‹ Espagne (volume 2)Chapitre 5 sur 70 · C . Mùmtius . C . F . L«in . Jobatuc · texte numérisé non relu

C . Mùmtius . C . F . L«in . Jobatuc

Leg . \ . Gem . quets . in . pralio.

Contra . Viriatum . volneribua.

Sopiluin . imp . Claadiu» . Uiiiinanos.

Pro . mnrtuo . dereliqutt . Eubotii.

Militii . Lutitani , op«ra . Srrratus Cttrarî . . jns^us . paucot . aapwTtxi

Dira . omstua , obj . quia . beoe Merrnti . more . Roinano.

Gratiam non retali.

Caîu.«t Miinitius , fils de Caîu.4 I.^inona}

L’UNIVERS

Caius Niçidius , qui commandait l'Espagne citérieure , voulut à son tour tenter la fortune. Il entra dans la Lusitanie ; mais il fut vaincu par Viriathps auprès de Viseo. Caius Léiius Sapiens, qui lui succéda, eut l’honneur de faire le premier fléchir la fortune de Viriathcs , et de remporter contre lui quelques avantages.

Quintus Fabius Maximus Æmilianus , consul , reçut, en l’annM 608 de Rome, le gouvernement de l’Espagne ultérieure. Il vint débarquer à la tête de quinze mille hommes d’infanterie et de deux millede cavalerie. C’étaient de nouvelles levées , et le consul , ne voulant pas les hasarder dans une bataille avant de les avoir disciplinées et aguerries, les fit camper auprès de la ville d’Urso , située au centre de la Turditanie. Il les y laissa sous le commandement d’un de ses lieutenants ,

centurion (*) de la légion dixième géminée, évanoui par suite des blessures que j'avais reçues dans un coml>at contre Viriailies; j'ai été abandonné pour mort par 1e général Claudius ITnimanus, relevé et soigné par les soins d’F.ubutiiis, soldat liisitain; j'ai survécu peu de jours et je suis mort triste parce que je n'avais pas, suivant l'habitude des Romains, récompensé mon bienfaiteur.

Nous pensons que cette épitaphe prouve précisément le contraire de ce qu’on veut en conclure.. Eu effet, puisque le préteur Claudius Uninianiis a abandonné Caius Miiiutiiis sur le champ de bataille , c'est que lui-même n’y est pas resté. Il faut donc croire qu'Unimaiius n’a pas été tué près d'Urique et qu’il a livré plus d'une bataille, (ie qui rend cette opinion vraisemblable, c'est qii’Cnimanus conserva pendantlesdeiix années 6o6 et 607 de Rome le gouvernement de l’Espagne ultérieure.

(*) Mariana a pris pour un nom propre le niAl Jobalus qui nous paraît désigner un grade dans la Icgion romaine. Voici le passage de Végèce sur lequel s'appuie notre opinion ; cet auteur, après avoir parle des étendards . ajonte :

Centuriones insuper, qui nunc centenarii vocantor, transversis cassidum crislis (indicaverunt), ni racilius nosccrentur, quos siugulas jusserunt gubernare centurias. Quatenus nullus error existeeet, cum centcni milites seqnrrentur nonsoluin vexillnm sunm, sed etiain centnrioiiem, qui signuni habchat in galcl,

puis il se transporta à Cadix pour accomplir un vœu qu’il avait fait à Hercule. Cependant ’Viriathes ne connut pas plutôt l’arrivée des renforts que les Romains venaient de recevoir, qu’il résolut de les attaquer. 11 réunit la plus grande partie de ses forces, et tomba à l’improviste sur leurs fourrageurs et sur leurs bdcheroas , en

ftrit et en tua un grand nombre. I.e ieutenant de Fabius profita de cette occasion pour livrer , en l’absence du consul , un combat dont la gloire ne reviendrait qu’à lui seul. Il conduisit une partie de l’armée à la rencontre des Lusitains; mais il fut battu, et sa défaite parut à tout le monde un juste châtiment de sa présomption. En apprenant cet échec, Quintus Fabius accourut se mettre à la tête de l’armée ; et , imitant la prudence de Fabius Cunctator, il refusa la bataille que Viriathes lui offrait. Il passa l’année toute entière à exercer ses soldats par des marches ou par des escarmouches.

L’année suivante , il fit contre Viriathes une campagne heureuse. Mais le général lusitain alla chercher des secours chez les Arévaques et chez les autres Celtibères, et il répara promptement les pertes qu'il avait éprouvées.

Il reprit à son tour l’offensive , s’empara d’Ituca , et empêcha les Romains de sortir de leurs quartiers.

A la voix de Viriathes , qui appelait tous les Espagnols à former une ligue générale , et à combattre les Romains pour l'honneur et pour la liberté de la patrie, la Celtibérie tout entière s’était soulevée ; de tous les côtés on faisait des préparatifs de guerre. Pour comprimer ce mouvement, on envoya de Rome le consùl Quintus Céciiius Métellus, tandis que son collègue Fabius Servilianus était chargé de faire en Lusitanie la guerre contre Viriatlies. Servilianus était un homme violent et cruel. Après avoir reçu à composition un banooulier nommé Canoba, il fit couper les mains à tous ses compagnons et à cinq cents prisonniers qui avaient tenté de s’échapper. Par cette action féroce et par quelques succès obtenus contre Viriathes, le consul

crat avoir semé l’époovante dans l’es* prit des Espagnols. Il vint donc mettre le si^e devant la ville d'Erisana.

Mais pendant la nuit, Viriathes s’introduisit en secret dans la place. Au lever du soleil , il attaqua les Romains avec tant d’impétuosité, qu'il leur tua beaucoup de monde, et qu'il les contraignit à se retirer en désordre. Poussés l’épée dans les reins , ils s’engagèrent dans une gorge de montagnes sans issue. Le Lusitain les y fit aussitôt entourer de retranchements pour leur ôter toute |rassibilité d’en sortir. Il les tint ainsi plusieurs jours renfermés. Il pouvait les y laisser périr de faim , pas un n’avait le moyen de s’échapper. Il pouvait venger d’un seul coup les habitants de Cauca , si lâchement égorgés par Lucullus ; ses compatriotes massacrés ou vendus comme esclaves par Sergius Galba ; les compagnons de Canoba mutilés par Servihaous ; mais Viriathes était un de ces esprits que les revers n’abattent pas, et que la victoire trouve toujours calmes , sans orgueil et sans ressentiment. Au lieu d^exterminer ses ennemis , il leur accorda généreusement une capitulation raisonnable. Il les laissa sortir à condition qu’ils restitueraient le butin fait par eux, qu’ils respecteraient à l'avenir le territoire et la liberté des Lusitains, et qu’ils les traiteraient comme un peuple ami de Rome. Cette, paix fut jurée par les deux parties ; elle fut solennellement confirmée par le sénat et par le peuple. Cependant elle ne devait avoir que peu de durée. L’année suivante, Quintus Servilius Coepio reçut le commandement de l’Espagne ultérieure , et recommença la guerre sous le prétexte que la paix conclue par Servilianus était indigne de la majesté du nom romain. Viriathes, surpris par lui , fut obligé de fuir en toute liâte de la ville d'Arsa où il s’était retiré. Il ramassa quelques-uns de ses anciens aoldats , et déjà il avait rassemblé une petite armée, lorsqu’il fut rejoint dans la Carpétanie par les Romains, qui ■ étaient attachés à sa poursuite. Ne voulant pas sacrifier ses troupes dans

6* Livraison. (Espagke.)

un combat inégal , il eut recours à un stratagème qui lui avait déjà réussi contre Vétilius. Il feignit d’accepter la bataille , rangea son armée, en plaçant sa cavalerie sur la première ligne , de manière à masquer aux yeux des Romains son infanterie, qu’il faisait fùir précipitamment vers des bois voisins; puis , quand il la vit en sûreté , quand ses ennemis eurent achevé les dispositions qu’ils faisaient pour l’attaquer , il partit à toute bride, laissant Coepion furieux d’avoir manqué l’occasion de combattre avec avantage. Pour faire tomber sa c.olère sur quelqu’un , le consul se mit à parcourir le pays des Vettons et ensuite celui des GallaTques, pillant les villes et ravageant les campagnes. Viriatlies , dans le but de faire cesser tant de désastres et de conserver la paix , si cela n’était pas impossible, lui envoya trois députés.- Ils se plaignirent de ce qu’on violait ainsi la paix qui venait d’étre jurée ; ils demandaient quelles étaient enfin les prétentions des Romains , ce qu’ils exigeaient pour mettre un terme à la guerre. Au lieu de répondre à ces questions , Coepion accabla les envoyés de caresses, les gagna, les corrompit par des promesses pompeuses. Les trois Lusitains retournèrent à leur camp lorsque la nuit était déjà close. Ils entrèrent dans la tente du général , sous le prétexte de lui rendre compte de leur mission ; et, l’ayant trouvé endormi , ils se précipitèrent sur lui et le poignardèrent dans le lit où il reposait, sans que personne s’aperçût de leur trahison. I.e lendemain, seulement , les soldats , en ne voyant pas paraître leur chef, pénétrèrent dans sa tente et le trouvèrent baigné dans son sang.

C’est ainsi que périt , victime d’un lâche assassinat, Viriathes, le plus grand homme qui , dans les temps anciens , ait combattu pour la liberté de l’Espagne. Tous les historiens s’accordent à faire son éloge. Il était fernje et sans crainte dans les revers. Tant de victoires remportées sur les armées romaines n’avaient jamais rempli son âme d'orgueil. Il conserva dans la for-

fi« L’UNIVERS.

tune prospère toute la modération et toute la modestie de son caractère. II ne changea rien à son costume ni à sa manière de rirre. Le jour de son mariage , après le repas de famille , pendant lequel il se montra aussi sobre qu’à l’ordinaire , il prit sa lance , monta à cheval , emportant en croupe sa femme, pour regagner arec elle les montagnes où était situé son Camp. L’assassinat de Viriathes fit horreur à tout le monde, et à celui même qui avait èu l’infhmiè de le proposer.

Quand les assassins se présentèrent pour recevoir le prix de leur forfait , il les repoussa avec dégoût , en répondant que jamais les Romains n’avaient vu avec plaisir un chef d’armée périr par la main de ses propres soldats (*}.

Après la mort de Viriathes, son ar- . mée se sépara. Onelques-uns de ses compagnons cherchèrent un asile dans les montagnes inaccessibles de leur pays; les autres, sous la conduite de ses lieutenants , continuèrent à combattre; mais Ils ne tardèrent pas à s'arranger avec les Romains, qui leur donnèrent des terres pour subsister.

