‹ Espagne (volume 2)Chapitre 6 sur 70 · Loper · texte numérisé non relu

Loper

L’ÜNIVEtlS,

<• Saint Jacques construisit une cha- < pelle simple dans l’ori^ne , et dont « la piété des fidèles eut bientôt fait € un temple magnifique. »

Le fils deZébraée, après avoir prêché le christianisme en Espagne, retourna à Jérusalem.L’empereur Claude venait de faire Hérode -Agrippa roi des Juifs , et celui-ci crut , en martyrisant saint Jacques, inaugurer dignement son élévation au pouvoir. Les disciples du saint recueillirent son corps , le mirent daps un navire , qui , aprfô avoir traverse la Méditerranée , franchi le détroit de Gibraltar, et suivi la côte occidentale de la Péninsule, vint aborder à l’extrémité du pays des Gallaïques , près de la ville de Ma Flavia , aujourd’hui el Padron. Le 30 décembre , on ne sait au juste de quelle année, le corps de saint Jacques mt transporté de cet endroit à Compostelle, où il resta longtemps oublié.

Ce fut seulement au temps d’Alphonse le Chaste que des miracles vinrent manifester sa présence.

Il s’écoula environ un qtiart de siècle depuis le martyre de saint Jacques jusqu’au moment où Titus , accomplissant les décrets de Dieu, vint prendre Jérusalem et détruire le temple. Cet événement ne fut pas sans influence sur le sort de l’Espagne, car le général romain fit un grand nombre de prisonniers , qu’il dispersa dans les diverses provinces de l’empire. Une grande partie de ces captifs, établie dans le midi de l’Espagne, devint la souche de ces nombreuses familles Israélites, qui surent s’y maintenir sous toutes les dominations.

Quelques auteurs placent aussi sous le règne de Titus la mort de Bileia, qui, suivant eux, aurait été la servante (le Jésus-Christ, et serait venue finir sa vie en Espagne. Voici ce qui parait avoir donné lieu à cette croyance :

Vers le milieu du seizième siècle , on (iécouvrit, en Biscaye , une pierre tumulaire sur laquelle se lisait cette épitaphe : Ici repose le corps de Bileia, servante de Jésus-Christ, an cxix.

Mais il faut faire attention que le nom de Bileia ne se trouve mentionné ni

dans l’Évangile, ni dans les Actes des apôtres, ni dans aucun écrivain sacré.

Il parait donc raisonnable de croire ue le mot de servante est pris ici au gu ré. Il est probable que le signe millénaire a été sous-entendu , ainsi ue cela se rencontre quelquefois dans es inscriptions anciennes, et qu’il faut lire mcxix (*). Alors , il serait seulement question d’une dame Bileia qui aurait pris, par piété, la qualitéde servante du Seigneur.

Pendant les régnés de Domitien et de Nerva , il ne se passa rien qui se rapporte à l’histoire spéciale de l’Espagne. Il est cependant un acte du dernier de ces empereurs qu’il est nécessaire de citer : il fit choix d’un Espagnol pour lui succéder. Trajan, qu’il avait désigné, est le premier étranger qui ait été appelé à l’empire. Il était né à Italien. Il fit faire dans la Péninsule des travaux immenses; il construisit des ponts et ouvrit des voies de communication.

A la fin de la première guerre cantabrique, une ville avait été fondée dans les Asturies pour servir de demeure aux soldats de la septième légion Gemina ; elle était située sur une colline. Les habitants obtinrent pendant le règne de Trajan l’autorisation de la reconstruire dans la plaine, à huit milles de l’ancienne, qu’ils détruisirent. Cette nouvelle cité reçut le nom de Legio, d’où est venu par corruption celui de Léon.

L’empereur qui succéda à Trajan fut encore un Espagnol. Ce fut Adrien, qui était comme lui né à Italien , et qui certainement compterait parmi les plus grands hommes de l’empire , si son nom ne se trouvait immédiatement après celui de Trajan et avant ceux d’Antonin et de Marc-Aurèle.

Sous le règne de Valérien, une horde

(*) Une faute (K>ntre les règles de la langue latine qui s’est glissée dans cette inscriplion, doit en effet porter k penser qu’elle a clé gravée lorsque la langue élail corrompue, el non au temps de Tilus.

■ic SACiT coarcs iilsi.ji, saavx sasus cuaisri. rxix.

de barbares vint désoler le midi de la Péninsule. Les Hérules, les Alains, les fiurgondes , les Goths , menaçaient l’empire et sapaient ses fondements.

Les Francs , sortis des marais de la Germanie , s’étaient rendus maîtres de la Gaule. Une partie d’entre eux franchit les Pyrénées ; et, après avoir pendant douze ans dévasté le pays, ils traversèrent le détroit de Gibraltar , et allèrent porter leurs ravages dans la Mauritanie.

Le vieil édiGce de la puissance romaine tombait en ruine ; mais à côté de ce monde du paganisme qui s’écroulait , une société nouvelle se constituait. La foi chrétienne se répandait en Espagne. Là, comme dans les autres parties de l'empire, elle eut à lutter contre le fanatisme des païens , et la péninsule Ibérique fut arrosée du sang de nombreux martyrs. Mais si 1 Eglise espagnole peut invoquer les saints qui font sa gloire , elle eut , de môme que le reste de la chrétienté, ses déserteurs et ses fléaux : les erreurs des gnostiques , celles d’Arien, y trouvèrent de nombreux sectaires.

Aussi crut-on nécessaire de régler dans une assemblée générale des évêques les affa ires religieuses; et, dès les premières années du règne de Constantin, un concile se réunit à Iliberri. Ce fut le premier tenu dans la Péninsule.

L’histoire n’est souvent que le récit des erreurs humaines. Ainsi nous avons à parler d’une hérésie qui prit naissance en Espagne. Priscillien , homme riche et puissant, né au fond de la Galice, se mit à prêcher une doctrine nouvelle. Ainsi que Sabellius, il confondait les trois personnes de la sainte Trinité. Il regardait le mariage oomme un lien immoral qu’il convenait d’éviter ; il voulait qu’on suivît la loi de la nature, et qu’on obéît seulement à l’impulsion de ses désirs. Le relâchement de ces maximes , les apparences séduisantes du novateur , lui attirèrent beaucoup de prosélytes.

Mais il fut attaqué avec véhémence par Hygin , évêque de Cordoue , et par Ithace , évêque d'Ossobona. Un con-

cile réuni à Saragosse condamna les doctrines nouvelles ; mais cette décision fut impuissante pour arrêter les progrès de Priscillien. Il avait même gagné des évêques à son opinion , et fut nommé par ses partisans évêque d’Avila. Ithace s’adressa alors à l’empereur Gratien , qui prononça la destitution des évêques priscillianistes.

Mais Priscillien se transporta à Rome, et sut par ses intrigues faire révoquer cette décision. Il était triomphant , lorsque l’empire passa en d’autres mains. Maxime, Espagnol de nation, et l’un des principaux généraux de Gratien , commandait dans les Gaules. Il s’v fit proclamer César. L’empereur légitime fut battu près de Lutèce , où il avait été attaquer son lieutenant , et périt à Lyon , où il s'était retiré après sa défaite.

Ithace s’étant adressé à Maxime, un concile fut convoqué à Bordeaux. Les doctrines de Priscillien y furent de nouveau condamnées. Celui-ci en appela à l’empereur lui-même ; mais il n’eut pas auprès de lui le même succès qu’avec son prédécesseur. Non-seulement ce prince ne voulut pas l’absoudre, mais encore il le fît mettre à moçt. Ce supplice ne rendit que plus fervent le zèle des priscillianistes. Ils subirent d’abord la persécution avec courage ; mais , après dix-sept années , ils demandèrent à rentrer dans le sein de l’É)|lise. Un concile fut convoqué à Tolede, et iis y furent reçus en grâce.

Le faible Honorius était alors empereur , et ses mains débiles ne pouvaient soutenir un édifice qui menaçait de s’écrouler à la moindre secousse.

Déjà, de tous les côtés, des hordes innombrables de barbares se ruaient sur l’empire. Le temps de la domination romaine dans la Péninsule était fini , et l’Espagne allait changer de maîtres.

De l’organisation Judiciaire et administrative , de la littérature et des beaux-arts dans la Péninsule avant l’invasion des barbares. — Les barbares avaient appris à connaître el leur force et la faiblesse des Romains dégénérés. La main de Dieu les con-

L’UNIVERS

duisait ; elle se servait d’eux pour renverser les débris qui restaient encore de la civilisation païenne. La Providence voulait faire sortir des ténèbres où l’Europe allait être plongée, une société nouvelle qui eût pour base la religion la plus pure et la plus éclairée. Mais avant de s’occu^r de ces grands événements, il faut encore jeter un coup d’œil en arrière. Il faut examiner f’état des lettres et des beaux-arts en Espagne, ainsi que l’organisation administrative que les Romains avaient donnée à ce pays. IjCS trois provinces , dont les limites avaient été tracées par Octave, furent, comme les autres parties de l’empire, successivement gouvernées par des proconsuls , des préteurs , des légats impériaux, et par des présidents <jyrmides)\ mais elles avaient des subdivisions qui ne se trouvent pas également chez toutes les nations soumises au pouvoir de Rome. Elles se partageaient en convents juridiques (*). La Réti<]ue en contenait quatre : ceux de Gades , Corduba , Astigis et Hispalis. La Lusitanie en avait trois : Émérita , Pax- Julia et Scalabis. On en comptait sept dans la Tarraconaise : Carthagène , Tarragone, Cæsar-Augusta , Clunia, Lucus , Asturica , Rraccara ; en tout quatorze. Ces circonscriptions , bien plus administratives que judiciaires , ressemblaient assez a nos divisions par départements ; mais les villes qui les composaient n’étaient pas toutes soumises aux mêmes lois, et ne jouissaient pas de droits égaux. Les Romains, respectant ce -qui était établi , avaient laissé à presque toutes les villes leurs anciennes coutumes et leurs anciens tribunaux. Elles se régissaient elles -mêmes d’après leurs propres lois-, seulement ils en changèrent le nom. Les bahalats des Bastuies , les villes autonomes du pajrs colonisé par les Grecs , furent appelés par eux des municipes. Cette désignation , ainsi que nous l’apprend le Digeste, signifie que les habitants des municipes étaient admis à participer

' {*) CoDvenUis jnridiei.

aux charges honorifiques de la république , et qu’après les avoir exercées, ils pouvaient obtenir la qualité de citoyens romains (*).

Les municipes venaient de l’étranger pour se rattacher à Rome. Les colonies romaines , au contraire , étaient une extension de la ville nui se répandait au dehors. C'étaient des parties de Rome transportées hors de son territoire , qui , pour cela , ne cessaient pas d’être romaines. Aussi leul-s habitants étaient-ils soumis à toutes les lois de la république, de même qu’ils jouissaient de tous les droits de citoyens. Ils pouvaient se marier à Rome , y exercer la puissance paternelle, y tester, y hériter, être honorés du sacerdoce, et voter dans les assemblées populaires. Il n’en était pas de même des colonies latines. Les Latins étaient seulement admis par les lois de Rome à faire les contrats du droit naturel , à être témoins ou parties dans les actes transmissifs de propriété. Ils pouvaient à la vérité obtenir la qualité de citoyens romains, lorsqu’ils avaient exercé quelque magistrature dans leur patrie. Sous Vespasien, les droits du Latium furent accordés à l’Espagne entière.

Enfin , comme on l’a vu , quelques cités avaient autrefois fondé sur leur propre territoire des établissements qui leur payaient des subsides. Quelquefois aussi elles avaient imposé par la force des tributs à leurs voisins ; quelquefois aussi, les Romains, dans le but de récompenser des villes amies, les avaient autorisées à percevoir un impêt sur quelques populations qu’ils voulaient punir. Celles ^ui payaient étaient appelées stipendiaires, et celles

ui recevaient, stipendiées. Du temps

e CharleSrQuint , un paysan des environs de Canta - la - Réal , la Sabora

(*) Liv. I , § I , Ad muDicipalara. Et proprie quidem municipes appellaolur aiir- KERis FAmTicipss, rccepii m civitate ut munera nobiscum facerent.

Pothier ajoute en note ; Id est quibus jus civitatis nostre communicatum est, ut oificiorum civiiium estent participes nobiscum.

' ESPAGNE.' «y

des anciens Espagnols , trouva une table d’airain sur laquelle était gravé ce rescrit de Vespasien :

• César Vespasien, auguste, pontife « suprême , investi pour la huitième « fois de la puissance tribunitienne , « de l’autorité impériale pour la dix- « huitième , consul pour la huitième , « aux quatuorvirs et aux décurions de <• Sabora. Salut.

« D’après l’exposé que vous faites « de votre faiblesse et de vos embar- « ras , je vous permets de bâtir la ville, « ainsi que vous le désirez , sous mon « nom et dans la plaine. Je maintiens « les tributs que vous dites avoir reçus

de l’empereur auguste. Pour tous a autres que vous voudriez percevoir « de nouveau , vous aurez à vous pré- •> senter au proconsul. Je ne puis rien « établir dans ce genre sans que les « intéressés soient entendus. J’ai reçu « votre requête le huitième Jour avant <• les calendes d’auguste , et j’ai con* « gédié vos envoyés trois jours avant « fesdites calendes. Portez-vous bien.

•• Gravé sur l’airain aux frais du pé- « cule public, par les soins des duumo virs Cornélius Sévérus et Septimius « Sévérus. »

Les duumvirs auxquels ce rescrit est adressé étaient des magistrats qui remplissaient dans chaque ville les f^onctions dont les consuls étaient chargés à Rome. Quelquefois ces magistrats étaient au nombre de quatre , et alors ils prenaient le nom de quatuoryirs. Ils étaient assistés par un conseil municipal ou curie de dix décurions.

Avant l’arrivée des Romains , l’Espagne n’avait été qu’un assemblage de petites souverainetés indépendantes , dont l’origine , les habitudes et souvent le langage étaient différents.

Sous l’administration romaine, elle forma un ensemble plus homogène et plus puissant. Le commerce prospéra; ou Qt de ces travaux qui sont à la fois la gloire et la richesse du pays. On ouvrit des voies de communication; on éleva des monuments ; les Espagnols s’adonnèrent à l’étude des belles-lettres , et plusieurs d’entre eux purent rivaliser de gloire avec les

écrivains de Rome les' plu» eélèbres.

Parmi les auteurs illustres auxquels l’Espagne a donné le jour, il en est trois dont les ouvrages ne sont pas venus jusqu’à nous. Ce sont Antonius Julianus, Porcins Latro et Turianus Gracilis. Antonius Julianus était rhéteur à Rome , et Aulu-Gelle, dans ses Nuits attiques^ en fait un pompeux éloge. Pline cite plusieurs mis dans son histoire naturelle les travaux de Turianus Gracilis, qui avait écrit des observations physiques sur PEspagne. Sénèque et Quintilien vantent les talents de Porcius Latro, comme rhéteur et comme jurisconsulte. Ce fut lui qui guida Ovide dans l’étude des lois , et qui fut chargé de l’initier à tous les secrets de l’éloquence du barreau.

Nous trouvons aussi une longue liste d’auteurs dont nous pouvons nous-mêmes apprécier le mérite ; car le temps n’a pas détruit leurs écrits Les deux Sénèque, Lucain, Columelle, Martial , étaient Espagnols. Sénèque l’orateur, Marcus Annæus Seneca, est né à Cordoue en l’année 695 de Rome.

On a de lui quelques déclamations.

Lucius Annæus Seneca, que nous appelons le philosophe, était son fils.

Il naquit à Cordoue en l’année 750 dè Rome , et fut chargé par Agrippine de l’éducation de Néron. Tant que ce jeune prince suivit les instructions de son précepteur , il fut les délices de Rome; quand il cessa de les écouter, Il devint l’exécration du genre humain.

Cependant lorsqu'on voit Sénèque faire l’apologie des meurtres de Britannicus et d’Agrippine , on peut douter que la morale qu’il avait recommandée à son disciple ait été aussi sévère que celle répandue dans ses écrits. Ce n’est pas sans raison qu’on lui reproche d’avoir , par sa conduite , donné un démenti continuel aux principes qu’il soutenait dans ses ouvrages. U professait dans ses paroles le mépris des richesses ; et , lorsqu’il fut questeur, il se déshonora par ses concussions et par sa rapacité. Néanmoins , il faut le dire à sa louange, il se montra d’accord avec lui-même lorsqu’il

L’UNIVERS

mourut couragfusement. Condamné par Néron comme complice de la conspiration de Pison, il se fit ouvrir les veines dans un bain chaud; et, avant de consommer ce sacriGce, il prit de l'eau de son bain , en arrosa la terre et les spectateurs, en disant qu’il faisait des libations à Jupiter libérateur.

Indépendamment des ouvrages philosophiques laissés par lui , on connaît des tragédies latines que généralement on lui attribue. Quelques savants pensent qu’elles sont <Tun troisième Senèque appelé par eux Sénèque le Tragique.

Lucain était encore de Cordoue , neveu de Sénèque le philosophe et petit-fils de Sénèque l'orateur. Lucain commit la noble imprudence de disputer à Néron le prix de la poésie, et mérita le dangereux honneur de l’emortersur le tyran. Néron le condamna ientôt à mort, comme ayant pris part à la conjuration de Pison. Ainsi que Sénèque, Lucain se fit ouvrir les veines dans un bain chaud , et mourut en déclamant des vers. Il n’était âgé que de vingt-sept ans. La Pharsale est le seul de ses ouvrages qui soit venu jusqu’à nous.

Si on lit Lucain et les Sénèque , on

trouve la même manière sentencieuse, le même godt pour l’antithèse et l’exagération. Ce sont encore aujourd’hui les défauts le plus généralement reprochés à la littérature espagnole. Mais aussi combien de beautés ce^ frois écrivains ne renferment-ils pas ! Sénèque est rempli des préceptes de la morale la plus pure, rendus avec esprit et avec finesse. On reproche avec raison à Lucain l’emphase et l’enllure; mais aussi combien n'y a-t-il pas de pompe et de majesté dans ses images , de vigueur et de force dans ses récits!

Quintilien et Columelle sont nés en l’année 42 de l’ère chrétienne , Quintilien à Calaguris, et Columelle à Gadès. Les Institutes de l’Orateur, par Quintilien, n'ont pas besoin d’être louées, et l’ouvrage de Columelle sur l’agriculture, son traité sur les arbres,

se recommandent autant par l’élégance et la pureté du style que par les excellents préceptes qu’ils contiennent.

Marc Valère Martial était également Espagnol ; et , ainsi qu’il nous l'apprend lui-même dans ses vers, il était né à Bilbilis (Calatayud). Quelquesunes de ses épigrammes sont pleines de grâce , d'esprit et de délicatesse ; beaucoup sont médiocres, et quelquesunes sont mauvaises. 11 y en a dans le nombre de tellement licencieuses, que de nos jours on rougirait de les expliquer.

Poinponius Mêla , célèbre par sa géographie (de Situ Orbh), était né à Mellaria, ville de la Bétique. L’Espagne revendique encore comme ses enfants , Silius Italiens et Annæus Julius Florus. Ce dernier était de cette famille des Annæus qui avait déjà produit Lucain et les deux Sénèque Il a écrit un précis de l’histoire romaine. Sa parenté avec les Sénèque, le style souvent déclamatoire de fauteur, et la partialité qu’il montre pour les Espagnols , font présumer qu’il était lui-même de la Péninsule. Ce^ndant cela n’est pas certain, et quelques écrivains prétendent que Florus serait né dans les Gaules.

Caius Silius Italicus a écrit un poème sur la deuxième guerre punique. Cet ouvrage, remarquable par l’exactitude et par la précision des détails historiques, manque souvent d’élégance. Les nombreuses altérations que le texte a subies en rendent la lecture difficile ou inintelligible. Les Espagnols prétendent que ce poète était de la ville d’Italica, et que c’est le lieu de sa naissance qui lui a fait donner le surnom dltalicus ; les Italiens , au contraire , soutiennent qu’il était leur compatriote.

Si les Espagnols citent avec orgueil les noms de leurs concitoyens que les lettres ont rendus célèbres , ils peuvent aussi montrer avec fierté le sol de leur patrie , enrichi de tous côtés par les chefs-d’œuvre de Farchitecture. La manière dont les beaux-arts ont été cultivés dans la Péninsule , leurs progrès , leurs vicissitudes , of-

frent un digne sujet d’attention et d'étude. Parmi les monuments les plus anciens qui se trouvent chez eux , il faut ranger les sépultures découvertes en Catalocne , près des restes de l’ancienne ville d’OIerdola (planche 12). Ce sont des trous creusés dans le roc, de manière à recevoir un cadavre en conservant la forme du corps. Il y a la place de la tête et des épaules , et jusu’à un creux pour les talons. Ils sont e différentes dimensions , suivant la taille des invividus auxquels ils étaient destinés. On en voit ae très-petits , qui n’ont pu servir qu’à des enfants nouveau -nés. Maigre l’antiquité de ces tombeaux , on reconnaît le soin avec lequel ils ont été travaillés , et l’on voit encore très-distinctement autour de plusieurs d’entre eux la feuillure taillée pour recevoir la pierre qui eur servait de couvercle. Au reste , nulle tradition ne vient nous apprendre à quel peuple ils ont pu appartenir. On ne sait non plus à qui attribuer la construction des murailles de Tarragone (planche 1"). Elles n’ont pas moins de vingt pieds d’épaisseur , et sont formées de blocs immenses, dont quelques-uns ont jusqu’à treize pieds de long sur huit de large et de haut. Ils sont au reste disposés par assises, ce qui les distingue des constructions pélasgiqurs , où les pierres sont entassées sans ordre et sans symétrie. Ces travaux annoncent déjà chez ceux qui les ont exécutés un degré avancé de civilisation , puisqu’ils ont nécessité l’emploi d’instruments assez parfaits.

Ils sont donc bien supérieurs aux monuments grossiers élevés par les Celtes ; car ceux-ci se contentaient d’entasser des blocs de pierre dont la main de l’homme n’avait pas modifié la forme primitive , ainsi qu’on peut le reconnaître par les dolmens et les menhirs qui se trouvent encore en assez grand nombre dans quelques contrées du Portugal ou du nord de l’Es- |»gne. La totalité des remparts de Tarragone n’a pas la même origine ; et, auHlessus de ces constructions que nous n’osons pas appeler pélasgiques , on distingue parfaitement des travaux

d’une antiquité moins reculée; ce sont des murailles romaines.

