre- « mier découvert le moyen d’exploiter R les mines d’argent. «
(*) Traduction de M. Ucppiiig.
4' Livraison. (Espagne.)
Asdrubal s’adioignit bientôt le Jeun»
Annibal comme lieutenant, et conserr<a le commandement pendant deux années. Il fut tué par un esclave espagnol , qui voulut venger ainsi sur lui la mort de son maître. C’était (*) un des principaux seigneurs de l’Espagne nommé Tagus. Asdrubal l’avait fait périr pour quelque cause injuste. Son esclave le vengea en frappant le général carthaginois au pieu de l’autel où il offrait un sacriüce. On saisit aussitôt le meurtrier, on broya ses membres dans les tortures , mais on ne put lui arracher une plainte; son visage , loin d’exprimer la douleur , ne peignit que la Joie. Il était content de mourir, il avait vengé son seigneur.
Annibal , qui n’avait encore que vingt -six ans, fut choisi par le sénat de Carthage pour succéder à Asdrubal.
Ce Jeune capitaine , malgré la fougue de son âge, malgré l’excès de sa bame contre Rome, ne crut pas prudent de rompre encore la paix. Il voulut achever d’établir en Espagne la domination carthaginoise. Il fit la guerre à quelques peuples de l’intérieur. EnOn, quand il fut certain de ne plus laisser d’ennemis derrière lui, il se retourna vers Rome. Il songea d'abord à détruire les colonies grecques, car elles étaient alliées des Romains. Il saisit la première occasion de les attaquer; et, prétextant un différend survenu entre une peuplade alliée de Carthage et les habitants de Sagonte, il rassembla une puissante armée pour mettre le siège devant cette ville. Les Sagontins, pleins deconfiance dans l’alliance romaine , envoyèrent eu toute hâte des ambassadeurs au sénat.
Mais au lieu de prendre un parti énergique et rapide , ce corps se mit à discuter. Comme cela arrive presque toujours dans les assemblées délibérantes, ce fut le parti de la faiblesse qui prévalut. Ou députa des ambassadeurs au général carthaginois , qui les renvoya au sénat de Carthage. On amusa les députés , et , pendant ce temps , Annibal poussait le siège avec activité.
Les Sagontins se défendirent avec
(*} Mariana, liv. ii, ch. R.
L’UNIVERS
couraf;e. Ânnibal ayant lut-mémc conduit sea soldats à l’assaut, eut la cuisse traversée d’un dard (*).
Cette résistance opiniâtre ne le rebuta pas. Il fit construire une tour de bois qui dominait les murailles et même les tours les plus élevées de la ville assiégée. De là on faisait pleuvoir sur les Sagoutiiis une grêle de flèches et de pierres ; en même temps , le bélier ne cessait de battre les murailles. Plusieurs brèches furent ouvertes, les assiégeants s’y précipitèrent en foule; mais derrière la brèche ils trouvèrent de nouveaux retranchements , que les habitants avaient élevés avec les débris de leurs demeures. Les Sagontins, affaiblis par les fatigues d’un siège de
(*) Nous ne dirons pas, comme un historien moderne, qu’Annibal eut la cuisse traversée d’un coup d'arhaléle ; autant vaudrait presque dire qu’il fui blessé d'un coup de feu. L’arbalète, arcus ia/islariiis, ne fut pas connue en Europe avant les croisades. Putchertus, qui a écrit l’histoire de la première guerre sainte, remarque, liv. i , cbap. 5, que tes croisés avaient été effrayés et mis en fuite par la qiiaulité de sagetles que les Sarrasins avaient fait pleuvoir sur eux ; U Eli ajoute-t-il, cela n'étail |ias étonnant; car cette manière de conibatire nous était entièrement inconnue. > Ces traits causaieiit tant de dommages aux croisés , que, sous le pajie Jniiosent II, ou crut nécessaire de frapper d’aiiallième ceux qui s« servaient coiiire les cbrèliens d'arbalèles et de sagettes. Voici les tenues du viugl neuviéme raiiuO du concile de Latraii : «Nous défendons, « sous peine d’anathème, de faire usage contre les chrétiens et les calboliques de •< cet an pernirienx et exécrable des ai ba- « létrlers. » L’bistoire, au reste, ne dit pas que par suite de cette probibilion les .Sarrasins aient linè moins juste et moins dru.
Dans le second livre de la Pbiiippide, Guillaume le Krelon , contemporain du héros qu’il cbaïUail, dit aussi : «A celle « époque, nos Français ignoraient entière- - ment ce que c’était qu’une arbalète ou « une balisie, et dans toute l’armée le roi « n’avait pas un homme qui sût en faire « usage.
Frandxenls noslHs tllis ifnota tliebui Res erat otnitinô qiiid l>alislarMis arciis,
Quiet balista fore! } nec habebal in agmine loto Urx anois qaemquam scirrt qui talibus iiti.
neuf mois , par les maladies et la disette, ne perdirent pas courage; et lorsqu’ils virent qu’ils ne pouvaient plus attendre de secours des Romains, que les vivres leur manquaient entièrement, que la défense devenait impossible, ils se déterminèrent à mourir plutôt que de se rendre. Ils dressèrent un énorme bûcher au milieu de la ville, y déposèrent tout ce qu’ils avaient d’effets précieux; puis, quand la nuit fut venue, tous ceux qui pouvaient eneore soutenir leurs armes se Jetèrent sur le camp des ennemis pour les chasser, ou bien pour périr en combattant. Ce fut une affreuse mêlée, une nuit de carnage ; et quand , aux premières lueurs du jour, les femmes des Sagontins virent cet effroyable désastre, lorsqu'elles purent apercevoir les cadavres de leurs maris , de leurs enfants , lorsqu'elles virent tomber sous le fer ceux qui jusqu’alors avaient résisté , le sacrifice qu’elles avaient projeté s’accomplit. Les vieillards, les blessés, les malades se poignardèrent.
Les femmes , après avoir mis le feu à l'immense bûcher qui était préparé , après avoir égorgé leurs jeunes enfants , se jetèrent jusqu’à la dernière dans les flammes qu’elles venaient d’allumer. Le vainqueur, qui se précipitait avide de carnage et de butin, fut trompé dans son horrible attente :
toutes les richesses avaient disparu consumées, et son fer ne trouvait plus une victime à frapper. Il ne rencontra que des cadavres sanglants ou des ossements déjà hianchi.s par l’incendie, et il recula d’épouvante.
C’est dans le courant de l’année S36 de la fondation de Rome que succomba Sagontp, offrant au monde le premier exemple de ce courage sublime dont les Espagnols ont donné tant de preuves quand ils ont combattu pour la défense de leurs foyers. La ruine de Sagonte fut un coup terrible porté à la puissance de Rome. Tous les peuples apprirent que le nom d'allié des Romains ne présentait |)lus qu’une garantie illusoire. On apprit que si Rome pouvait quelquefois venger ses alliés, quelquefois aussi elle les laissait tom-«
ber sans défense. Ce fut non-seulement une cruauté de lais.ser ainsi périr cette cité héroïque, ce fut une faute.
Elle fut la cause première des désastres que les Romains éprouvèrent au commencement de la deuxième guerre punique. Lorsque le Carthaginois victorieux arriva en Italie, il trouva à demi délié le faisceau d’alliances avec les peuples italiens qui faisait la force principale de Rome, et il lui fallut peu d’efforts pour achever de le rompre.
Presque tous les auteurs sont d’accord pour flétrir la lâche inertie du sénat romain.
« Un particulier, dit M. Depping.