Ils fondèrent une colonie appelée Valence. Il existe dans la Péninsule trois cités de ce nom. La plus célèbre, dont nous avons déjà parlé, est au pays des Edétains, auprès de la Méditerranée; c’est celle qu’on connaît aujourd’hui sous le nom de Valencia del Cid. Une autre est située dans le bassin où coule le Tage. et sur une des petites rivières tributaires de ce fleuve, sur le Rio Sever , qui sert sur ra jMint de limite entre l’Espagne et le Portugal ; on la nomme maintenant Valencia de Alcantara. La troisième se trouve presque à l’embouchure et sur la rive gauche du Minbo, en face de Tuy. D’après Topinion de Mariana , ce serait cette dernière qui aurait été fondée par les débris de l’armée de Viriathes ; mais cela n’est guère probable , car cette fondation remonte à l’année 616 "de Rome. A cette époque, les Romains

(*) Eutrope, Histoire romaine, tib. iv', ca].'. i6. Numquam Romanh placuiue, imperalorem a suis mUitibus inlerfici.

n’avaient pal encore frandii le fleuve Letbé ; ils n'avment point subjugué les Gallaïques, et ceux ci occupaient le pa;^s où Mariana voudrait pla<»r la colonie nouvelle. L’opiniondeMasdeu, ui la met à Valencia de Alcantara , oit être préférée , car cette ville se trouve au centre de l’ancienne Lusitanie , à l'endroit où combattaient alors les Romains et les compagnons de Viriathes.

Guerre «te Numance. — Les Romains , à peine délivrés du redoutable adversaire qui avait tant de fois mis leurs légions en fuite, entreprirent dans une autre partie de l’Espagne une guerre qui leur fut longtennps fbneste. Metellus avait apaisé les troubles qui avaient éclaté dans la Cdtibérie. 'Tous Ira peuples de cette partie de la Péninsule reconnaissaient la souveraineté de Rome. Les Numantins et les Termestins avaient seule conservé leur liberté. Elle leur avait été garantie par les traités conclue avec Tibérius Sempronius Grncchus. Le nouveau gouverneur de l’Espagne dtérieure, Quintus Pompéius Rufus, se trouva gêné par l'oisiveté à laquelle cette paix générale le réduisait. Elle ne lui laissait ni espoir de butin ni espoir de triomphe. Aussi ne cherchait-il u’un prétexte pour attaquer les haitants de ces deux cités. Elles avaient donné asile à quelques naUirels de la ville de Ségéda , qui , au temps de la guerre de Viriathes, avaient fourni des secours à oe général. Cette circonstance parut surasante à Pompéius Rufus pour motiver la rupture ue la paix. Aprœ avoir molesté les ambassadeurs que lui avaient adressés les villes de 'Termes et de Numance, il vint établir son camp près de cette dernière. Mais les citoyens s’étaient préparés à la

§uerre. Ils avaient élu pour général un e leurs compatriotes du nom de Megara , homme de courage et d’expérience. Celui-ci ne crut pas pouvoir livrer aux Romains une bataille ra^ée; mais chaque jour il les harcelait, ifengageait contre eux des escarmouches, puis aussitôt qu’il voyait leur armée sortir de ses retranchements, il battait

fn rptraite, et allait se mettre à l’abri tlerriére les remparts de la ville. Cette conduite prudente fatigua tellement le consul, qu’il abandonna le siège pour aller essayer celui de Termes. Cette tentative fut encore plus malheureuse.

IvesTermestins attaquèrent son armte avec tant de vigueur, qu’elle fut forc^ de fuir en désordre, et qu’elle fut aocnlée k un précipice où périrent beaucoup de Romains. Pompéius Rufus revint alors à sa première entreprise. Il pensa que s'il privait Numance des seeotirs qu’elle recevait par la voie du fleuve, il en aurait bon marché. Il se mil donc à travailler pour détourner le cours du Duero ; mais les Numantins se précipitèrent sur ses ouvriers, lui tuèrent beaucoup de monde, et maltraitèrent tellement son armée, qu’il fut d ins la nécessité de se retirer en grande hâte. Cependant le terme de son gouvernement approchait. Il craignait qu’on ne lui reprochât à Rome d’avoir allumé une guerre désastreuse. Il chercha donc à la terminer par des négociations , puisqu’il n’avait pu la finir par la force des armes. Dans cette circonstance , les Espagnols furent encore dupes de l’astuce des Romains. Pompéius Rufus leur ersuadaque, pour ménager l’orgueil U sénat et arriver à une paix durable, il fallait faire deux traités , l'un apparent et glorieux pour lui , l’autre secret, qui contiendrait toutes les clauses favorables aux Numantins. Lorsqu’on en vint à l’exécution , les conditions secrètes furent niées par Pompéius Rufus , qui n’eut pas honte de se parjurer, et d’affirmer par serinent qu'elles n’existaient pas. De leur côté, les Numantins persistèrent à en réclamer l’accomplissement. La guerre se ralluma donc avec plus de furie, et Popilius , auquel était échu le commandement de l’Espagne citérieure , fut défait par ces terribles adversaires. Le consul Gains Ilostilius Mancinus qui lui succéda eut un sort encore

K us triste. Il avait mis le siège devant umance, et déjà les sorties des habitants lui avaient fait éprouver des pertes considérables , lorsqu’il apprit que

fn

les Cantabres et les Vaccéens s’avancaient au secours de leurs compatriotes. N’osant pas les attendre, il se détermina à abandonner son camp pendant la nuit , et à se retirer aussi secrètement que cela était possible.

Un événement un peu romanesque , mais qui est tout à fait dans le caractère espagnol , vint révéler aux assiégés la fuite de leurs ennemis. Deux Numantins aimaient la même fille. Ils étaient égaux en fortune, en courage, en amour , ils avaient le même jour demandé sa main; nul motif n’existait pour qu’on préférât l'un plutât que l'autre. Le père de la jeune Espagnole ne sacliant pour lequel se décider, et voulant d’ailleurs faire tourner leur passion au profit de la patrie, répondit qu’il choisirait pour gendre celui des deux qui le premier rapporterait la main droite d’un Romain. Aussitât que la nuit fut venue, les deux amoureux .sortirent de la ville, décidés à égorger quelque sentinelle ou bien à pénétrer dans le camp ; enfin avec la ferme volonté de ne pas rentrer dans Numance sans rapporter la main d’un ennemi qu’ils auraient immolé. Chacun s’avance de son côté avec précaution, se glisse en silence par des chemins qui lui sont bien connus; mais ni l’un ni l’autre ne rencontre de sentinelles dans les postes accoutumés.

lU ne trouvent personne à la garde du camp; ils franchissent les retranchements ; c’est inutilement qu’ils cherchent des ennemis. Enfin, certains de la retraite des Romains, ils courent en donner avis dans la ville.

Mancintis, qui croyait sa fuite ignorée des ennemis , marchait sans défiance et sans précaution ; mais les Espagnols s’étaient mis à sa poursuite ; ils l’atteignirent bientôt , l’enfermèrent dans un passage difficile, et ceux ui, tout à l’neure , étaient assiégés, evinrent à leur tour assiégeants. Les Romains demeurèrent ainsi , pendant qiielque temps, étroitement bloqués.

Enfin, exténués de fatigue, privés de vivres , et s’attendant toujours à voir le nombre de leurs antagonistes s’augmenter par l’arrivée des Cantabres et

L’UNIVERS

des Vaccéens, Us demaotlèrent à capituler. Parmi les ofliciers de l’armée se trouvait le fils de Tibérius Sempronius Gracchus, ^ui portait les mêmes noms que son père. ^mémoire de ce général était vénérée par les Numantins, qui avaient autrefois traité avec lui : ils se répétaient sa franchise et sa loyauté. Gracchus fut donc chargé de leur porter des paroles de paix.

Suivant leur habitude , les Espagnols se montrèrent généreux et imprévoyants ; ils demandèrent qu’on leur laissât leur antique indépendance; qu’on les comptât au nombre des peuples amis et alliés de Rome , et à ces conditions ils laissèrent partir une armée de vinrt mille hommes, qu'il leur eût été facile d’exterminer.

Aussitôt que cette capitulation fut connue à Rome , on nomma un nouveau gouverneur pour remplacer Hostilius Mancinus , quoit^u’il restât encore plus de six mois a courir sur le temps de sa magistrature. Ce fut Émilius Lépidus qui reçut mission de tirer vengeance de l’outrage qu’avaient éprouvé les armes romaines. Les Nuinantins, de leur côté, envoyèrent à Rome. Ils demandaient qu’on exécutât le traité ou qu’on leur livrât l’armée qu’ils tenaient prisonnière quand la convention avait été signée. Tibérius Sempronius Gracchus fit, auprès du peuple et du sénat , d’inutiles efforts pour qu’mon respectât la foi jurée. Le sénat répondit que le traité était l’oeuvre du général, et que celui-ci devait seul répondre de son inexécution ; il décida que Mancinus serait seul livré aux habitants de Numance.

Pendant que cesnégociationsavaient lieu , Æmilius Lépidus alla porter la guerre chez les Vaccéens. Il fut battu par eux ; mais comme son commandemeni ne dura que quelques mois, il n’eut pas le temps d’éprouver de grands désastres.

L’année suivante, 617 de Rome, le consul Publius Furius Philon fut chargé de diriger la guerre dans l’Espagne citérieure. Il vint camper devant Numance ; et, dès le matin de son arrivée , il fit conduire auprès d’une

des portes de la ville l'infortuné Mancinus dépouillé de ses vêtements et les mains attachées derrière le dos. Les habitants refusèrent de le recevoir. La malheureuse victime resta exposée pendant toute la journée. Enfin, vers le soir, les Romains jugèrent que leur manque de foi était sumsamment expié ; ils permirent à Mancinus de rentrer dans leur camp. Cet acte du consulat de Furius Philon est le seul que l’histoire nous ait transmis. Calpurnius Pison vint ensuite dans l’Espagne citérieure. Il fut battu comme ses prédécesseurs ; et tels étaient la crainte et le découragement que cette série non interrompue de défaites avait inspirés aux Romains, qu’ils éprouvaient a la vue des Espagnols la même impression que le cerf ressent à l’approche de la meute : ils ne pouvaient les voir ni les entendre sans prendre la fuite.

Dans l’Espagne ultérieure , la fortune leur était plus favorable. Commandés par Décius Junius Brutus, ils avaient porté la guerre aux Gallaïques , et le^ succès que ce général avait obtenus firent prolonger son gouvernement pendant six années, ce qui est arrivé très-rarement ; car les gouverneurs ne restaient guère qu’une année ou deux dans la province qui leur était confiée.