En suivant l’ordre des temps , et aussi les progrès que l’art avait faits , il faut citer les statues colossales d’animaux'qu’on trouve dans le sud de la Vieille-Castille. Les plus fameuses sont connues sous le nom de taureaux de Guizando. Quoique très-célèbres en Espagne, elles ont rarement attiré l’-attention des voyageurs, parce qu’elles ne se trouvent pas sur les routes ui conduisent à l’une des extrémités u royaume. Les taureaux de Guizando'( planche 63) sont placés sur le chemin qui mène de Tolède à Avila, et non loin de la rivière Albercbe.

Les mousses, les lichens dont ils sont couverts, les traces profondes que les intempéries y ont creusées , sont un témoignage de leur haute antiquité. Ils étaient au nombre de quatre; un d’eux a été renversé, il n’en reste plus que des débris. Trois sont encore sur pied, et braveront sans doute encore pendant de longues années les injures du temps. Ces statues colossales représentent, à ce qu’on pense , des taureaux ; mais elles sont travaillées d’une manière si grossière, qu’on pourrait au premier abord se demander si celui qui les a taillées n’a pas eu l’idée de sculpter des hippopotames. Une de celles qui. restent debout paraît néanmoins faite avec plus de soin, ou bien le temps en a moins altéré les formes : la tête du taureau y est assez reconnaissable, et le fanon est sculpté d’une manière à peu près distincte. Sur la tête de chacune de ces statues on a percé deux trous destinés sans doute à recevoir des appendices qui devaient figurer les cornes. Un autre trou creusé à la partie postérieure de l’animal a servi à attacher ce qui représentait sa queue. Deux de ces taureaux sont ornés de bandelettes , le troisième au contraire n’en a pas. Sur le flanc de l’un d’entre eux existe une inscription en lettres romaines , qui paraît avoir été gravée bien postérieurement à l’érection de ces statues ; mais ces mots, dont les caractères n’étaient pas très-

L’ÜNIVERS.

profondément incisés dans la pierre , ont été en partie effacés. Ils sont aujourd’hui tout à fait inintelligibles.

Sur le flanc d’un autre de ces animaux se trouvent aussi de ces caractères , que les Espagnols nomment inconnus.

Ceux-ci semMent remonter à l’époque la plus reculée; car , bien que profondément creusés , iis ont été tellement maltraités par le temps , que l’e;$amen le plus attentif ne saurait permettre d’en déterminer la forme d’une manière certaine.

Une tradition populaire , qui ne repose sur aucun fondement, attribue aux Romains la construction des taureaux de Guizando. Mais les Romains ne se sont établis dans la Carpétanie qu’un siècle et demi avant l’ère chrétienne. A cette époque , Paul Émile , vainqueur de Persée , avait déjà enrichi Rome des chefs-d’œuvre de la statuaire grecque, et un ouvrage aussi grossier que celui qui nous occupe ne pouvait plus être taillé par le ciseau d’un artiste romain.

M. Borv de Saint-Vincent, en considérant la construction massive de ces statues , croit pouvoir en faire honneur aux ÉCTptiens ; mais l’histoire n’a conservé le souvenir d’aucune colonie égyptienne établie dans la Péninsule. Les Phéniciens, au contraire, sont venus y apporter leurs arts et leur religion. N’est-il pas plus probable que ces monuments ont une origine phénicienne ? Maintenant , en cherchant à quel usage ils étaient destinés , on pe saurait douter qu’ils ne fussent la représentation de quelque divinité. « Ues aborigènes, dit M. Bory « de Saint-Vjncent , avaient voué un « grand respect aux taureaux , si l’on « en juge par leurs monuments , soit « qu’ils vissënt dans ces animaux l’em- « blême d’un signe céleste du prin- • temps, soit qu’ils y vissent un mons- « tre qu’ils se plaisaient à combattre.»

Et plus bas il ajoute : < Les trois mo- « numentsde Guizando qui subsistent, « sont des taureaux ou des Apis par- « faitement caractérisés. » Les Phéniciens , de même que les Égyptiens , adoraient quelquefois le soleil sous la

figure d’un taureau. Maerobe nous apprend que c’était une des formes sous lesquelles ils vénéraient le dieu Néton. Le culte de cette divinité était répandu en Espagne. Serait -ce donc avancer une supposition sans vraisemblance , que de présenter les taureaux sacrés de Guizando comme étant des images de ce dieu , et comme ayant une origine phénicienne? Il se présente, il est vrai, une objection ; mais nous croyons facile d’y répondre.

On s’accorde généralement à penser que les Phéniciens se sont bornés à occuper les côtes sans pénétrer jamais dans le cœur du pays ; ils étaient d'ailleurs assez avancés dans les arts, pour qu’on ne les suppose pas auteurs de ces représentations grossières. Aussi nous n’allons pas jusqu’à dire qu’elles sont l’ouvrage de leurs mains ; mais il est à croire que les Espagnols , en adoptant leur mythologie , auront aussi cherché à copier leurs idoles , et les taureaux de Guizando sont sans doute des imitations informes, faites par des artistes indigènes, d’après quelque idole phénicienne.

La terre d’Espagne n’a pas conservé d’autres monuments du passage dea Phéniciens. Quelques tombeaux , qui avaient été découverts dans les environsde Cadix, etdontSuarezdeSalazar avait donné la description dans ses antiquités de Cadix, ont été détruits.Nulle construction ne nous rappelle aujourd’hui les hardis navigateurs qui avaient porté aux limites du monde connu le culte de Melkarth, de Néton et d’Astarté ; mais au moins les médailles bastules, qui existent encore assez nombreuses, prouvent à quel point de perfection ils avaient poussé l’art de la gravure en médailles. Nul ne les a surpassés pour la pureté des formes , l’élegance des contours , la puissance des reliefs. Les monnaies bastules, comme presque toutes celles d’une haute antiquité, portent la firare de quelque dieu. Les types qui sy trouvent représentés avaient quelque chose de sacré , et leur reproduction étan^ regardée comme un acte pieux, les

artistes mettaient tout leur talent à ne pas les altérer. Aussi presque toutes celles d’une même ville se ressemblent-elles. Sur le plus grand nombre des médailles de Gadès on retrouve la tête de Melkartb, l’Hercule phénicien.

Elle est représentée planche 31 , n° 3.

A défaut de monuments qu’on puisse d’une manière bien certaine faire remonter aux Grecs fondateurs des colonies établies sur le littoral de U Ceitibérie , on a du moins leurs médailles. Celle d’Emporium , qui est reroduite planche 31 , n° 1 , a toute la nesse et toute la perfection qu’on est accoutumé à rencontrer dans les ouvrages des beaux temps de la Grèce.

Les médailles celtibériennes , au contraire , et celles des Turditains , sont une preuve du peu de connaissances qu’avaient dans les arts les peuples auxquels elles servaient de monnaies. Celles de Bilbilis , de Celsa et d’Helmantica, reproduites sous les numéros 3 , 4 , 5 de la planche 31 , donneront une idée de l’incorrection du dessin et de la roideur des types en usage chez les Celtibères. Mais si , comme objets d’art , ces pièces sont d'un médiocre intérêt, sous le point de vue historique elles sont de la plus haute importance. Les inscriptions qu’elles portent peuvent servir à rectilier les noms de beaucoup de villes, écrits par le plus grand nombre des auteurs romains avec une déplorable inexactitude. Une grande quantité de médailles celtibériennes représentent une tête à cheveux bouclés, et au revers, un cavalier portant , suivant les régions où la pièce avait été frappée , une lance , une palme , ou un bouclier rond. Depuis le pied des Pyrénées jusqu’à l’Ëbre, et sur toute la côte septentrionale de l’Espagne, depuis la Cantabrie jusqu’à l’extremité du pays des Ârtabres, le cavalier portait une palme. Le cavalier armé d’un bouclier rond est circonserit à quelques villes de la vallée du Bétis -, celui qui tient une lance en arrêt se retrouve dans presque tout le reste de l’Espagne. Il est vrai qu’il y a de nombreuses exceptions à cette règle, et ces types sont bien loin

d’être les seuls en u^e. Sur les monnaies de quelques villes maritimes , il y a des poissons ; sur celles des contrées où l’influence phénicienne avait agi plus puissamment , on trouve d»

représentations d’animaux accompanés d’une étoile , d’un croissant , ou ’un soleil ; quelquefois aussi on y voit des épis ou dés instruments aratoires.

On ne saurait déterminer d’une manière exacte l’époque à laquelle ont été frappées ces pièces. Tout ce qu’on peut afürmer , c’est qu’elles l’ont été avant l’établissement de la domination romaine, puisque les légendes sont entièrement écrites en lettres celtibériennes. Un fait mérite encore d’être remarqué , c’est que , malgré la quantité de métaux précieux qui existaient dans la Péninsule, les Romains avaient mis tant de rapacité à eu dépouiller le pays , qu’on ne trouve plus de monnaies celtibériennes qu’en bronze. Et cependant les historiens font foi de la quantité considérable de moiftiaie d’or ou d’argent que les vainqueurs ont portée à Rome. Il suffit de rappeler que Fulvius Flaccus Gt porter à son triomphe cent soixanteKlix mille livres d’or monnayé d’Espagne.

Après que la domination des Ror mains se tut établie , les villes espagnoles conservèrent leurs types monétaires ; seulement elles ajoutèrent des légendes latines aux inscriptions en celtibérien ; car cet idiome continua longtemps à faire la base de la langue vulgaire. Ainsi la médaille 6 de la planche 31 est une médaille d’Obuloo. Elle porte au revers une inscription turditaine qu’on n’est pas encore parvenu à déchiffrer. Le numéro 1*' de la planche 83 est une pièce de Sagonts. D’un côté , on lit en caractères romains :

Stiguntum invicium , et de l’autre , des caractères celtibériens. M. de Sauley, dans son essai de classiGcateur des monnaies des villes autonomes, les a traduits par le mot de Barsè. Il pense que ce nom est celui d’une ville amie avec laquelle Sagonte aurait contracté une étroite alliance.

Le numéro 3 de la planche 32 est

L’UNIVERS

une pièce bastule, avec cette inscription en caractères phéniciens : Àciphoc, et en latin, Àsido.

On se convaincra facilement , par l’examen de ces pièces, que, même sous la domination romaine, les Espagnols avaient fait peu de progrès dans les arts, et que la langue, aussi bien que l’écriture nationale, sont longtemps restées en usage , même après que la Péninsule eut été déclarée province de l’empire. Ainsi, sur les ruines du théâtre de Sagonte , on lit une grande quantité d’inscriptions en caractères celtibériens. Cette circonstance a fait penser à quelques savants que ce monument était de construction grecque, et qu’il avait survécu à la destruction de cette ville par Annibal ; mais il existe des monnaies bilingues qui portent le nom d’Auguste(*). La pré.sence des caractères celtibériens ne prouve donc en aucune manièreune date antérieure à l’occupation romaine. Il faut considérer d’ailleurs qu’aucun monument, dobt l’origine poisse bien clairement être attribuée aux colonies grecques, n’a survécu, tandis que l’Espagne est hérissée d'édifices romains. Il est donc plus naturel de croire que ceux qui ont déjà enrichi le sol ibérique de tant de merveilles, ont aussi élevé le théâtre de Sagonte.

Ce théâtre est disposé de manière , qu’en y prenant place on jouit d’une vue délicieuse des environs et de la mer. Dans la partie où venait s’asseoir le public , on compte encore trentetrois gradins coupés en huit divisions ou cuTtei par neuf escaliers , qui aboutissent à autant de vomitoires. Un rang de portiques règne à l’intérieur, tout autour de la partie supérieure des gradins. Il existe aussi un autre rang de portiques extérieurs , sous lesquels s’ouvrent les portes d’entrée. Les restes de ce monument sont encore assez considérables et en assez bon état pour qu’à la Gn du siècle dernier, D. Palos y Navarro, conservateur de ce superbe

(*) On peut citer par exemple une pièce bilingue de Sagonte, décrite par M. de Saulcy, p. 76.

édiGce , ait pu y faire donner une représentation théâtrale.

Un monument romain qui existe encore dans les environs de Tarragone (planche II), est vulgairement appelé le tombeau des Scipions. La tradition, ui ne repose au reste sur aucun fonement, veut que ce soit le mausolée élevé par le premier Scipion l’Africain à la mémoire de son oncle et de son père. On a prétendu que les deux statues mutilées qui décorent cet édiGce représentent Cnéius et Publius Cornélius Scipion. Mais le costume dont elles sont revêtues n’est pas celui des généraux romains; il ressemble plutdt a celui des esclaves. Ce qui d’ailleurs doit faire présumer que ce monument n’est pas du temps de Scipion , c’est qu'en creusant la terre pour niveler la route qui passe au pied de cette construction, on a trouvé des ruines romaines, des médailles d’Auguste , une urne funéraire contenant les cendres d’un enfant, et tous ces objets paraissent antérieurs au prétendu tomneau des Scipions, qui s’élève en quelque sorte sur leurs débris.

Swinburne,quia visité ce monument en 1775, est encore parvenu à y lire ce reste d’inscription :

otv..Ti.. XAqrt....L-.o.. VITVS..VIE.. tnftTVf.. L.S...

TI.. TA. .FL. Bvs... sut TBAPSTTO AAMAVBBX.

Les trois lettres qui commencent la première ligne , peuvent avoir fait partie du mot Cornélius, nom de la famille des Scipions. Voilà probablement d’où vient la tradition qui fait de ce monument le tombeau des deux généraux vaincus par Asdrnbal.

Dans toutes les parties de l’Espagne on rencontre des palais, des ternpi^, des arcs de triomphe romains. A une lieue et demie de Vendrell on trouve un arc de triomphe, qu’on pense avoir été érigé en l’honneur de Trajan , et qu’on appelle vulgairement l*arc de Barra. C’est un des morceaux d’architecture les plus él^ants qui enrichissent l’Espagne : il est orné sur chaque face de quatre pilastres corinthiens ; le temps a fait disparaître une partie des angles de son entablement.

On a plusieurs fois essayé de le res-

taurer ; mais le manque de fonds sufGsants est toujours venu interrompre les travaux.

Le chef-lieu de la province tarraconaise a aussi conservé de nombreux vestiges de sa splendeur passée. On y montre encore les restes d’un immense palais d'Auguste, que le vulgaire appelle , on ne sait par quel motif, la maison de Pilate (la torre de Pilato) (planche 3). En 1808, cette antique demeure des proconsuls romains avait été transformée en une caserne occupée par un bataillon du régiment suisse de Wimpfen.

il faut parler aussi de l’antique Emerita ; et, sans décrire tous les monuments qui enrichissent cette vieille colonie des vétérans d’Auguste , on peut citer les restes d’un temple de Diane (pl. 2), une citerne antique (pl. 10), les ruines du théâtre et surtout de la naumachie d'Emerita ( pl. 5) , la seule qu’on retrouve aujourd’hui en Espagne.

Ces travaux d’embellissement ne sont pas les seuls dont les Romains ont doté leur conquête ; ils l’ont aussi enrichie d’ouvrages dont l’utilité s’adressait plus directement aux intérêts matériels du pays. Des routes ont été percées ; et le pont jeté par Trajan sur le Tage à Norba Cassarea, aujourd’hui al-Cantara, mérite encore, après dixsept siècles , d’être admiré pour sa solidité, ses proportions grandioses, et la hardiesse de son architecture. Il a environ deux cent vingt-quatre mètres de longueur sur neuf de large , et sa hauteur au-dessus du niveau de l’eau est énorme (pl. 8).

Des aqueducs ont aussi été élevés par les Romains. On peut citer celui de Tarragone. Celui de Ségovie, composé de deux rangs d’arcades superposées , a une grâce et une légèreté qui rappelle le pont du Gard. Il est au reste une circonstance digne de remarque ; c’est que la solidité de ce monument provient uniquement de la précision avec laquelle les pierres ont été taillées ; car elles ne sont liées entre elles par aucune espèce de ciment.

Les Romains élevèrent autour de presque toutes les villes de l'Espagne

de nouveaux remparts et des portes nouvelles. Une grande partie de l’enceinte de Barcelone qu’ils avaient construite existe encore. La ville a pris tant d’accrois.sement, que ces murailles se trouvent au centre de la cité.

Mais une ancienne porte d’entrée qu’on voit sur la place neuve, prouve que les anciens Romains n’avaient rien négligé pour la sûreté ou pour l’embellissement du pays (pl. 7).

Aux signes monétaires des indigènes , les Romains Gnirent par substituer les leurs. Nous avons vu les pièces grecques , bastules ou celtibériennes, faire place à des médailles bilingues ; celles-ci furent à leur tour remplacées par des pièces purement romaines , qui, sans avoir tout à fait l’élégance et la pureté de contours qu’on trouve dans les types grecs ou phéniciens , étaient cependant bien supérieures aux monnaies celtibériennes. Les niunicipes et les colonies eurent leurs monnaies. Le n° 4 de la planche 32 est une pièce des municipes. Le n" 5 est une pièce de la colonie d'Emerita. Le n°3 est une monnaie impériale. EiiGn, pour que la ressemblance de l’Espagne avec les villes italiennes devint tout à fait complète , on y frappa des deniers au nom des familles consulaires.

AGn d’achever ce tableau , il faut dire que , sous l’administration romaine , le commerce de la Péninsule avait pris un immense développement.

Les métaux précieux , l’huile , le blé, les vins, qu'elle produit en abondance, les fruits desséchés , les poissons salés, le kermès, le cinabre, les laines, la cire , le miel , les draps et les toiles de Galice, étaient portés par de nombreux vaisseaux dans l’itulie et dans les autres parties de l’empire. En un mot , l'Espagne partagea toute la prospérité de ses vainqueurs , comme elle partagea bientôt leurs vices et leur décadence.

Invasion des barbares dans la Péninsule. — Les Suèoes , les Vandales, les Alains et les Goths. — Origine des Bagaudes et des Béhétries. — Départ volontaire des P'andales. — Les Py-

L’ÜNIVERS.

rénées , qui séparent entièrement la Péninsule du reste de l’Europe, semblaient devoir , du côté du nord , la mettre à l’abri de toute invasion. Déjà, au temps de Marius , nous avons vu les Teutons et les Cimbres, après avoir traversé la Gaule , venir s’arrêter àu pied de ces montagnes , combattre pendant plusieurs aimées sans succès pour en forcer les passages , défendus par les Cantabres, puis enfin abandonner la partie et retourner en arrière.

Mais nmprévoyance des lieutenants d’Uonorius avait négligé la garde de ces importantes positions , et lorsque de nouveaux essaims de barbares vinrent fondre à la fois sur toutes les provinces de l’empire, les Âlains,les Suèves et les Vandales trouvèrent le chemin libre et se précipitèrent sur l’Espagne. Les Suèves, venus de la mer Baltique, marchaient sous la conduite d’un chef nommé Hermerich. Les Vandales étaient sortis des mêmes contrées, sous les ordres de Gunderich leur roi ; ils avaient quitté les rivages de l’Elbe. Les Burgundes , les Saïiens et les Silinges s’étaient joints à eux et avaient grossi leurs rangs.

Enfin, les Alains, qui reconnaissaient Atace pour leur foi , étaient partis d’une région différente. Leur patrie était sur les bords du Tanais et des Palus Méotides. Tous ces peuples différents s’avançaient vers un même but , poussés par un même sentiment, l’amour du pillage et de la dévastation. Ils se ruèrent ensemble sur l’Espagne, portant partout le fer et la flamme, et ehassant devant eux les débris des légions romaines. Ils se virent bientôt maîtres de la plus grande partie du pays, puis , quand cette conquête fut achevée, ils voulurent la partager entre eux; mais, comme ils ne pouvaient s’entendre sur les provinces que chacun d’eux conserverait , iis se décidèrent à les tirer au sort. La Bétique échut aux Vandales ; les Alains eurent en partage toute la Lusitanie.

Le pays des Gallaïques , des Astures, et la plus grande partie du bassin du Duero , furent attribués aux Suèves.

' Le reste de la Péninsule , c’est-à-

dire, le bassin de l’Èbre, les «otir«ès du Tage, de l’Ana, et le littéral de la Méditerranée , depuis lé pied des Pyrénées jusqu’au cap Cbaridème , (femeurèrent pendant quelque temps encore sous la domination des Romains.

On eût dit qu’ils y gardaient la place réservée par la Providence à d’autres barbares qui ne devaient pas tarder à venir prendre leur part des lambeaux de l’empire.

Les Gothsavaient, depuis longtemps, quitté la presqu’île Scandinave, qu^on s’accorde a regarder comme leur berceau. Ils avaient eu déjà de fréquents rapports avec les Romains , et tour à tour ils avaient eu à traiter avec eux, comme vainqueurs , comme vaincus, ou comme alliés. Dans ce contact avec les anciens maîtres du monde , ils avaient reçii un commencement de civilisation. fls avaient entendu la parole de Dieu ; et si la foi qu’ils suivaient n’était pas pure de toute erreur , s’ils avaient adopté les hérésies d’Arius, au moins ils n’étaient plus enfoncés dans les ténèbres du paganisme. Puissants par leur nombre et par leur courage , ils n’avaient qu’à se remuer pour faire trembler jusqu’en ses fondements le trône vacillant des empereurs d’Orient ou des souverains de Rome. Alarich , leur chef, mécontent d’avoir été mal récompensé des services qu’il avait rendus dans la guerre contre les Huns, avait envaha l’Italie, et il menaçait Rome elle-même. Honorius, pour se débarrasser de ces dangereux ennemis , leur offrit deux provinces, qui étaient à peu près perdues pour rempire : il leur abandonna la Gaule et l’Espagne. Alarich se mit en route, à la tête de son armée, pour aller prendre possession des terres qui lui étaient cédées. Mais, pendant que les Goths sans défiance passaient les Alpes, iis furent attaqués par une armée romaine. Les historiens racontent que c’était le jour de Pâques , et que dans lepremier moment les Goths, craignant de profaner cette fête en se défendant, se laissaient égorger et se contentaient de lever les mains au ciel. Enfin, ils secouèrent ce scrupule.

uisirent leurs armes, et tirèrent une éclatante vengeance de cette trahison. .