« passe pour lâche dans lasociété quand « il abandonne son ami dans la dé- » tresse, et il serait permis à un pouo vernemcnt d’abandonner un allie qui « lui donne les preuves les moins équi- «( voques de son attachement, et de le « laisser abandonné à la cruauté d’un « ennemi furieux? Non , tant qu'il y « aura de la bonne foi sur la terre , « une pareille infamie sera la honte « des Romains. C’est ce que pensèrent <c aussi tous les autres peuples d’Es- « pagne, qui, avec moins de politique « et de railiiiement, avaient tout au- « tant de bon sens que le sénat de « Rome. » Aussi, lorsque le sénat de Rome réclama plus tard leur alliance, ils la refusèrent ; et voici la réponse que Polybe met dans leur bouche :
« N'ê'tes-vous pas honteu.x de nous « offrir votre amitié après les désasn très de Sagonte ? En abandonnant « vos alliés, vous les avez traités avec « plus de cruauté qu’Annibal leur en- « nemi. Allez chercher des allies dans « les pays où le sort des Sagontins « est encore ignoré. Les ruines de O cette cité sont pour tous les peuo pies de l’Espagne une leçon salu- X taire , qui doit leur apprendre à ne a point se fier à votre sénat et au peu- X pie romain. «
A Rome même, le peuple s’éleva contre cette lâche conduite. L’inertie du sénat dans cette circonstance passa en proverbe; et, pour désigner ceux qui donnent des paroles quand on leur demande des secours , on répétait :
Dum nortue consulitur, expi/çnatur Saguntum , pendant qu’on délibère à Rome, Sagonte est prise.
Seconde guerre punique, /trmes des anciens Espagnols; leur manière de combattre. — La nouvelle du désastre de Sagonte parvint à Rome au moment où les ambassadeurs envoyés à Aimibal arrivaient de Carthage. Les regrets du sénat, la douleur du peuple, ne pouvaient réparer le mal qui était fait; mais on pouvait prévenir un mal plus grand dont on était menacé. Il était aisé de comprendre que l’ennemi qui avait outragé la puissance romaine, qui pendant tant d’années avait formé une armée nombreuse, ne l’avait pas fuit pour s’en tenir à la prise d'une seule ville. Annibul voulait venger son pays des traités qui avaient terminé la première guerre punique. On courut donc aux armes; mais en même temps le sénat romain , pour n’avoir pas à se reprocher la rupture de la paix , envoya encore une ambassade à tïarthage. Elle fut reçue par les magistrats assemblés. Le dé|)Uté romain leur demanda si c’était par leurs ordres ne Sagonte avait été attaquée ; et , ans le cas contraire, il exigea qu’on lui livrât le général qui, au mépris des traités, avait osé assiéger une cité alliée de Rome. Les Carthaginois répondirent que peu importait de savoir par les ordres de qui la guerre avait eu lieu; qu'il fallait examiner seulement si elle était juste; que la première agression venait des habitants de Sagonte, qui avaient été chercher querelle aux Turbulétains, alliés de Carthage.
L’ambassadeur romain tenait le bas de sa toge relevé, comme s’il y eût renfermé quelque chose. « Nous vous apportons, dit il, ou la paix, ou la guerre; laquelle des deux clioisissez-vous? — Comme il vous plaira , lui réponditon. — Eh bien! dit-il en secouant le pan de sa toge, c’est la guerre ! "
Annibai n’avait pas attendu cette déclaration pour faire ses préparatifs. ■, Il avait lire d'Espagne des troupes pour garnir les parties de l'Afrique susceptibles d'être attaquées, et il
L’UNIVERS
âS
uvait envoyé en Espagne des troupes africaines sous le commandement d' Asdrubal son frère. Il avait lui-méme rassemblé à Carthagène une armée de plus de cent mille fantassins, de douze mille cavaliers et de cent éléphants.
Parmi ses troupes se trouvaient des corps nombreux de soldats espagnols, auxquels il dut plus d’une fois la victoire.
Les fantassins espagnols étaient ordinairement armés de deux petites piques ou javelines de trois ou quatre pieds de longueur; ces javelines, qu’en Espagne on appelle chuzos, y étaient une arme nationale. Maintenant que les vieilles coutumes s’en vont, presque tout le monde, dans la Péninsule, possède des armes à feu. Mais , encore en 1808, il n'était si pauvre laboureur qui n'eut un c/iuzo dans sa cabane.
Le fantassin espagnol était aussi armé d’une épée droite peu longue et à double tranchant. Les Romains , qui ne tardèrent pas à apprendre à leurs propres dépens combien cette épée était redoutable, la substituèrent à celle que jusqu’à cejour les légions avaient portée.
Quelques antiquaires ont cru reconnaître aussi sur des médailles espagnoles des guerriers armés d’un sabre courbé en forme de faux , et dont le tranchant se trouve en dedans de la courbure; mais en examinant ces médailles avec soin, on peut aisément reconnaître que ce qu’on avait pris pour une épée courbée n’est autre chose qu’une palme ou rameau d’arbre. Sur quelques médailles très- frustes , les feuilles de la branche ont entièrement disparu, et l'erreur est possible; mais si on les compare à d’autres pièces du même type d’une conservation plus parfaite ,’ on retrouve les feuiileS' qui garnissent le rameau parfaitement distinctes. Les fantassins étaient aussi quelquefois armés de la fronde ou bien du bident, dont ils se servaient pour arrêter la cavalerie. C’était une lame courbée en forme de croissant, emmanchée au bout d’une hampe , et semblable au croissant , dont on se sert dans quelques colonies espagnoles du nouveau monde jiour couper le jarret
des taureaux sauvages. On en fait usage encore aujourd’hui à Madrid dans les corridas {*), sous le nom de media hma (**).
Sur plusieurs médailles on trouve aussi des archers; cependant ce ne sont pas les armes de jet qui rendaient si redoutable l’ancienne infanterie espagnole. Elle aimait mieux combattre corps à corps. Ses armes défensives consistaient en un petit bouclier rond appelé cetra, fait de bois ou d’osier, et couvert de cuir. Dans quelques contrées septentrionales, les fantassins portaient un bouclier de deux pieds de diamètre , couvert de peau ou de nerfs d’animaux , et semblable à celui d’une partie des Gaulois. Ils ne se couvraient pas la tête d’un casque, mais bien d’une espèce de mitre ou de bonnet. Leur vêtement était une espèce de sayon, de blouse de toile ou plutôt de peaux de chèvres ou de moutons.
Ce vêtement laissait nus leur cou et une partie de leur poitrine. Leurs pieds étaient chaussés de grosses bottines de cuir, de ces abarcas que portent encore une partie des montagnards espagnols.
Les cavaliers étaient armés d’une hache , d’une massue , d’un sabre ou d’une lance longue environ de deux mètres. Plusieurs auteurs citent le mot lance, lancia, comme appartenant à l’ancienne langue espagnole. Souvent on trouve dans les médailles antiques les cavaliers espagnols coiffés de casques.
Ces guerriers étaient très-agiles, et habitués à lutter contre des bêtes sauvages. Les combats de taureaux étaient dès cette époque un de leurs passetemps favoris. Aussi , accoutumés à maîtriser la furie de ces animaux , ils surent plus d’une fois la tourner contre leurs adversaires. A la bataille où ils vainquirent Amilcar, auprès d'Ilicis, ils usèrent d’un stratagème qu’Annibai , à son tour, employa contre les Romains. Us placèrent,' au premier rang de leur armée, une grande quantité de chariots attelés de taureaux;
(*) Courses de taureaux.
('*) Demi-lune, croissant.
sur le front de ces animaux ils attachèrent des bottes de paille enduites de poix. Ils y mirent le feu, en sorte que les taureaux , rendus furieux par la douleur, se précipitèrent avec leurs chariots au milieu des ennemis, où ils portèrent le désordre.