Quand Brutus arriva sur les bords du fleuve Lethé (*), aujourd’hui le Lima, ses soldats furent arrêtés par une crainte superstitieuse. Ils s’imaginèrent que s’ils le franchissaient, ils ne reverraient plus leur patrie, parce qu’un des fleuves de leur enfer porte ce nom , et que lorsqu’on a bu d/e ses ondes on oublie tout le passé. Brutus n’ayant pu par ses raisonnements dissiper leurs terreurs , saisit un drapeau qu’il alla planter sur l’autre bord. Il détermina par son exemple toute l’armée à le suivre. Cette action , qui

(*) II y avait beaucoup de fleuves de ce nom. On en connausait un en Lydie, un en Macédoine , un en Crète et deux en Espagne , qui sont aujourd'hui le Lima et le Gue> dalèlé.

de nos jours paraîtrait si simple , fut célébrée par ses contemporains comme l’effort d’une vertu plus qu’humaine , et contribua peut-être autant que ses victoires à lui faire donner par la suite le surnom de Gallaique.

Pour rétablir les affaires romaines dans l’Espagne citérieure, on ne trouva d’autre remède que d’y envoyer le vainqueur de Carthage, Publius Cornélius Scipion Æmilianus (*].

Ce général s’attacha d'alràrcf à rétablir la discipline dans l’armée. Il chassa du camp les courtisanes , qui s’y trouvaient au nombre de deux mille.

Il chassa de même les marchands, les cantiniers , les goujats; il fit vendre les chariots, les bêtes de somme qui n’étaient pas d’une absolue nécessité, et ne laissa aux soldats que les ustensiles les plus indispensables. Il exigea que, conformément aux règlements militaires, chacun d’eux portât sur ses épaules sept pieux pour la construction des retranchements dont ils étaient dans l'usage d’entourer leur camp, et enfin des vivres pour plus de quinze jours.

Il leur fit faire ae longues marches , leur fit creuser des fossés , élever des murailles qu’on détruisait presque aussitôt; car son but était seulement de les endurcir à la fatigue. Il disait qu’il fallait qu’ils se couvrissent de boue ,

(*) Ce guerrier était fils de Paul Émile et de la sieur du premier Scipion rAFricain, qui avait chassé les Carthaginois d'Espagne et vaincu Annibal dans les plaines de Zama. Il se trouvait donc le neveu de ce grand homme. II fut aussi son petit-fils par adoption ; c’est ainsi qu'au nom d’Æmiiianus qui était celui de sa famille naturelle , il avait joint ceux de Publius Cornélius Scipion qui appartenaient à sa famille adoptive. Enfin il était aussi parallianre le petit-fils du premier Africain; car il avait épousé la soeur des Grecques, qui étaient enfants deTihérius Sempronius Gracchus et de Cornélia, fille du premier Africain.

^ipion Æmilien ayant eu l’honneur de terminer la troisième guerre punique par la destruction de Carthage , reçut le surnom d’Africain que son aïeul adoptif avait déjà porté; mais pour le distinguer de celui-ci, on le sommait Scipion l’Africain le jeune.

puisqu’ils ne pouvaient pas se couvrir île sang. C’est par cette sévérité, qu’il parvint à bannir du camp des Romains la licence et la mollesse. C’est un fait digne d’être signalé , que deux hommes devenus par la suite également célèbres , Marius et Jugurtha , faisaient partie de cette armée, et se formaient a cette rude école. Quand Sci-

ftion eut ainsi rendu à ses troupes eur ancienne énergie , il les aguerrit

ftar des combats avec les Vaccéens , es habitants de Pallantia, puis contre les Numantins eux-mêmes. Dans plusieurs circonstances, il força ceux-ci à la retraite, et les Romains, tout surris de ce succès, disaient : Il y avait ien longtemps que nous n’avions vu les épaules des Numantins. Enfin , au commencement de la seconde année , il alla assiéger Numance. Il commença par enfermer la ville dans une ligne de circonvallation formée d’un fossé profond et d’un rempart de dix pieds de hauteur sur cinq d’épaisseur. Il construisit d’espace en espace des tours crénelées , où il établit des balistes et des catapultes. Les assiégés étaient ainsi entièrement entourés par cette muraille , qui ne se trouvait interrompue au-dessus et au-dessous de la ville que par le lit du Duero. Afin d’empêcher qu’on ne se servit du cours du fleuve pour communiquer avec Numance, Scipion avait placé des gardes sur les deux rives. Mais ceux qui voulaient sortir de la ville ou y pénétrer , gagnaient à la nage le milieu du fleuve, et , plongeant quand ils approchaient des postes romains , passaient sans être vus, ou du moins sans pouvoir être atteints. Les barques , qui arrivaient à force de rames ou de voiles, évitaient, par la rapidité de leur marche , les traits qu’on leur lançait , et elles portaient aux défenseurs de l’indépendance espagnole des vivres et des secours de toute espèce. Dans le but de leur enlever cette ressource , Scipion fit tendre d’un bord à l’autre du fleuve des chaînes auxquelles étaient attadiées des poutres armées tout autour de longs piquants de fer. Ces poutres , qui s’enfoncaient dans l'eau ,

TO

L’OHIVERS.

et qui étaient constamment agitéee par le courant , offraient également aux bateaux et aux plongeurs un obstacle insurmontable. Les assièges, qui n’étaient qu’au nombre de huit mille combattants , s’efforcèrent plusieurs fois d'empêcher ou de détruire ces travaux. Mais que pouvaient-ils contre une armée de soixante-dix mille soldats qui ne voulait pas combattre en rase campagne, et qui, abritée derrière ses fossés et ses parapets, se bornait à refouler les assaillants ? car , par un raffinement de barbarie , et |K>ur les affamer plus vite, les Romains avaient l’ordre d’épargner autant qu’ils le ou valent la vie des assiégés, et de se orner à les repousser. disette ne tarda pas à se faire sentir dans Numnnce , et les habitants n’avaient que l’alternative de mourir de faim ou de capituler. Un d’entre eux nommé Retogènes , suivi de quatre de ses compatriotes , égorgea les sentinelles et les vedettes qui se trouvèrent sur son chemin , escalada l’enceinte dans l’endroit où elle était le plus faible, et courut demander du secours aux autres villes des Arévaques. Mais le nom de Scipion inspirait trop de craintes ; ils ne furent bien accueillis que par la jeunesse de Lucia , qui se dispc^ait à prendre les armes , lorsque le général romain, averti de ce qui se passait, arriva à la tête d'une partie de son armée , exigea qu’on lui livrât quatre cents Jeunes gens de la ville, et leur fit couper les mains. Après cet acte de barbarie, Scipion pensant avoir suffisamment Jeté l’épouvante parmi ceux qui pourraient être tentés de secourir Numance , regagna son camp. Les assiégés furent bientôt réduits aux dernières extrémités, au point d’être forcés de se nourrir de la chair des cadavres. Enfin , n’espérant plus être secourus , ils se déterminèrent à envoyer des parlementaires au camp romain. Ceux-ci , conduits devant Scipion, lui demandèrent si Jamais il avait rencontré des ennemis plus braves ou plus constants que les Numantins.

«Eh bien! ajoutèrent - ils , puisque nous nous reconnaissons vaincus, ac-

corde-nous des conditions que nous puissions accepter, ou bien traite-nous en gens de cœur , et donne-nous un champ de bataille où nous puissions mourir en combattant. » Le général romain répondit qu’il ne traiterait avec les assiégés que lorsqu’il serait entré dans la place, et qu’il n’exposerait pas le sang de ses soldats à couler dans un combat inutile, puisqu’il pouvait réduire ses ennemis par la faim. Quand les parlementaires rapportèrent cette nouvelle à leurs compatriotes, ceux-ci furent saisis d'une telle fureur, qu'ils se précipitèrent sur eux et qu’ils les massacrèrent. Ensuite , pour se donner des forces , ils burent d'une boisson enivrante qu'ils tiraient du grain fermenté, puis ils s’élancèrent en désespérés sur les retranchements romains. Les femmes elles-mêmes prirent part à ce combat.

On rapporte que , dans le moment oà la {mêlée était le plus animée, quelques cavaliers numantins tentèrent de s’échapper en se précipitant par un endroit où les tranchées étaient ouvertes ; mais les femmes , qui étaient au comble de l’exaltation , coupèrent les sangles des chevaux pour les forcer à rester et à souffrir avec elles.

Enfin, quand les Numantins eurent encore une fois été repoussés dans la ville, ils n’écoutèrent plus que leur désespoir. Chacun ne songea plus qu’à se donner la mort, puisqu'on ne pouvait pas la recevoir en combattant : les uns se poignardaient, les autres, étendus sur la voie publique , expiraient dans les angoisses et les contorsions que cause le poison ; d'autres se précipitaient du haut des édifices; d'autres combattaient ensemble pour s’entretuer. Ceux qui ne périssaient pas dans ces luttes funèbres sai.sissaient des torches et portaient partout l'incendie.

Les mères étouffaient leurs enfants et se jetaient avec eux dans les flammes.

Enfin , quand Scipion entra dans la ville, il n’y restait plus un seul être vivant. Les édifices que les flammes avaient épargnés furent rasés , pour qu’il ne restât pas toême de vestiges de cette ville héroïque.

ri

De nos jours, on montre à Puente- Garay, à quatre lieues au-dessus de Soria, et prè&de la source du Duero, quelques débris de fondations. C’est tout ce qui reste de Numance.

Voilà quel fut le sort de ces généreux Espagnols qui avaient laissé la vie à vingt mille Romains quand ils pouvaient les exterminer. Voilà comment finit cette guerre, la plus injuste parmi les plus injustes que Rome ait suscitées.

Cette victoire valut à Scipion un nouveau triomphe. Il put joindre au surnom d’Africain celui de Nuinantin. firutus obtint aussi la même année les honneurs du triomphe , et reut le nom de Gallaïque. A la suite e ces violentes secousses, l'Espagne soumise , ou plutôt épuisée par tant de guerres , resta tranquille pendant vingt-quatre années.