Après avoir exterminé leurs agrès-, seurs , ils retournèrent sur leurs pas/ prirent et saccadèrent Rome ; ensùite ils se rendirent a Naples; ce fut dans ; cette ville que mourut Alarich , et que fut élu AtaUlphe , le premier roi goth dont la domination se soit étendue sur l’Espagne. Ce chef partit avec ses uerriers pour aller prendre possession es provinces qui avaient été cédées à Alarich. Au nombre des prisonniers faits lors de la prise de Rome qu’il emmenait avec lui , se trouvait Galle Placidie, fille de Théodose le Grand et sœur de l’empereur Honorius. Ataul* phe traita cette princesse avec tous les égards que méritaient sa naissance et ses malheurs. Touché de sa beauté, il lui proposa de l’épouser. Placidie consentit a cètte alliance, etiechef des Gotlis devint le beau-frère de l’empereur d’Occident. Les Goths , arrivés dans la Gaule, y séjournèrent pendant quelque temps. Ataulphe établit d’abord à Narbonne le siège de son gouvernement; ensuite il passa en Espagne, non sans un grand déplaisir des Vandales et des autres barbares, qui étaient déjà établis dans ce pays. Cependant , ceux-ci ne se trouvant pas assez forts pour combattre les nouveaux venus, les laissèrent paisiblement s’y établir. Les Goths ne prirent d’abord possession que d’une contrée peu étendue; ils senornèrent à occuper le littoral de la Méditerranée , depuis les Pyrénées jusqu’à l’Gbre. La souveraineté de la Péninsule se trouvait ainsi divisée entre cinq peuples différents. Les Suèves , comme nous l’avons déjà vu, avaient en partage la Galice, les Asturies et presque tout le cours du Duero. La Lusitanie appartenait aux Alains ; la Bétique aux Vandales. La province qu’on désigne aujourd’hui sous le nom de Catalogne était au pouvoir des Goths , qu’on appelait aussi Wisisotbs ou West-Goths, o’est-à-dire, Goms de l’Occident, pour les distinguer de ceux de leurs compatriotes qui vivaient dans des contrées plus orientales. Enfin, les Ro-

mains conservaient les côtes de la Méditerranée, depuis le cap Charidème jusqu’à l’Êbre, une ^rtie du cours de ce fleuve, les sources de l’Ana et du Tage.

Si les Alains, les Suèves et les Vandales, que tourmentait un besoin continuel de tumulte et de guerre, n’attaquèrent pas d’abord les Goths , ils ne restèrent pas pour cela tranquilles, et peu contents de la division qui avait été faite entre eux . ils se disputèrent les parts qu’ils s’^ient données. Les Alains chassèrent de la Bétique les Vandales, qui furent obligés d’aller chercher un asile auprès des Suèves. Avec l’aide de ceux-ci , les vaincus parvinrent à recoi^érir la province qui leur avait été enlevée.

Alors les Alains se tournèrent du côté des possessions romaines; ils assiégèrent et prirent quelques villes. Pendant ce temps, Ataulnhe , satisfait de la part que lui avait donnée la Providence, ne songeait qu’à jouir tranquillement à Barcelone du fruit de ses conquêtes. Mais cette inaction ne pouvait convenir à son armée ; aussi bien* tôt-mourut-il assassiné.

On élut Sigeridi pour lui succéder ; mais on se demande s’il faut porter ce prince sur la liste des rois, car il éprouva bien promptement le sort do son prédécesseur, et tomba sous le fer des assassins après un règne de sept jours seulement.

Walia, que le choix de ses compatriotes éleva ensuite au commandement, sentant la nécessité de donner un aliment à cette passion de guerre ui dévorait son armée , réunit une otte pour passer dans la Mauritanie, dont il voulait faire la conquête ; mais la tempête maltraita ses vaisseaux ; il en perdit plusieurs , et fut obligé de renoncer à ce projet. Honorius , apprenant ce désastre , crut pouvoir en prêter pour ressaisir les provinces qu’il avait cédées aux Gotlù; Constance, qui commandait pour lui dans les Gaules, avait d’ailleurs un intérêt personnel à cette guerre. Il aimait la soBir de l’empereur, la veuve d’Ataulphe , et voulait l’arracher des main»

L’UNIVERS

des barbares ; il se disposait donc actiTement à combattre. Cependant, on n’en vint pas aux mains. Walia remit Galle Placidie à Constance, et une convention fut signée , par laquelle Walia s’engagea à combattre, pour les Romains, contre les autres barbares établis en Espagne.

Les Alains , qui avaient récemment saccagé des villes restées sous la domination romaine, furent les premiers contre lesquels Walia tourna ses armes. Il les attaqua, les pressa avec tant de vigueur, qu’il les contraignit à accepter une grande bataille. Il les vainquit. Atace, leur roi, fut tué dans le combat, et leur déroute fut si complète, que le petit nombre d’entre eux qui purent échapper au massacre général vint se mêler aux Suèves et aux Vandales. Leur domination fut entiè* rement anéantie , et , à partir de cet instant, il ne fut plus (question d'eux dans l’histoire de la Péninsule.

Les Vandales et les Suèves , craignant un sort semblable à celui des Alains, se soumirent aux Ronaains, dont ils réclamèrent la protection.

Walia respecta en eux les sujets de Rome, et retourna à Barcelone, où, la même année, il mourut de maladie.

Son règne avait duré environ quatre années.

Après sa mort on élut, pour lui succéder, Théodored , que quelques auteursappellentaussiTbéodoricli; mais ce nouveau souverain, ne causant pas aux Suèves et aux Vandales la même terreur que leur inspirait le chef qui les avait vaincus, ils recommencèrent à se soulever, semant partout la mort et la désolation. La misère des Espagnols était portée à l’excès ; les campagnes restaient en friche , et la famine, suite nécessaire de cet abandon de la culture , décimait la population des cités. Ainsi que cela arrive toutes les fois que la société est profondément agitée , on vit des hommes , poussés par le désespoir, se serrer les uns auprès des autres, former des associations pour se soustraire aux maux dont ils étaient accablés. C’est alors ]ue prirent naissance les Bagaudes ,

ainsi nommées du mot celtique hag^, ui signifie réunion, assemblée. Sans oute , au milieu du désastre général, ces bandes ne restèrent pas pures de tout excès et de tout crime. Plus d’une fois il dut leur arriver de courir la campagne. Il est probable qu’elles n’eurent souvent pour ressource que le vol et le pillage ; mais elles n’avaient pour but , dans le principe , que de ré.sisterà l’oppression, de quelque part qu’elle vint. Les assimiler en tout point, comme l’ont fait beaucoup d’écrivains, à des ramassis de brigands, serait étrangement méconnaître leur véritablecaractère. C’est dans le même temps que se formèrent ces agrégations municipales , connues sous le nom de Beheirtas, qui, héritières des libertés dont Joiii.ssaient les bahalats, les villes autonomes et les municipes.

ont su les conserver intactes pendant une longue série de siècles. Il existe encore, dans quelques bourgs de la Castille , un vieil usage qui leur fait donner le nom de ptteblos de behe~ tria : c’est de n’aJmettre personne aux fonctions d’alcade ou de régidor, s’il ne justifie qu’il n’est ni noble ni anobli. Les Béhétries et les Bagaudes trouvèrent dans leur courage la force de résister à la fois aux attaques des Romains et à celles des barbares , et plus d’une fois elles réussirent à protéger les populations contre les excès de' tout genre auxquels se livraient les Suèves et les Vandales. On aurait peine à comprendre jusqu’à quel point l’instinct de la destruction était surtout porté chez ces derniers. Le renard et le loup , lorsqu’ils sont rassasiés, enterrent les restes de leur proie pour les retrouver le lendemain. Les Vandales n’avaient pas cette prévoyance des bêtes féroces , ils détruisaient pour détruire , et ne se réservaient pas même le moyen de subsister dans le pays qu’ils habitaient ; aussi l’eurent-ils bientôt épuisé, et ils furent forcés de se jeter sur les possessions romaines pour y chercher ae nouvelles ressources. Ils s’emparèrent des Iles Baléares , prirent et saccagèrent Cartbagèue. Enfin, appelés en Afrique

ftar le comte Ëoniface, qui réclamait eur secours pour assujettir la Mauritanie , ils s’embarquèrent , abandonnant volontairement l’Espagne dixneuf années environ après y être entrés. Ce fut, dit la tradition , à cause de leur séjour dans les provinces méridionales de la Péninsulequ’on donna, dans la suite, à la Bétique , le nom de f-'andalUia, d’où s’est formé plus tard celui A' Àndaluzia.

Les Suèves ne virent pas plutét la Bétique abandonnée par les Vandales qu'ils s'en emparèrent. Ils envahirent aussi le pays des Carpétains , et tout ce que les' Romains possédaient encore dans le bassin du Tage. L’empire ne put repousser cette agression ; il avait alors un ennemi bien plus redoutable à combattre. Les Huns s’avançaient sous la conduite de leur roi, de cet Attila qui se faisait appeler la terreur du monde et le fléau de Dieu.

Après avoir imposé un tribut à Théodose le Jeune, empereur d’Orient, ils avaient remonté le cours du Danube, traversé le Rhin , et s’étaient jetés dans les Gaules. Ætius, qui commandait dans cette province au nom des Romains ; Mérovée , roi des Francs , et le foi des Goths , Théodoreil , avec deux de ses fils, Thorismond efThéodorich, réunirent leurs forces pour attaquer ensemble ce redoutable adversaire. Ils lui livrèrent bataille dans les plaines de la Champagne; et la victoire , longtemps disputée , fut en grande partie due au courage et à l’intrépidité des Goths ; mais, dès le commencement de la mêlée, Tbéodored avait été tué.

Quoique l’armée d’Attila eût éprouvé des pertes énormes, cependant elle n’avait pas été entièrement détruite.

On rapimrte que ce barbare, retranché derrière les chariots qui formaient l’enceinte de son camp , passa la nuit à proférer des imprécations ; et que, s’attendant à être attaqué le lendemain, il avait prépare un bûcher avec les selles de ses chevaux , afin de s'y jeter et de ne tomber ni mort ni vivant entre les mains de ses ennemis.

Thorismond, que, dans l’enthou-

7* JÀoraison. (Espagne.;

siasme de leur victoire, les Goths avaient proclamé roi , voulait attaquer les Huns, et venger la mort de son père en achevant de les exterminer ; mais le général romain , soit qu’il craignît de réduire au désespoir un ennemi encore redoutable , soit qu’il eût peur de laisser prendre aux Goths trop de pouvoir et trop d’influence, s’il leur permettait d’achever la victoire , s’attacha à dissuader Thorismond de son projet. Il lui conseilla de se rendre promptement à Toulouse, qui était alors le centre du royaume gothique , afin de faire confirmer par la nation son élection qui n’était que partielle.

Thorismond suivit cet avis. Il regagna précipitamment le midi de la Gaule, où son élection fut validée. Peu de temps après , comme il avait des discussions avec Ætius, sur le partage du butin fait sur les Huns, il se mit en marche pour aller le combattre. Mais Ætius apaisa son ressentiment, en lui envoyant en présent un vase d’or du poids de cinq cents livres, dont le prix était encore augmenté par les pierreries qu’on y avait incrustées. Ce vase fut pendant longtemps l’objet le plus précieux du trésor des rois goths.

Au dire des historiens, Thorismond était violent et cruel. Il songeait à faire périr plusieurs de ses frères; mais ceux-ci le prévinrent et le firent assassiner. L’atné d’entre eux , Théodorich , fut élu à sa place. C’était un prince intrépide et habile. Sous son r^ne, Rechiaire, roi des Suèves, non content de s’être approprié l’héritage des Vandales , d’avoir occupé tout le bassin du Tage, voulut faire encore de nouvelles conquêtes sur les Romains.

Théodorich , allié de l’empereur Avitus, se chargea de punir cette agression. Il se mit en campagne, poursuivit Rechiaire qui voulait gagner les montagnes des Asturies, l’atteignit, et le força à livrer bataille sur les bords du fleuve Orbigo, auprès d’Asturicum. Il remporta une victoire complète sur le roi suève, qui , blessé dans le combat, forcé de fuir, et ne se croyant pas en sûreté tant que ses pieds toucheraient la terre d’Espagne , s’embarqua pour

98 L’UWIVEB,S.

aUcr rejoiiidre l«s VaediilMen Afvû(u«.

Mais lé mauvaia taïups l’ayant contraint à radeietsodrc à terre, il fut fait prisonnier et mis i mort. Tfaéodorich , profitant de sa victoire , alla mettre le si^e devant Bracara. Cette ville fut prise et livrée au pillaee. Mais les vainqueurs respectèrent la vie des habitants. Ensuite Thèodorich passa en Lusitanie pour réduire cette province; tandis qu'une autre armée, sous le commandement de Cyrila, un de ses capitaines, soumettait la Bétique à la domination des Gotha.

Les Suèves qui avaient survécu à la déroute de leur roi s’étaient divisés en deux partis. Les uns, retirés à l’extrémité de la Galice , au pays des Artabres , avaient élu un roi que les auteurs nomment Maldras. l.es autres avaient reconnu la suzeraineté des Goths , et avaient reçu d’eux un chef nommé Aiulf. Tfaéodorich , après avoir ainsi pacifié le pays, y laissa une armée pour contenir les provinces conquises ; puis il repassa oans les Gaules l^ur aller se mêler aux guerres qui désolaient l’empire. A peine eut-il quitté l’Espagne , nue les Suèves , commandés par Aiulf, se soulevèrent; mais, attaqués par les Goths , ils furent eneore battus; et Aiulf ayant été pris, fut mis à mort. Les vaincus demandèrent de nouveau à se soumettre , et Théodorioh leur accorda le droit de se choisir un chef. Quelques-uns se réunirent à Maldras, qui avait déjà été élu par une partie de leurs compatriotes ; les autres choisirent un nommé Frantan. Au bout de deux années , Maldras, ^ant cessé de convenir à ses sujets , rat assassiné par eux , et remplacé par Bemismond. Frantan ne tarda pas non plus à périr. Il eut pour successeur un autre <»ef nommé Frumar. Celui-ci ne commanda que pendant peu de temps.

Il mourut , et tous les Suèves reconnurent Bemismond pour leur roi. Dès que celui-ci se vit le seul chef de sa nation , il songea à faire la paix avec ses voisins; et, pour la rendre plus durable , il épousa la fille de Théodoricb, et embrassa l’arianisme, que professaient les Goths.

Il y avait treize ans qye Théodorict| était monté sur le trône; et, pendant ce temps , il avait puissamment travaillé à l’agrandissement et à la gloire de sa patrie. Il venait de conquérir pour les Goüis une autorité dont, jusqu’à ce jour, ils n’avaient pas joui dans la Péninsule. Maîtres de la Catalogne et de la Bétique , ils exerçaient encore une espèce aie protectorat sur les autres parties de l’Espagne , que les Romains ne conservaient qu^avec leur aide , et , en quelque sorte , sous lew bon plaisir. Enfin les Suèves reconnaissaient leur suzeraineté. Ce prinqe avait constamment régné avec l;)oiiheur, lorsqu’il tomba sous le ftr dë$ assassins. L’histoire lui reprodiç Iç meurtre de Thorismond, son frère.

Ce fut par les ordres d’un autre de ses frères , par les ordres d’Eurich , qu’il fut frappé.

Eurich , proclamé roi , acheva ce^ç son prédécesseur avait commencé.

fitant de l'état de faiblesse et de d^eganisation où l’empire d'Occident était tombé, il attaqua les Romains des deux côtés des Pyrénées à la fois , dans la Gaule et dans la Péninsule. Il les cbassa définitivement de l’Espagne, qui, à l’exception d’une partie de la Galice laissée par lui aux Suèves se; alliés , fut occupée en entier par les Goths; et ce n'est qu’à partir de ce moment qu’on doit considérer leur domination comme solidement assise dans ce pays. Eurich ne fut pas seulement conquérant, il eut aussi la gloire de donner un code à sa patrie. Il s’occupa de recueillir en un corps de loia les ordonnances publiées par lui et par ses prédécesseurs. Ce fut un prince plein de modération et de générosité.

Il mourut en 483 de l'ère chrétienne, après un règne de dix-sept ans.

Domination det Goths dans la Péninsule. — Après la mort d’Euricb , les Goths élurent Alarioh, son fils.

Pendant le règne de ce prince, nulle guerre ne vint agiter les Etats qu’il possédait en Espagne. Il n’en fut pas de même de ceux qu’il avait dans le midi de la Gaule. Les Francs et les Wisigotbs s’y trouvaient trop rappro-

çhës pour vivra en bonne intelligence.

Çlovis, qui joignait toute l’ambition d'un conquérant au fanatisme d’un nouveau converti , avait répété plus d'une fois qu’il s’impatientait de voir la plus belle partie des Gaules possédée par les ariens. Il n’était pas arrêté dans ses projets de guerre par les liens de parenté qui l’unissaient au roi des Wisigoths, Cependant c'était sa propre niece qui était la femme d'Alarich. En effet, Théodorich, fondateur du royaume des Ostrogoths en Italie, avait épousé AudeQède , sœur de Clovis. Il en avait eu deux filles : l’une, nommée Ostrogotha , qu’il avait mariée à Gondebaud, roi des Bourguinons; l’autre, appelée Theudicoda, tait femme d’Alarich. Tous les efforts de Théodorich pour empêcher une guerre entre son beau-frère et son gendre furent inutiles. Ils en vinrent aux mains à Vouglé, près de Poitiers.

Alarich fut vaincu, et périt dans le combat. La plupart des historiens s’accordent à dire qu'il fut tué par Clovis lui-même.

Alarich laissait deux enfants : Gesalie ou Gesaleyc, qu’il avait eu d’une concubine longtemps avant son mariage; l’autre, né de sa femme Theudicoda. Ce dernier, nommé Amalarich, était trop jeune pour qu’on pdt lui conQer le gouvernement , et les Goths élurent Gesalic pour roi. Théodorich, mécontent de voir son petit - fils privé du trône, envoya dans les Gaules une armée de quatre-vingt mille hommes, dans le double but de réprimer l’orgueil des Francs, qui n’avait plus de bornes depuis la victoire remportée par Clovis, et de rétablir son petit-fils Amalarich sur le trône.

On a vu que, jusqu’à ee jour, la royauté était purement élective ciiez les Goths. Cependant le droit d’hérédité tendait à s’introduire dans leurs mœurs. Depuis un siècle, la couronne n’était pas sortie de la même famille.

Walia avait eu pour successeur Théodored, son parent. Après celui-ci, trois de ses fils , Thorismond , Théotforich et Eurich, avaient successivement régné. Alarich , fils de ce der-

nier, venait de périr en combattant; et cette fois encore, les Goths, en écartant du trône l’enfant légitime laissé pr lui , avaient été demander un roi à sa descendance. C’est son bâtard qu’ils avaient choisi. L’hérédité commençait à devenir un droit chez les Goths; cependant c’était la première fois qu’on y voyait le commandement réclamé, les armes à la main, comme étant une propriété de famille. Cet exemple est d'autant plus remarquable , qu’on revendiquait cette propriété au nom d’un prince encore incapable de gouverner : il avait à peine cinq ans. Quoi qu’il en soit, l’armée des Ostrogoths s’avançait pour faire prévaloir ce droit. Dans ces circonstances , Gesalic se montra peu digne du rang dont ses compatriotes l’avaient honoré. Il prit honteusement la fuite , se retira à Barcelone , et , ne s’y trouvant pas encore en sûreté, il passa en Afrique pour demander des secours aux Vandales. Ceux-ci lui ayant donné de l’argent et des hommes , il revint dans la Gaule , et employa une année entière à organiser une armée. Quand enfin il l'eut réunie, il partit pour aller assiéger Barcelone. Mais, attaqué par un des lieutenants de Théodorich , il fut battu et forcé de prendre la fuite. Suivant quelques auteurs , il tomba entre les mains d’un parti d’Ostrogoths qui le mirent à mort. Suivant les autres , il se réfugia dans les Gaules, où bientôt il mourut d’une maladie que lui causèrent le chagrin et la honte de sa défaite.

Théodorich confia le gouvernement de l’Espagne à Theudis, qui avait été son écuyer, et le chargea de l’éducation du jeune roi. Quelques auteurs pensent que Theudis gouvernait au nom du roi des Ostrogoths , et ils comptent celui-ci au nombre des souverains de l’Espagne. Cette opinion paraît peu fondée. En effet , Théodorich ne quitta jamais l’Italie , et dès qu’Amalarich fut en âge de gouverner, il lui remit l’administration de son royaume. Une des premières pensas du jeune roi pour assurer la paix entre son royaume et celui des Francs,

too

L’UNIVERS

fut de demander en mariage Clotilde, fille de Clovis. Cette union , qui paraissait devoir être un gage de paix entre les deux pays, devint une source de haines et de discordes. Clotilde était catholique, Amalarich au contraire était arien ; cette diversité de croyances fut entre eux une cause toujours renaissante de discussions et de querelles. Quand Clotilde remplissait les devoirs de sa religion, Amalarich la faisait insulter et la maltraitait. La fille de Clovis implora l’assistance de Childebert son irère, et pour le déterminer à venir la secourir , elle lui envoya, dit-on, un mouchoir teint de son sang.

Les quatre fils de Clovis , Childebert , roi de Paris ; Clotaire ,^de Soissons ; Théodorich , d’Austrâsie ; et Clodomir , d’Orléans , se réunirent contre le roi des Wisigoths. Celui-ci vint au-devant d'eux pour leur livrer bataille; mais il fut mis en fuite, et forcé de se réfugier sur ses vaisseaux. Dans sa précipitation , il avait oublié d’emporter ses trésors. Il redescendit à terre la ville était déjà occupée par ses ennemis; et, au moment où, pour échapper à leur poursuite , il entrait dans une église , un Franc le tua d’un coup de lance. D’autres auteurs racontentqu’il se serait retiré à Barcelone, et que sa fuite l’ayant rendu méprisable aux siens, il y fut massacré par ses propres soldats. Cbildebert fit un butin considérable ; il emporta soixante-dix calices, quinze patenes, et beaucoup d’autres ornements d’église en or, qu’a son retour il distribua aux églises de Paris. Quant à Clotilde , elle ne survécut pas longtemps à son mari. Elle revenait en France avec ses frères, qui l’avaient délivrée ; mais elle mourut dans le voyage.