Les soldats espagnols avaient-ils un fleuve à franchir, ils construisaient un radeau avec des outres gonflées de vent, sur lesauelles ils mettaient leurs boucliers; à raide de ce bac improvisé, ils gagnaient rapidement l’autre rive.
C’est a la tête d’une armée composée en grande partie de ces Espagnols sobres, agiles, infatigables, qu’au commencement de l’année 537 de la fondation de Rome, Annibal s’élança pour aller porter la guerreau cœur de l’Italie.
Les Romains étaient bien loin de s’attendre à cette invasion. Ils pensaient que l’Espagneet la Sicile serviraient de théâtre à la guerre. C’est en Espagne qu’ils voyaient s’accumuler les forces des Carthaginois; c’est en Espagne qu’ils envoyèrent Publius Cornélius Scipion.
En s'y rendant , la flotte qui portait ce consul et son armée vint relâcher à Marseille. Alors seulement Scipion apprit qu’Annibal avait quitté l’Espagne, qu’il traversait la Gaule, et que déjà il avait atteint les bords du Rhône. Aussitôt le général romain se mit à remonter ce fleuve, dans l’espoir d’atteindre les Carthaginois; mais ils avaient beaucoup d’avance, et quand Scipion arriva au confluent du Rhône et de la Saône , il y avait déjà trois jours que l’armée ennemie était passée sur la rive gauche. Alors il revint à Marseille, où il divisa ses forces.
Avec une partie de son armée, il vint débarquer à Gênes (Geneba), capitale de la Ligurie, pour se joindre, dans la haute Italie, aux troupes romaines qui devaient s’opposer à la marche d’Aniiibal. L’autre partie de ses forces passa en Espagne sous le commandement de Cneius Scipion son frère.
Toutes les colonies grecques, depuis le pœd des Pyrénées jusqu’au bord de l’Ebre , accueillirent comme des libérateurs les Romains qui venaient venger Sagonte. Leur flotte trouva d’a-
bord un abri dans le port d’Emporium, et plus tard, quand Scipion fit de Tarragone le centre de ses o^rations, elle vint mouiller à cinq quarts de lieue de cette ville, à Salaü. Cette plage, qui n’est plus de nos jours fréquentée ue par de pauvres pécheurs, eut penant longtemps un port renommé.
Dès que les Carthaginois connurent l’arrivée des Romains, ils s’empressèrent de marcher au-devant d’eux. Ceuxci avaient également hâte d’en venir aux mains. Les deux armées ne tardèrent donc pas à se rencontrer. I.a lutte eut lieu auprès de la ville de Cissa, elles Cartiiaginois, commandés par Hannon , lieutenant d'Asdrubal, furent entièrement défaits. C’était la première bataille que les Romains elles Carthaginois se livraient dans la Pésule. Le résultat en était doublement important. Un début heureux devait être regardé par les Romains, naturellement superstitieux , comme d’un heureux augure , et leur énergie morale devait s’en accroître. Une pre> mière victoire devait aussi ébranler l’alliance de toutes les villes qui ne s’étaient unies aux Carthaginois qu’à regret , et en cédant à la contrainte.
Les avantages matériels ne furent pas moins considérables, car les Romains s’emparèrent du camp d’Hannon. Ils y firent un immense nutin; i's y prirent tous les bagages qu’Annibal avait laissés en Espagne, dans la crainte qu’ils n’entrcvasSent la rapidité de sa marche. A la nouvelle de ce désastre, Asdrubal s’avança pour en tirer vengeance. Il surprit, vers les bouches de i’Êbre, quelques détachements isolés ; mais ne se sentant pas assez fort pour résister à l’armée romaine , il repassa le fleuve, et se retira à Carthagène.
De retour dans cette ville, il rassembla de nouvelles forces, confia à Himilcon le commandement d’une flotte de uarante galères , et lui recommanda e gagner les bouches de l’Ebre. tandis que, de son côté, il se rendrait sur le.s bords de ce fleuve, à la tête d’une armée de vingt mille hommes. Cneius Scipion ayant eu connaissance de ces préparatifs , déjoua par son activité
L’UNIVERS
lés projets d’Asdrubal. Il surprit la flotte conduite par Himilcort*, prit ou coula à fond tous les navires qui la composaient, et Asdrubal, spectateur de ce nouveau désastre sans pouvoir l’empécher, se vit encore une fols forcé à la retraite.
Cette série de succès devait a voir pour effet dedétacher un grand nombre d'Espa°;nol$dU parti deCarthage. On trouve dans les anciens auteurs le nom de cent vingt cités qui recherchèrent alors l’amitié des Romains; presque tous les Celtibères prirent les armes en leur faveur. Ces heureuses nouvelles vinrent apporter quelque adoucissement à la douleur que causaient à Rome les victoires d’AnnibaI.On comprit que le salut de la république dépendait de ce qui se passait en Espagne. Les Romains étaient maîtres de fa mer. L’armée d’Annibal ne pouvait donc se recruter que par terre; et si on lui enlevait cette Espagne qui lui avait fourni ses meilleurs soldats, le seul pays d'où elle ptlt tirer des secours, il était évident que, abandonnée à ses propres ressources , elle ne devait pas tarder à se détruire par ses victoires elles-mêmes. Aussi le sénat prit-il la résolution d’envoyer des forces nouvelles en Espagne. Publius Cornélius Scipion fut chargé de conduire à son frère' une flotte de trente galères , huit mille soldats et beaucoup de munitions. Les armes des deux frères réunis furent longtemps heureuses. Ils reprirent Sagonte, et trouvèrent dans cette ville les otages qu’Annibal s’était fait donner pour garantie de la fidélité d’un grand nombre de villes. Ils pouvaient les conserver à leur tour; ils préférèrent les mettre en liberté , espérant par cette action se concilier l’amitié des Espagnols.
Ce ne fut pas en Espagne seulement que se, fit sentir l’influence de ces victoires. Elles vinrent paralyser en Italie les succès d’Annibal. Les journées de la Trébie , de Trasimène et de Cannes avaient été funestes aux Romains; mais chauue bataille que gagnait le général carthaginois diminuait ses forces. Il
ne pouvait remplir le vide que chaque triomphe laissait dans ses rangs. Aussi, uoique toujours victorieux , deinanait-il des secours. Il voulait de nouvelles forces pour écraser par un coup décisif la puissance romaine. Asdrubal avait rassemblé une puissante armée. Il avait remis le commandement de l’Espagne à Himilcon , fils de Boniilcar, et il se dirigeait vers les Pyrénées pour traverser la Gaule et aller rejoindre Annibal en Italie; mais les Scipions lui barrèrent le chemin , le battirent, et le forcèrent à se retirer encore une fois à Cartliagène.
Carthage fit passer de nouvelles forces eu Espagne, sous le commandement de Magon , qui était aussi frère d’Annibcil. Mais les secours que celui-ci amenait furent impuissants pour rappeler la victoire dans les rangs de ses compatriotes. Asdrubal et Magon furent battus plusieurs fois, soit ensemble , soit séparément. Enfin les armes romaines, après quatre années de victoires, continues dans la Péninsule, éprouvèrent tout à coup un de ces revirements de fortune (jue le génie des généraux ne peut prévoir, que leur bravoure ne peut conjurer. Asdrubal avait reçu de nouvelles forces , et Massinissa , prince africain , était passé en Espagne à la tête d’un corps de cavaliers numides.
Asdrubal , qui n’avait pâs renoncé à la pensée de conduire en Italie des secours à Annibal , garda sous ses ordres la plus grande partie de ses troupes. Il partagea le reste entre Magon son frère , Asdrubal , fils de Gispon, et Massinissa. Les Scipions, pour faire face à ces nombreux adversaires, commirent la faute de se séparer.