Guerre de Sertoriiu. — La destruotion de Numance et les victoires de Brutus achevèrent de soumettre l’Espagne. Elle fut déclarée province romaine : dix sénateurs y furent envoyés pour organiser l’administration. La division en Espagne citérieure et en Espagne ultérieure fut conservée; mais le cours de l’Ëbre , qui , du temps des Carthaginois , avait servi de séparation entre ces deux provinces, ne fut plus pris pour limite, on recula cette frontière vers le couchant. Au reste, on a vu que, depuis longtemps, les prieurs de l’Espagne citérieure avaient franchi l’ancieune limite pour s’étendre dans le pays des Carpétains, des Arévaques, des Vaccéens et des Pélendones. L’Espagne , fatiguée par près d'un siède de guerres , ou bien épouvantée par le désastre de Numance , resta pendant vingt - quatre années en repos , car c’est à peine s'il faut mentiouner une petite expédition faite par le consul Quintus Cécilius Métellus contre les Baléares. Aussi les gouverneurs , dans la persuasion que les Espagnols avaient entièrement perdu leur courage et le souvenir de leur ancienne liberté, se livraient sans retenue à toute sorte de pillage et d'exactions. Cependant le sénat ayant

envo]^é pour commander à l’Espagne ultérieure Quintus Servilius Cœpion, dont le nom rappelait aux Lusitains l’assassinat de Viriathes et la dévastation de leur pays , toute la Lusitanie se souleva. Ce fut le commencement d’une guerre qui dura quinze années, et qui ne put être terminée que par Publius Licinius Crassus. Elle était commencée déjà depuis six ans , lorsque de redoutâmes adversaires vinrent menacer la puissance de Rome. Les Teutons et les Cimbres (*), au nombre de plus de quatre cent mille combattants, s' étaient élancés de leurs régions septentrionales pour fondre sur le midi de l’Europe. Après avoir écrasé deux armées romaines qui avaient tenté de s’opposer à leur marche , ils étaient arrivés dans la Gaule , et s'étalent divisés en deux armées , dont une avait marché vers les Alpes Noriqiies, où se trouvait le consul Catulus. L’autre s’était avancée vers les Pyrénées pour passer en Espagne. Mais les Vascons , les Cantabres et les Ceitibêres défendirent avec tant de courage les défilés de ces montagnes , qu'apres trois années d’efforts inutiles, les Cimbres , désespérant de surmonter cet obstacle, se retournèrent vers le levant ; ils traversèrent de nouveau la Gaule en suivant le bord de la Méditerranée ; Marius les attendait près des bouches du Rhône , et les extermina dans les champs de Pourrière.

Les Celtibères, enhardis par le succès qu’ils avaient obtenu contre les Cimbres , crurent qu’ils pourraient aussi chasser les Romains. Ils se réunirent en armes. Titus Didius N^s marcha au-devant d’eux et leur livra bataille. lA nuit sépara les combattants , sans que la victoire se Ait décidée pour aucun parti. Mais on raconte que le général romain , pendant que les Ceitiberes se livraient au repos , fit ramasser une grande partie de ses morts , en sorte que , le lendemain matin , lorsque les Celtibères virent une énorme disproportion entre le nombre de ceux qu'ils avaient laissés

(*) An 6So de Rome.

L’UNIVERS

sur le champ de bataille et ceux qui se trouvaient du côté des Romains , ils demeurèrent effrayés, et demandèrent à se soumettre. Au reste, la paix ne fut pas rétablie d’une manière si so> lide, que plusieurs villes, poussées à bout par les vexations , ne se soulevassent. Les habitants de Castulo , aidés par les Girisènes, citoyens d’une ville voisine , profitant un soir de ce que presque tous les Romains s’étaient abandonnés à la débauche, les attaquèrent à i’improviste , en tuèrent un grand nombre, et forcèrent les autres a quitter la ville. Cependant le jeune Sertorius, qui commandait la garnison, étant parvenu à réunir tous ceux qui avaient échappé au massacre, se trouva assez fort pour prendre à son tour l’offensive. Il pénétra subitement dans Castulo, fit mettre à mort tous les habitants trouvés les armes à la main.

Ensuite il fit endosser par ses soldats les vêtements des Espagnols qui a valent été tués , et les conduisit à la ville des Girisènes. Ceux-ci, trompés par ce déguisement, et les prenant pour leurs compatriotes , qui revenaient de Castulo chargés de butin, s’empressèrent de leur ouvrir les portes; mais les Romains ne furent pas plutôt entrés, qu’ils se jetèrent sur les habitants, les passèrent au fil de l’épée , et saccagèrent la ville. Tels sont les premiers actes attribués par l'histoire à ce jeune Sertorius, qui devait bientôt acquérir tant de gloire en disputant à Metellus et à Pompée la possession de l’Espagne.

Les guerres civiles de Marius et de Sylla duhiraient le sein de la république. Sertorius , simple plébéien , avait suivi le parti de Marius. Il s’y fit remarquer; et quand Sylla fut vainqueur, son nom fut un des premiers portés sur les listes de proscription. Il se souvint alors des amis qu’il avait laissés en Espagne, et vint chercher un asile dans ce pays. Il fut bien accueilli par les habitants , et en peu de temps il se vit à la tête d’une armée de neuf mille hommes. Svlla voulut éteindre dès son principe l’incendie qui menaçait d’embraser la Péninsule. Il envoya

Caius Annius avec une armée puissante, pour écraser le proscrit qui osait lever la tête. Sertorius songea à disputer au lieutenant du dictateur les passages des Pyrénées. Il envoya une armée de six mille hommes, commandés par Livius Salinator, un de ses capitaines, pour occuper les défilés de ces montagnes. Caius Annius, n’osant pas essayer de les franchir de vive force, eut recours à la trahison. Il gagna un des officiers de Salinator nommé Caipurnius Lanarius. Ce misérable assassina son général , qui le traitait comme son ami. L’armée, privée de son chef, ne tarda pas à se débander, livrant ainsi le champ libre aux troupes d’Annius. Sertorius n’était pas encore préparé à la défense, il ne se trouvait pas en force pour lutter contre l’armée que Sylla envoyait contre lu! ; il fut donc obligé de prendre la fuite, et de se retirer en Afrique.

Cependant il n’avait pas renoncé à ses projets. Aidé par quelques corsaires de la-Cilicie, il s'etait emparé de nie d’Ébusus (Iviça) , située en face du cap de Dianium', et d’où il semblait

f>rét a s’élancer à cliaque instant sur a Péninsule. Chassé bientôt de cette position par la flotte d'Annius , il se retira en Mauritanie. C’est là que vinrent le chercher les offres des Lusitains. Ces peuples , las de la tyrannie du dictateur, n’attendaient qu’un chef pour se soulever. Sertorius s’embarqua avec ceux qui suivaient sa fortune, il fut assez heureux pour échapper à la flotte des Romains qui le guettait au passage , et vint débarquer dans le pays arrosé par le Bétis. Il amenait avec lui deux mille Romains et sept cents Africains. Quatre mille fantassins et sept cents cavaliers, composés soit d’Espagnols soit de Romains proscrits , ne tardèrent pas à se joindre à lui. A la tête de cette petite armée , il livra bataille au préteur Titus Didius , et le vainquit sur les bords du Bétis.

Cette victoire fut suivie de la conquête de toute l’Espagne ultérieure.

Sylla , effrayé des progrès de Sertorius, envoya pour le combattre Lucius

Domitias avec le titre de prêteur de l’Espagoe citérieure. Mais à peine ce général avait- il franchi les Pyrénées, qu'il fut battu par Hirtuleyus, un des lieutenants de Sertorius. Manilius,

firéteurde la Gaule narbonnaise, reçut 'ordre de passer en Espagne. Il n’y eut pas plutôt mis le pieu, qu’il tut attaqué par Hirtuleyus et mis en déroute. Dès que Sertorius eut ainsi affermi sa puissance par des victoires , il s’occupa d’organiser un gouvernement semblable à celui de Rome. Il réunit à Ebora un sénat composé de trois cents Romains nobles, qui avaient été obligés comme lui de se soustraire

£ar la fuite aux proscriptions de Sylla.

I divisa ses troupes, de même que les armées romaines , en légions , en cohortes et en centuries. Enfin , il fonda à Osca une université où l’on enseignait aux jeunes Espagnols les lettres grecques et latines, les sciences et les beaux-arts. Au sortir de cette école, les élèves étaient proclamés citoyens romains et déclares aptes à exercer les charges et les emplois publics. Il éleva des manufactures pour la fabrication des armes (*) ; enfin il fit tout ce qui était en son pouvoir pour rendre rEspagne heureuse et florissante. Son génie vif, entreprenant, les brillantes qualités dont if était doué, lui assuraient une grande influence sur l’esprit des Espagnols. II sut encore faire tourner au profit de son pouvoir le caractère de ces peuples superstitieux et amis de tout ce qui tient du prodige.

Un paysan lui avait donné une biche à peine âgée de quelques jours. Il l’avait élevée lui-meme, en sorte qu’elle s’était attachée à lui au point de le suivre partout. Souvent elle venait poser la tete sur son épaule , et l’on eut dit qu’elle lui parlait à l’oreille. La familiarité de cette biche, la blancheur parfaite de son pelage, couleur assez rare (*) Gratins, qui écrivait à peu près à cette époque , nous apprend que les lames espanoles jouissaient déjà d'une grande célébrité. On lit dans son poème sur la cliasse, vers 341, que le veneur doit porter à son côté un couteau de Tolède :

litM Toletaiio |waecinçant Um coltro.

chez les animaux de cette espèce , accréditèrent le bruit qu’elle lui avait été donnée par Diane , et qu’elle lui apportait les ordres et les conseils de cette déesse. Une semblable croyance augmenta merveilleusement l’obéissance avec laquelle les Espagnols exécutèrent les commandements de leur général. On commente, on discute les décisions d’un homme ; et , quelque supériorité , quelque génie qiron lui reconnaisse, on cherche à deviner le but de ses mouvements ; mais si tes ordres viennent d’une divinité, on les exécute sans contrôle et sans hésitation. Au reste, le succès des entreprises de Sertorius justifiait presque toujours la source divine qu’on leur attribuait.

Sylla avait compris que, pour combattre un homme semblable, il fallait choisir un des meilleurs généraux de la république. Métellus Pius fut envoyé par lui en Espagne ; mais la lente prudence de ce capitaine vint échouer contre le génie de Sertorius. Les lésions romaines , qui traînaient toujours après elles des vivres, des effets de campement, qui étaient accoutumées à coucher sous des tentes , ne pouvaient lutter de l^èretc avec les soldats de Sertorius , qui faisaient la guerre sans provisions et sans bagages ; qui , lorsqu’ils étaient en danger, s’évanouissaient en quelque sorte, et disparaissaient avec rapidité pour se retrouver partout où ils pouvaient combattre avec avantage ; qui enlevaient les fourrageurs , les traînards ; qui faisaient cette guerre d’embuscades et de surprises pour laquelle le sol de l’Espagne est si admiraolement disposé.