Ce fut sous le règne de ce prince que s’introduisit l’usage des épreuves par le feu. Voici, dit Mariana, comment cette superstition prit naissance :

niontaoo , prélat de Tolède , était accusé d’actions impures. Pour prouver son innocence , il mit dans son sein des charbons enflammés , et les y conserva pendant qu’il disait la messe.

sans qu’ils brûlassent ses vêtements et sans que le feu s’éteignit. Ce fut l’origine de cette coutume, autrefois généralement admise en Espagne.Les lois desGoths en font plusieurs fois mention, qdoiqu’ellesoit reprouvée par les lois divines. Elle permettait de purger par les épreuves de l’eau ou du feu les accusations de vol, de meurtre et d’adultère.

Voici de quelle manière et avec quelles cérémonies l’épreuve avait lieu : l'accusé commençait par se confesser de ses péchés; ensuite on faisait rougir une barre de fer ou bouillir de l’eau ; ces objets étaient bénits par un prêtre qiii venait d'offrir le saint sacrifice. Celui qui pouvait sans danger saisir le fer brûlant ou boire l’eau wuillante, était proclamé innocent et déchargé de toute infamie. , /

Theudis, qui avait gouverné l’Espape pendant les premières années de la minorité d’Amalarich , et qui était Ostrogoth de nation, fut élu roi. A peine était-il sur le trône , qu’il eut à soutenir une guerre contre les Francs.

Childebert avait rapporté un trop riche butin de sa première expédition en Espagne, pour n’être pas tenté d’en essayer une seconde. Il traversa les Pyrénées ; et , après avoir ravagé le pays . il vint mettre le siège devant Cæsar-Augusta. Il pressait vivement la ville; aussi les habitants, craignant de ne pas être suffisamment défendus par des forces humaines , implorèrent un secours céleste. Les hommes, couverts de cilices, les pieds nus, et portant à la main des torches funéraires, les femmes , vêtues de blanc , et laissant flotter leur chevelure, firent plusieurs fois le tour des remparts , en

fiortant en procession la tunique et es reliques de saint Vincent. Le roi franc, surpris à la vue de cet appareil, crut d'abord qu’il était question de quelque conjuration magique. Mais un prisonnier espagnol lui expliqua comment, par l’intercession de saint Vincent , qui avait déjà fait de nombreux miracles , ils apMlaient contre lui la colère de Dieu. Dans ces temps d’ignorance, les esprits recevaient facilement une impression supersti-

loi

lieuse ; et , soit que Childebert fût effrayé par la crainte d’un châtiment céiêste, soit qu’il fût déterminé par d’autres considérations, et qu’il redoutât de voir son armée affamée par les Goths , qui tenaient la campagne , il traita avec les habitants , et exigea qu’ils lui céda.ssent la tunique de saint Vincent. Il reprit le chemin de la France , emportant cette pieuse dépouille, qui au reste ne le garantit pas de tout danger ; car, enfermé par Theudisèle, général de ’rheudis , dans les gorges des Pyrénées, il ne put forcer'^ le passage qu’en éprouvant des pertes considérables. Néanmoins , Childebert , de retour à Paris , y fit élever, en mémoire de ce qui lui était arrivé en Espagne, une église et une abbaye. Elles étaient , à cette époque , situées en dehors de la ville, sur la rive gauche de la Seine, et entourées de fossés et de remparts qui en faisaient une véritable citadelle. Placées d'abord sous l’invocation de saint Vincent, elles ont plus tard été consacrées à un autre patron. Elles forment aujourd'hui l’abbaye Saint-Germain des Prés.

La seconde année du règne de Theudis (532) , les armées de l’empereur d’Orient, conduites par Bélisaire, détruisirent l’établissement que les Vandales avaient fondé en Afrique, et firent prisonnier Gélimer leur roi. La marche et les succès du général romain furent si rapides, qu’en Espagne on connut la défaite des V'andales avant d'avoir appris qu’ils étaient attaqués.

Cependant Theudis envoya des secours en Afrique pour relever leur cause; mais cette expédition n’eut aucun succès , et sa flotte fut bientôt forcée de rapporter les débris de son armée.

Pendant dix sept années , Theudis ne s’occupa que du bonlieur de ses sujets , et cependant il mourut assassiné. Un mendiant qui était insensé, ou qui feignait de l’étre, le frappa d’un coup d’épw. Il reçut cette mort avec résignatiW , comme un châtiment des fautes qu’il avait commises, et il pardonna à son meurtrier.

Quelques historiens disent que Theu-

dis avait été au nombre des révoltés qui , à Barcelone , avaient massacré Amalarich , et qu’en mourant à son tour de la main d’un assassin, il défendit qu’on puntt celui qui venait de le poignarder ;oarce que, dit-il , Dieu m'a fait souffrir par la main ’de cet assassin la peine du crime que fai commis autrefois en tuant mot-même le chef de ma nation.

Le général que nous avons vu arrêtant l’armée des Francs dans les Pyrénées, fut choisi pour succéder à Theudis. Une fois sur le trône, ce nouveau souverain ne se distingua que par sa cruauté, par sa luxure, et encore, ajoutent les auteurs ecclésiastiques , par son impiété. Ils racontent qu’un miracle se renouvelait tous les ans dans l’église catholique d’Osset , près de Séville : les fonts baptismaux , quoique fermés par l’évêque , en présence du peuple, le jeudi de la semaine sainte, se retrouvaient toujours pleins d’eau le samedi suivant, sans qu’on sût comment elle y était arrivée. Theudisèle était arien, et par conséquent il croyait |>eu au.v miracles qui pouvaient se faire en faveur des catholiques.

Soujiçonnant donc quelque fraude , et pensant que l’eau pouvait être introduite par quelque conduit souterrain .

il lit creuser tout autour de l’église un fossé de vingt-cinq pieds de largeur, qui était aussi profond que large. Il lit soigneusement surveiller les portes de l’église, et se vanta d’empêcher le miracle; mais avant le samedi saint il mourut assassiné.

Les cons|)irateurs qui l’avaient frappé se crurent en droit de donner un roi à leurs compatriotes. Ils désignèrent Agila, l’un d’entre eux; mais il s’en fallut de beaucoup que toute l’Espagne approuvât leur choix : plusieurs villes refusèrent de reconnaître leur élu pour souverain. Cordoue, n’ayant pas voulu lui ouvrir ses porteij fut assiégée par lui ; mais il échoua dans cette tentative, et fut forcé de se retirer à Mérida. On ne tarda pas à lui opposer un concurrent. Ce fut Athanagilde. Celui-ci ne se trouvant pas assez puissant pour vaincre son ri-

lOÜ

L’UNIVEAS.

val , appelâ l'empereur d'Oriént k son secours. Il promit de faire rentrer une partie de l’Espagne sous la domination romaine si on voulait l’aider à renverser son compétiteur. Justinien lui envoya une armée , sous le commandement du patrice Libérius. Agila, battu par Athanagilde et par les Romains réunis, se retira à Émérita, et il y fut assassiné par les siens.

Sa mort eût laissé Athanagilde seul maître de l’Espagne , si les dangereux auxiliaires qu'il avait appelés n’eussent pria pour eux une partie de son royaume. Les Romains n’avaient point encore oublié que cette riche contrée avait appartenu à l’empire, ét ils ne désespéraient pas d'y détruire la puis<> sance des Wisigoths, comme Bélisaire avait déjà anéanti celle des Vandales en Afrique et celle des Ostrogoths en Italie. Les Romains s’étaient approprié le littoral de la Bétique, et même de la Lusitanie, jusqu’au promontoire sacré.

Athanagilde eut donc à soutenir contré eux des guerres longues et acharnées.

Dans ses entreprises, >1 eut tour à tour à se plaindre et à se louer de la fortune ; mais quel qu’en ait été le succès, l’histoire n’en a pas moins de graves reproches à lui adresser. Celui qui , pour satisfaire son ambition , pour renverser un rival et s’emparer du pouvoir , appelle à son aide l’invasion étrangère, est traître à sa patrie; et lorsqu'un prince est déjà coupable d’un semblable crime, s’il faut Jugef son caractère nonnieulement d'après ses actes , mais encore d’après la conduite de ses enfants, ce doit être une circonstance bien aggravante que d’être, comme Athanagilde, père de Gaisuinde et de Brunehaut.

Galsuinde, l’atnée de ses deux filles, fut unie à (^ilpéric , roi de Soissons, et mourut peu de jours après son mariage, assassinée, à ce qu’on croit, par Fr^égonde. La plus jeune, que les Espagnols appellent Brunechilde, et mi est si horriblement célèbre dans riiistoire française sous le nom de Brunehaut, épmisa Sigebert, roi d’Austrasie. Elle put être accusée par Clotaire d’avoir fait périr dix rois on en-

fants de rois. Au reste , Athanagildë ne fut pas témoin de cette série d’horreurs. Il mourut de maladie à Tolède en â67.

Ce fut à peu près vers cette époque que Théodomir (*J , roi des Suèves , abandonna l’hérésie d’Arius pour embrasser le catholicisme. On raconte que sa fille ayant été frappée d’une maladie incurable , il avait fait vœu de croire ce qu’avait cru saint Martin, dont on lui vantait les miracles , Si , par l’intercession de ce saint, la vie de son enfant était sauvée. La guérison ayant eu lieu, Théodomir, ainsi qu’une grande partie de ses sujets, se convertirent. Pour s’éclairer davantage dans la voie nouvelle qu’il voulait suivre, le roi réunit un concile à Bracara. Parmi les actes de ce concile , il en est un qui mérite d’être remarqué. Les évêques rassemblés condamnèrent l’usage d’enterrer les morts dans les églises, qui convertit les temples en autant de charniers. Mais les abus Sont vivaces, et quoiqu’on eût reconnu, dès le milieu du sixième siècle , combien celte coutume était insalubre, elle n’a pas moins subsisté en Espagne jusqu’à nos jours.

Après la mort d’Athanagilde, il y eut un interrègne de quelques mois.

Les grands ne pouvaient tomber d’aOcord sur le choix à fairé. Enfin ou élut Leuva. Celui-ci , dès la secondé année de son règne , trouvant qu’unè seule personne pouvait difficilement pourvoir à la fois au gouvernement de l'Espagne et à celui des provinceà que les Goths possédaient dans là Gaule , demanda à la nation que soû frère Léovigilde partageât avec lui la royauté. Leuva se réserva les provin-

(*) L’histoire depuis Recnitmond ne parle pas des Suèves; et s'ils reparaissent, c’est pour quelques instants seulemeot , car ils doivent être absorbés bientôt par la monarchie des Goths. Voici la liste de leurs rois s

Hermenrich*

Rfchila.

Rechiaire.

Maldraa.

Frunaar.

ReinififBond.

Z/uuàt.

Ariaiair» Garriarieh Tbéodoaiir.

Mir ou Miron.

Kborie . dqtouilld paé Andeoa;

MaUrkkyqiu ne fut que préteodaot au trône.

iÔS

tes ^ui étaient dans la Gaule ; Léori* gilde eut l’Espagne en partage. Ce prince, qui, d'un premier mariage, avait déjà deux fils , Hermenegilde et Récarea , épousa Gowsuinde , veuve d’Âthanagilae, afin de consolider par cette union l’autorité qu’on venait dé lui conférer. Ensuite il réunit une armée, attaqua les Romains, les battit, et leur enleva les villes d’Asido et de Malaca. Il fit aussi rentrer sous son obéissance Cordoue, qui, depuis qu’elle avait repoussé Agila, s’était maintenue indépendante , et avait refusé de re* connaître aucun souverain.

Il y avait déjà trois ans que Léovigilde travaillait ainsi à affermir l’autorité royale et à combattre les ennemis de sa patrie , lorsque son frère Lcuva mourut. Il se trouva dès lors seul maître du royaume des Goths. Le commencement de ce règne fut signalé par quelques troubles. Les Cantabres , toujours prêts à combattre, se Soulevèrent contre son autorité; mais, après avoir commencé par chasser les Romains de la Bétique, le nouveau rol se rendit dans le norf de l’Espagne, où bientôt il eut apaisé la révolte.

Alors il suivit l’exemple que lui avait donné Son frère. Leuva, guidé par l’amour du bien public , et pour que son royaume fût mieux administré, avait partagé le pouvoir avec lui. Un motif différent , le désir dè perpétuer le sceptre dans sa famille, détermina Léovigilde à partage son autorité avec ses deux fils , Hermenegilde et Récared. Hermenegilde eut Seville pour résidence. Récared, au contraire, eut la sienne dans une villë de la Celtibérie. Quant à Léovigilde, il s’établit à Tolède , qui prit le titre de villè royale. Cet arrangement, qui semblait devoir assurer la tranquillité dans la famille royale, devint au contraire un ferment de discorde. Tous les Espagnols ne suivaient pas la même croyance : les anciens habitants étaient presque tous catholiques ; les Goths étaient ariens. Dans le principe, la religion catholique était restée humble et soumise ; mais à mesure que l’époque de la conquête s’était éloignée, elle

avait relevé la tête ; elle avtdt fait des prosélytes même parmi IM maîtres d’d pays. Elle aspirait à exclure l’arià'^ nisme ; elle s’agitait , së remnait ; ellé était devenue le point de i'alliemeflt de tous les mécontents et le prétexté de tous les ambitieux ; mars il lëur man^ quait un chef, lorsque les dreOnstart^ ces vinrent désigner Hermehegiide d leur choix. Il avait épousé Ingunde ^ fille de Brunehalit et de Sigebert. Cetté princesse était catholique. Elle eut dé vives altercations avec Gowsuindé; son aïeule maternelle , qui était réstéè arienne. Hermenegilde prit dans ceé discussions le parti de sa jeune épouse. Bientôt converti par elle , il embrassé la foi des catholiques , et se trouvé tout naturellement placé à la tête du Mrti qu’ils formaient dans l’Etat.

Pour donner à cette fhetion encore plus de force , il fit alliance avec les ennemis du royaume; âvec ces Romains que son père avait combattus -, et qu’il avait réduits à ne plus posséder qu’un coin de la Lusitanie. li avait fait aussi alliance avec le roi des Suè" ves, Mir, fils déThéodomir, qui était catholique. C’est ainsi qu’il préparait la ruine de son père. Mais Léovigilde, averti de ces menées coupables , ressembla une armée, surprit et cerna les Suèves, qui s’avançéient pour Së joindre à Hermenegilde, etcéntraignit leur roi à venir avec lui , Mit cOmitoè auxiliaire , soit comme otage ; fairo lé siège de S^lllé , où Herménegildè s’était fortifié. Cèpëndànt il répugnait à Léovigilde d’enlcvèr cette cité de forcé; il prit donc le parti de là bloquer étroitement, et d’attendre que la famine là lui eût livrée. Il s’établit à Italicé, cette antique CDlotrië fondée par Scipion à une lieue au-dëssouS de ^ville.

Il en releva les murailles, coupé toute communication entre les sssmgés ét la campagne, et parvint même à empêcher qu on profitât du cours dü Bé* tis pour faire passer des vivreS auk habitants. Aussi, après ün blocus d’une année, Hërmenégildé Sentant l’impossibilité de se défendre plus longtemps, prit la fuite ét eburut chercher urt asile à Cordoue. Il comptait sur les

L’UNIVERS

KM

secours que lui avaient promis les Romains. Mais I^ovigilde qagna à prix d'argent le général qui devait les fui amener, et Hermenegilde , abandonné il ses propres forces, fut encore obligé de prendre la fuite. S’étant réfugié dans une église, il fit prier son frère Récared d’implorer pour lui le pardon de leur père. Léovigilde reçut le rebelle en grâce. Il se contenta de le faire dépouiller de ses vêtements royaux et de l’éloigner du pays où sa révolte avait eu lieu, en lui donnant pour résidence la ville de Valence.

Cette clémence paternelle ne corrigea pas Hermenegilne. Il recommença ses intrigues, réunit une armée, et leva de nouveau l’étendard de la révolte. Il pénétra dans cette partie de la Lusitanie ancienne que nous nommons l’Estrémadure. Mais le roi se mit à sa

fioursuite; il le chassa d’Ëmérita, qui ui avait ouvert ses portes, et le repoussa ainsi de ville en ville jusqu’à Valence. Les rebelles , ainsi pressés , se débandèrent; leur chef, resté presque seul , tomba encore une fois entre les mains de son père, qui, justement irrité, le fit emprisonner à Tarragone. Malgré tous les crimes de son fils , Léovigilde voulait encore lui pardonner-, mais il exigeait quelque preuve d'un repentir sincère. Hermenegilde s’était uni a tous les ennemis de l’Etat ; aux mécontents , aux Romains, à Contran, roi d’Orléans et de Bourgogne, qui, voisin des provinces possédées par les Gotbs dans le raidi de la Gaule, était par conséquent leur adversaire naturel ; à Childeuert, roi d’Austrasie , frère d'Inguude sa femme. Le catholicisme avait été le nœud qui avait resserré toutes ces alliances, qui en avait été la cause ou le prétexte. Léovigilde exigeait qu’il revint à son ancienne croyance; et, pour l’exhorter à l'abjuration qu’il lui demandait, il lui avait envoyé un évêque arien. Mais le prisonnier s’emporta en invectives contre cet évêque et contre son père lui-même. Alors celui-ci , dans un moment de colère , ordonna de le décapiter; et cet ordre fut exécuté avec une précipitation qui

ne laissa de place ni à la réflexion, ni au repentir. Sans doute cette catastrophe est déplorable ; mais faut-il , comme le font les historiens espagnols, en rejeter tout l’odieux sur Léovigilde, qu’ils dépeignent comme poussé contre son fils par une haine aveugle de la religion que celui-ci venait d’embrasser? Cette accusation paraît démentie par les faits. Léovigilde aimait tendrement ses enfants, puisu’il s’était spontanément dépouillé ’une partie de son royaume et l’avait partagé avec eux. Il n’était pas entraîne par un fanatisme furieux ; car, loin de persécuter les catholiques , il avait cherclié tous les moyens de rapprocher les opinions religieuses ; dans ce but de conciliation , avant d’aller assiéger Séville, il avait réuni un concile , et les prêtres ariens qui composaient cette assemblée, animés du même esprit de transaction , proclamaient ce qu’ils n’avaient pas accordé jusqu’à ce jour, que le fils est égal au père. Ce n’était donc pas un fanatisme religjeux qui le faisait agir. Sa sévérité était sollicitée par des causes plus impérieuses. Comme roi, n’était-cc pas pour lui un devoir de punir le sujet qui s’alliait avec les ennemis de l’Etat , et qui remplissait le royaume de troubles et d’agitations ? Hermenegilde n’était-il pas d’ailleurs assez coupable, lorsque deux fois il avait pris les armes contre son père? Cependant les Espagnols le vénèrent comme un saint, et l’Eglise romaine l’a placé au nombre des martyrs.

Après la mort d’Hermenegilde , sa femme et son jeune fils, Athanagilde, qu'il avait confiés à la garde des Romains, s’embarquèrent pour passer à Constantinople. Ingunde périt dans la traversée, et son enfant fut élevé par les soins de l’empereur Maurice.

Pendant le siège de Séville, Mir, roi des Suèves, était mort , et il avait eu pour successeur son fils Eboric. Mais ce jeune prince n’avait pas tardé à être détrôné par le second mari de Sisegunde sa mere, nommé Andeca. Cet usurpateur, après lui avoir fait couper les clieveux, l'avait renfermé dans un

Digilized by C'i

dottre. Ce fut pour T>éovigilde un mo* elles furent déjouées par la prudence tif d’intervention. Il attaqua le tyran , et par la fermeté du roi. Les Romains et, l’ayant vaincu , il lui lit à son tour l’attaquèrent ; il leur lit la guerre avec couper sa chevelure, ce qui, à cette vigueur et avec succès. I^s révoltes épooue , dégradait de la noblesse et éclatèrent dans le pays des Vascons ; rendait indigne de régner. Il le jeta il les réprima ; et , malgré la sévérité dans un cloître de la Lusitanie. Un qu’il lui fallut déployer dans plus d’une seigneur suève, appelé Malarich , vou- circonstance , il sut cependant se faire lut encore prendre le titre et l’auto- aimer de la plus grande partie de ses rité de roi ; mais Léovigilde réprima sujets; aussi plusieurs historiens, et promptement cette tentative, et resta notamment Mariana , l’appellent -ils seul maître de la Galice ; car Ëboric, souvent le bon roi Récared. Il moudont les cheveux avaient été rasés , rut en 601 , laissant trois fils : Leuva, lie pouvait remonter sur le trône ; et Suinthila et Geila. d’ailleurs Léovigilde n’avait peut-être Leuva n’était âgé que de vingt ans , pas bien envie de le lui rendre. C’est et promettait d’être aussi bon roi que ainsi que le royaume des Suèves finit son père ; mais les assassins ne lui en en 566, après avoir duré 174 ans. laissèrent pas le temps. Ils le frappè-

Léovigilde mourut dans cette même rent comme il achevait la seconde anannée 586. Il est le premier qui, parmi née de son règne, les Wisigoths , ait tait usage des insi- Witerich , qui avait été l’artisan de gnes de Ta royauté, du manteau , du ce crime, fut élu à la place de Leuva.

sceptre et de la couronne. Avant son II était d’un caractère cruel , et s’ef-

époque, on ne trouve sur les médailles força , mais inutilement, de faire re-

ni sur les monuments gothiques au- vivre la secte d’Arius. Il eut bientôt

cune trace de couronne ni de bandeau amassé tant de haines contre lui ,

royal. Malgré les guerres nombreuses qu’enfin elles éclatèrent. Le peuple se

qu’il eut a soutenir , malgré cette souleva , l’attaqua dans son palais , le

autre plaie qui désole souvent l’Es- massacra, et traîna dans les rues son

K, les sauterelles, ^ui portèrent cadavre, qui fut honteusement ense-

line et la dévastation dans plu- veli hors des murs de Tolède. Et parce

sieurs provinces , son règne fut heu- qu’il s’était élevé par le glaive, dit saint

reux. Aussi tous les historiens s’accor- Isidore de Séville, il périt par le glaive;

dent-ils à regarder Léovigilde comme et cette fois du moins, la mort de l’in-

un des plus grands rois de l’Espagne nocent ne resta pas sans vengeance,

gothique. On élut roi Gundemar, qui avait été

Un événement d’une grande impor- chef de ce mouvement populaire. Pen-

tance signala le règne de Récared, son dant son règne, qui ne dura que deux

fils et son successeur. Le nombre des années, il combattit avec succès con-

catholiques s’était considérablement tre les Romains, et apaisa des révol-

accru en Espagne. Soit par politique , tes dans le pays des Vascons. Il mou-

soit par conviction , Recared favori- rut de maladie à Tolède en 612.

sait leur croyance , et s’efforçait de la Dans ces temps d’ignorance, il était propager. Il détermina un grand nom- bien rare et presque merveilleux de

bre de seigneurs à l’embrasser ; il y voir un homme joindre à la pratique

engageait les uns par des caresses, les du métier de la guerre quelque con-

autres par des présents. Enfin, quand naissance des lettres grecques ou lati-

il eut successivement préparé les es- nés. Cependant ces deux qualités de

prits au changement qu’il méditait, brave soldat et d’homme lettré se

il fit lui-même profession de la foi ca- trouvaient réunies chez Sisebute , qui

tholique. Cependant ce n’est jamais fut élu roi. On a conservé de lui plu-

sans agitation dans l’État qu’une pa- sieurs écrits qui rendent témoignage

reille conversion peut avoir lieu. Plu- de son érudition. Les révoltes conti-

sieurs conjurations éclatèrent ; mais nuelles des populations du nord de ia

IM

L’UMVEHS.