Cneius , à la tête du tiers des troupes romaines et de trente mille Celtibères , s'avança pour s’opposer à la marche d’Asdrubal. Tout a coup, sans que Hiistoire nous en fasse connaître la cause d'une manière certaine, les Celtibères abandonnèrent Cneius. Quelques auteurs pensent qu’ils furent gagnés par l’argent des Carthaginois.
Le général romain , privé par cette défection de la plus grande partie de ses
ÜOglc
forces , fut contraint de se retirer vers le nord. Ce mouvement permit à Asdrubal de joindre une partie de .ses forres à celles qui déjà attaquaient Publius. Celui-ci livrait bataille à Mas* sinissa et à Asdrubal Gis^on , lorsque Ma^on l’attaqua subitement par derrière. Scipion fut renversé de son cheval par un coup de lance qui l’étendit mort. Ce malheur répandit la consternation parmi les Romains, qui furent bientôt mis en déroute. Apres cette victoire, toutes les armées , d’Asdrubal-Gisgon , de Massinissa , de Maj^on et d’ Asdrubal, se réunirent contre Cneius Scipion, qui, forcé de combattre dans une position défavctrable , vit son armee dissipée au premier choc. Une partie des Romains se sauva dans les bois; quelques-uns, avec le général , se retirèrent dans une tour voisine. Mais cette tour fut prise, et tous ceux qui s’y trouvaient furent massacrés. C'est' ainsi que ces deux frères, également célèbres , périrent par le 1er de l’ennemi à vingt-neuf jours d’intervalle.
Il existe , à peu de distance de Tar* ragone, un monument auquel on donne encore aujourd’hui le nom de Torre de tos Scipiones (*). Nous aurons occasion d’en parler de nouveau en examinant le caractère des monuments que les Romains ont construits dans la Péninsule.
Asdrubal crut avoir anéanti lesforees de ses ennemis en Espagne. Il n‘f voyait plus d’armée à combattre. Les deirt généraux étaient morts, et les Romains fugitifs avaient vu se fermer devant eux les villes où ils avaient été chercher un refuge. Dans quelquesunes même de ces cités qui désertaient ainsi tout à coup l’alliance romaine, à Iliturgi, à Castulo, à Astapa, on ne s’était pas borné à leur refuser un asile. On avait poussé la barbarie jusqu'à les massacrer. Dans la pensée du général carthaginois, tons les Romains qui se trouvaient en Espagne aVaient été exterminés. Il rassembla donc presque toutes ses forces , et se dirigea vers les
(*) Voir la planche xi.
Pyrénées , pour traverser la Gaule et gagner l’Italie par la route qu’Annibal avait tracée. Cependant les débris des deux armees de Publius et de Cneius s’étaient rassemblés sous le commandement de Marrius, simple chevalier.
Celui-ci conduisit les soldats avides de vengeance contre Magon et contre le fils de Gisgon , qui demeuraient affai blis par le départ d’Asdrubal. Il les battit à plusieurs reprises; et le bruit de ces victoires, en forçant Asdrubal à revenir sur ses pas, rempécha une seconde fois de passer en Italie, et d’exécuter un plan qui pouvait alors entraîner la ruine de la république.
Pour achever de réparer le désastre des Scipions , le sénat envoya en Espagne des troupes nouvelles , sous le commandement de Claude Néron. Ce général , qui se montra plus tard le digne adversaire d’Annibal , ne fit alors rien qui mérite d'étre rapporté. Il se borna à des marches sans ré.sultat.
Ayant eu le bonheur de surprendre Asdrubal dans un défilé où il pouvait aisément détruire son armée , il se laissa amuser par des propositions de paix: pendant qu’on négociait, l’armée d’Asdrubal s’échappa, et le général romain resta dupe de son aveugle confiance. Le temps de son commandement expiré, il retourna à Rome, et l’on s’occupa de lui choisir un successeur. Le sénat, après une longue délibération , renvoya au peuple assemblé le soin de nommer un général. On s’attendait à voir, suivant l’usage, un grand nombre de candidats briguer le commandement de l'armée romaine.
Mais soit que le sort des deux Scipions et le peu de succès de Claude Néron eussent découragé tous les esprits, personne ne se mit sur les rangs. Enfin, l’assemblée allait se dissoudre, quand Scipion , qui portait , comme son père , les noms de Publius Cornélius, et qui n’était encore âgé que de vingt-quatre ans, réclama l’honneur de conduire cette guerre difficile, et de venger à la fois son père , son oncle et le nom romain. La jeunesse de ce candidat devait inspirer peu de confiance. Mais dans les nombreuses assemblées, il
L'tnsiVEUS.
y a des inspirations subites qui leur révèlent le génie. On eut foi dans les promesses du jeune Scipion, et on remit entre des mains de vingt-quatre ans le salut de la république.
Arrivé à Tarragone, le nouveau général agit avec une prudence qui n’est pas ordinaire à son âge et que les ennemis attribuèrent à de la timidité.
Ils en conçurent une sécurité funeste, et s’occupèrent uniquement d’organiser des moyens d’agression. Asdrubal était à recruter des troupes au fond de la Lusitanie. Asdrubal-Gisgon se tenait auprès de Cadix , lorsque Scipion s’élança tout à coup pour une des plus hardies entreprises que le succès ait couronnées.
Carthagène était en Espagne la principale place d’armes des Africains; Scipion préparait depuis longtemps en silence les moyens de l'attaquer. Il partit de Tarragone sans avoir fait connaître le but de son exp^ition. Il avait seulement donné à Lelius, commandant de la flotte, l’ordre de suivre lentement la côte, de manière à arriver devant Carthagène à un jour donné.
Pour lui, il s’avançait à la tête de vingt-cinq mille hommes d’infanterie et de deux mille cinq cents cavaliers.
Sa marche fut si rapide, que sept jours après son départ il arriva devant Carthagène, au moment où sa flotte entrait dans le golfe. Ainsi que nous l’avons expliqué, cette ville est située sur un isthme entouré au levant et au midi par la Méditerranée-, au couchant et en partie au nord , par un étang qui communique avec la mer; au nord, elle ne se rattache au continent que par une étroite langue de terre. De ce côté, les murailles étaient hautes et soigneusement défendues ; mais comme des autres côtés elles étaient entourées d’eau, on en avait cru l'accès trop difficile pour qu'il fût nécessaire de les construire aussi élevées ou de les garder avec autant de vigilance. Carthagène est située sur la Méditerranée, mais assez près de l'Océan pour que l’effet de la marée s’y fasse encore sentir. Scipion avait appris que lorsque la mer était très -basse, l’étang qui en-
tourait la ville du côté du midi se.vidait en partie. Il se garda bien* d’expliquer ce phénomène a ses soldats; mais il leur dit qu’il était d’intelligence avec Neptune, et que ce dieu , pour faciliter l’attaque de la ville, ferait retirer les eaux de la mer à une heure qu’il désigna d’avance. On commença par assaillir la muraille la plus forte, de manière à attirer de ce côté tous les efforts et toute l'attention des assiégés ; puis, quand à l’heure dite on vit l’eau se retirer, un corps d’élite s'élança dans l’étang. Les soldats le traversèrent n’ayant de l’eau que jusqu’à la ceinture, et, persuadés que les dieux combattaient pour eux , iis surmontèrent aisément les faibles obstacles que leur opposaient les défenseurs sur-
firis. Une fois qu’ils furent entrés dans a ville, la défense devint impossible.
Magon se retira dans la citadelle; mais avant la (in de la journée, il fut obligé de capituler. I-es avantages de cette conquête furent immenses. On trouva dans la ville beaucoup de coupes et de bijoux d’or formant ensemble un 'poids de deux cent soixante et seize livres.