Métellus Pius , qui voyait ainsi son armée s’épuiser sans combattre , voulut chercher des ennemis qui ne fussent pas insaisissables. Il courut mettre le siège devant Lacobriga. Cette ville était peu forte ; on poiivait'facil'emeiit la priver d’eau, en détournant les sources qui l’alimentaient ; car elle ne renfermait qu’un seul puits. Aussi , persuadé qu’il l’enlèverait promptement, il fit prendre à ses soldats pour

L’UNIVERS

Ha

cinq jours seulement de vivres. Mais il fût bien trompé dans ses calculs; Sertorius introduisit dans la ville deux mille outres pleines d’eau. Il fit sortir les femmes , les vieillards , et tous ceux qui ne pouvaient combattre; en sorte que Lacobriga se défendit courageusement. Cependant les vivres de l’assiégeant furent bientôt épuisés; il fallut qu'il courût le pays pour s’en procurer. Mais partout les partis qu’envpyait Métellus trouvaient les troupes'de Sertorius qui , dans toutes ces rencontres , avaient l'avantage du nombre et de la position. Il fut enfin forcé de se retirer, et son année, dont les rangs s'étaient éclaircis sans qu’il eût pu livrer de bataille, fut pour quelque temps réduite à l'inaction.

La renommée de Sertorius ne tarda pas à se répandre ; elle pénétra jusqu'en Asie, et Mithridate lui envoya une ambassade pour demander son alliance. Sertorius était resté Romain , tout en combattant contre les armées romaines ; il ne voyait dans ses adversaires que les tyrans de la république. Il reçut les envoyés du roi de Pont à Dianium , au milieu du sénat qu’il avait institué, et dans cette conférence il stipula les intérêts de Rome. Mithridate demandait que Sertorius l’aidât à reconquérir l’Asie Mineure , abandonnée par lui après les défaites que lui avait fait éprouver Sylla. « Je consens, répondit-il, que Mithridate reprenne la Cappadoce, héritage de sa sœur Laodicée , la Bithynie, jusqu’à présent gouvernée par des rois ; mais je ne souffrirai pas qu’il touche au reste de l’Asie Mineure cédé à la république aux termes des traités qu’il a consentis. Il pourra seulement, pour les nécessités de la guerre , en occuper quelques parties , à la charge de les remettre immédiatement à un proconsul que je choisirai. » Ces conditions , quoique dures et humiliantes , furent acceptées par le roi de Pont , qui donna à Sertorius quarante vaisseaux et trois cents talents. En échange, celui-ci lui envoya un corps d'armée sous le commandement de Marcus Marius.

Cependant Sylla venaitdemourir(‘).

Perpenna, qui, pendant les proscriptions, était reste caché en Sardaigne, passa en Espagne dans l’espoir de s’y créer un parti. Il eut bientôt rassemblé une armée de dix-sept mille hommes ; mais ses soldats , admirateurs du génie de Sertorius, exigèrent qu’il se réunit à l'armée de ce général , et Perpenna , ne voyant pas de meilleure décision à prendre, céda aux voeux ui lui étaient exprimés. Après bien es hésitations , il alla rejoindre Sertorius , oui faisait en ce moment le siège de la ville de Laurona.

&pendant le sénat, effrayé des progrès de son ennemi , avait envoyé au secours de Métellus, Ciiéius Pomiiée,

fiour écraser ce qu’on appelait à Rome es restes du parti de .Marius. Pom* pée, encore jeune et plein de vanité, avait promis de terminer la guerre eu quelques jours. Il s’avançait avec Métellus pour contraindre Sertorius à lever le siège de Laurona. Pompée crut nécessaire d’occuper une hauteur près de la ville ; mais Sertorius le gagna de vitesse et s’en empara avant lui.

Pompée, dépité de ce contre-temps, crut qu’il lui serait facile d’enfermer les ennemis entre la ville et son armé«. Il fit dire aux habitants qu’il voulait leur donner le spectacle des assiégeants assiégés a leur tour. Cette forfanterie avant été rapportée à Sertorius, celuici répondit qu’il apprendrait bientôt à l’écolier de Sylla qu’un général doit autant regarder derrière que devant lui. En effet. Pompée fut bien étonné de voir six mille hommes de vieilles troupes sortir du camp que les Espagnols occupaient la veille , et qu’il croyait entièrement abandonné. Pompée, pris entre deux armées , et placé précisément dans la position où il avait cru mettre son adversaire, fut contraint de combattre avec désavantage et de fuir avec une armée en désordre, après avoir laissé sur le champ de bataille dix mille morts et tous ses bagages.

Sertorius, débarrassé de ces enne- (*) An 6;4 de la fondation de Rome.

üooglc

ESPAGNE. Si

mis , pressa ie siège de la villa. Les babitaDts demaadèrent bientôt à capi* tuler. Le vainqueur leur accorda la via sauve et le droit d’emporter leurs ri»

ciieases ; mais il les ctiassa de la ville, qu'il fit incendier pour apprendre aux ^uples de l’Espagne ce qu’il y avait de vain dans la protection de Pompée, ce qu’il y avait de ridicule dans ses forianteries.

La campagne suivante fut moins heureuse pour les Espagnols. Hirtu* leyus , un de leurs chefs, qui combat»

tait dans l’Espagne ultérieure , fut battu par Métellus et périt dans le combat. Il est vrai que Sertorius enleva au parti de Pompée la ville de Contrébia ; mais cet avantage ne compensait que bien faiblement les uertes qu'il avait éprouvées. L’année d'après commeuça également d’une manière fScliPuse. Sertorius était près de la source de l’Ebre, lorsqu’il apprit que Pompée venait de battre Perpenna dans le pays des Edétains , et de lui enlever 1% ville de Valentia. Il accourut en toute hâte pour s’opposer à ses progrès , et se disposait à lui livrer bataille , lorsqu’il reçut avis de la défaite du corps d'année qu’il avait opposé dans l'Espagne citérieure aux ef»

torts de Métellus. On l’avertissait que celui-ci s’avançait à marches forcées pour joindre ses forces à celles de Pompée. Dans la crainte que cette nouvelle ne se répandît, et ne je» tât le découragement dans les rangs de ses soldats , et pour être plus sur de la discrétion du messager, il tira son épée et le tua ; ensuite il donna le signal du combat. La lutte fut acharnée; mais l’impétuosité de Sertorius décida la victoire. Pompée luimême faillit être pris : attaqué par plusieurs soldats africains, il coupa la main de l’un de ceux qui le pressaient davantage; mais il fut lui-même blessé.

Il était entouré d’ennemis, et ne pouvait éviter d’être tué ou de tomber en leur pouvoir, s’ils ne se fussent mis à se disputer les riches caparaçons qui couvraient son cheval. Il profita de leur avidité pour leuréi-happer par la fuite.

Le lendemain, les oebris de l'armée vaincue furent vigoureusement pour-

suivis ; encore un jour , eHa eût été complètement anéantie ; mais Métellus arriva au secours de son collègue.

Ce contre-temps causa un chagrin ex»

trême à Sertorius , et on lui entendit répéter : « Si cette vieille (c’est ainsi < qu’il appelait Métellus) fût venue

■ plus tard , j’aurais renvoyé à Rome

■ ce petit garçon bien fustigé. » Cependant ce n’était pas aussi sans avoir fait des pertes cruelles que Sertorius avait remporté une victoire longtemps disputée. Il jugea que la prudence ne lui permettait pas d'exposer le sort de l’Espagne aux chances d’une seconde bataille, et il se retira. Métellus devint si glorieux de l’avoir fait reculer , les avantages qu’il avait remportés firent naître dans son esprit un orgueil si ridicule , qu’il marchait constamment accompagné de poètes pour cé* .

lébrer ses louanges, et qu’il se faisait rendre des honneurs presque divins.

Cependant il s’en fallait de beaucoup que Sertorius fût vaincu. Il combattit au contraire pendant plusieurs années avec avantage contre les deux proconsuls, qui se trouvèrent , au bout de peu de temps, épuisés d’hommes et d’argent. Pompée, pour obtenir des secours, écrivit au sénat une lettre menaçante. Métellus, dans ie but de mettre fin à la guerre , eut recours à un autre moyen : il mit la tête de Sertorius à prix. Il fit répandre UOè proclamation par laquelle il promettait cent talents d’argent et vii^t mille mesures de terre à celui qui tuerait

• Sertorius. Cette infâme provocation sema la défiance dans le camp du proscrit.

Depuis longtemps, celui-ci avait auprès de lui une garde formée d'hommes choisis, qu’il appelait ses dévoués [devoti), et qui, dans l’idiome du pays, recevaient le nom de soldures. Ce mot mérite d’être remarqué, car il prouve combien la langue et les coutumes des Celtes étaient encore répandues en Espagne. Les soldures étaient considérés par les Gaulois et par les Celtes comme l’élite de leurs guerriers; ils suivaient un chef, non ^ur le salaire qu’ils en recevaient, mais par dévouement , et ils faisaient serment de

L’UNIVERS

ne pas lui survivre. César (*) affirme que, de mémoire d'homme, on n’avait vu parmi les Gaulois un soldure refuser de mourir lorsque le chef dont il avait suivi la fortune avait été tué.

Plusieurs de ces hommes dévoués à Sertorius étant tombés entre les mains des soldats de Pompée, les frappèrent d’étonnement et d'admiration par l’exaltation de leur courage : ils mordaient leurs chaînes , et tendaient la gorge à leurs camarades en leur demandant la mort ; car ils regardaient comme le plus affreux des maux , comme le plus ignominieux des supplices, d’étre séparés du chef auquel ils s’étaient attachés. On comprend que la proclamation de Métellus eut ^ur effet nécessaire de donner une importance plus grande aux soldures de Sertorius ; et , soit que le danger nouveau dont ce général était menacé les eût davantage placés en évidence , soit qu’il leur em réellement témoigné plus de bienveillance , ils devinrent un objet de jalousie pour les autres troupes. Les Espagnols et les Romains qui étaient dans son camp ne se regardaient plus qu’avec méliance. D’un autre côté, l’esprit de Sertorius, naturellement franc et généreux, s’aigrit à la suite de quelques revers. La preuve des trahisons qui se tramaient autour de lui le rendit soupçonneux. Il commit quelques actes d’une cruelle sévérité, bien éloignés de son caractère habituel. Pour punir quelques fautes ou quelques crimes dont l’histoire ne nous a pas transmis le souvenir , il fit mettre à mort plusieurs des jeunes gens qui étudiaient à Osca. Il en Ht vendre d’autres comme esclaves. Il fit traiter quelques villes avec sévérité, et perdit par ces rigueurs une partie de l’affection que Tes Espagnols lof avaient vouée. Une conjuration ne tarda pas à se tramer dans le camp même de Sertorius. L’orgueilleux Perpenna, dont la famille était noble, ne se voyait qu’à regret l’inférieur d’un plébéien. De concert avec plusieurs officiers romains , il préparait la mort de ce grand capitaine. C’est

(*) César, Dr Bello Galtico', 1. lu.

au milieu d’un repas qu’ils avaient résolu de le frapper ; mais comme Sertorius n’acceptait pas ordinairement les invitations qui lui étaient faites , voici à quelle ruse ils eurent recours : ils lui firent remettre une lettre fausse, par laquelle un de ses lieutenants lui adressait les détails d’une victoire remportée sur les ennemis. Cette heureuse nouvelle produisit sur lui l’effet u’on en attendait. Il ne put refuser 'assister à un festin que donnait Perpenna pour célébrer le succès de ses armes. Au commencement du repas , les convives se comportèrent comme des gens graves et sérieux ; mais peu à peu ils s’animèrent, leurs propos devinrent grossiers et pleins de licence.

