DE I.ÊON ET PII.I.AGE DE SAINT-JACQUES
DE COMPOSTELLE. BATAILLE SK UALST-
ANASOR. MORT d’aLMANZOR.
Dès que don Fernan Gonçalez eut acquis l’indépendance de la Castille, il eut à défendre l'État dont il était souverain contre les attaques des Musulmans. Kl-Hakem était en paix avec le roi Sancho; mais Sancho n’était plus roi de la Castille, et Vêla, dont le comte Fernan Gonçalez avait envahi les États , s’était rél'iigié auprès de l’émir de Cordoue qu’il avait intéressé à sa cause, en sorte qu’une rude guerre s’engagea entre les Maures et le héros castillan. On a sur les faits d’armes de celui-ci fort peu de détails positifs; mais l’imagination des auteurs de romanceros y a suppléé. Le général de l’émir El-Ha'kem , disent-ils, s’avancait dans la Castille. Le comte, à la tête des siens, sortit pour marcher à sa rencontre. Cependant , avant de combattre les ennemis, il voulut consulter l’ermite Pelage; mais il trouva que ce saint homme était trépassé. Il s’en allait donc triste et fort inquiet sur l’événement de la bataille, lorsque, pendant son sommeil , l’ermite Pélage lui apparut et lui promit la victoire.
La bataille se donna près de Piedra Hita : elle dura penda t trois jours, ün combattit sans relâche, etl’obscu-
DI
ESPAGI’iE.
rité de la nuit ne suspendit la lutte que pour quelques instants. Enfin, le dernier jour, on vitsaiiit J.icquesfilsdeZébédée(*)cliarf;er à la tête des escadrons espagnols , et son intervention décida la victoire en faveur des chrétiens.
On raconte encore beaucoup de choses merveilleuses du comte de Castille. Il faut dans tout cela faire la part de l’esprit d’exagération et de l’amour du merveilleux qui sont de tous les temps et de tous les pays. Le comte mourut dans le courant de juillet de l’année 970, laissant pour succe.sseur son fils Garçi Fernandez. Il fut enterré dans le monastère de Saint- Pierre d’Ârlanza, qu’il avait fondé. On y montre encore sa sépulture, à laquelle se rattache une tradition suj^rstitieuse. C’est une croyance réandiie chez le peuple, qu’un instinct elliqueux anime encore les restes de Fernan Gonçalez. Lorsque les Castillans ont quelque guerre à soutenir, ses ossements, dit-on, s’agitent dans leur cercueil et font entendre un bruit qui présage les batailles.
En cette même année 970 mourut aussi don Garci Abarca. De son mariage avec Thérèse , fille d’Endregoto Gaiindez, seigneur aragonais, il avait eu cinq enfants : Sancho, Ramire, Urraca, Hermigilda et Xiména. Il eut pour successeur don Sancho, son fils aîné. Ce prince est désigné le plus souvent sous le nom de don Sancho Garcez ; mais on le trouve aussi quelquefois désigné sous celui de don Sancho Gaiindez , à raison de son aïeul maternel Endregoto Gaiindez.
Pendant que la Castille avait à soutenir la guerre contre les Maures , le royaume de Léon Jouissait de ce côté d’une tranquillité profonde. Le premier acte des régentes qui administraient sous le nom de Ramire III avait été d’envoyer un ambassadeur à Cordoue, pour demander à El-Hakem de continuer avec le nouveau roi la paix et l’amitié qu’il avait accordées à don Sancho le Gros. El-Hakem y avait volontiers consenti , car c’était un
(*) Mariana, llv. viit, cli. 6.
prince ami de la tranquillité Pendant tout son règne il s’attacha à faire fleurir l’agriculture et les lettres. Il mourut en 976 (*) , après un règne de quinze ans, qui, pour avoir été plus paisible que celui de ses prédécesseurs, ne fut pas moins glorieux.
Le fils d’El-lIakem n’avait que dix ans lorsqu’il fut proclamé émir, en remplacement de son père ; on ajouta à son nom l’épithète almowaijed- Bi'Uah, le protégé de Dieu. Il était trop jeune pour gouverner. Sa mère Sobeya donna la direction des affaires de l’Klat, avec le titre de premier hadjcb, à Mohammed-henAbi-Ahmer, qui devint si célèbre par la suite sous le nom d’Almanzor, c’est-à-dire le victorieux {**).