Il y avait dans le butin dix-huit mille trois cents livres d’argent monnayé ou de vases de ce métal. I.<es arsenaux étaient pleins d’armes et de munitions de guerre. Le port contenait cent trente vaisseaux et dix galères; enfin dix mille prisonniers carthaginois furent vendus comme esclaves. Si le général romain se montra rigoureux pour les Carthaginois, il usa au contraire de beaucoup de douceur à l’égard des Espagnols, et il laissa eu literté tous ceux qui se trouvaient dans la ville, soit qu’ils y fussent retenus comme otages, comme prisonniers, soit même qu'ils s’y trouvassent de leur gré et comme ennemis dès Romains.
Au nombre des captifs se trouviiît une jeune fille d’une beauté remarquable. Les soldats l'amenèrent à Scipion comme la part du butin qui devait plaire davantage à un générai de vingt-cinq ans. C’éUit la fiancée d'Allucius, un des principaux cliefs celtibères. Scipion lu rendit à sa famille et à son mari.
«Je vous ai remis votre épouse, «dit-il àAlluctus, et j'ai jugé que c'c- « tait un présent digne de vous et de « moi. Elle a été au milieu de nous « comme elle aurait été dans la maison « de son père. En retour de ce don, « je vous demande votre amitié pour « le peuple romain. Si vous me Jugez « homme de bien , tel que mon pere et mon oncle ont paru aux peuples de « votre pays, Je veux que vous soyez « persuade qu’il y en a oeaucoup dans « Rome qui nous ressemblent, et qu'il fl n'y a point de peuple dans l'univers fl que vous deviez plus craindre d’avoir « ^ur ennemi , ni souhaiter davantage « d’avoir pour ami. »
Scipion, après avoir mis dans Carthagène une puissante garnison, après en avoir fait augmenter et réparer les fortifications, revint à Tarragone, satisfait de sa première campagne. La prise de Cartiiagène eut lieu en l'an 543 de la Rindatfon de Rome, 208 ans avant Jésus-Christ.
Cette perte causa une grande douleur à Asdrubal, qui désirait ardemment prendre sa revanche. Dans cet espoir, il avait rassemblé une nombreuse armée pour accabler Scipion; mais celui-ci le prévint encore. Il l’attaqua et le battit avant qu’il eût eu le temps de concentrer toutes ses forces.
Il est vrai que cette victoire ne fut pas très-décisive, car elle n’empécha pas le général r.arthaginois de mettre à exécution le projet que les victoires des Scipions avaient d^abord rendu impraticable, et que plus tard l'énergie et les succès de IMarcius avaient une seconde fois fait échouer. Asdrubal franchit les Pyrénées, traversa la Gaule et passa en Italie. Nous ne l’y suivrons pas. Nous sommes attachés au sol de l’Espagne, et notre tâche est seulement de nous occuper des événements ui se sont passés dans lu Péninsule.
I nous suflfira de dire qu’avant d’avoir pu rejoindre Annibal, il fiit défait par les consuls Livius et Claude Néron dans une bataille où il perdit la vie.
Hannon, qui avait été appelé à prendre le commandement des troupes carthaginoises en Espagne après le
départ d’ Asdrubal, réunit inutilement ses efforts à ceux de Magon et d’Asdrubal-Gisgon. Il ne leur restait pas assez de forces pour contre-balancer la puissance des Romains, qui chaque our s’affermissait dans la Péninsule- Is furent plusieurs fois défaits par Scipion. Ce général ne se borna pas à ces victoires, il avait des vengeances à exercer. Il ii’avait pas oublié que plusieurs cités, après avoir juré alliance avec Cneius et Publius Scipion, les avaient tout à coup abandonnés; que quelques-unes avaient massacré des Romains fugitifs. Pour demander compte de cette trahison, il assiégea Iliturgi. La place se défendit avec tout le courage que peut inspirer le désespoir; mais ennn elle fut emportée d’assaut. 'Tous les habitants furent passés au fil de l’épée, la ville fut rasée, et sur l’endroit où elle avait' existé on promena la charrue et l’on sema du sel. Voici ce que rapportent les historiens; mais il raut croire que pour effrayer les villes qui seraient tentées d’imiter la trahison d’Iliturgi, on a mis beaucoup d’exagération dans le récit du châtiment qui lui a été infligé, ou bien il faut s’étonner de la voir se relever aussi prompte, ment de ses ruines; car à quelques années de là on la retrouve déjà florissante; il existe des médailles bilingues de cette ville frappées dans les premiers temps de l’occupation romaine (*), et plus tard on lui voit prendre le nom de Forum Julium. Quoi qu'il en soit, Castulo n’attendit pas un semblable sort; elle implora la clémence du vainqueur et obtint son pardon.
Les habitants d’Astapa, au contraire, prirent la résolution de ne pas se rendre. De même que les Sagontins, ils rassemblèrent tous leurs effets précieux sur un bûcher destiné à consumer aussi leurs femmes et leurs enfants, et quand les Romains se furent rendus maîtres de la ville, ils n’y trouvèrent plus que des cadavres et que des cendres.
(*) M. de Saulcy, Euai de dutUicatioQ des monnaies auionoDies , légende i8.
L’UNIVERS
La Tireur déployée à Iliturp aussi bien qu’a Astapa pouvait être dans le droit de la guerre ; elle pouvait même paraître une juste punition de la trahison des Celtibères; mais loin d’être utile à la cause des Romains, elle ne servit qu’à exciter des ressentiments , qu’à faire naître des haines. Deux chefs celtibères, Mandonius et Andobal (les auteurs latins appellent ce dernier Indibilts) , soulevèrent leurs compatriotes et rassemblèrent une puissante armée. En ce moment , Scipion était atteint d’une grave maladie , et l’armée , privée de son chef, avait oublié les lois de la discipline. Huit mille Romains s’étaient mutinés sous le prétexte que leur solde ne leur était pas exactenient payée ; mais le général ayant recouvré la santé, les lit rentrei* dans le devoir, et les conduisit contre l’armée de Mandonius et d’Andobal.
La résistance des Espagnols fut acharnée, car les Romains, quoique mieux armés et mieux disciplinés , perdirent cinq mille hommes dans In bataille.
Cependant, m.ilgré cette perte, ils furent vainqueurs et forcèrent Mandonius et Andobal à se retirer et à venir demander la paix, qu’on ne leur refusa pas.
Les Carthaginois avaient été successivement chassés de toutes les positions importantes qu’ils avaient occupées dans la Péninsule. Une seule leur restait ; c’était la plus ancienne des colonies phéniciennes, c’était Cadix. Les habitants de cette ville , gémissant sous la dureté de la domination punique, entretenaient déjà des intelligences avec Scipion. Un premier complot qu’ils tramèrent pour livrer la ville aux Romains fut découvert par Magon.
Ce général fit arrêter les auteurs de cette conspiration, et les envoya en Afrique, où ils expièrent dans les supplices l’insuccès ae leur tentative.
Cependant les Carthaginois songeaient eux-mêmes à quitter l'Espagne. Magon avait reçu l’ordre de réunir toute son armée et de tenter un dernier effort pour aller porter des secours à Anninal. Il devait aller débarquer en Ligurie , et traverser l’Italie pour re-
joindre son frère. Il arma donc sa flotte -, et, avant de partir, il dépouilla toutes les caisses publiques de Cadix, tous les édifices qui renfermaient quelques richesses. Il ne respecta pas même le temple d’Hercule, et fit enlever les offrandes précieuses que, pendant douze siècles , la piété des habitants et celle des navigateurs y avaient accumulées. Après ce pillage, il mita la voile, et vint débarquer auprès de Carthagène, qu’il espérait enlever par surprise ; mais il échoua dans cette i entreprise ; et , ayant appris que la flotte romaine se tenait dans les envi- ' rons, il n’osa point passer outre et s’exposer aux chances d'un combat. H retourna donc à Cadix.