Péninsale lui donnèrent bientôt l’oo casion de faire preuve de ses talents militaires. Des troubles ayant éclaté dans les Asturies et dans cette partie de la Cantabrie habitée par les Ruscons , appelée aujourd'hui la Rioja , il prit aussitôt les armes , conQa à Suintila , fils du bon roi R^ared , le commandement de l’armée envoyée contre les Ruscons , et conduisit lui-inéme l’expédition dirigée contre les Astures.

Les Romains, le voyant occupé dans le nord de l’Espagne , crurent pouvoir se Jeter impunément sur la Bétique, pour reconquérir le terrain que Léovigilde et Rccared leur avaient enlevé»

Mais Sisebute en linit promptement avec les Astures et les Cantabres , réunit ses forces et vint s’opposer aux attaques des Romains. Il remporta sur eux deux victoires , et leur lit essuyer des pertes considérables. U donna dans cette circonstance nonseulement des preuves de sa vaillance et de son habileté, mais encore il fit connaître sa générosité et sa grandeur d’âme. Il renvoya aux vaincus tous les prisonniers qu’il leur avait faits ; et, pour que ses soldats ne fussent pas frustrés de la part qui leur revenait dans cette partie du butin, il leur paya de son épargne la rançon des captifs qu’il délivrait.

Tout en rendant hommage aux talents et aux vntus de ce prince, il faut le plaindre de n’avoir pas su se mettre au-dessus des préjugés, qui , dé son temps , faisaient des Israélites leé objets de l’exécration générale. A l’instigation de l’empereur Héraclius, il

fiersécuta les juifs, les força â recevoir e baptême ou à quitter ses États; aussi un grand nombre d’Espagnols qui professaient le judaïsme s’expatrièrent-ils pour aller porter dans d’autres pays leurs capitaux et leur industrie. Sisebute ne régna que jusqu’en 631. Quelques auteurs pensent qu’il fut empoisonné; mais, dit Mariana, lorsqu’un prince renommé par ses vertus et par l’amour de ses sujets vient à périr encore jeune, on veut toujours que sa mort ait une cause extraordinaire, sisebute mourut pour

avoir bu en trop grande quàntité d’une potion que ses médecins lui avaient donnée, et qui, prise à moindre dose, eût peut-être été salutaire.

Son fils Récared lui succéda; mais ce prince, qui était trop jeune, ne réna que peu de mois, et l'histoire né it rien de sa vie ni de sa mort.

Le fils du bon roi Récared, Suintila , qui s’était distingué dans la guerre contre les Ruscons, fut élu roi. Il eut à combattre d'abord les Vascons et les Cantabres, qui portèrent le fer et lé feu dans une partie de la Tarraconaise, Quand il les eut vaincus, il tourna seS armes contre les Romains, et les chassa entièrement de l’Espagne, oà ils étaient restés pendant plus dé soixante et dix ans, depuis qu’Athanagilde les y avait rappelés. Après avoir rendu ce service au pays, Suintila songea à perpétuer le trône dans sa famille. Déjà on a vu plusieurs roié goths associer à l'exercice du pouvoir souverain ou leur fils ou leur frère, pour éluder la constitution, qui voulait que le commandement fât déféré par l’élection. Suintila voulut suivre cet exemple et prtager le pouvoir avec son fils Récimir, qui n’était encore qu’un enfant. Cette conduite mécontenta les grands. Ils voyaient avec impatience qu’on cherchât à les ‘dépouiller du droit d'élire le souverain.

Suintila s’attira d’ailleurs le mépris du peuple, en s’abandonnant à des excès de tout genre.

Sisenand, qui gouvernait les provinces possédées par les Goths dans la Gaule, crut l’occasion favorable pour s’emparer du trône. Cependant , comme avec ses propres forces il ne se trouvait pas en état d’éntrer en lutte contré Suintila, il appela Dagobert, roi dés Français , à son aide ; et en payement de l’assistance qu’il réclamait, 'il promit de lui donner le vase d’orqu’Ætius avait envoyé au fils de Théodored pouf sa part du butin fait sur Attila. I.oi troupes de Sisenand et de Dagobert s’avancèrent jusqu’à Cæsar-Augnsta.

Suintila, de son côté, marcha au-dévant d’eux; mais, au moment de combattre, son armée l’abandonna, pto-

juuylf

lor

clama son rival roi, et il fut obligé de prendre la fuite.

Après cette heureuse réussite. Sise* nand fit beaucoup de présents aux officiers fratifflis. li remit aussi aux dél^ués de Dagobert le vase d’Ætius; mais les Goths ne voulurent pas souffrir l’enlèvement de cet objet précieux. Ils prétendirent qu’il dépendait du trésor dé la couronne, et ne pouvait être aliéné. On transigea donc, et Dagobert reçut deux cent mille sous, que, dit-on, il employa à In construction de l’église de Saint-Denis.

Quant à Suintila, il vécut en simple particulier à Tolède, où il mourut de maladie.

Pour effacer tout ce qu’il y avait d’irrégulier dans son élection, Sisenand réunit à Tolède un concile qui déclara Suintila indigne de la couronne , en même temps qu'il approuvait la nomination de son successeur.

Mais, par une singulière contradiction, cette assemblée, tout en sanctionnant l’élévation d'un prince élu dans une sédition, fulminait par trois fois l'anathème contre quiconque Chercherait par une conspiration à se saisir du pouvoir royal. C’est dans ce concile, présidé par saint Isidore, que fut rédigé le corps de loi appelé Forum judtcum. et en espagnol, Fuero Juzgo. Ce fût l’acte le plus important du règne de Sisenand, qui mourut, à ce qu’on croit, de mort naturelle, cinq anB après qu’il eut succédé à Suintila.

Apres sa mort, Chintila, qui avait été élu roi , s'empressa de réunir une assemblée de grands et de prélats pdut y faire valider Son élection conformément au* prescriptions du concile ui avait eu lieu sous le règne précéent. Son règne excessivement court ne fut signalé par aucun fait qui mérite d’être rapporté. Il faut en dire autant de celui de Tulga son fils, que lesgrands et les prélats lui donnèrent pour successeur.

Il était encore très^éune, etChinda^ suinte qui commandait l’armée, ne supportant qu’avec Impatience la souveraineté d'un enfant. Se révolta contré lui. La chronique de Frédégaire dit que Tulga fut pris par les révoltés,

dépouillé de sa chevelure et renfermé dans un couvent. Saint Ildephonse au contraire, qui était contemporain, rapporte qu’en 641 ce jeune prince étant mort de maladie, laissa la place libre à Chindasuinte, qui s’empara de tout le royaume par la force et sans respect pour les prescriptions des conciles.

Les premiers temps de son administration furent très-orageux, car il eut bien des combats à livrer pour se faire reconnaître par toute l’I^pagne. Cependant il parvint à établir solidement sa puissance. Après sept années d’une administration dont les dernières avaient été calmes et heureuses, il associa son fils Recesuinte au trône, et quoique se réservant le titre de roi , il lui abandonna en réalité tout le soin des affaires, et consacra à la culture des lettres les trois années de vie que Dieu lui accorda encore.

En 653 Recesuinte lui succéda et gouverna l’Espagne avec sagesse. Ce

firince sut mettre de l’ordre dans es finances et diminuer le poids des impôts dont ses prédécesseurs avaient surchargé le peuple. Il fut aidé dans cette tâche par les conciles, qui, dit Mariana , * s’attachèrent à tempérer * la puissance royale. Ils considéraient * que le pouvoir h’ est jamais Sûr quand < il est sans limites ; que lés clioSés ■ modérées sont les seules qui présena trnt de la force et de la durée, et * qu’il n’est pas de prince assez puis- « tant pour résister à la haine dû « peuple quand elle s’est déchaînée * contre lui. »

Recesuinte régna heureusement pendant vingt ans. Il ne laissa pas de fils, et lorsque les grands et les prélats Sé réunirent pour élire Un roi , ils restèrent longtemps avant de s’accorder sur le Souverain qu'ils choisiraient.

Enfin, après bien des débats , tous les suffrages se reportèrent sur Wamba , homme plein de bravoure et de sagesse; Mais celui-ci dohna un exemple bien rare. Il refusa avec obstination le pouvoir qu’on lui offrait. En vain, pour vaincre sa résistance, on alléguait l’intérêt de l’État qui exigeait un chef expérimenté; il persistait dans sod refus. Alors un des électeurs s'élance

L’UNIVERS

vers lui l'épée nue à la main, et lui en posant la pointe sur la gorge : « Si tu ne promets d'accepter, dit>il, ce glaive fera justicede ton entêtement. «Wamba se rendit enfin au voeu général exprimé d’une manière si pressante. Il accepta le pouvoir, et il Ait oint et couronné à Tolède dans l’église de Saint-Pierre et ^int-Paul, le 29 septembre 672.

Les chroniqueurs, toujours prodigues de miracles, rapportent qu’on vit, pendant que le prêtre le sacrait, une colonne de vapeur rutilante suspendue au-dessus de sa tête, et que pour présager la douceur de son règne, une abeille sortit de son front et s'éleva vers le ciel. '

Dans les premiers temps cette promesse de bonheur ne se réalisa pas.

Wamba eut plusieurs ennemis à combattre. D'abord les Vascons se soulevèrent, et pendant que le roi était occupé à les réduire, Hildéric, comte de Nimes, crut l'occasion favorable, il prit les armes pour se rendre souverain indépendantde la Gaule gothique.

Le roi sentant la nécessité de réprimer promptement une pareille tentative et se trouvant occupé à faire la guerre aux Vascons et aux Gantabres , envoya contre Hildéric une partie de ses meilleurs troupes, dont il conGa le commandement à l’un de ses capitaines les plus expérimentés, nommé Paul, et Grec d’origine.

Celui-ci conçut alors la pensée de se substituer à Wamba. Il gagna secrètement à son parti le duc Ranosinde qui commandait à Tarragone , et quelques autres chefs de la meme province; puis, se prévalant du commandement qui lui était confié , il se fît remettre les villes de Barcelone, de Vich, de Girone, pillant partout sur son passage les caisses publiques et les trésors des églises. Arrivé dans la Gaule , il s'empara de Narbonne'. Là, il réunit une assemblée de grands et de prélats pour examiner l’élection de Wamba qu'il prétendait irrégulière. Ce vieillard, dit-il, est incapable de diriger d’une main ferme le gouvernement de l’État et de faire le bonheur du pays. Il n’a été élu que par le caprice de quelques

chefs avides de (gouverner sons le nom d'un prince débile. Il faut procéder à une élection nouvelle.

Ranosinde élève alors I9 voix , il dit qu'il ne connaît personne plus digne que Paul de la royauté. On applaudit à ces paroles, et Paul est proclamé.

Après ce simulacre d’élection , l’usurpateur se fait sacrer et se pare d'une couronne d'or enlevée par lui de l’élise de Girone, où Récared l’avait offerte à saint Félix, patron de cette cité.

Toutes les villes de la Gaule gothique reconnurent son autorité , et une grande partie de la province de Tarragone, influencée par Ranosinde, suivit cet exemple. Alors Paul, enorgueilli de son succès, envoya au roi mi déG d’une ridicule insolence. Wamba assembla aussitôt les principaux chefs de l’armée pour les consulter sur la conduite qu’il devait suivre. Les avis se trouvant partagés, Wamba pensa qu'il fallait avant tout en finir avec les ennemis qu’il avait devant lui ; qu’il pourrait ensuite se retourner pour combattre l'usurpateur. Il attaqua donc les Vascons; il mit tant de rapidité dans sa marche, tant d’iin|>étuosité dans ses attaques , qu’en sept jours il parvint à les soumettre. Ensuite, il descendit le cours de l’Èbre, enleva en quelques jours aux révoltés Barcelone, Vich, Girone et toute la Catalogne. Il prit, avec autant de bonheur, les forts qui commandaient les passages des Pyrénées. Les lieutenants de Paul n’avaient pas osé les défendre; puis , à la tête de toute son armée , il alla mettre le siège devant Narhonne.

La rapidité de ces opérations, le succès dont elles avaient été couronnées , effrayèrent Paul au point qu’il n’osa pas rester dans cette ville. Il en conGa le commandement à Wittirair et s’enfuit jusqu’à Nîmes , où il espérait pouvoir attendre les secours qu’il avait fait solliciter des Francs. Mais Narbonne n’arrêta nas Wamba aussi longtemps que Paul l’avait présumé. Après un assaut très-meurtrier, les Goths parvinrent à mettre le feu aux portes; ils pénétrèrent dans la ville, et Wittimir lui -même, qui s’était réfugié dans une église, fut

pris et amené garrotté dans le camp du vainqueur.

Agde, Béziers, Maguelonne, tombèrent aussi rapidement entre ses mains. Enfin , il s’avança vers Nîmes.

Il n’envoya devant cette ville que trente mille hommes, l’élite de son armée, avec toutes les machines qu’à cette époque on employait dans les sièges.

Quant à lui, avec le reste de ses troupes , il prit position à quelques lieues de Ip ville pour couper le chemin aux secours qui auraient pu venir aux assiégés. La ville fut assaillie avec vigueur; mais la défense fut acharnée, et la nuit seule sépara les combattants.

Les assiégeants avaient perdu plus de monde que leurs adversaires. C’était un échec pour eux de ne pas avoir vaincu; aussi TVamba, ne voulant pas laisser aux secours , qu’on annon^it comme prochains , le temps d’arriver, fit partir pendant la nuit même un renfort de dix mille hommes, uui lit assez de diligence pour arriver devant Nîmes au lever du soleil. Dès qu’il fît jour, l’assaut recommença. Les Goths attaquèrent la ville avec fureur : les uns sapaient les murailles tandis que les autres y faisaient pleuvoir une grêle de flèches et de pierres qui en éloignaient les défenseurs. Enfin, les assaillants parvinrent à escalader une partie du rempart, à forcer une porte, et ils se répandirent dans Mmes , massacrant tout ce qui se trouvait devant eux. D’un autre côté, les Francs, qui faisaient partie de la garnison, se persuadèrent qu’ils avaient été trahis par les Goths que Paul avait amenés avec lui. Ils crurent que ceux-ci, pour obtenir plus facilement leur pardon, avaient livré une entrée au vainqueur. Dans leur désespoir, ne connaissant plus d’alliés, ils tombèrent sur les soldats de Paul , cherchant à se venger sur eux de la perfidie dont ils se croyaient les victimes. L’usurpateur, ainsi attaqué de tous les côtés , vit égorger auprès de lui plusieurs de ses serviteurs et même de ses parents. Enfin, il chercha un dernier refuge dans les arènes , dont les Goths avaient fait une citadelle. Ils en avaient fortifié l’en-

trée en y élevant deux tours, qui subsistaient encore il y a peu d'années.

De cette retraite , il entendait les cris des blessés et ceux des vainqueurs, qui célébraient leur succès par des chants et par d’abondantes linations.

Alors il se dépouilla du manteau royal, qu'il avait pris et porté avec tant d’ostentation, et on remarqua que, par une singulière coïncidence , le jour où Paul quittait la pourpreétait l'anniversaire de l’élection de Wamba.

Les arènes avaient offert une retraite momentanée aux vaincus, mais ils ne pouvaient songer à y soutenir un siège contre une armée victorieuse. Ils n’avaient plus l’espoir d'être secourus, et d’ailleurs ils manquaient de vivres. Ils députèrent à Wamba Argebauld, évêque de Narbonne, que Paul avait amené avec lui parce qu’il ne le croyait pas entièrement dévoué à sa cause.

Argebauld rencontra, à peudedistance de Nîmes, le roi qui s’avançait à la tête de son armée. Il se jeta a genoux devant son cheval, demandant grâce pour tous les coupables. Wamba lui répondit qu’il leur accordait à tous la vie sauve. Mais comme l'évêque le pressait pour qu’il accordât un pardon entier : Puisque vous insistez, repritil , vous aurez pour vous la grâce tout entière et je ne promets rien pour les autres. Quand le roi arriva dans Nîmes, les rebelles, qui s’étaient réfugiés dans les arènes, ne songèrent même pas à se. défendre. Paul fut trouvé caché dans les loges qui avaient servi autrefois à renfermer les animaux féroces qu’on lâchait dans le cirque.

Deux capitaines lui firent traverser tous les rangs de l'armée. Ils étaient à cheval et le faisaient marcher à pied entre eux , le tenant chacun par une poignée de sa longue chevelure. Amené devant le roi , Paul , qui n’avait pas même la dignité du malheur, se dégrada lui-même en ôtant, de son propre mouvement, le baudrier, insigne de son commandement militaire. A ces témoignages d’humilité de l’usurpateur et de ses complices , qui , prosternés à terre, demandaient merci, Wamba répondit qu’il les ferait juger

L’UNIVERS

par leurs pairs, en présence de l’armée. Ensuite, il fit remettre en liberté tous les prisonniers, à l’exception des chefs. Il fit restituer aux églises tout ce qui leur avait été enlevé par Paul. Il voulut aussi qu’on rendit ce qui avait été pris aux habitants de la ville ; mais il abandonna à ses soldats tout ce qui provenait des rebelles et il leur fit encore des largesses avec des fonds tirés de son propre trésor.

Trois jours après la prise de Ntnies, il fit ériger un tribunal, où il prit place avec ses principaux officiers en présence de l’armée rangée en bataille.

Le roi interrogea lui-méme les accusés : As-tu reçu de moi quelque offense , demanda-t-il à Paul, qui ait pu te déterminer à livrer ainsi le pays aux maux de la guerre civile? Celui-ci répondit qu’il n'avait au contraire reçu que des grâces et des honneurs. Alors on donna lecture de la formule qu’il avait prononcée en prêtant foi et hommage à Wamba; puis des termes du serment qu’il avait fait Jurer par ceux qui l’avaient proclamé roi. On lut ensuite les canons des conciles qui déterminent de quelles peines doivent être punis ceux qui se soulèvent contre l’autorité royale , et , en exécution de ces dispositions , on condamna Paul et ses complices à mourir d’une mort ignominieuse. Les juges ajoutèrent ensuite que si la clémence royale s'étendait jusqu’à faire grâce de la vie aux condamnés, il fallait au moins qu’il leur fit crever les yeux. Wamha fut plus clément encore que le jugement ne uvait le laisser espérer ; car il sç ma à faire raser les cheveux des •oupables, et à les retenir prisonniers.

Parmi les noms portés au jugement, on ne trouve pas celui de Hlldéric, ui , le premier, avait donné l’exemple e la réunion. Il est probable qu’il avait péri dans les premiers mois de la révolte de Paul.

Wamha, après être resté quelque temps dans la Gaule pour protéger cette partie de ses États contre les attaques qu’il redoutait de la part des Francs , retourna en Espagne, et son entrée à Tolède fut un véritable triomphe.

Les condamnés venaient d’abord. Ils avaient les cheveux , la barbe et les sourcils rasés. Ils étaient couverts de vêtements grossiers, marchaient les pieds nus et portaient une corde autour du cou. Par dérision pour sa royauté éphémère, Paul avait en outre sur la tête une couronne de cuir noir. L’infanterie de Wamba venait ensuite, puis ses cavaliers , et le roi s’avançait en dernier, au milieu de ses officiers, couverts de brillantes armures. Il fut accueilli par les acclamations de tous les habitants de Tolède, qui, pour célébrer sa victoire, se pressaient en foule sur son passage.

A partir de ce moment, l’Espagne fut tranquille, et Wamba put mettre tous ses soins à faire jouir son pays des bienfaits de la paix. Il agrandit l'enceinte de Tolède, fit des travaux utiles et promulgua des lois sévères sur la discipline militaire; mais, si de son temps sa patrie fut délivrée de toute agitation intestine, elle apprit à connaître une race contre laquelle bientôt elle allait livrer de longs et de sanglants combats.

Depuis environ cinquante années une croyance nouvelle s’etait répandue. De simple conducteur de chameaux, un homme de génie s’était fait le législateur et le prophète de ses compatriotes. Mahomet, persécuté à la Mecque, sa patrie, s’était retiré à Médine, et bientôt le nombre de ses disciples s'étant accru, il en avait fait des soldats. A leur tête, il avait successivement battu les Perses et les Romains. Ses sectateurs avaient rapidement conquis la Syrie, l’Égypte, et déjà leur puissance s’étendait des bords de l'Euphrate jusqu’aux rivages de l’océan Atlantique, car ils avaient conquis toute la Mauritanie, à l'exception de la ville de Ceuta et d’une portion du territoire environnant, qui depuis longtemps étaient possédés par les Goths, Apres avoir soumis l’Afrique, ils voulaient passer en Europe; dans ce but, ils avaient rassemblé une flotte de ICO voiles avec laquelle ils portaient l."» désolation sur tout le littoral de l’Espagne. Wamba fit armer ses vaisseaux , attaqua les Arabes et prit ou

iacendia la plus grande partie de leurs navires.