Ce titre de hadjeh , que les Espagnols traduisent par celui de vice roi , n’avait été avant Almanzor qu’une charge de ministre et de général. Sous Hescliam II, qu’on livra aux esclaves et aux femmes, et qu’on eut soin d’entretenir dans une continuelle enfance, elle devint ce qu’avait été en p'rance la place de maire du palais sous les rois fainéants. Emprisonné dans la délicieuse retraite de Zahra, dont il ne sortait jamais, He.scham II y menait une vie mystérieuse. Iman et émir des croyants, sa souveraineté ne se manifestait que par l’inscription de son nom sur les monnaies ou dans les actes officiels, et par la prière qui se faisait pour lui dans les mosquées ; encore dans ces actes le nom du hadjeb était-il toujours accolé au sien. La monnaie de Hescham II , gravée sous le n* 1 de la planche 80 , porte sur chaque face deux légendes : une circulaire, l’autre intérieure. D’un côté on lit :
Légende circulaire : « Mahomet est le messager de Dieu, qui l’a envoyé
(*) i s.ifür 3fi6 de l'Iicgire, 3o seplembre 976. Ferreras indique </74:c'e.st une erreur.
(**) Ou le Iroiive souvent désigné par les écrivains espagnols sous le nom de Mahomet Ahen-Amir-Almanzor, et plus souvent sous le nom de .Alhagilr-.Almanzor, ce qui parait une modification espagnole du mot arabe Albadgeb.
OOÿlc
L’UMVF.RS.
avec la direction et la religion véritable afin qu’il la fit prévaloir sur toutes les religions. ^
- Légende intérieure : « L’iman Heschani, prince des croyants ( émir-almoumenim) , le protégé de Dieu {alvioirai/c(l-/ini(i/t). »
Sur l'antre face on trouve :
Légende circulaire : « Au nom de Dieu a été frappé ce dinar ( denier d'or ) dans i’Andalouse ( Cordoue ) , l’an 301 » (*).
Légende intérieure : « Il n’y a de dieu que le Dieu unique ; il n’a pas de pair. U « iMoliannned. ».
Ce dernier nom est celui du hadjeb Mohammed Almanzor.
Au reste, le pouvoir n’était pas trop lourd pour les mains dans lesquelles il était tombé. Almanzor était à la fois un grand administrateur et un grand homme de guerre. Il avait conçu le projet de ranger l’Kspagne tout entière sous la domination musulmane, et ce projet n’edt pas été au-dessus de ses forces , si Dieu ne fut venu en aide au.\ Espagnols. Almanzor fit une guerre d'extermination aux chrétiens , qui , par leurs divisions, contribuèrent à assurer le succès de. ses armes. Il fut presque toujours victorieux. Cependant le mode de guerre adopté par les Arabes rendait ses succès moins désastreux pour ses adversaires. L’armée musulmane se léunisvait au commencement de chaque année; puis, après un certain temps de service, chacun retournait chez soi pour ensemencer ses terres ou pour faire ses inoissons. Quand elles étaient achevées, l’armée, se réunissait de nouveau. Il y avait de cette manière deux campagnes : une pendant leprinteiups, l’autre pendantl’automne.
Aussi voit-on Almanzor, après chaque victoire, s’arrêter, au lieu de poursuivre vivement ses avantages, revenir à Cordoueet licencier ses troupes, nelaissant
(*) L’année 3gi de l'Iiégire correspond à la tin de l’année looo. Ainsi qu’un le verra par la suite, relie dale est furi iniporlaule.
C’esI M. de Luiigpéiirr, employé de la bibliullièqne rnjale, qui a eu la cmuplaisanre de nie donner celle traduction.
que des garnisons pour conserver ses conquêtes, jusqu’>à ce que l'expédition suivante lui permit d’en reprendre le cours. Ce répit accordé aux vaincus leur donnait le tenips de réparer leurs pertes , et souvent de reprendre tout ce que les musulmans avaient enlevé.