Il avait laissé la garde de cette ville aux habitants et aux Numides de Massinissa; mais, depuis longtemps déjà, celui-ci , voyant que la fortune avait abandonné le parti qu'il servait, s'était I laissé gagner par Silanus , lieutenant | de Scipion ; et , après avoir eu une ' entrevue, avec le proconsul lui-même, il était devenu l'allié des Romains.
Les habitants , restés seuls , avaient aboli l’autorité de Carthage, et lorsque Magon se présenta devant la ville, ils refusèrent de lui en ouvrir les portes.Le Carthagi nois demanda à conftrer avec les suffkes. Les magistrats eurent la simplicité de se rendre auprès de lui ; mais ils ne furent pas plutôt dans son camp, qu’il les fit saisir , les fit déchirer à coups de verges et mettre en croix ; puis , après ce supplice, il se rembarqua et se rendit dans les Baléares. Repoussé de Mavorque par les habitants, qui firent pleuvoir sur ses vaisseaux une grêle de pierres, il se retira h Minorque, où il demeura pendant quelque temps. Suivant l'usage des anciens , il tira ses vaisseaux sur le rivage ; et de là , disent quelques auteurs . vient le nom de port de Magon, aujourd’hui Port-Manon, donné à la ville construite en cet endroit.
Mais, comme nous l’avons déjà dit, d’autres historiens font remonter îa fondation du Port-Mahon à une époque antérieure de plus de deux siècles.
Ils l’attribuent à un autre Magon , pa-
KSPAGNE.
rent et contemporain des fameux navigateurs llannon et Himilcon. S’il faut admettre une de ces deux opinions, la dernière nous paraît préféranle; car le général qui abandonnait l’F.spagne en fuaitif, qui était tout préoccupé de l’expédition qu’il devait, au printemps prochain, tenter contre la Ligurie, ne pouvait pas songer à bâtir une, ville.
Ce soin et ce loisir n’appirtenaient qu’au vainqueur. Aussi Cornélius Scipion , après avoir purgé entièrement l’Espagne de la domination carthaginoise, et avant d’aller à Rome recevoir les honneurs qu’il avait mérités, voulut-il élever une ville près des bords du Bétis. Il la peupla d’anciens compagnons de ses travaux , des vétérans de son armée, et il donna à cette cité le nom d’Italica.
Après le départ de Scipion, les Celtibères se soulevèrent de nouveau.
Sous le commandement de Mandonins , chef des Ausétans , et d’Andobal , chef des llergètes , ils vinrent attaquer les Romains , commandés par les proconsuls Lentulus et Accidinus.
Le combat fut long et meurtrier; mais Andobal ayant été tué d’un coup de javeline, le désordre se mit dans les rangs de ses soblats , et la victoire se décida pour les Romains. Mandonius, forcé de prendre la fuite , eut un sort plus malheureux que celui d’Audobal; il fut livré aux Romains par ses compatriotes, qui lui reprochaient d’avoir attiré sur eux le fléau de la guerre.
■Scipion , de retour à Rome, obtint bientôt le commamlement d’une armée , avec la permission de porter la guerre en Afrique. Annibal , rappelé dans sa patrie, que menaçaient les armées romaines , fut oblig'é d’abandonner l'Italie , où il combattait depuis quatorze années. 11 fut vaincu nans les plaines de Zama, et sa défaite mit fin a la seconde guerre punique. Dans le traité par lequel les Romains accordèrent la paix aux vaincus, on stipula qu'aucun Carthaginois ne pourrait à l’avenir mettre le pied en Espagne.
Domination des Romains en Espagne. — Commencement de la guerre contre Numance. — Guerre contre ytriathes. — Destruction de Numance.
— Guerre contre Sertorius. — Les Romains s’étaient présentés dans la Péninsule seulement comme des allifo, cofnine les vengeurs des Sagontlns, et c’est à ce titre qu’ils avaient obtenu l'appui et les sympathies d’une partie des Espagnols ; mais quand ils avaient mis le pied dans un pays, ils ne l’abandonnaient plus. C’est pour cela qu’ils avaient fait leur dieu Terme sans jambes , afin que, porté quelque part , il ne pilt jamais reculer. Ils s’étaient donc établis en Espagne , non plus en alliés , mais en dominateurs. Avant leur arrivée , les habitants ne formaient pas un seul corps de nation. Ils étaient séparés en une foule de petits États indépendants les uns des autres. Un semblable morcellement ne pouvait être pris pour base d’un bon gouvernement. Us tracèrent une division plus large ; ils appelèrent Espagne citerieure toute la partie, comprise entre l’Èbre et les Pyrénées , et Espagne ultérieure tout le pays qui s’étend de l’autre côté de ce fleuve jusqu’à l’Océan. Cette circonscription à paru vicieuse à quelques historiens.
Ils font observer que l’Espagne citérieure était à peine égale au quart de l’autre partie. Mais il faut faire attention que les Romains n’occupaient pas encore la Lusitanie; que le pays des Gallaïques et des Astures leur était à peine connu de nom. Le territoire soumis réellement au préteur de l’Espagne ultérieure, se bornait à la Betiqiie et à unepartiedelaCarpétanie. L’inégalité qu’on critique dans l’étendue des deux gouvernements, n’existait donc pas à cette époque. Ils donnèrent le commandement de l’Espagne successivement 5 des proconsuls, à des consuls ou à des préteurs , qui , n’ayant plus les Carthaginois à combattre, ne s’occupèrent que du soin de tirer du pays toutes les richesses qu’il était possible d’en extorquer. Aussi bientôt les Espagnols trouvèrent-ils le joug des Romains plus insupportable que celui de Carthage, et ils ne lardèrent pas à se soulever. Les proconsuls eurent donc des révoltes continuelles à éloufier, des guerres éternelles à soutenir. Ils ne cessèrent de combattre.
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quelquefois remportant des victoires , quelquefois éprouvant des revers. Plusieurs d’entre eux obtinrent les honneurs du triomphe ou de l’ovation ; et telle était déjà la vénalité et la corruption des Romains , que ces honneurs ne se mesuraient plus d’après l’importance des victoires que les proconsuls avaient remportées , mais d’après la quantité d’argent plus ou moins considérable qu’ils versaient au trésor.
Les armées de la république ayant éprouvé des échecs en Espagne , on envoya pour gouverner ce pavs le consul Purcius Caton, qui mé^rita plus tard le surnom de Caton le Censeur.
Celui-ci se signala dans son gouvernement par une sévérité inflexible qu’il poussa plus d’une fois Jusqu’à la cruauté. Il remporta plusieurs victoires; mais ce qu’il y eut de plus remarquable dans son administration , ce fut l’énorme quantité de métaux précieux qu’il parvint à arracher des Espagnols.
Il Gt porter à son triomphe, comme dépouilles des vaincus, quinze cent quarante -huit livres pesant d’or et cent quarante-huit mille livres d’argent, sans compter une livre d’argent donnée à chacun de ses soldats.
On approuvait fort à Rome cet usage des gouverneurs de piller le pays vaincu. Aussi, lorsque Scipion Nasica, fils de Cneius Scipion, envoyé comme préteur dans l'Espagne ultérieure, demanda au sénat des fonds pour subvenir aux besoins de son administration, sa réclamation sembla ridicule. On lui répondit, que s’il avait besoin d’argent il n’avait qu’à en prendre dans le pays. Scipion Nasica n’ayant pas suivi ce conseil , fut considéré comme un très -mauvais administrateur. Puis, comme tout n’rst que contradiction dans les choses de ce monde, il fut, par décret du sénat, déclaré le plus honnête homme de la république.