Il ne manque pas d’écrivains qui prétendent que cette première agrès* sion de la part des Àlaures ne fut pas entièrement spontanée, fis disent

Su’elle fut provoquée par l’ambition ’Ervige, qui voulait attirer la guerre sur son pays, parce qu’il espérait obtenir le commandement d'une armée, et, par ses victoires, acquérir de nouyeaux droits au trône auquel il prétendait comme issu d'une race royale.

Suivant ces historiens, le Tils d’Hermenegilde et d’ingunde , Athanagilde, içlevé par l’empereur d’Orient , aurait eu un (ils nommé Ardabaste. Celui-ci, revenu en Esp^ne , aurait épousé la soeur de Recesuinte, et ç’est de ce mariage qu’Ervige serait issu. Il aspirait au trône, mais il craignait la concurrence deThéodored et de Favila, tous deux fils de Chindasuinte et frères du roi précédent. Il eut donc recours à la trahison. II fit boire à Wamba une boisson préparée par la fermentation du chanvre ou du sparte. Le roi tomba aussitôt dans un état d'angoisse et de faiblesse qui fit croire que sa fin était prochaine. On profita de l’anéantissement et de l’espèce d’ivresse où il se trouvait ; on lui fit signer un acte par lequel il désignait Ervige pour successeur. Ensuite, on lui rasa les cheveux et on le revêtit d’un habit de inoine. C’était l’usage de couvrir ainsi les mourants d’une robe de pénitent pour attirer sur eux la miséricorde divine. Lorsque le lendemain matin Wamba fut revenu à lui , il demeura bien étonné de se trouver les cheveux coupés, et de se voir costumé en inoine; mais ce malheur passait alors pour irrémédiable : celui dont la chevelure avait été rasée était réputé inhabile à régner. Il se résigna donc , se retira dans un couvent, et, ne pouvant mieux faire, il confirma librement ce qu’on lui avait arraché par la ruse et par la trahison.

Le concile réuni à Tolède par Er* vige approuva la nomination de ce prince, et dégagea les grands du ser»

ment de fidélité qu’ils avaient prêté à

Wamba. Le nouveau roi fit remise aux populations de tout qe SWlitsU dû sur les impôts arriérés. {( q*t>U»oa les charges du peuple, rappeptf) ^usieiirs des lois de sou prédécessenr, rendit la liberté à quelqiies seigneura puois en vertu de ces lois, leur réUMt lês biens dont ils avaient été dépossédés; enfin, pour assurer la tranquillité du royaume, il chensba des appuis dans la famille du roi qu’il avait renversé. Il donna en mariage sa fille Cixiloqa à Egica , neveu de Wamba. Il n’exigea de son gendre qu’une seule promesse, celle qu’en toute circonstance il défendrait sa femme et ses parents contre leurs ennemis. En un mot, Ervige se montra constamment animé du desir d’employer, pour le bien du pays , ce pouvoir qu’il avait obtenu d’une manière si coupable. Idallieureusement il ne le conserva que peu de temps, et il mourut de maladie, le 15 novembre 687, après avoir désigné son gendre comme le plus digne de lui succéder.

Celui-ci , peu reconnaissant de ce bienfait, commença par répudier sa femme Cixilona. Quelques auteurs pensent qu’il fut poussé à cette démarche par Wamba, son oncle, qui existait encore.

Cela nous parait peu probable. L’io-

tratitude est assez naturelle au cœur es hommes , et surtout au cœur des princes , pour qu’on la présume toujours spontanée.

Au reste, Egica ne se borna pas à ce fait unique. Il assembla un concile pour le consulter sur la manière de concilier deux serments contradictoires qu’il avait prêtés. D’un çôté, en épousant Cixilona, il avait juré de protéger sa femme et toute la ibmilie de son prédécesseur; de l'autre, en montant Sur le trône, il avait fait le serment de rendre à tous une justice égale, et les parents d’Ervige «aient injustement en possession de biens enlevés à d’autres srigneurs. Quel était, demandaitil, celui de cos deux serments auquel il devait rester fidèle? La question ainsi posée ne pouvait paraître dou-> teuse : le concile déclara que le premier engagement n’était obligatoire que dans les cas conformes i l’équité.

L’UNiVlîftS.

Le roi s’empara de cette décision pour dépouiller de leurs biens les pa> rents de sa femme et pour les persécuter de toute manière.

Egica avait eu de sa femme un fils, nommé Witiza, ^u'il associa au trône et auquel il confia le commandement de la Galice, sept années avant de mourir.

Les auteurs sont loin de s’accorder sur la manière de peindre le caractère de Witiza. Suivant les uns , il fut un exécrable tyran; suivant |es autres, quelques démêlés qu’il eut avec la cour oe Rome l’ont fait indignement calomnier par des écrivains que leur partialité en faveur du saint -siège rend suspects d’une coupable exagération.

Mariana rapporte que les commencements de son règne furent heureux.

Il fit brûleries dossiers des procédures introduites contre ceux que son père avait fait poursuivre. Il rappela ceux qui avaient été exilés, leur rendit leurs biens. Mais cette douceur et cette clémence ne durèrent pas longtemps. De nombreux actes de cruauté vinrent bientôt faire maudire son nom. A la vérité , quelques auteurs modernes se sontefforcés de réhabiliter sa mémoire; mais les autorités et les raisonnements sur lesquels ils s’appuient, ne sont pas assez concluants pour détruire une opinion généralement admise. La tyrannie de Witiza souleva contre lui la haine du peuple, et on se rappela qu’il existait encore deux fils de Chindasuinte, Théodored et Favila (*).

Théodored, duc de Cordoue, qui

(*) On a contesté cette descendance. Notre prétention n'est pas de soutenir qu’elle est prouvée par des titres irrécusables. Mais il n'est pas exact de dire , comme l’onl fait quelques auteurs, que les fils de Chindasuinte ne pouvaient plus exister du temps de Witiza. Chindasuinle est mort en CSa , dix années seulement après avoir conquis le trône, c’est-ànlire , encore dans la force de l’ége. Il pouvait donc laisser des enfants très-jeunes. Witiza a commencé à régner seul en 701. A cette époque, les fils de Chindasuinle pouvaient donc n’avoir que cinquante et quelques années.

se méfiait du prince, s’abstenait de paraître à sa cour. Favilà, au contraire, duc de Cantabrie et de Biscaye, y était presque constamment retenu par ses mnctions de protospataire ; c’est le titre qu’on donnait alors au commandant de la garde du roi. Sa femme avait, dit-on, attiré les regards de Witiza, qui le tua d’un coup de bâton afin qu’il ne fût ps un obstacle à l’accomplissement de ses désirs. Pélage, fils de Favila , eût sans doute éprouvé le même sort, s’il ne se fût soustrait par la fuite aux attentats du tyran , et s’il n’eût trouvé un asile dans les montagnes de la Cantabrie. Un seul crime ne satisfaisait pas la haine du fils d'Eica : il parvint à s'emparer de Théoored et lui lit crever les yeux. Mais cette nouvelle victime avait un fils, nommé Rodericli ou comme disent les Espagnols Rodrigue, et celui-ci, de meme que Pélage , sut échapper par la fuite au persécuteur de sa famille.

Mariana rapporte que Pélage ne se trouvant pas encore en sûreté dans la retraite qu’il avait choisie , passa dans la terre sainte et fit un pèlerinage à Jérusalem. Il ajoute même qu’on montrait encore de son temps, en Biscaye, dans la chapelle du village d’Arratia, le bourdon que Pélage avait porté pendant son voyage. Il importe peu de savoir si le petit-fils de Chindasuinte a été à Jérusalem ; mais il peut paraître curieux de rechercher comment il suffit souvent d’une équivoque, ou d’un jeu de mots, pour établir une tradition populaire, semblable à celle dont Mariana se fait ici l’écho. Dans la langue catalane, qui a été longtemps en usage chez les populations de l’Aragon et d’une grande partie de la Navarre, le nom de Pélage se traduit par Pelegri (*j.

(*) Plis vos e dit la generacio dels rey gots quina li feu : vos dire don hagiieren commençameut los reys de Léo ede Castella apres la inalesa del comte Julia. Deveu saber que apres la trahicio del comte Julia, alguns chrcstiaiis , axi corne dessus es ia dit , se salvaren en les muntanyes de las Sturias e Biscaya : e esser los chrestians aiustats en les dites muntanyes : los qui scampats créa levaren lur rey e seuyor un gran uaron de

Mais le mot Pelegrl, Peregrino et Pelegrino signilieaussi un pèlerin (*), et, par une confusion facile à comprendre, dans des temps d'ignorance, l'ex-voto déposé par quelque saint voyageur, l’offrande d’un pèlerin, de un pelegri, sera devenu dans la croyance populaire le bourdon du saint roi Pélage.

Witiza avait pour beau - frère le comte Julien , gouverneur de Ceuta et du territoire que les Goths possédaient dans la Mauritanie. Il lui donna encore la place de protospataire que Favila avait occupée. Le siège de Tolède avait la primatie sur tous les évéchéb de l’Espagne. Il dépouilla l’ecclésiastique qui en était en possession pour y établir l’évêque Oppas , son propre frère.

Voulant mire oublier ses vices et sa luxure, il excita les mêmes vices chez les autres, et non - seulement il autorisa, mais encore il encouragea le mariage des prêtres. Il ne respecta rien , ni la vie ni les biens, ni l’honneur de ses sujets ; aussi Witiza eut-il à réprimer de nombreux soulèvements. Il crut prévenir les révoltes en faisant démanteler la plupart des places fortes. Ces précautions furent inutiles, et Witiza finit comme doivent finir les tyrans.

Attaqué par Roderich , dont le parti s’était grossi de tous les mécontents , il fut vaincu et mis à mort. Quelques auteurs prétendent, au contraire, mais cela parait peu probable, qu’il fut enlevé par une maladie dans la douzième année de son règne. Il baissait deux fils en bas âge nommés Eba et Sisebute.

Le règne de Witiza fut bien diversement jugé. Cependant la vérité paraît être du cêté des historiens qui le représentent comme une époque de tyrannie et de dépravation. Pour qu’un

linalge real dels gots , qui era appellat per son nom prapri, pErEcnt.

H'ulorias dels reps de Aragon, pormosstn Pire Tomich.

(*) Eu lo temps del comte en Ramon Berenguer dessus dit era comte de Urgel Harmangol a qui apellaren Pelegri ; perço com ana en la terra santa de Uierusalem per visitar lo sepulchro de Jesu-Clirist y en aquell viatge mcri en l'any io38. Pehe Tomich.

8* Livraison. (Espagne.)

État périsse, il faut qu’il soit arrivé à un point extrême de dissolution ; et toujours cette décomposition des forces d’un pays est signalée par la licence des sujets ou par la tyrannie des gouvernants. Un État , qui n’est pas rongé par une maladie intérieure, ne périt pas pour une bataille perdue. Les empires tombent, on ne les abat pas. Celui des Goths, en Espagne , était arrivé à son terme.

Le dernier souverain avait achevé de détruire, d’énerver tout ce qui pouvait donner quelque force au pays , et Roderich, en lui succédant, n’eut pas le temps de remédier au mal. Il n’en eut peut-être même pas la volonté. On ne peut rien affirmer à cet égard, car nul écrivain véridique ne nous a raconté les événements de son règne, et la tradition ne nous a transmis que des fables pleines d’invraisemblance. Au reste, l’histoire ne se compose pas seulement de ce qui est vrai , mais encore de tout ce qui a été l’objet de la croyance publique. Il faut donc, quand on les rencontre, répéter ces récits fabuleux, sauf à ne pas y ajouter foi.

Les premiers jours du règne de Roderich furent, dfit-on, signalés par de menaçants présages. Il existait à Tolède un antique édifice appelé la maison d’Hercule. De fortes serrures, de nombreux cadenas en tenaient la porte fermée, afin que personne ne pfit s’y introduire, car c’était une croyance généralement répandue parmi le peuple, aussi bien que parmi les grands, qu’à l’instant où il serait ouvert, l’Espagne serait perdue. Pendant les fêtes ui furent célébrées pour l’avénement e Roderich au trône, les habitants de Tolède vinrent le supplier de faire mouter un nouveau cadenas à ceux qui mrmaient déjà la porte du palais d’Hercule. C’était un usage auquel tous les rois, jusqu’à ce jour, s’étaient conformés. Loin d’imiter leur exemple, Roderich, persuadé que cette maison mystérieuse contenait d’immenses richesses, fit briser les cadenas qui la fermaient. Mais son avarice fut bien déçue , car on n’y vit pas de trésors ; on trouva seulement une grande caisse,

LÜN1VER6.

«t 4aos ■ctWe-ci une toile sur l»q\^le étaient ïepr^ntés (ks hommes a neures étranges et menatjsnt^ \ leur costoine était «lui des guerriers arabes. Queltfues paroles étaient ecrrtes S«r oeite toile; on y lisait : « Ceux^i wendroflt bientôt pour la perle de l’Espagne. » Le roi effrayé s’empressa de sotfer de «et édifice, qui fut aussitôt détroit pr le feu du ciel.

Cette sinistre prédiction ne dmait pas tarder à s’accomplir. Le beau-frere du roi précédent, le comte Julien, avait une «Ile d’une beauté remarquable.

Les romances loi donnent le nom de Florinéa (*)', mais elle est plus connue «ousle swrnoin de la Cava qui , dit-on, «ignifiela Mauvaise. Elle était au nombre des dames de la reiiie.^ RoderiOT , rayant aperçue pendant qu’elle se baignait, en devint éperdument amoureux , et, n’ayant pu la séduire , il arraclia par la violence « qu’il n’avait su obtenirni par l’amour ni pries prières.

I3ne autre tradition (**) rapporte cfue la Cava se rendit d’elle-méme à 1 amour deRoderich, qui loi avait promis de la faire reine; mais quand «lui-ci épousa une autre femme , la bile du comte Julien devint furieuse de voir monter sur le trône la rivale que le roi

(*) Lès romances espagnoles sont qiidqoefois d’iitilés auxiliaires pour Thislorien. Ecrites souvent à une époque contenij»raine , ou au moins trcs-rü|iprocliee <tes faits qu’elles racontent, si elles ne sont .pas louiours de tout poiul conformes a la •ïérilé, elles onl pour la plupart l’esprit et fa couleur d« temps. Cependant , toutes celles du Romantor* de II. Rodrigue ne méritent pas cet éloge: elles paraissent navoir été composées que très-taid , et loi'sque fa u-adilion éuit depuis bien longtemps obscui-câe ou perdue.

S me ^iere* lUr remédié X te lo me oblige

Cou ini cetro y ml corona Que a tus aras sacrifico.

D^zen que no respondio,

Y que se ennj« lA iwiocipio »

Pero il fia à» aqoeeta platica , l<o que maiiduva se hiao-

Floriiida ptTtltô to üor El rey qnetlô arrepeiiliUo

* Y obli^oda toda Espoirt

^or el gutlo de Rodrigo.

Un avait préférée. EUe' instruisit soB père de l’outrage qu’elle avait reçu, lui demandaut une vengeanœ propwlionnée à la grandeur de l’offense. Cet affront n’était pas nécessaire pour que le comte Julien devînt un ennemi implacable de Roderich. Si «s amours de sa «Ile et du roi ne sont pas un conte inventé, comme le dit M. Romey, au temps des romances , alors qu’on préférait une beHe fable d’amour aux vérités sérieuses , l’insulte qu’il venait de re- «voir a pu accélérer les effets de son ressentiment, mais ils ne l’ont pas fait naîOe. U avait vu tVitiza , son beaufrère , d^uiHé du trône et de la vie par D. Rodericli-, lui-méme, il s’était vu enlever la dignité de protospataire, que le roi avait rendue à Péla^. Cest auprès de lui , et dans son gouvernement de Ceuta , que les fils du précèdent roi, les neveux de sa femme. Eba et Sisebute, étaient venus cherdier uu asile. 11 y avait là des motifs suffisants pour expliquer sa baine et sa trahison. Au reste, ne se trouvant pas assez fort pour renverser un roi qu’il abhorrait, il demanda l’assistance des Maures, alliés naturels de tous les mécontents. U promit de les aider à passer en Espagne, et leur fraya luijHÔme lecuemin. A la tête de quinze «nts hommes, il s’empara de la ville d’Héraclée, qui porte aujourd’hui le nom de Gibraltar, et, de «tte manière, il se trouva maître des deux rives du détroit Alors il fut suivi par un corps de 12,000 Maures, commandés par Tarif, général qui réunissait autant de valeur que de prudence. De toute part des essaims de mécontents accoururent se joindre au comte Julien. Au bruit de sa trahison, le roi se perroada qu’il lui serait facile de le cnâtier en l’attaquant dès le principe. Il envoya donc, pour le combattre, Sancho, son parent, à la tête d’un corps de troupes levées à la hâte. Mais cette armée, composée de soldats qui manquaient de force, de courage et d’expérieu«., ayant livré baMille aux Maures, ai^ près de Tarifa, fut entièrement détruite. Le général Sanclio fut tué et prosque tous les soldats furent passés au Ul de l’épée. Les Maures, maîtres de

jUUgIf

la campagne, se répandirent comme une inondation. Les places étaient sans défense et les populations n’avaient d'autre alternative que de prendre la fuite ou de périr sous le tranchant du cimeterre africain. Les vainqueurs poussèrent leurs ravages jusqu’à Séville qu’ils pillèrent , puis , chargés de butin , ils retournèrent en Afrique pour revenir l’année suivante en plus grand nombre. Lorsqu’un prince a su se faire aimer, il trouve dans le cœur de ses sujets des secours contre les plus grands revers. Mais Roderich ne rencontra pas dans la nation cet ardent concours, qui n’est prêté qu’aux bons rois, et qui est, pour eux, le gage le plus certain de la victoire. îiéanmoins , il lit tous les efforts qui étaient en son pouvoir ; il réunit une armée de cent mille hommes et marcha à leur tête au-devant des Maures et des mécontents. Il les rencontra près de la ville de Xérès, sur les bords au Guadalele. La bataille dura pendant huit jours consécutifs. Enfin, le dernier jour(“), la victoire se décida contre les chrétiens. Oppas, ce frère de Witiza, qui avait été élevé à l’évêché de Tolède, avait un commandement dans l’armée : au plus fort de la mêlée, il passa du cêté des inGdèles et, se réunissant au eomte Julien, il attaqua l’armée de Roderich en flanc et par le côté le plus faible. Les Goths, épuisés déjà par sept heures de combat, et stupéfaits d'une si horrible trahison , commencèrent à fléchir; c’est en vain que le roi , avec les plus braves chevaliers, s’efforça de les arrêter, ils furent tous inis'en fuite (**).

(*) Il existe un grand dissentiment entre les atilenrs sur la date de cet événement. Selon Mariana, le dernier jour de la bataille aurait été le dimanche ii octobre ^14 de J. C. , «7 sapliar, l'amiée 96 de l’hégire. Suivant Isidore de Béja et suivant les auteurs arabes , cet événement aoran eu lieu le i3 du mois de sjatval , le to* de l’année 9a de l'hégire, ce qui répond an 3 •oùl de J. C.

(**) Des auteurs do plus grand mérite ont écrit de savantes dissertations pour démontrer que le général berbère , qui a gagné la

)ïll

Suivant l’uSirge déS rots goths , Rtrderich avait été au combatsur un char d’ivoire. Il portait le manteau de pourre, la couronne d’or et des bottines rodées de perles. Au moment de l’attaque d’Oppas, il quitta son char pour monter sur un cheval qu'on Ini tenait prêt à tout événement et qu’on nommait Orélie. Il se conduisit non-seulement en brave capitaine, ramenant au combat ceux qui fuyaient, mais U paya de sa personne comme un boft soldat. EnDii il fut entraîné dans la d^ route générale, et l’on pense qu’il .se noya en traversant le Guadalete. Sa couronne , son manteau et ses bottines ornées de perles et de pierreries furent ramassés sur le bord du fleuve.

On trouva son dieval Orélie qui errait sans cavalier. Cependant son corps ne fut pas reconnu parmi les morts. Quelques auteurs pensent qu’il parvint à se retirer en Portugal, où il vécut ignoré; ce qui rend cette opinion très-probable, c’est qu’on a découvert à Viseo une tombe sur laquelle se lisait cette épitaphe : Ici repose Roderich , dernier rot des Goths.

Les vaincus, qui parvinrent à échapper à ce désastre, se réfugièrent dans les villes voisines; mais elles étaient dépourvues de moyens de défense, en sorte qu’en moins de trois ans les Arabes se rendirent maîtres de toute l’Espagne, et que la domination des Goths , après avoir duré trois siècles, fut abattue d’un seul coup.

Quant au comte Julien, on ne sait pas quelle fut sa destinée. On ignore s’il a survécu longtemps à l’incendie qu’il avait allumé. Mais il avait été traître à son roi , à son Dieu , à son pays; son nom ne périra pas; il passera de génération en génération, chargé de l’exécration de ses contemporains et de celle de la postérité.

bataille du Guadalete, se nommait Taries et ii’était pas le oiùme que Tarif, qui a dirige la première invasion. Cette question n'était pas de eetles qu’il nous importait d'éclairrir; il nous suffit de l’avoir signalée Les personnes qui la voudront approfondir, la trouveront soigueusemenl traitée dans le comeieiideux travail de M. fStttrics RemeV

L’UNIVERS

BU voa IT DU CODTDBU DES GOTBS.

Dü ROI I DES PBXMCIPAUX PORCTIOIIRAIRES CIVIU ET lilEITAIBES. DES TITRES BOïfORIEIQDES. DE l’eSCDAVAGE.— DD PAR- TAGE DES SUCCESSIOBS. DES COBVEW-

TIOBS MATRIMOIf lALES. DE DA DITTÉRA-

TDRE, DO COMMERCE, DE I.’aORICDDTDRE ET DE l’aRCBITECTORE.