Ati.ssi, à chaque attaque nouvelle. Alniaiizor retrouvait- il l’ennemi qu’il avait défait, et ses nombreux triomphes ne lui procurèrent que le pillage des villes et la possession temporaire du pays. Cette coutume de faire deux expéditions chaque année a fait dire ue pendant son administration, qui a lire vingt-six aimées, Almanzor avait fait einqiiante-deiix guerres contre les chréliens , et que lians aucune son drapeau n'avait été abattu. Il y a là dedans un peu o’exagéintion. Bien qu'on ne connaisse que d'une manière inexacte les détails de ces expéditions, et que les auteurs clirétiens on mnsiilmans diffèrent entre eux de dix années sur l'époque à laquelle il faut placer les victoires et les sièges les plus importants, cependant tous sont d’accord que -sa première incursion eut lieu a la fin deU78, dans la troisième année de son administration. Il faut donc réduire au moins de cinq campagnes le nombre de celles qu’on lui attribue.
« Au commencement de l’année islamite 3G8, écrit M. Romey, c’est-àdire dans l'automne de 978, IMohammed partit avec la cavalerie africaine, celle d'.tndalousie et celle de Mérida; il entra en Galice (*); il vainquît les chrétiens qui vinrent à .sa rencontre, en fit un affreux carnage, enleva beaucoup de dépouillés, prit une très-florissante jeunesse des deux sexes, et retourna vainqueur à Cordoue , on il fut reçu avec de grandes démonstrations d’allégresse. Ce fut à cette occasion qu’il
' (*) Il ne fsiil pas oublier que les Arabes d(-sigiieul sous le nom do Galice tout le pays depuis le promontoire des Aiiabres jusqu'aux ryiénées. Il ne faut donc pas entendre la Galii e qui dépendait du ruyaiime de Léon , a'ec leipiel le.s .Arabes étaient en pai.v , mais bien la Castille,
fut surnommé El-Mansour, le victorieux. Il répartit le butin de son expé- ^tipn entre les soldats , sans autre ré^prve que le cinijuièine, on lot de pieu, qui revenait au calife, et le droit ÿchoix qui appartenait aux généraux, tant sur les prisonniers lionnncs et femmes que sur les troupeaux de toute espèce. Il renouvela l’ancienne coutume de donner un banquet aux troupes après la victoire; il parcourait lui-même les chambrées des compagnies, et sa mémoire était telle qu’il connaissait par leurs noms tous ses soldats; il retenait la généalogie de ceux qui se distinguaient, les invitant à sa table et leur faisant un honneur particulier.
Ce fut par cette adro te conduite qu’il devint l’idole des soldats et qu’il s’entoura non d'une armée dévouée à l’ishmisnie et obéissant à un chef, jiarce u’ii en était le représentant . mais 'une armée dévouée à un bonme, chose inouïe encore parmi les Arabes.
Depuis ses premières incursions contre les chrétiens, Mohammed el-i\l.ansour prît l’habitude de faire secouer avec beaucoup de soin , chaque fois qu’il rei;enait du champ de liataille à sa tente, l."i poussière qui se trouvait sur ses habits, et il la gardait dans une cassette faite exprès; il voulait que, quand l’heure de sa mort serait sonnée, on le couvrît dans son tombeau de cette poussière. Dans toutes ses expéditions, il faisait porter cette caisse avec be.iLCOup de précaution parmi les choses les plus précieuses de sou équipage , afin qu’il piU embaumer son tombeau comme avec du musc, par la bonne odeur de la guerre sainte, et détourner ainsi de lui le feu éternel, suivant ce verset du Koran : >> Celui dont les pieds se couvrent de poussière dans le chemin de Dieu, Dieu le préserve du feu. »
« Ou ne connaît pas les détails et l’objet partiiuilicr de chacune des expéditions d’El-Mansour contre les chrétiens ; cependant les auteurs arabes nous ont conservé la mémoire de quelques-unes des particularités qui les marquèrent, dignes, en effet, d’écliapper à l’oubli.