Quoique les Romains s’attribuassent la souveraineté de l’Espagne entière, ils n’étaient en réalité maîtres que du littoral de la Méditerranée. Ils ne s'étaient pas avancés vers le coeur du pays. Dans l'Espagne ultérieure , à mesure que les Romains s’étendaient vers la côte occidentale, ils venaient
se heurter contre les Lusitains. Scipion Nasica avait bien eu l’occasion de combattre ces peuples qui avaient fait une invasion sur les terres de la Bétique; il les avait repoussés, mais il ne s'était pas établi chez eux. Dans l’Espagne citérieure, à mesure qu’ils remontaient vers le nord , ils rencontraient de nouvelles populations dont bientôt ils méritaient l'inimitié.
Tibérius Sempronius Gracchus était le premier parvenu jusqu’au pays des Arévaques. Comme nous l’avons expliqué en commençant, l’E-spagne est coupée de l’est à l’ôuest par plusieurs chaînes de montagnes; la plus septentrionale est celle des Asturies. Celle qui venait ensuite portait le nom de monts Carpétains {montes Carpetani).
Le Durius, actuellement le Duero, coule dans le bassin formé par ces deux sierras. A l’endroit où ce fleuve prend sa source, vivaient deux peuples signalés comme les plus belliqueux des Celtibères, les Arévaques et les Pélendones. Presque sur la limite des deux peuples s’élevait la ville de Numance, dont les habitants passaient pour les
f)lus braves et les plus aguerris de eurs compatriotes. 'Tibérius Sempronius Gracchus en arrivant dans leur pays fit avec eux un traité d’alfiance. Mais bientôt les motifs pour rompre cette paix ne manquèrent pas. Les Romains prétendirent empêcher la ville de Ségéda de relever ses remparts. A cette occasion la guerre éclata. Les Pélendones, les Arévaques et les habitants de Numance, qui dans le principe étaient restés neutres entre les combattants, ne tardèrent pas à prendre parti pour les habitants de Ségéda.
La lutte fut acharnée et désastreuse pour les Romains, au point que personne à Rome ne voulait plus se charger de la soutenir; et comme il ne se trouvait plus de légions qui se présentassent spontanément pour aller en Espagne, il fallut qu’on tirât au sort celles qui y seraient envoyées.
Sans doute une des causes qui contribuèrent le plus à entretenir contre les Romains Tanimosité des peuples qu’ils subjuguaient, ce fut l’inégalité révoltante que leurs lois civiles éta-
blissaient entre les citoyens et 1rs étrangers. L’ancien droit de Rome ne reconnaissait d'unions légitimes que celles contractées entre les citoyens romains (*). Il assimilait celles entre les Romains et les étrangères à ces liaisons que le plaisir provoque, mais que la morale réprouve. Les enfants qui en naissaient étaient flétris de l’épitliète de sjmrii, bâtards. Cependant, quarante-sept années s’étaient écoulées depuis que les Romains étaient venus en Espagne, sous la conduite de Cneius Scipion , et il était né plus de quatre mille enfants de leur commerce avec des femmes espagnoles. Ces hybrides s’adressèrent au sénat pour qu’on leur donnât des terres ou ils pussent vivre conformément aux lois et aux coutumes de Rome. Le sénat chargea le préteur Canuleius de leur assigner Carteya , une des villes phéniciennes du littoral de l'Océan. Cette colonie fut dotée des avantages dont jouissaient les cités latines et fut appelée la colonie des affranchis. Ceux des anciens habitants qui voulurent demeurer chez eux reçurent des terres, et furent comptés au nombre des colons. Quelques historiens regardent cette colonie comme la première fondée en Espagne par les Romains; c’est oublier que Scipion l’Africain avait peuplé Italica des
(*) he texte de celle loi qui a soulevé tant de difficultés n’est pas venu jusqu'à nous. Elle était anlérieure aux douze tables ; mais elle a dd être relatée , soit dans la quatrième qui ü aitait de la puissance pateruelle et du mariage, soit dans la dixième qui s'occupait du droit public, et qui commençait comme notie cnarle française', par poser en principe l'égalité des citoyens devant la loi ; Privilégia ne inroganto, qu’on n’accorde de privilèges à personne. Il ne nous reste que des fragmenis de la législation des décemvirs, et le seul passage qu'on retrouve dans les lois romaines relaiivement au mariage avec les étrangers est bien postérieur à cette époque. C’est un morceau d’Ulpien, jurisconsulte contemporain de Caraealla :
Connubium habent cives romani ciim cieibus romanis ; cum Latinis autem et prrrgrinis lia si coaeessiim sit.
vétérans de son armée (*). Pendant la préture du même Canuleius les Romains érigèrent aussi en colonie romaine une petite ville fondée par les Phéniciens sur les bords du Bétis :
c’est Corteba ou Corduba , dont le nom, dans la langue de ses fondateurs, signifie un pressoir à huile. Bientôt il devint démodé, parmi les Romains les plus riches, de posséder une maison à Corduba , et cette ville prit le surnom de colonie patricienne. Rome s’établissait partout où elle pouvait atteindre, et cependant sa souveraineté était presque partout contestée.
Les Celtibères ne cessaient de s’agiter. Si la guerre avec les Numantins était un instant interrompue, c'était pour se rallumer bientôt avec plus de fureur. Dans l’Espagne ultérieure , les Lusitains combattaient avec acharnement. Cessaron , leur chef , avait vaincu le préteur Nummius. Fier de ce succès , il promenait dans les campagnes de la Lusitanie les dépouilles et les aigles qu’il avait enlevées aux Romains, lorsqu’il se laissa surprendre par celui qu’il croyait avoir anéanti.
Attaqué à l’improviste , il fut à son tourdéfaitettuedans le combat. Cette victoire valut à Nummius les honneurs du triomphe; mais elle ne contraignit pas les Lusitains à rester tranquilles. Marcus Atilius, qui lui succéda dans le eommandement , battit plusieurs fois les Lusitains sans pouvoir les soumettre. Enfin , l’année suivante (602 de Rome) , le sénat envoya le préteur Sergius Sulpicius Galba pour gouverner l’Espagne ultérieure , et le consul I.ucius Licinius
(*) Voici le passage de Tile-Live : « Et alia novi generis hominiim ex Hispania legatio venit ; ex miliiibus romanis et ex bispanis miilieribus, ciim quibus connubium non esset, natos .sc memorantes, supra quatuor millia bomiiuim orabant ut sibi oppidum, in qiio babitarent, dareltir. Senalus decrevit : iiti nomina sua apud L. Canuleium profitercntiir; eorumque si quos inaniimisset eos Carleiam ad occasum deduci placere.