Sertorius , attribuant leurs paroles à l’ivresse, s’abstint de leur faire des représentations ; mais , pour indiquer qu’il ne voulait plus prendre part à la conversation, il s’étendit sur son siège. En ce moment , Perpenna laissa tomber sa coupe à terre. C’était le signal convenu. Un des conjurés s’élança sur Sertorius et le blessa d’un coup de poignard. Ce général voulut se lever ; mais l’assassin le retint couché sur son siège, tandis que les autres conjurés le frappaient pour achever de lui donner la mort.

. C’est ainsi que périt , victime de la trahison , celui que Métellus et Pompée n’avaient pu vaincre. Lorsqu’il fut si lâchement immolé, il y avait huit ans déjà qu’il avait établi son pouvoir dans la Péninsule. Il est le troisième chef espagnol que , dans un espace de soixante-sept ans, nous ayons vu mourir assassiné par suite de la provocation des Romains : t^iriathes en 613, Salinator en 672, et Sertorius en 680.

Qu’étaient donc devenues les antiques vertus de la république ?

La nouvelle de ce crime remplit tous les Espagnols de consternation.

Ils comprirent toute l’étendue de leur perte , et les auteurs de cet attentat furent voués à l’exécration publique.

Le désespoir fut général. Les soldures n’oublièrent pas le serment qu’ils avaient fait de ne pas survivre à leur chef; et l’épitaphe gravée sur le tombeau qui leur fut élevé nous apprend

ESPAGNË. îî

qu'ils se tuèrent en combattant les uns contre les autres (*).

Un nommé Bebricius de Calaçnrris se dévoua également aux mânes de Ser> torius (**).

L’horreur et le mépris que Perpeuna inspirait s’augmentèrent encore lorsqu’on apprit aue , dans son testament , Sertorius l’avait institué pour héritier, et que c’était à lui que le commandement de l’armée était déféré.

Il est vrai que l’assassin ne jouit pas longtemps du prix de son crime. Attaqué , battu et fait prisonnier par Pompée , il crut racheter sa vie en livrant a ce proconsul la correspondance que Sertorius avait entretenue avec plusieurs membres du sénat de Rome.

(*} Toici leur épitaphe :

Bic nuits qus t« maoibo*

Q. Scnorü tarnas et terrs M<»ri*haui onniam purenti don, eo subleto»

Su resM tsderet» et fortiter PttfModo ifivicera cecîdere»

Morte ad prsiens optatft jaeent.

Valet e posieri.

là reposent maintenant , frappés d’une mort qu4ls ont désirée, 1rs guerriers nombreux qui se sont dévoués aux mânes de Quintus Sertorius et â la terre-mère commune des mortels , parce qu’il leur était insupportable de survivre au chef qui leur était enlevé ; ils sont tombés en combattant avec courage les uns contre les autres. Adieu à nos descendants.

(**) 'Voici son épitaphe:

SUS MAViaua aasToaii MB SBIBieiOS CAAABVSatTAMeS BBTOTI, ASSITBATUS BBIilOlOBBM atsa, BS SUlLâTO ^V1 SMBIA CVM Stia IMMOSTAliSaVa eOMMOBIA BASaiAT»

«AI.B BBCTOK ÇOr BMC LBSia#

BT MBO SISCB BXBMMsO TIBBM SBBTASS.

IPSA TIDU BTIAM MOBTVlt »LACBT COSrOSB BVMABO BXVTft.

Moi , Bebricius de Calagurris , je me suis dévoué aux mânes de Quintus Sertorius, pensant qu’il j avait impiété â conserver la vie après la perle de celui qui avait tout commun avec les dieux immortels. Adieu lecteur ; apprends par mon exemple à larder la fidélité à tes amitiés. l.a foi est agréable même à ceux qui ont dépouillé leur enveloppe humaine.

Pompée méprisa cette lâcheté nouvelle. Il jeta au feu , sans les lire , les lettres qui lui étaient remises , et il fit décapiter le traître. Ceux des conjurés dont Pompée ne fit pas justice périrent tous promptement d’une manière misérable. Un seul survécut , mais ce fut pour vieillir dans la misère au fond d’un village, où il était pour tout le monde un objet d’exécration et de mépris.

Au reste, l’assassinat de Sertorius et l’exécution de Perpenna ne mirent pas fin à la guerre. Les débris du parti de Sertorius luttèrent encore pendant deux années. Les Romains furent obligés de faire le siège de plusieurs villes. Il eu est un surtout qui est resté célèbre par la constance et par le malheur des assiégés. Les habitants de Calagurris , réduits à la plus affreuse famine, furent contraints à se nourrir de cadavres ; et , pour se ménager pendant plus longtemps cette horrible ressource, ils salèrent les corps de ceux qui mouraient en combattant; aussi leurs souffrances passèrent-elles en proverbe à Rome. Pour exprimer les angoisses du besoin , on disait : nntfaim calagurritaine. Malné cette résistance désespérée , la ville mt prise et les habitants passés au fil de répée. Le sort de Calagurris jeta l’épouvante dans l’âme de ceux qui auraient encore pu tenter de se défendre ; et la guerre de Sertorius fut terminée.

Pompée ne voulut pas quitter l’Espagne sans y avoir réparé en partie les désastrescaiisés par cette lutte terrible. On dit qu’il fit embellir Pampelune, et

?|u’il lui donna le nom de Pompeîopo- U, c’est-à-dire, ville de Pompée (*).

Ce fait et cette étymologie du nom que porte aujourd’hui la capitale de la Navarre sont révoqués en doute par beaucotm d’auteurs.

Ce qui est plus certain , c’est qu’il fit élever, dans les Pyrénées, des trophées pour perpétuer le souvenir de ses (*) Sirabon, livre m, dit que l'ancien nom de Pampelune était Jruni. li^im en basque signifie la ville bonne. C'est encore le nom d’une ville qui existe aujourd’hui tur 1a frontière de la Biscaye.

rs t’ÜNIVERS.

victoires. Ensuite il se rendit à Rome, où il se Ct accorder, ainsi qu’à Méteilus, les honneurs du triomphe.

Guerre de César contre Pompée, puis contre ses fils — L’Espagne passe entre les mains (POctaœ. — De l'ire espagnole ou de sofar : des deux guerres de Cantabrie. — De nouvelles guerres viendront bientôt ensanglanter la Péninsule ibérfque. Mais, cette fois, la lutte ne s’élèvera plus entre Rome et l’Espagne. On ne combattra plus pour savoir si cette dernière restera libre, ou bien si elle sera asservie; ce seront les Romains qui se déchireront entre eux-, on verra marcher aigle contre aigle, et légion contre légion. Ce sera le sort de la république, la destinée du monde qui se décidera sur les bords de l’Ébre et du Rétis. Ces événements se rapportent donc bien plus à l’histoire de Rome qu'à celle dont nous nous occupons spécialement ; ils ne sont qu'un accessoire de notre .sujet; aussi nous n'en parlerons que d’une manière excessivement succincte.

César, qui devait iouer le plus grand rôle dans ces sanglantes dissensions, vint pour la première fois en Espagne comme questeur de l'armée d’Anthistius Tuberon, préteur de l'Espagne ultérieure. On dit qu’ayant trouvé à Cadix, dans le temple d'IIercule, la statue d’Alexandre, il versa des larmes. Il avait alors trente et un ans , et il pleurait en songeant qu’à son âge Alexandre avait déjà conquis toute l’Asie, tandis que lui, il n’avait encore

fiu rien faire pour rendre son nom céèbre. Il retourna à Rome pour revenir, une année plus tard , en qualité de préteur de l’Espagne ultérieure. Il trouva le pays assez tranquille, et seulement troublé de temps en temps ar les incursions qu’y faisaient les abitants du mont Herminius. César leur fit la guerre, les contraignit à venir habiter dans la plaine, et, quand le temps de son gouvernement fut expiré, il revint a Rome, où les honneurs du triomphe l’attendaient. Il obtint aussi le consulat. Il avait pour collègue Caipurnius Bibulus; mais il

contraignit bientôt ceitri-ci à quitter la place; et, en s’unissant à Crassus et a Pompée , i I forma le premier tr iu mvirat. Les triumviri se firent donner le gouvernement des provinces les plus inportantes de la république. Pompée eut l’Espagne et l’Afrique eo parta^; César , chargé du commandement des Gaules, activa de soumettre ce paya, et porta ses conquêtes jusque dans lu Grande-Bretagne. Sa gloire et son ambition étaient devenues menaçantes pour Pompée, qui obtint contre lui un décret du sénat. On ordonnait au vainqueur des Gaules de quitter sa province et le commaiMiement de son armée, aous peine d'être déclaré ennemi de la patrie.

Marc- Antoine , qui était alors tribun du peuple, protesta contre oe décret; mais , pour se soustraire aux violences auxquelles cçtfe protestation l’avait exposé, il fut obligé de fuir déguisé en esclave. Il alla rejoindre César, qui représentait le parti démocratique. Cfr lui -ci , sous le prétexte de venger les droits du magistrat populaire contre les attaques des patriciens, franchit la Rubicon , qui formait la limite de son gouvernement , et mareba rapidement sur Rome. Ni Pompée , ni les consuls Métellus et Cornélius Lentulus n’avaient une seule légion à lui opposer.

Ils furent donc forcés de prendre la fuite. Ils se retirèrent d’abord à l’extrémité de ritalie , d’où ils passèrent en Macédoine, pour s’y défendre avec les légions d’Orient.

Cependant César, après avoiraffermi dans Rome la domination de son parti , après s’étre assuré de la possession de l’Italie entière, voulut enlever encore l'Espagne à son rival. Il se mit en route a la tête de son armée ; avant de passer les Pyrénées , il crut important de s’emparer de Marseille, qui avait refusé Je lui ouvrir .ses porte*. Mais , comme le siège durait plus longtemps qu’il ne l’avait espéré , il laissa devant cette ville une portion de son armée, pour se rendre, avec le reste, dans la péninsule Ibérique.