Lorsqu’on veut apprendreà connaître les mœurs et le caractèred’une nation, il faut avant tout consulter la collection

de ses lois. Il n’est pas de document qu’on puisse étudier avec plus de fruit. Tout s’y trouve, son organisation sociale, ses habitudes, ses croyances, ses qualités ou ses vices. Les lois, soit qu’elles répriment des abus, soit qu’elles règlent les contrats et les transactions en usage, sont toujours empreintes de l’esprit général de la nation; et quand un code survit au prince qui l’a promulgué, aux circonstances qui l’ont vu naître; lorsque après quatorze siècles, comme celui des Wisigoths, il forme encore le droit commun du pays , il faut bien convenir qu’il contenait un peu de sagesse , et qu’il était approprié aux mœurs et à la constitution des habitants. Cependant un homme dont la parole est d’un poids immense, surtout en pareille matière, Montesquieu disait : « Les lois des .< Wisigoths , celles de Récésuinde, de « Chindasuinde et d’Ejica, sont pué- « riles, gauches et idiotes ; elles n’at- >1 teignent pas le but; pleines de rhé- » torique et vides de sens, frivoles « dans le fond et gigantesques dans le « style. » Nous ne discuterons pas cette opinion ; nous ne nous attacherons pas à prouver qu’elle a pu être exprimée avec un peu de légèreté. Nous nous bornerons à examiner ces lois, et quelquefois à en citer le texte.

Si vous les lisez attentivement, vous serez frappé d’abord de l’excessive facilité avec laquelle les Goths s’étaient pliés aux coutumes , au caractère des peuples chez lesquels ils s’étaient établis. En Italie , ils étaient presque devenus Romains; en Espagne, ils s’étaient faits Espagnols. Ils avaient pris jusqu’aux défauts du langage des vaincus, et on retrouve dans leur code ce

ton emphatique et sentencieux qu’on a toujours reproché aux habitants de la péninsule ibérique.

Dans presque toutes leurs lois , on remarque deux parties bien distinctes :

la première est un préambule où le législateur donne carrière à son éloquence , où il se complaît à débiter des sentences , à établir des points de morale ou de politique : c’est, comme on dirait de nos jours, l’exposé des motifs; seulement , ce hors-d’œuvre fait corps avec le reste de la loi , et n’est pas, comme chez nous, séparé des dispositions dont il explique la cause et la nécessité. La seconde partie, qui commande ou qui défend, qui permet ou ' qui punit, est la loi proprement dite.

Celle-là est toujours claire, nerveuse et concise. . , . ,

Quelquefois , sous forme de loi , le code wisigoth contient des conseils ou des déclarations de principe. C’est un dkaut; mais n’est-il pas commun à toutes les législations? Notre admirable code Napoléon n’en est pas tout à fait exempt ; la loi romaine en est remplie. Cependant le législateur romain avait reconnu qu’il est mauvais d’insérer dans la loi des déclarations de principe, et, par une inconséquence singulière, au moment même où il signalait cette faute, il la commettait en proclamant cet axiome : Toute définition est dangereuse en droit (*).

La loi doit commander et non pas donner des conseils. Il en est cependant qu’on se plaît à y trouver. Voici les qualités que le code des Wisigoths exige du juge (**) : « Le juge, pour rem-

(*) Omnis definitio in jure periculosa.

if, de regulis jiiris.

(**) Loi 7, lit. a, liv. l"" du Fucro- Juzgo.

El jiiyz deve ser entendudo en judgar dereclio , deve aer mocho anteviso , non deve ser moy coytoso por départir, deve ser inoy mesurado en penar, deve a las veces parcir, deve peuar al que faz mal e deve aver lemplaucia en dar la pena , e deve aver coydo del urne estranio, deve ser mesurado eno que es de la tierra : assi que la persona de cada uno non desprece nen escoia de fazer mas derccho al uuo que al otro.

« plir ses fonctions , doit être éclairé ; < il doit être versé dans l’étude du ■ droit ; nulle préoccupation ne doit « influencer ses décisions ; il doit être « indulgent en punissant; il doit quel- « quefois pardonner ; il faut bien qu’il « punisse celui qui fait mal , mais il « doit appliquer la peine avec modéra- « tion ; if doit avoir soin de l’étranRer, « garder une juste mesure avec l’in* « digène, ne rabaisser personne, et « s’abstenir de faire plus de droit à « l’un qu’à l’autre. »

Les lois wisigothes sont empreintes d’un caractère évident de bien vei llance, de douceur et d’humanité; ainsi, après avoir porté des peines contre la révolte et la rébellion, elles rappellent au sou> verain qu’il doit user de clémence (*). « Dans toutes les dispositions qui pré- « cèdent , nous nous sommes attachés « à protéger la puissance du prince. « Mais si , dans sa pitié et dans son « indulgence , il trouve que quelque « coupable se veut amender, qu’il lui « fasse merci. »

Ces lois étaient d’une grande impartialité, et , sous ce point de vue, Montesquieu leur rend justice. • Les Bour- « guignons et les Wisigoths, dit-il, X dont les provinces étaient très-ex- « posées, cherchèrent à se concilier X les anciens habitants , et à leur don- « ner des lois civiles les plus impar- X tiales. X

Eurich fut, à ce qu’on pense, le

Îiremier qui lit pour les Wisigoths des ois écrites, soit qu’il ait seulement rédigé les dispositions que la coutume avait adoptées, soitqu’il ait puisé dans les lois romaines ou qu’il ait prescrit des règles nouvelles. Plus tard, Sisenand lit réunir toutes les lois de ses prédécesseurs en un code auquel on donna le nom de Liber judicum. Ce travail fut fait dans Je quatrième concile de Tolède ; on pense qu’il est en

(*) Prologo del Fuero-Juigo. Ley xiii.

En todos los esUblecemeiilos que de suso son diclios, giiardamos el poder al principe, que segondo sua piedad, e srgondo sua bondat , axar algunos que se quieran eninendar, que aya mercet deltos.

grande partie l’ouvrage de saint Isidore. Ce recueil, augmenté des lois rendues sous les rois qui succédèrent à Sisenand, fut revu sous le règne d’Egica, dans le dix-septième concile de Tolède. Ces lois étaient originairement écrites en latin ; elles ont, à une époque très-reculée , été traduites en langue vulgaire, sous le titre de Ftæro- Juzgo. Le docteur Alonzo de Villa Diego , qui a publié un commentaire et une édition du Fuero-Juzgo, pense que la version en langue vulgaire a été faite à l’époque même où le texte latin a été composé; mais cette opinion ne saurait être raisonnablement soutenue, car il existe dans la traduction espagnole des mots qui , comme celui de Moravidis (*) , n’ont été en usage que postérieurement à l’invasion des Arabes; elle n’a donc pu être faite du temps des rois goths. Mais elle est antérieure au règne d’Alphonse XL Il est facile de s’en convaincre en comparant le style du Fuero-Juzgo avec celui du livre de Vénerie écrit par les ordres de ce prince, avec celui de sa Chronique, ou avec celui des Siete Partidas (**).

Le recueil des lois des Goths est précédé d’un prologue, et divisé en douze livres. Le prologue contient des lois relatives à l’élection des rois, car, ainsi que nous l’avons vu , il s’en fallait de beaucoup qu’en Espagne la royauté fut hér^itaire; malgré tous

(*) Maravédis, liv. 7, t. VI, loi ii.

(**) Dans ces trois ouvrages on trouve déjà l'usage du tilde bien établi. Dans le texte du Puero-Juzgo , au contraire, on lit souvent eompania au lieu de eompaüa ; ettranio, étranger, au lieu de ntrano. Dans les ouvrages du temps d'Alphonse le Savant, L redoublée est d'iiii usage fréquent ; dans le Fuero-Juzgo , elle est quelquefois remplacée par un X. On lit axar au lieu de liallar, trouver; xa^a pour llaga, plaie; xamaJo pour Uamaao. Aux articles lo, la, los, las, sont souvent subtitiiés les motso, a, os, as. Enfin, il serait aisé d'accumuler une foule de remarques semblables qui doivent faire croire que la version espagnole du Fuero-Juzgo est bien antérieure au règne d'Alphonse le onzième.

ns L’UNIVERS.

les efforts faits par quelques souverains pour la per|iétiier dans leur famille, il fallut toujours en revenir à l'élection. f.e roi , dans le principe, n’était qu’un chef militaire élevé sur le pavois comme les chefs des Francs. Quand les Goths se furent établis dans le pays, quand ils ne furent plus une horde errante , mais bien un peuple attaché au sol , ils sentirent la nécessité de ne pas obéir seulement à la puissance du glaive; ils reconnurent une puissance civile qui vint prendre part a l’élection. Les commandements dans l’armée s’acquéraient par la force, l’adresse et le courage. La puissance civile était le pris de l’étude et du savoir, et. comme à cette époqtie le nombre des hommes lettrés était fort restreint, que presque tous ils étaient ecclésiastiques, ce fut bientôt dans les conciles que l’élection dut avoir lieu.

La loi deuxième du prologue établit ue le roi doit être élu par le concile es évéques et des grands du royaume, réunis dans la ville royale, ou bien au lieu où le dernier roi était mort.

Comme on le voit par ce texte, les conciles espagnols n’étaient pas des assemblées purement religieu.ses. On n’y traitait pas uniquement les choses spirituelles; on s’y occupait aussi des affaires du pays. Ces conciles étaient la représentation nationale, les cortès de cette époque ; souvent ils faisaient ou modiliaient les lois; et comme on rencontrait peu d’hommes lettrés parmi les laïques appelés, i prendre part à leur confectkm.^ le. soini de rédiger était abandonné aux ecctésiasUques ; de là vient que leur texte est générale^ ment empreint d’ua caractère monacal. On retrouve à oh^ue instant le nom die Dieu., ^ à côté des peines que la justice séculêèredeitseuk appbcpter, les rédacteur» eut encore (tiacé des peines spiritueH^. Ainsi lu koi (*) coiifinence par prononcer la peine de mort contre les rebelles, et ajoute ces paroles , dont on a déjà vu l'application littérale dans le J^ugement rendu, au temps de Waraba, contre Paul et les

(*) I/)i 6, lit. a, liv. a.

complices de sa révolte : « Et si le « prince par pitié veut lai laisser la

• vie, il faut au moins qu’il lui fasse cre- « ver tes yeux, aün qu'il ne |H»isse voir « le mal qu'il a voulu faire, et que le

• reste de sa vie soit rempli d’amer- < tume. > Ensuite, comme ces peines temporelles ne siiflisent pas au législateur, par la loi 9 du prologue, il fulmine l’anathème contre les traîtres ; H appelle sur eux les châtiments de l’enfer : « Qu’ils aient, dit-il, une part « dans les tourments que souffrent ■ Judas Iscariote et ses semblables. »

Dans plusieurs autres lois de ce code, on retrouve la même imprécation , qui paraît au reste avoir été longtemps en usase ; car on la rencontre dans l’enfer du Dante expriméepresquedela môme manière.

Les conciles , après avoir él» le ror, recevaient le .serment que faisait celuici d’observer la loi ; car le souverain n’était pas ab.solu ; il devait respecter les biens et la’ personne de ses sujets.

L ne fois qu’il avait accepté 1a couronne, il ne pouvait plus rien acquérir pour lui-meme. Ce qu'il gagnait, soit à là guerre , soit autrement, ne passait pas à ses enfants; il ne leur transmettait que les biens possédés par lui avant son élection ; tout le surplus était acquis à l’État. Le prince en conservait la jouissance tant qu'il était sur le trône, mais il devait le laisser à son successeur. Cela n'avait pas beu seu- < lement pour’les immeubles : les chosef mobilières, les bijoux étaient soumis au même droit, et on se rappelle que les Goths s’opposèrent à ce que Sisenand livrât à Dagobert le vase d’or donné à Thorismond, après la défaite d’Attila.

Les principanx officiers qui, après le roi , panaient part au gouvernement, étaient le duc, le comte, le vicaire, legardingue, le Juge et le savon-.

Le duc, ainsi que l’indique l’étymologie de son nom , était dans l’origine un clief d’armée; mais l’usage avait déjà bien modifié le sens de ce mot, et. du temps des Goths, c’était aux ducs que radministration des provinces était ordinairement confiée : celle

tt»

dot 'villes était remise à des comtes. Le nom de ceux-ci signifiait senlement dans le principe qu'ils accompagnaient le roi, et c'est pour cela qu'ils avaient reçu le nom de comités , compaj'nons.

Garribay raconte que toutes les fois ue les rois faisaient un comte, ils lui onnaient un pennon et une chaml iere :

le pennon , pour indiquer qu'il avait le droit de lever des gens de guerre; la chaudière, pour lui rappeler que son devoir était de veiller et de pourvoir à la subsistance de sa troupe.

Par la suite, les roisgoths donnèrent le titre de comte à presque tous leurs officiers. Il y avait un comte de l'écurie, contes stabuH, dont est venu le nom de connétable; des comtes de l'épargne, des comtes de la milice, des comtes des écliansons , des comtes des spatliaires. Ces derniers commandaient à des guerriers armés de la spatiia, large épée tranchante des deux côtés, fort en usa^e chez les Gotbs. Cette arme avait fait donner le nom de spathaires à ceux qui la portaient, et principalement à la garde des rois. On se rappelle que Favila, père de Pélage, lecomte Julien, enfin Pélage lui-mêm^ furent successivement proto-spatbaires.

Les vicaires étaient les officiers auxquels un fonctionnaire d'un ordre supérieur avait délégué une partie de ses pouvoirs.

On a beaucoup discuté pour savoir ce qu'étaient les gardingues. On rencontre souvent leur nom dans les lois des Cotlis. C'étaient des officiers inférieurs aux comtes; mais les textes qui nous sont parvenus ne définissent pas autreme^it la nature de leurs fonctions.

La puissance judiciaire était exercée par des officiers qui recevaient leur mandat snit directement du prince, soit du vicaire qu'il avait délégué à cet efietC*). On appelait de leur sentence devant les évêques (**>. Ceux-ci n'avaient pas le droit d'infirmer le jugement ; ils se bornaient à L'examiner,

C) Ley xm , libro i, t. H.

**' Lcy uvui , libro (, L, H,

et, lorsque les griefs del’appebnt leur paraissaient fondés , ils mandaient devant eux le nuigistrat qui avait jugé, lui faisaient des observations et l'engageaient à ntodifier sa decision. Si le juge, qui ne pouvait se dispenser de comparaître, persistait dans son opimon , l'é.véque rédigeait un mémoire sur l'affaire et l'adressait avei^ La partie plaignante au roi, qui jugeait par luiméine, ou ipui renvoyait la eau»j de< vant le gouverneur die la provkeo ou de la ville.

Il était défend» aux juges de s'immiscer dans les transactions qui pouvaient intervenir entre les plaideurs.

La loi pensait avec raison que la dignité judiciaire avait beaucoup à perdre en se mêlant à des actes seraiblables. La partie iivècontente de la traitsaction pouvait toujours dire : Je n'ai consenti à faire des concessions à mo»

adversaire que parce que le juge m’a laissé entrevoir que si je plaidais, il me condamnerait : mon consentement n’a pas été libre. Le juge ne pouvait donc en aucune manière prendre part à des accommodements entre les plaideurs. Mois dans les circonstanoes graves le prince pouvait Dominer un efficier chargé de concilier les parties. Cet envoyé royal prenait le titre de pacis assertor, défenseur de la paix.

Il ne pouvait, au reste, se mêler quede l'affaire pour laquelle il avait reçu une mission s|)éciale(*>.

Les missi et les sayom prêtaient la main à l'exécution des mandements de la justice. Ils étaient tes huissiers et les gendarmes de cette époque.

Aucune fonction civile n'était le partage spécial des marquis. Leur titre était dans l'origine à peu près t’équivalent de celui de cavalier. En effet, le marquis était tenu de posséiier un certain nombre de chevaux , et son nom vient de l’expresskm celte marc‘h, cheval.

Les Goths n’avaient pas adopté l’orgaBisatkmraili-tairedrsRoroains. Leurs corps armés présentaient plus de resseinblance avec notre régiment qu’a-

(*) Isy XV, lib. r, t 1.

L’TJNIVERS.

vec la légion antique. Après les généraux et les comtes, qui pouvaient commander des armées, se trouvait le tiuphade. Suivant plusieurs auteurs, cet ofllcier aurait eu le commandement de mille hommes seulement et aurait tenu à peu près le rang de nos colonels. Suivant d’autres commentateurs du code wisigoth, il aurait eu sous ses ordres plusieurs millénaires, c'està-dire des commandants de mille hommes. Son emploi aurait donc été correspondant à celui d’un général de brigade. La tiuphadia aurait été la réunion de plusieurs corps de mille hommes. Le millénaire avait sous lui deux quinqentaires ; ces derniers étaient de véritables chefs de bataillon. Chacun d’eux conduisait cinq cents soldatsdivisésencinq compagnies, subdivisées elles-mêmes en dix escouades, et dirigées par cinq centeniers ou centurions, et par cinquante decani. Souvent , en parcourant le code des Wisigoths , on rencontre les mots latins proceres et magnates , que le traducteur a rendus par celui de ricos ombres. On doit considérer cette traduction comme très-exacte , si on adopte le sentiment du savant M. Renouard , qui pense que dans la langue gothique rtcA signiuait fort et puissant. Cette explication, il est vrai, n’est pas universellement admise, mais, en matière d’étymologie , les opinions sont quelquefois bien partagées. On a fait beaucoup de conjectures sur celle du mot hidalgo. Les uns font \m\Tfidalgo de fideUs. Cette origine, qui n’a aucun rapport avec le sens qu’on attribue au mot hidalgo , ne saurait être admise.

Les autres le font dériver A'Italicus.

Mais le surnom d’Italien ne pouvait être un titre de noblesse quand tous les habitants de l’E^agne jouissaient depuis longtemps des droits , non-seulement de citoyens italiens, mais encore de citoyens romains : d’ailleurs, les Goths appelaient tous les sujets de l’empire, des Romains. Ils ne donnaient pas d’autre nom aux habitants de la Péninsule, où ils s’étaient établis en vainqueurs et en maîtres. Ainsi ce ne pouvait pas être un signe de dis-

tinction et de supériorité que celui qui vous eût classé au nombre des vaincus. Quelques personnes veulent donc voir, dans le mot hidalgo, une syncope de la phrase hijo dal Godo, flls du Goth; d'autres, et cette opinion est la plus généralement admise, pensent qu’il faut entendre seulement hijo de algo, fils de quelque chose. Un personnage de comédie bien connu dit qu’on est toujours le fils de quelqu’un ; mais ce quelqu’un peut ne pas être grand’chose. j4lgo exprime l’idée contraire ; c’est ainsi qu’on dit en français Cet homme n’a pas de naissance; ou bien , C’est un homme né.

I.CS Goths avaient trouvé l’esclavage établi en Espagne ; ils ne l’avaient pas aboli , mais iis l’avaient considérablement adouci. En principe général , la loi s’opposait à ce que l’homme libre pût être vendu comme esclave. Il était cependant quelques dérogations à cette règle ; et lorsque deux conditions se rencontraient, elles suffisaient pour rendre le contrat valable. C’était lorsque l’homme libre s’était laissé vendre sans réclamation, et qu'il avait profité du prix.

« Si l’homme libre permet qu’on le « vende et partage le prix avec celui « qui l’a vendu, et qu’ensuite il réclame « sa liberté, on ne doit pas la lui ren- « dre, et il doit rester esclave, car il « n’est pas juste de déclarer libre celui « qui a voulu être esclave.

« Cependant, si celui qui s’est vendu, « ou s’est laissé vendre , peut payer le « prix nécessaire pour se racheter , ou < si ses parents le payent pour lui à « l’acquéreur , celui-ci ne peut le refu- • ser, et l’esclave recouvre sa li- « berté (*). »

(’) Si el orne lil>re sofre quel rendan , e parlir el precio con quel quel rende , si quiser despoys ser libre , no lo deve ser, mas deve Ciicar por siervo : que non es dereclio que aquel sea libre quien quiso ser siervo.

Mas si aquel que se vendrô , o se dexô vender, podier pagar el precio por redemirse , o sos padres pagaren lo por el a aquel quien lo compr6, el comprador deve recibir

La coutume qui attache le serf à la glèbe n’existait pas en Espagne, et celui qui servait un seigneur, en qualité de vassal, était libre de le quitter en lui rendant les armes, les terres et tout ce qu’il avait reçu de lui. Les Goths ne connaissaient pas davantage le droit d’ainesse. Tous les enfants partageaient également les biens de leurs parents.

Le titre ii du livre iv, qui règle la manière dont les successions doivent être partagées, établit cette égalité de la manière la plus absolue. Les enfants qui avaient reçu quelque donation du vivant de leurs parents, en devaient faire le rapport lors du partage de la succession. Ce rapport n’avait pas lieu en nature, mais, comme on dit dans le langage du droit. en moins prenant!*). En ligne directe, la représentation était admise, mais jamais en ligne col* latérale , où le parent le plus proche excluait tous les autres, et où tous les parents d'un même degré partageaient par têtes et non par souches.

Les lois qui règlent les conventions matrimoniales entre les époux ne sont

el precio , e aquel otro deve ser libre. Libre 5 , t. rv, ley XI.

Le traducteur espagnol a souvent rendu peu^xaclement le sens de la loi gothique ; il est donc bon de recourir quelquefois au texte original. Dans la loi qui nous occupe le sens n'a pas été altéré, nous pensons cependant qu’on ne sera pas fâché de connailre la version latine.

Dans le liber judicton elle n’est pas la onzième, mais seulement la dixième du livre V. Voici comment elle est conçue :

Quicimque ingenuus se vendi permiserit, et pretium cum venditorc partitus est', ut circumveniret emptorem , proclamans posiez, nullaleniis audiatnr; sed in ea ser* vitiite qiiam voluit permaneat. Quoniam nonjusliim est liber sit, qui se volens sub* didit servituti. Et tamen si ipse qui sc vendiderit, vel venundari permiserit, pretium nnde se redimat babere poterit ; aiit si parentes ejus redemptionem proeo qui se vendidit dare elegerint; reddito ad integrum pretio , quod pro venditi persona emptor accepil, ad ingeiiiiilatis tiluliim , ille qui se vendiderat, poterit vindicari

(*) Libro 4 , t. IV, ley m.

pas moins sages , et l’on ne sait par quelle fatalité presque tous les historiens français qui en ont parlé, ont fait sur ce point de grossières méprises.