Qui Carteiensium domi manere velleiit, potestatem fore, iiü numéro colononim esseut agro adsignato. Latinam eam coloniam esse, liberliuorumque adpellari. «
L’UNIVERS
Lucullus pour la citérieure. Ces deux chefs se sont également rendus célèbres par leur avarice , leur perlidie et leur cruauté. Ainsi , Lucullus ayant assiégé la ville de Cauca, les habitants capitulèrent. Ils s’engagèrent à payer cent talents d'argent et à donner des otages. Pleins de confiance dans la capitulation, ils ouvrirent leurs portes aux Romains ; mais ceux-ci ne furent pas plutôt entrés , que Lucullus donna l’ordre de passer tous les habitants au fil de l’épée , sans distinction d’dge ni de sexe, et il fit livrer au pillage la ville dont les richesses avaient tenté sa cupidité. On aimerait à croire qu'il était impossible d'égaler en déloyauté l'auteur de cette infâme trahison ; cependant Galb.i laissa en cette matière Lucullus encore bien loin derrière lui. Il commença par courir la campagne, égorgeant, incendiant, pillant tout ce qu'il trouvait. Il causa tant de domnnige, que les I.usitains se déterminèrent a lui envoyer des ambassadeurs. Le préteur les reçut avec un air de bonté et de douceur auquel ils étaient loin de s'attendre. Il les plaignit de ce que la stérilité de leurs campagnes, en les forçant à se livrer au brigandage, attirait sur eux la colère des Romains. Il leur dit qu’il voulait leur donner des champs plus riches, des terres plus fertiles, où ils pourraient vivre sans attaquer leurs voisins. Il parla avec tant de bonhomie, tant d'effusion, qu’ils se laissèrent convaincre. Au Jour indiqué par lui, ils vinrent pour prendre possession des terres qti’il leur avait promises.
Ils arrivaient par petites troupes, portant avec eux tout ce qu’ils possédaient. Galba les fit entourer, et lorsqu'on les eut désarmés , il les fit lâchement égorger. Il donna une partie des dépouilles à ses .soldats; mais, ce qu’il conserva suffit pour le rendre le plus riche des citoyens de Rome. On porte à neuf mille le nombre des infortunés qu’il fit ainsi massacrer; il en fit aussi prendre et enchainer plus de vingt mille, qu’il fit vendre comme esclaves dans les Gaules. Au nombre de ces prisonniers se trouvait un jeune pâtre, qui parvint à s’évader, et qui
fut pour Rome un ennemi redoutable.
C’était Ouriathous, Uriatthô, ou Viriathus ; car les auteurs ne sont pas d’accord sur son npm. Les historiens modernes ont généralement adopté celui de Viriathes (*). Il était d'une basse extraction , et avait commencé par garder les troupeaux. Quand il se lut échappé des mains de Galba , il se mit à courir les grands chemins , et rassembla bientôt une foule d'hommes de son espèce. Les gens de mauvaise vie, ceux qui étaient criblés de dettes, ceux que les désastres de la guerre avaient ruinés et réduits au desespoir, vinrent se joindre à lui. A la tête de cette troupe, qui formait déjà une petite armée, il s’appliqua à dévaster les terres qui étaient sous la domination romaine, et principalement le pays des Turditains, situé a l’embouchure du fleuve Ana.
Caius Vetilius, successeur de Galba dans le gouvernement de l'Espagne ultérieure, s’étant mis à la poursuite de 'Viriathes, parvint a acculer les Lusitains à une colline escarpée, et à les placer dans une situation où ils ne pouvaient ni combattre ni se retirer sans désavantage. Alors ils parlèrent d’envoyer des députés à Vetilius; mais Viriathes leur rappela les trahisons de Galba ; il leur demanda comment , après tant de. perfidie , ils pouvaient songer à se confier aux Romains. IJ ajouta qu’ils n’avaient qu’à suivre ses ordres, qu’il .saurait bien les tirer du mauvais pas où ils se trouvaient. Ces paroles leur rendirent courage. Il les rangea en bataille, mettant en première ligne ses cavaliers, puis derrière ses fantassins. Il commanda à cetix-'ri de se débander aussitôt qu’ils le verraient monter à cheval, et de fuir dans toutes les directions pour le rejoindre auprès de la ville de Tribola où il
(’) Il y avait en Espagne plusieurs villes du nom de Viria, Uria. Ces mots qu'on dit basques, ont uue grande analogie avec celui de tlirisls qui parait avoir la même origine. Il est donc probable qu’en adoptant le noin de Viriatbes on ne s’est pas beaucoup éloigné du véritable.
ffr, Vri signifie de l'eau.
Pi-i iziriby Gbu'
comptait se rendre. Pour lui, à la tête de mille cavaliers, il resta en bataille, prêt à soutenir le choc des Romains, ou même à les charf^r le premier s’ils se débandaieut aCn de poursuivre les fuyards. Le préteur , en voyant les Lusitains s'échapper de tous les côtés , ne sut quel parti prendre.
Quand il se décida à attaquer ceux qui, sous le commandement de Yiriathes, étaient restés en bataille, les fantassins s’étaient déjà mis en sûreté dans les bois ou dans les montagnes. Alors Yiriathes tourna bride , partit au galop, et Vetilius resta tout confus d’avoir laissé fuir une armée qu’il regardait déjà comme prisonnière. Les Romains, pleins de dépit, se mirent en marche pour aller assiéger Tribola.
Yiriathes avait prévu ce mouvement.
Dans le chemin , il leur dressa une embuscade où plus de quatre mille Romains furent tués; le préteur luiniéme fut pris par un soldat, qui ensuite le tua par mépris, parce que, dit un historien, il avait un gros ventre.
Six mille Romains se retirèrent en fuyant jusqu’à Tartessiis , où iis s'enfermèrent avec le questeur; celui-ci (iemamta des secours de tous les côtés : cinq mille Romains s'étaient mis en marche pour venir le rdoindre. VIriathes eut connaissance de leur marche ; il les attaqua à l’improviste , et pas un seul d’entre eux ne put s’échapper pour porter la nouvelle de ce désastre.
L’année suivante , le commandement de l'Espagne ultérieure fut donné à Caius Plautius. Lorsque celui-ci arriva, le général lusitain ravageait les champs de la Carpélanie. Le préteur marcha pour l'attaquer; mais à la vue des Romains , les Lusitains se retirèrent comme s’ils étaient forcés de fuir. Caius Plautius les poursuivit imprudemment, à la tête seulement de quatre mille hommes, pensant que ce nombre suffisait pour les vaincre ; mais dès que Yiriathes eut entraîné les Romains loin du reste de leur armée, et u’il les eut amenés dans une position ésavantageuse , II fit volte-face , les
chargea avec impétuosité, et les contraignit à fuir.
Il passa le Tage et alla attendre le questeur sur une colline auprès d’Ebora. L’armée romaine tout entière vint l’attaquer. Cette affaire ne fut plus une simple embuscade, mais bien une bataille rangée. Les Romains furent encore vaincus, et Caius Plautius, ne se sentant plus le moyen de tenir la campagne, se renferma dans les places fortes.
Claiidius Unimanus vint , au commencement de l’année 606 de Rome, pour remplacer Caius Plautius. Il fut plus malheureux encore que les généraux qui l’avaient précédé. Vaincu par les Lusitains, il resta sur le champde bataille avec la plus grande partie de son armée ; des aigles et les insignes de la préture tombèrent au pouvoir de Yiriathes , qui fit placer ces trophées sur les montagnes de la Lusitanie. Le courage des Espagnols s’accrut tellement par cette série de .succès , que trois cents d’entre eux ne craignirent pas d’attaquer mille Romains. Dans le combat, ils ne perdirent que soixantedix des leurs , et tuèrent trois cent vingt ennemis. Lorsqu’ils se retirèrent, un fantassin espagnol , se voyant poursuivi par dix cavaliers romains, s’arrêta pour leur faire face. Il tua d’un seul coup de pique le cheval de celui qui s’avançait le premier ; puis d’un coup de sabre il abattit la tête du cavalier; et les Romains, étonnés de cette vigoureuse résistance , renoncèrent à le poursuivre plus longtemps (*).
(*) Mariana , Depping et plusieurs autres historiens pensent que la bataille oA périt Unimanus eut lieu près de Urique. Ils rapportent à l'appui de leur opinion celle inscription trouvée auprès de la ville dan.s les ruines d'une tour antique ;