Pompee, prévoyant bien que César ne tarderait pas a attaquer ce pays ,

avait envoyé d«s inttractiont à ava Keutenants. V«fci comment le com* mandement était réparti entre eux :

Afranius , avec troia légiona , occupait i'Rspagne oitérieure; Pétreius, avec deux légions , était stationné dans la Lusitanie. Varron n’en avait qu’une pour défendre le pays qui se trouve entre le fleuve Anas et la Méditerra* née. Pompée avait recommandé à Pétreius et Afranius de réunir leurs forces peur empêcher le passage des Pyrénées, tandis que Varron protégerait les frontières maritimes. Trois légions de César, commandées par Caius Fa- Mus , un de ses lieutenants , forcèrent les déniés des Pyrénées quedéfendaient Im Pompéiens ; tandis que lui-méme, avec une autre partie de son armée , alla débarquer à Emporium. Par des manoeuvres habiles, par des marches savantes , il eut bientôt vaincu les lieutenauts de Pompée. On prétendit aussi qu’il ne devait pas cette prompte victoire seulement à la force de ses armes, et que Varron lui avait vendu sa provlnee. Quoi qu’il en soit, l’Espagne tout entière ne tarda pas à se déclarer en sa faveur. Il en confia le commandement à Cassius et à Lépide , ensuite H revint rapidement à Rome, où II avait été nommé dictateur. De là , il passa en Épire, détruisit l’armée de son rival à la célèbre journée de Pharsale. Le chef du parti des patriciens , M Pompée que ses contemporains avaient honore du nom de grand , prit honteusement la fuite; et en débarquant en Égypte , où il allait diercher un refhge , il tomba sous le fer des assassins que Ptolémée avait envoyés audevant de lui. Après sa mort, ses fils Cnéius et Sextus vinrent porter la guerre en Espagne. Ils étaient à la tête d'une puissante armée, et avaient dans ce pays de nombreux partisans; aussi beaucoup de villes se déclarèrent-elles pour eux. Bientôt ils se virent maîtres de presque toute la Péninsule.

Pendant ce temps , César, forcé de rester à Home pour y assurer sa puissance, se contenta d’envoyer à ses lieutenants quelques secours, afin qu’ils pussent së défendre contre les Pom-

péiens. Enfin il passa hti-mêmeen Espagne. Après plusieurs engagements partiels, on livra, près de Is ville de Miinda , une bataille générale. La victoire fut disputée avec tant d’acharnement , que César, voyant les siena faiblir, saisit un bouclier et se jeta à pied dana la mêlée. Aussi répétait ■ il qu’ilavaitsouveotconabattu pour l’honneur et pour la gloire, mais qu'à Munda il avait combattu pour sa vie.

Cnéius Pompée, fuyant devant le rainqueur, voulut gagner par mer l’Espagne citérieure; mais une blessure qu’il avait reçue à l'épaule a’étant envenimée , il ne put supporter le roulis du bâtiment, qui lui causait de violentes douleurs. Il fallut qu’on le descendit à terre. Ses soldats le transportaient dans une litière, cherchant partout un endroit pour le cacher, car ils étaient vivement poursuivis. Enfin ils se retirèrent dans une caverne, où ils ne tardèrent pas à être découverts et attaqués. Cnéius Pompée fut tué, et l’on porta sa tête à César. Quant à Sextus , son frère , il fut assez heureux pour se réfugier dans les montagnes de l’Espagne citérieure. Toute ta Péninsule était au pouvoir du vainqueur, et beaucoup de villes, non contentes de se ranger sous sa domination, abandonnèrentleur nom pour y substituer le aien. Ainsi MMt s’appela Claritas Julia ; Evora, Liberalitae Julia; lüturgl. Forum Juiium. César était au comble du pouvoir. Il avait été déclaré dictateur perpétuel. On parlait même de lui donner le nom de roi ; mais il ne jouit que cinq mois d’une puissance qu’il avait eu tant de peine à acquérir, et il tomba sous le fer des assassins.

Dès l’instant où César avait quitté l’Espagne, Sextus Pompée était sorti de ses montagnes pour lever de nouveau l’étendard. Il avait rallumé la uerre dana la Celtibérie, et remporté e grands avantages sur Asinius Pollion , à qui César en avait confié le commandement. Après la mort du dictateur, le sénat fit offrir à Sextus la restitution de ses biens et le commandement de ta (lotte , s’il voulait cesser

L’UNIVERS

la guerre. Celui-ci eut la sagesse de préférer une paix avantageuse aux chances d’une lutte dont les résultats parais-saient incertains , et l’Espagne fut encore une fois pacifiée.

Ce|>endant un nouveau triumvirat s’était formé. Octave, l’héritier et le neveu de César, Marc-Antoine et Lépide, s'étaient partagé les provinces romaines. Lépide avait eu l’Espagne avec la Gaule narbonnaise. Le reste de la Gaule avait été attribué à Marc- Antoine. L’Italie, la Sardaigne, la Sicile et l’Afrique, étaient échues à Octave. Quant aux provinces de l’Orient, les triumvirs ne les partagèrent pas, parce qu’elles étaient occupées par Brutus et par les autres assassins de César. Bientôt Lépide ayant été 'nommé consul, fut obligé de quitter l'administration de l'Espagne. Celte province passa entre les mains d’Octive, qui la fit gouverner par le propréteur Cnéius Domitius Calvinus. Celui-ci ayant apaisé quelues troubles qui s'étaient élevés ans le pays et l’ayant rangé presu'en entier (*.) sous la domination 'Octave, un décret déclara que désormais l’Espagne serait tributaire de Rome; qu'elle payerait chaque année une somme déterminée , æra sinçulorum annorvm. Cet acte servit de point de départ à un nouveau système de chronologie. On commença à compter ce qu'on appelle l’ère d’Espagne ou de César-Auguste. Elle a commencé en l’année 704 après la fondation de Rome, trente-huit ans avant la naissance du Christ, qui nar conséquent a eu lieu en l’an 39 de l'ère espagnole ou 753 de Rome. Cette manière de compter les années a été usitée en Aragon jusqu'à l’année 1358 de l’ère chrétienne; en Castille jusqu'à 1383, et en Portugal jusqu’à 1415.

Les Maures d’Espagne n’ayant pas de mot qui correspondit précisément au mot ère, avaient apfielé les années de l’ère d’Espagne les années de so-

' (*) Les Romains n'avaienl pas encore pénétré chez les Astures , e( n'avaient domplé ■1 les Vascoiis ni les Cautabres.

pKar (*) , c’est-à-dire les années de cuivre, parce que le mot sophar répond précisément au latin æt, dont le mot ère est dérivé.

Le décret d’Octave fut bientôt suivi d’une disposition nouvelle qui changea la division territoriale du pays et sépara l’Espagne en trois provinces : la Bétique, la Lusitanie et la Tarraconaise. Octave laissa au sénat le gouvernement de la Bétique, considérée comme la plus soumise et la plus tranquille des trois provinces. Elle fut appelée Sénatoriale. Les deux autres, regardées comme plus guerrières et plus turbulentes, furent des provinces impériales; car C.é$ar avait reçu le titre d'empereur, et au nom de César qu’il avait pris comme successeur de son oncle, le sénat avait ajouté le surnom d’Auguste. César-Auguste concentra toutes les forces militaires de l’Espagne dans les deux provinces qu’il s’était attribuées. Il se montra prudent en agissant de cette manière; car deux peuples de la Tarraconaise qui n’avaient pas encore été subjugués commencèrent à faire des incursions dans le pays soumis à la domination romaine. L’empereur se disposait en ce moment à passer dans les lies Bri-

(*) C'est k l'obligeaDce du savant M. Reynaud , employé de la bibliothèque royale , que je dois cette explication, et je saisis avec empressement une occasion de rendre hommage à l’inépuisable complaisance des employés de ce magnifique établissement. Je ne parle pas du zèle avec lequel ils remplissent leurs fondions : tout le monde a pu le mettre à l'épreuve ; mais ils vont plus loin encore, et jamais on ne s'est adressé en vain à eux pour obtenir un renseignement que leur science et leur éruditiou leur permettent toujours de donner. C'est ainsi que j’ai été ipiidé par M. Alp. de Longperrier dans le choix des médailles dont la gravure est jointe è cet ouvrage. Il m’a donné l'interprétation des légendes arabes inscrites sur les pièces d’Hesbam et deSuleiman. M. Reynaud a bien voulu me fournir entière la légende de la monnaie mozzarabe inéiite d’Alphonse ’VIU, dout quelques mots te trouvent effacés sur la médaille de la bibliothèque royale.

tanniques poür en achever la conquête.

Il changea de dessein. Après avoir fait ouvrir Te temple de Janus, qui, pour la troisième fois depuis la fondation de Rome , avait été fermé lors de sa victoire sur Marc-Antoine, il rassembla une armée puissante, et réunit aussi une flotte sur la mer Cantabrique pour empêcher que les ennemis ne pussent recevoir de secours par mer. Les Cantabres, en voyant les forces dont disposaient les Romains, se gardèrent bien de descendre dans les plaines pour y livrer une bataille. La guerre d’embuscades, d’escarmouches, de surprises, où la connaissance des localités, la force et la valeur de chaque individu entrent pour beaucoup dans le succès, pouvait seule leur être avantageuse ; maiseux montagnards, qui attaquaient sans ensemble ou se retiraient sans ordre, ne devaient pas songer à livrer de grandes batailles , où Ta victoire dépend autant de la discipline et de la tactique des combattants que de leur courage et de leur impétuosité. Cependant, après beaucoup de tentatives inutiles pour les amener à un combat général, les Romains, en feignant de fuir, parvinrent à les attirer en plaine auprès de la ville de Vellica. Au premier choc, les Cantabres furent mis en déroute. Ils se retirèrent en fuyant; mais comme ils ne pouvaient se diriger du côté de la mer, où ils eussent rencontré d’autres Romains, ils se jetèrent dans le pays des Asiures, et se réfugièrent sur une hauteur que les Romains appelaient le mont Vindius.

Elle était tres-escarpée ; aussi les Romains n’essayèrent-ils pas de l’esi'alader. lleùtétéimprudent de vouloir lutter à la fois contre ladiflicultédeslieux et contre des gens qui se battaient en désespérés; mais ils entourèrent la montagne entière d’un retranchement qui n’avait pas moins de quinze milles (*) de développement. Privée ainsi de toute communication avec le reste du pays , l'armée des Cantabres et des Astures se vit bientôt réduite à la plus horrible famine ; mais préférant mourir

(*) au kilomètre).