Dans les pays où la femme n’est en quelque sorte que la première esclave et la propriété de son mari , comme cela a lieu chez les sauvages d’une partie de l’Amérique, dans l’Inde, en Chine et chez quelques musulmans, il est juste que le mari paye la femme qu'il acquiert. Il en donne le prix aux parents dont elle dépend, et qui la lui livrent. C'est à ceux-ci que le prix revient, et la femme n’en proflte en aucune manière. Dans les pays, au contraire, où les deux époux sont égaux , ils doivent tous les deux, suivant leurs moyens , concourir aux frais de la vie commune. Ainsi la dot est ce que la femme donne au mari pour supporter les charges du ménage (*). Dire, comme l’ont fait quelques auteurs , qu’en Espagne, où la femme a toujours été l’égale de son mari , celui-ci donnait une dot, c’est méconnaître de tout point la nature du contrat dotal. Dire que la femme recevait ce présent pour la livraison qu’elle faisait de son corps, c’est se montrer peu galant pour les dames espagnoles et Tes rabaisser au niveau d’une chose vénale; c’est travestir les sages dispositions de la loi des Goths pour faire un droit tout fantastique.

Voici ce qui se passait en réalité : le mariage était toujours précédé des fiançailles. Lors de cette cérémonie un contrat intervenait entre les parties.

Le futur s’engageait à prendre la fiancée pour épouse; celle-ci , avec l’autorisation de ses parents, s’engageait à l’accepter pour mari. Lors de cette convention, pour lier plus étroitement les parties, on stipulait un dédit qui prenait le nom d’arrhes. C’est absolument ce qui se passait dans la législation romaine!**). Comme emblème de cette stipulation et pour représenter

(*) Dos est qnod millier dat aul promiltit viro ad siistinenda malrimonii onera. Po- THiza, it de veriorum significatione.

(**) In contrahendis sponsalibus maris

L’HUIS I VE As.

üafe

les arrhes , le mari donnait un anneau à sa femme (*). En cas d’inexécution du contrat , la partie qui manquait à sa parole, payait le dédit convenu.

Dans le droit romain, lorsque le mariage avait lieu , les arrhes étaient rendues. La loi des Wisigoths était plus prévoyante; elle jugeait nécessaire d’assurer des nroyeiis de subsistance à la femme pour le cas où elle survivrait à son mari, et de pourvoir aux besoins des enfants qui naîtraient du mariage.

Les arrhes promises par le mari étaient Fohjet d’un droit particulier. Elles devenaient la propriété de la femme et de ses enfants à naître; mais le mari en conservait la jouissance pendant tente sa vie. Elles faisaient retour au donateur dans lecas où la femme mourait la première et sans enfants (**)v Si c’était, au contraire, le mari qui décédait le premier, elles étaient remises à la femme. Celle-ci , toutefois, en était gardienne plutôt que propriétaire, lorsqu’elle avait des enfants, car elle devait , à sa mort, leur en laisser au moins les trois quarts (***). Si elle était veuve, sansenfants, les arrhes devenaient entièrement sa propriété ("“*).

Commentées sages dispositions, qui Ont servi de modèle à l'etablissement de notre douaire préfix et coutumier, ont-elles pu ne pas être comprises par quelques historiens ? Il faut certainement qu’ils aient été sous l’empire de quelque préoccupation. Les arrhes es- ^gnoles , de même que le douaire français , peuvent être stipulées en faveur d’une veuve qui se remarie.

Ainsi , cette proposition de Cujas, qui'

fcal ut spontH.s spoiisæ arrliaj daret aut palrt in ciijiis polestale S|ionsa rsset.

Hitjus aiitem arriiariim coniractus. ea I«x eral, ut ai per neulraiu parlim slarel qiionuausuu^iliæsequereulur, reddei'enliir arrlue.4 .si veru slarel j>er sjioiisnni , arrliai liicro spoiisæ cedci'int. Putuish, ic de Sponsuhbui.

Et qiiuin paler arrlias siiscefierat, rideiB pnenæ se obligat. Cad. theod. , de

Spoiisatibiu.

(*) Liliio 3 , 1. 1 , ley in , puero.Juzgo.

(") Libi-o 3 , t. I , iey i,m.

("*) LiU'O 4, t. IV, Icy <v.,

('*''*) Libro 3 , t. I , Iey vi.

prétendait que le douaire était lé prix de la virginité (pretium defloratæ virginis), se trouvait aussi fausse dans la Péninsule que chez nous. Mais ce qui est vrai, c’est que les arrhes espagnoles, de même que Ce douaire français, n’étaient acquises que par la consommation du mariage, et, comme dit la coutume française r « au coucher, la femme • gagne son douaire. » La loi des Gotlis a quelque chose de plus galant. Si le mari donne un baiser à sa femme, celleci a, par cette seule caresse, gagné la moitié de ses arrhes (*). Cet usage était devenu le droit commun de l’Espagne. Ainsi, au couronnement de dona Leonora, première femme dé don Pèilre IV d’Aragon , après que le roi eut retiré de sa main l’anneau [lour la passer au doigt de la princesse , iî se mit à la baiser sur les lèvres. Sg couronne , aussi bien que celle de la reine, faillirent tomber; ils furent Tun et l’autre obligés de la retenir do la main gauche, et, qiioiqo'en rongissaut , ils n’en continuèrent pas moins h se tenir embrassés aux veux de toute l'assemblée étonnée. Mais don Pèilre avait voulu qu’on fit cette addition au cérémonial habituel , tant il était pressé de foire gagner à la reine la première partie de son douaire. ■>

Les biens que chaque époux apportait en se mariant, ceux qui lui étaient, advenus pendant le mariage , soit par succession , soit par donation , re.stoient sa propriété distincte ; mais la loi établissait la communauté pour tout ce qui était acquis pendant le mariage par le travail ou par l’éconoinje des époux. Elle n’en e.\cluait. que les. gains fiûts à U guerre par le utaxi , ou les récompensies qu’il avait obtenues tût souverain ; elles n’apparlenaieot qu’»

lui seul (**). Les bénéfices de la eowvmunaiité se partagectient proportionnellement à la valeur des biens apportés par diaqiie ejioux , comme cela se passe encore dans les cas prévus par

(*) Libro 3, 1. 1 , Iey iv. Celle loi, attribuée à Receuiioide , ne se trouve pas dans 1rs niamiscrils du lexie latin qui sont pacvenus jusqu’à nous.

(**) libro 4 , I. Il , Iey xva.

ESPAGNÏ.

r»rtic)e 15S0 de notre Code Napoléoe.

, La fetnme recevait aussi dans ia succession de son mari l'usufruit d’une part d'eufant ; elle perdait cet avantage lorsqu'elle contractait un nouveau mariage (‘). Toutes ces lois qui touebent au mariage étaient pleines de sagesse. Celles qui règlent la procédure étaient d'une excessive simplicité et d’une grande justice. Quand on veut se dépoudier de toute prévention pour comparer ce code aux législations qui à la même époque régissaient l'Europe, ou ne peut s’empêcher de reconnaître combien il leur est supérieur. Ainsi les lois saliques, celles des Ripuoires et des Bavarois, admettaient le duel comioe preuve Judiciaire, même dans les procès civils f**); rien de semblable ne serenrontre dans les lois des Wisigoths. Il est cependant on titre du Fuero-Juzgo contre lequel on s’élève avec raison : c’est celui qui prononce contre les juifs et contre lés hérétiques les peines les plus sévères. Certaineinent aujourd'hui il est facile de déclamer contre l’injustice et l’iniquité de cbâtiments temporels prononcés pour des matières toutes spirituelles qui intéressent seulement la conscience ; mais il faut se reporter à l’époque où ces lois ont été écrites. Il n’est pas de I^islation contemporaine qui ne contienne des dispositions tout aussi cruelles et tout aussi déraisonnables. Ce serait se rendre coupable d’une grave erreur que de répéter, comme l’a fait Montesquieu : «. Nous devons au code R des Wisigoths toutes les maximes, « tous les principes et toutes les vues n de l’inquisitioii d’aujpiird’hui , et les < moines n’ont fait que copier contra « les juifs des lois faites autrefois par « les évêques. » Les lots des Wisigoths n’ont été pour rien dans l’institution de l’inquisition * elle a pris naissance dans des pays où le Fuero-Juzgo n’a jamais prévalu sur le droit romain.

Créée par le fanatisme de saint Deminique, elle s’est exercée d'abord dans

(*) I.ihro 4 , t. H , ky *v.

(*') Oapitiibtres de Dagobert. Le* BajuvariaruiD, t. XVI.

le Lat^guedoc, où eertainement à cette époque , les lois des Gotbs n’étaient plus connues, même de nom. Ainsi ce n’est pas a eette source qu’allaient chercher des inspirations tes moines furieux qui forçaient le comte de Toulouse, Raymond, à faire amende honorable en eheniise, et à se laisser frapper de verges e» public. Les lois des Gotbs n’ont rien de commua avec les furieux qui déterraient une femme dans le cimetière d’Albi, pour faire, sous le prétexte d’hérésie , le prœès à son cadavre. L’inquisition n’a été introduite en Espagne qu’en 1480, lorsque déjà , depuis le commencement du treizième siècle. Innocent IV l’avait établie en Italie, où les lois des Wisigoths n’ont jamais pénétré. Dans ce pays, l'inquisition n’a pas en besoin de l’influence des lois wisigothes pour prêcher une croisade contre les Mala-.

testa et les Manfredi , auxquels on ne pouvait reprocher d’autres hérésies que d’être Gibelins.

L’accusation portée cootre ces lois est donc mol fondée ; elles sont généralement plus douce.') et plus humaines qu’aucune autre législation de cette epoque ; et vraiment on doit s’étonner d’y- rencontrer tant de sagesse et tant de luatières, quand on songe à la barbarie des siècles où elles ont été rendues.

A eette époque, l’étude des lettres était presque entièrement abatMlonnée; on regardait comme une chose merveilleuse. de rencontrer une personne lettrée qui n’appartint pas au clergé.

Le roi Sisebute était cependant versé dans lès arts de la guerre et dans ceux de la pais ; mais eette exception était considérée presque comme miraculeuse. Il reste de ce prince quelques épttres écrites en latin , ainsi que la vie de l’évêque saint Desiderio; presque tous les autres écrivains que nous trouvons en Espagne pendant la période gothique étiuent ecclésiastiques. Le premier, Paul Orose, pourrait presque être consid^é comme appartenant encore au temps de In domination romaine. Il fut témoin de l’envahissement de l’Espagne par les barbares. U,

L’UNIVERS

était prêtre à Tarngone , lorsqu’il fut envoyé en Afrique vers saint Augustin. Il demeura une année auprès de l'illustre évêque d’Hippone. Il fit un voyage à Jérusalem pour visiter saint Jérôme, et, à son retour, il composa une histoire en sept livres. Les païens prétendaient que tous les fléaux qui étaient venus fondre sur le monde provenaient de ce qu’on avait abandonné le culte des anciens dieux. Orose écrivit son ouvrage pour démontrer qu’en tous les temps le monde avait été également malheureux. Son style est clair et facile, mais on peut reprocher à cet auteur d'avoir trop facilement accueilli les fables et les traditions populaires. Il mourut , à ce qu’on pense , sur la fin du cinquième siècle. On considère généralement comme exacts tous les renseignements qu’il donne sur les événements contemporains.

Ithace que nous avons vu, du temps de Maxime, se montrer Tardent persécuteur des priscillianistes, nous a aussi laissé sur l’invasion des barbares une chronique utile à consulter.

Isidore, évêque de Cordoue, qu’on appelle Isidore l’Ancien , pour le distinguer des deux autres écrivains espagnols de ce nom , composa des commentaires sur les livres des rois , et les dédia à Paul Orose.

On possède aussi une chronique écrite par Jean de Biclar. Cet écrivain était né à Scalabis (Santarem) en Portugal. Il fut exilé à Barcelone par Léovigilde , pour avoir pris part à la révolte d’Hermenegilde. Il profita de cet exil pour fonder au pied des Pyrénées le couvent de Biclar, qui prit par la suite le nom de Valclara.

De tous les auteurs espagnols qui ont écrit du temps des Goths, le pfus célèbre est saint Isidore de Séville. Cet illustre écrivain était fils de Sévérien , duc de la province de Carthagène. Il fut le frère de saint Léandre , de saint Fulgence et de sainte Florentine. Les auteurs qui nous ont transmis les détails de sa vie, saint Braulio son disciple, et saint lidefonse dans ses Hommes illustres de l’Espagne, rapportent qu’on vit voltiger autour de son ber-

ceau et de sa bouche un essaim d’abeilles , présage de son éloquence et de la douceur de son langage. Néanmoins il parait que , pendant ses premières années, il montra peu d’aptitude pour les lettres , et que , désespéré par les difficultés qu’il rencontrait et par la sévérité de son précepteur , il avait quitté la demeure de son père. Il errait à l’aventure dans la campagne, lorsqu’il s’arrêta auprès d’un puits , dont la margelle , quoique de marbre , était usée par le frottement de la corde qui, à la longue, y avait creusé comme une cannelure. Cette circonstance fit réfléchir le jeune fugitif : il se dit que la persévérance pouvait triompher detous les obstacles. Il retourna a la maison paternelle, et par les soins de saint Léandre, son frère aîné, il devint bientôt l’homme le plus érudit de son époque. Longtemps dans l’église de Saint-Isidore de Séville on montra la margelle de marbre près de laquelle on dit qu’il s’était arrêté. Cette anecdote n’est, peut-être, qu’un apologue, inventé pour prouver que rien ne résiste à une volonté ferme et patiente; mais ce qui est bien positif, c’est l’immense érudition qu’avait acquise saint Isidore. On pleut considérer ses Étymologies comme le résumé le plus exact de toutes les connaissances qu’un homme pouvait posséder à cette époque. Cet ouvrage, quoiqu’il ne contienne pas moins de vingt livres, n’est que la moindre partie de ses oeuvres. Il composa beaucoup d’écrits, et on a de lui une chronique depuis le commencement du monde jusqu’à Tannée 626 de Tère chrétienne, et une Histoire des Goths, des VanÔales et des Suèves. Il succéda , dans Tévêché de Séville , à saint Léandre, son frère, et présida le quatrième concile de Tolède, où fut rédigé le corps des lois des Wisigoths. Il conserva le siège de Séville pendant quarante années. A un âge très-avancé, se sentant frappé d’une maladie u’il jugea devoir être mortelle, il se t transporter sur les épaules de ses disciples dans l’église de Saint-Vincent de Séville, où il fit la confession publique de ses fautes et où il demeura

jusqu’à sa mort, qui arriva après trois jours d'une douloureuse attente. Isidore avait adressé ses Étymologies à Braulio, son disciple. Cet ouvrage n’était pas encore entièrement terminé.

Ce fut Braulio qui y mit la dernière main.

Il est juste de parler aussi d’un troisième écrivain qui porte également le nom d’Isidore. Il était évêque de Pax Julia (Beja), et écrivit une chronique depuis l'année 610 de l’ère chrétienne jusqu'à 764. On pourrait encore citer quelques écrivains, qui, ainsi que nous l'avons dit, étaient tous ecclésiastiques, car du temps des Goths, les laïques,en général, demeuraientétrangers a la culture des lettres ; ils se bornaient à les encourager. Les Goths ont agi de la même manière avec le commerce; ils l'ont favorisé, sans vouloir le pratiquer eux-mêmes. On trouve dans leurs lois des dispositions protectrices des marchands étrangers qui venaient négocier chez eux. L’Espagne, baignée par l'Océan et la Méditerranée, est trop admirablement placée pour que le commerce puisse jnmais y périr entièrement. Mais pour qu’il devienne Qorissant il faut que le pays soit tranquille. Qu’on se rappelle toutes les secousses, toutes les guerres qui pendant les trois siècles de la domination des Wisigoths ont désolé l’Espagne, on demeurera persuadé qu’au milieu de toutes ces agitations , il n’a jamais pu parvenir à une bien grande prospérité.

Il faut en dire autant de l’agriculture. Les Goths, en entrant en Espagne, s’attribuèrent les deux tiers de toutes les terres; en leur qualité de vainqueurs et de conquérants, ils eurent bien soin de choisir les meilleures et les plus fertiles, ne laissant aux anciens habitants du pays quecelles d'une qualité inférieure. Cette spoliation n’eût été qu’un demi-mal , si les nouveaux propriétaires eussent labouré par eux-mêmes les biens dont ils s’étaient emparés ; mais les Goths étaient seulement guerriers : ils eussent cru déroger à leur noblesse militaire s’ils eussent mis la main à la charrue. Cependant ils ne possédaient pas un nom-

bre d’esclaves suffisant pour leur faire cultiver tous les champs qu’ils avaient

firis; ils n’avaient pas pu, comme es Francs, attacher les vaincus à la glèbe. Ainsi lesdeux tiers au moins des meilleures terres arables restèrent en friche et servirent de pâturages aux brebis ambulantes. Les Goths firent, à la vérité , des lois pour punir ceux qui dévasteraient les récoltes , qui causeraient du dommage aux bois, aux vignes , aux oliviers ; mais les lois les plus protectrices ne feront pas naître de récoltes là où l’on n’a pas semé.

Malgré les plus beaux règlements, la terre reste inféconde quand elle n’a as été arrosée par la sueur de ses haitants. Ainsi iWcupation de la Péninsule par les Goths fit-elle à l’agriculture de ce pays une blessure si profonde , que onze siècles n’ont pas suffi pour la cicatriser.

La profession de laboureur semblait aux Goths indigne de leur noblesse, par la même raison l’exercice des arts mécaniques leur paraissait peu honorable; et ces travaux, dont la perfection tient encore plus à l’élévation de la pensée qu’a l’exécution manuelle, étaient sans prix pour des hommes qui méconnaissaient le pouvoir de la science : aussi , les monnaies frappées par les Goths se ressentent-elles de la barbarie des temps.

Les caractères graphiques y sont queluefois si mal formés, que les légendes eviennent indéchiffrables. Les effigies des rois qu’on y a gravées sont roides et faites d’une manière grossière. Enfin, un seul exemple suflira pour faire juger combien sont informes les types qu’on y a dessinés. Au dos de quelques-unes de leurs médailles ils avaient essayé de graver une Victoire ; mais telle était l’imperfection de cette figure , que plusieurs personnes la prirent pour l’image d'un scarabée. Il a fallu toute la sagacité des antiquaires pour deviner l’objet que l’artiste , ou plutôt l’ouvrier, avait réellement voulu V représenter. Il est cependant plusieurs médailles qui ne sont pas tout à fait aussi barbares : parmi les plus correctes il faut citer celle

L'UNIVEHS.

de Wamb» , gravée planctK XXXII , 11*6

Cependant fl est un art dans lequel ils avalent acquis un grand renom :

ils passaient chez les Francs pour d’excellents architectes. Dire en ce temps qu’un ntonunwnt avait été bâti par un Goth. c’était en faire l'éloge.

Ainsi, dans «ne chronique écrite vers la première moitié du huitième siècle.

On rappoi te que letxtrps de saintOuen était enseveli dons l’église de Saint- Pierre de Rouen , ouvrage admirable ■construit de la main des Golhs (*).

Il ne faut pas, au reste, confondre leur stvle architectural avec celui qu’on a pendant longtetnps désigné sous le titre iiiipropred'architecturegothiqup, et qui est principalenrent caractérisé par la présence de l’arc en tiers-point. On est maintenant convenu d'appeler celui-ci style ogival, car il est de plii- ■sieors siècles postérieur à l’époque dont BOUS nous occitpons. Les monuments que les Goths élevaient n’avaient rien qui les distinguât des constructions romaines de la décadence : c’était le style roman ou byzantin. <> On doit re- •« gretter, dit M. de I, aborde, qu’aucun « de leurs édifices ne soit resté assez n intact pour qu’on puisse juger de « cette époque intermédiaire des arts. » Les constructions qu’on petit avec certitude attribuer aux Goths sont excessivement rtrres. On cite les murailles de Tolède , dont une partie est l’ouvrage de Wamba, ou bien encore le portail de l’église de Villa-Nueva, clevé par la sœur do second roi d’Oviedo. On y a sculpté un bas-relief rqirésentant la mort de ce prince étouffé par un ours. Ce momiiiieiit doit se rapprocher beaucoup de ceux construits pendant la domination des Goths; mais cependant il y avait d^à plus de vingtcinq années que les Arabes étaient

(*) IIU vero bosiltca , ia qm aaucla ejas

luenibra quiescuut, mirum op<is, quadrn lapidibtu , Gothica wmu , a primo Clo-

thario Fraucorum rege olioi nobiliter couati'ucta fuit , anno plus minus quarto et

vigesimo reguiejus, sedem Rliotomagensem obtinente l’Iavio episcopo. Kecueil de Du- "clii'Sne , t 1", p. 6Î8.

entrés dans la Péninsule. On retrouve encore en Espagne quelques monuments de style byzantin ; H faut citer parmi les pliis élégants le portail d’une église à la Corogne (*); la gracieuse église de Saint-Nicolas à Girone (**) , et l'abside de l'église de Bososte(***L Mais ces monuments peuvent avoir une date postérieure de trois siècles à la destruction du rovaume des Goths; en effet, jusqu’à la fin du dixiéme siècle l’ardiitecture byzantine a seule été en usage. Ce n’est que vers le commencement du onzième que le style ogival lui a été stibslitiié, et c’est une diose biz.arre qu’on ait donné le nom de gothique aux monuments à ogives , puisqu’ils n’ont pu être construits que trois cents ans après qiie les Goths avaient cessé de régner. Peut-être fautil penser que le nom de Goth était devenu le synonyme de bon architecte, et que plus lard, pour vanter l’élégance et la légèreté des nouveaux édifices, on a dit qu'ils étaient gothiques. Quelle qu’ait été, au reste, ta renommée de leurs constructions, ils en ont laissé bien pen dans la Péninsule, et cependant leur domination y durait déjà depuis trois siècles, quand il suffit d’une bataille perdue pour la faire s’évanouir.

COICQL'ÊTES DES KAUEES EK EEPAaiTE.

DISSEN.S10ES EKTRE LES CUEES MAURES.

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