6* lÀpraison. r Espagne.)

plutôt que de se rendre, ils se tuèrent entre eux. Beaucoup, dit-on, eurent recours au poison pour se procurer la mort. EnOn les Romains firent vingttrois mille prisonniers. Ils eurent la cruauté de soumettre quelques-uns des captifs à d’horribles supplices; mais ceux-ci les endurèrent en chantant.

On vendit comme esclaves ceux qui furent considérés comme les plus dangereux, c’est-à-dire les plus braves.

ÉnGn on essaya d’en incorporer un certain nombre dans les légions. Il restait encore à vaincre les Astures, dont une partie s’était jetée dans la Lusitanie, tandis que les autres n’avaient pas quitté le sol de leur patrie. Octave divisa ses forces en deux armées. L’une, sous le commandement de Carisius, alla combattre dans la Lusitanie. Les Astures vinrent d’euxmémes à sa rencontre pour lui livrer bataille. La lutte dura deux jours entiers ; enfin le lieutenant d’Octave resta vainqueur. Celui-ci, de son côté, prit Lancia, principale place forte des Astures et leur centre d’action; en sorte qu’ils ne tardèrent pas à succomber entièrement.

Dès que la tranquillité eut été rétablie, César- Auguste s’occupa de la rendre durable en élevant (Tes forteresses, en fondant des villes qui pussent tenir les populations en res;^ct.

Il fonda au pays des Astures une ville qu’il fit habiter par deux légions , et qui en reçut le nom de Leyio septima geinina. Sur la frontière qui séparait la Bétique de la Lusitanie, le long du fleuve Anas, il éleva une ville destinée à servir de retraite aux vétérans de son armée. Aussi reçut-elle le nom de Augusta- Emerita (*). Un peu plus bas, en suivant le cours (lu même fleuve, il fonda Pax-Àugusta, aujourd’hui Badamz. La ville de Bracara , du pays des Gallaîques, reçut beaucoup de vétérans au nombre de ses habitants, et prit le surnom d’Auusta. Enfin, dans la vallée de l’Ëbre, alduba fut agrandie, et changea son

(*) Einerili, vèlcrans ; c’est aujourd'hui Mérida.

L’ÜHÏVERS;

nom en celui de Cæsar*' Auguste.

L’empereur fit aussi ouvrir, dans les montagnes des Cantabres et des As* tores, beaucoup de mines que, jus* qu’à ce jour, les habitants n’avaient pas su exploiter. Enfin, après avoir entièrement pacifié la Péninsule, il retourna à Rome , et le temple de Ja> nus fut fermé pour la quatrième fois.

Néanmoins la paix fiit de courte durée. Les Cantabres et les Astuces cherchèrent bientôt à reconquérir leur liberté. Par la promesse de distribuer gratuitement du blé aux soldats romains Cantonnés sur leur territoire , ils les attirèrent dans un piège, les attaijuérent à l’improviste , et en massacrant une grande partie. Lucius Emilius, qui gouvernait la Tarraconaise, tira vengeance de cette trahison. Il attaqua les Cantabres , dévasta leurs terres , brûla leurs villages, et fit couperles mains àtons ceux qui tombèrent en son pouvoir. La cruauté de ces re-

Îirésailles ne fit qu’animer davantage es Cantabres et les Astures ; et, dès que le temps dn gouvernement de Lucius Emilius fut expiré , ils se levèrent en masse et firent éprouver de nombreux échecs aux troupes envoyées pour les réduire. Agrippa, qui se trouvait alors dans la Gaule, fut chargé de passer en Celtibérie pour soumettre les habitants. Il était persuadé qu’en peu de temps il terminerait cette entreprise ; mais il avait eu tort de se flatter d’un prompt succès. L’impétuosité de ces barbares , leurs cris sauvages effrayèrent ses soldats , qui , plus d’une fois, prirent la fuite. Agrippa , pour rétablir la discipline , fut obligé de menacer les Romains de tonte la rigueur des lois militaires ; et une de ses légions ayant faibli devant l’ennemi , il la déclara indigne de porter le nom de Leaio-Auguita. Cette sévérité ranima la vigueur de son armée. Enfin , après cinq années de combats , il parvint à subjuguer les Cantabres et les Astures.

A partir de ce moment , l’Espagne fut entièrement soumise à la domination romaine, et Auguste put ne s’occuper que du soin d’y protéger le commerce, l’agriculture et les beaux-arts. La tran-

quillilé ne Rit plus troublée que par' lés courses de quelques brigands. Le plus célèbre et le plus dangereux d’entreeux était un certain Corocota. Comme tontes les tentatives pour le prendre avaient été inutiles, César fit promettre une somme d’argent à qui le livrerait. Corocota ne vit qu’un seul moyen de se soustraire à cette proscription. Il se rendit à Rome , et ayant été admis devant l’empereur, il lui déclara franchement qui il était , et réclama la récompense due à celui qui le livrerait. Auguste, frappé de sa franchise et de sa hardime, lui fit payer la somme promise , à condition qu’il vivrait désormais en honnête nomme. Corocota s’y engagea , et tint sa parole.

Auguste fit tout ce qui était en son pouvoir pour mériter Famour des peuples soumis à sa puissance. Ce fut sous son gouvernement que , pour la première fois, un étranger obtint, à Rome, la dignité consulaire. Cette dérogation aux coutumes de la république eut lien en faveur d’un Espagnol , Lucius Cornélius Balbus , né à Cadix , qui s’était distingué dans la guerre contre Sertorius.

On rapporte d’Auguste des actes de clémence et des reparties spirituelles qui justifient l’amour que les peuples de la Péninsule avaient pour cet empereur. On disait en sa présence, qu’un nommé Ælianus de Cordoue avait mal parlé dè lui : « Jé voudrais bien ^ répon‘- « dtbil au délateur, que vous pussiez

* me prouver cela ; je ferais voir à

* cet Ælianus que j'câ aussi unè

« langue; j'en dirais de belles sur « son compte (•). » ‘

L’enthousiasme des Espagnols pour Auguste fût tel , qu’on lui rendit des honneurs presque divins, dont il avait quelquefois lui-méme le bon esprit de rire. Les habitants de Tarragone lui ayant expédié des députés pour lui annoncer qu’une palme était sortie

(*) Velim, inqilit, hoc mihi probes, faciam sriat Œlianus, et nie lingiiam iiabere : plura enim de eo loquar. Suétone, Vie d’Auguste.

d’un autel qui lui était consacré (*),

« Cela prouve, répondit-il en souriant,

R que vous n’y faites pas souvent de R sacrifices. »

Il fît percer des routes, creuser dée canaux ; enfin , il sut, à force de bienfaits, faire oublier les proscriptions du triumvir, et se rendre digne du nom de père de la patrie qui lui fut déféré.

Tibère emp^eur.—Mort de Jésut- Christ. — Etablissement du christianisme.— De la venue de saint Jacques en Espagne. — légende de la fondation de Notre-Dame del Pilar.

— Francs en Espagne.— Concile /liberri. — Hérésie de Priscillien. — Conciles de Saragosse et de Tolède.

— Sous les empereurs , le sort de la péninsule Ibérique fut le même que celui des autres provinces romaines; aussi ne dirons-nous de leur histoire que ce qui se fie intimement à notre sujet, ou ce qui devait modifier les b»bitudes et les croyances des Espagnols.

Ainsi , un événement qui a changé la face du monde entier s'accomplit sous le règne de Tibère , successeur d'Auguste. Jésus - Christ mourut sur la croix, et la foi nouvelle qui venait régénérer tous les peuples de la terre, se répandit avec rapidité dans les diverses parties de l’empire; ce fut, disent les chroniqueurs, saint Jacques, fils de Zébédée , surnommé le Majeur, qui prêcha le christianisme aux Espgnols.

Ce fut aussi lui , dit-on , qui fonda, dans la ville de César-Auguste , l’église célèbre de Notre-Dame del Pilar.

(*) Nous n’avons qu'un mot en français pour rendre les mots latius ara et allare, qui, cependant, n'ont pas la même signification. On entendait par ara un espace libre à ras de terre. C’était le terrain consacré où était conduite l’hostie et où elle tombait sous la hache du sacrificateur, tandis que Vallare était un massif élevé et proprement ce que nous appelons un autel. Par celte distinction on explique facilement le passage deFestus,qui rapporte qu’un palmier avait poussé de lui-même dans l’ara du temple de Jupiter Capitolin pendant le cours de la guerre punicjue, et que oe palmier étant mort , il avait été remplacé par un figuier.

Voici comment LuisLopez (*) raconte la fondation de ce fameux sanctuaire :

R Le 13 octobre de l'année 38 , ou,

« selon d'autres, de l’année 39 après la a naissance de Notre-Seigneur , saint « Jacques Zébédée étant le long de

• l’Èbre à prier avec ses disciples, s’é- « loigna d’eux d’environ un jet de R pierre. On pouvait être alors au R milieu de la nuit. Tout à coup les R sombres voiles, les nuées épaisses R qui couvraient le ciel se déchirèrent; R la lumière la nlus éclatante rem- R plaça l'obscurité de la nuit. Au. mi- R lieu de milliers d'anges, dont la sa- R crée milice servait de cortège et de R garde à leur reine et souveraine, ap- R ^rut en chair et en âme la prin- R cesse du ciel, la mère de Dieu. Elle R reposait sur une colonne ou pilier R de jaspe , que d'autres appellent du R marbre de couleur. Flavius Dextrus R affirme qu'elle était accompagnée de R saint Jean rEvangéliste. A peine la R lumière avait-elle chassé les ténèbres, R qu’on entendit des accords et des R voix célestes, accompagnées par de R nombreux instruments. Elles répé- R talent la salutation angélique.

R La sainte Vierge , avec un visage R radieux et bienveillant, s’abaissa vers R la terre , qui , désireuse de tant de R gloire , semblait se réjouir au con- R tact dea pieds divins. Elle se tourna R vers le bienheureux Zébédée, et lui a adressa ces paroles : C’est ici , Jac- R eues, d mon fils, l’endroit où je dois

* être lionorée ; c’est ici que doit s’é- R lever un temple à ma gloire ; car ce R pilier sur lequel tu me vois placée, R mon fils me l’a envoyé du ciel , et R c’est près de lui que tu construiras R un autel. Dans ee lieu , la vertu du R Très-Haut qui a opéré eu moi la R plus grande des merveilles , se ma- R nifestera par des signes prodigieux < à ceux qui viendront implorer, ma R faveur et mon secours. Que ce pilier R reste en cette place jusqu’à la fin du R monde; jamais il n’y manquera de R chrétiens pour adorer le nom de mon R fils Jésus-Christ.

Excelencias de Saragoza, fol. aty.

Page 1