« Ils racontent, par exemple, qu’une fois en Castille, tandis que les armées musulmane et chrétienne, campées en face l’une de l’autre, s’observaient, hésitant à commencer le combat , El- Mansou'r se prit à rêver : « Combien crois-tu que nous ayons de vaillants cavaliers dans notre armée dit-il à un de ses plus braves capitaines nommé Moschafa. Moschafa lui répondit; Tu le sais bien, toi. El-Mansour ajouta : l’enses-tu que nous en ayons mille ? Moschafa répondit : Pas' autant. — Y en a-t-il cinq cents.’ dit El- Mansour. Moschafa répéta : Pas autant. El-Mansour lui dit alors : Y en a-t-il cent, ou même cinquante? Moschafa lui dit : .le n’ai confiance qu’en trois. » En ce moment sortit du camp des chrétiens un cavalier bien armé, monté sur un beau cheval. Il s’avança vers les musulmans, et leur cria’:
O Y a-t-il quelqu’un de vous qui veuille se mesurer avec, moi? » En cavalier musulman se présenta aussitôt contre lui; en moins d’une heure le chrétien le tua et s’écria : « Y en a-t-il quelque autre qui se présente contre moi? » Il vint un autre musulman; ils combattirent moins d’une heure, et le chrétien le tua de même. Le chrétien cria : » Y en a-t-il quelque autre qui vienne contre moi, ou même deux ou trois ensemble? » et aussitôt parut un brave musulman, que le chrétien renversa aussi d’un coup de lance. Les chrétiens applaudirent (lar de grands cris et de vives acclamations. Le chrétien retourna à son camp, changea de cheval , et reparut sur un cheval non moins beau que le premier, couvert d’une grande peau de bête féroce, dont les pattes, nouées sur le (loitnil du cheval , laissaient voir leurs ongles qui sejnblaient être d'or. El-Mansour défendit que personne s'avançât contre lui. Il appela iVloschafa, et lui dit:
<■ N’as-tu pas vu ce qu'a fait ce chrétien toute la journée ? — .le l'ai vu de mes yeux , répondit Moschafa , et il n’y a eu dans tout ceci aucune magie; mais l'inlidèle est un très-bon cavalier, tandis que nos musulmans sont intiinidés.
— Dis plutôt couverts de honte, s’écria
200 L’UNIVERS
El-Mansour. » Là-drssus le chevalier, monté sur son vigoureux cheval couvert (le la riche peau de bête, s’avanija et dit : « Y a-t-il quelqu’un qui vienne contre moi.!’ . Alors El-Mansour dit:
« Je vois bien, Moschafa, la vérité de ce que tu me disais, que j’ai à peine trois vaillants cavaliers dans mon armée; si tu n’y vas pas, mon fils ira, ou bien j’irai moi-même, car je ne puis plus souffrir cela. » Alors Moschafa lui dit : « Tu verras promptement sa tête à tes pieds , ainsi que cette belle peau riche et hérissée qui sert de housse à son cheval. — Je l'espère, dit El-Mansour, et dès ce moment je te la cède , afin que tu t’en fasses par la suite un pompeux ornement pour aller au combat. » Aussitôt Moschafa alla contre le chrétien, et celui-ci lui demanda : <i Qui es-tu? quel rang tienstu parmi les nobles? » Moschafa, brandissant sa lance et marchant sur lui , répondit : « Voici ma noblesse, voici ma lignée. » Les deux cavaliers combattirent avec beaucoup de valeur et d’adresse, se frappant de rudes coups de lance , faisant tourner leurs chevaux , avançant l’un contre l’autre ou reculant avec une admirable dextérité; mais Moschafa, qui était plus jeune et plus léger et en même temps mieux reposé, maniait son cheval avec plus de prestesse, et porta dans le côté de son adversaire un coup violent de sa lance, dont celui-ci tomba mort. Moschafa sauta a bas de son cheval, coupa la tête de son ennemi, dépouilla le cheval de la housse qui le couvrait, et retourna vers El-Mansour, qui l’embrassa et fit proclamer son nom par les muezzins' de l’armée. »
Ce fut d’abord le comte de Castille qui eut à supporter seul l’effort de ses armes. On a vu que la paix existait entre l’émir de Cordoue et le jeune roi de Léon. Almanzor, religieux observateur des traités, se borna donc à faire d’abord la guerre en Castille et en Aragon. Il eideva au comte Gard Fernandez Saint-Étienne de Gormaz et plusieurs autres villes, mais il n’attaqua pas le royaume de Léon tant que
le prince avec lequel la paix avait été jurée resta sur le trône. Ainsi les tutrices de don Ramire, pendant les dix années que dura la régence, n’eurent point à craindre de guerre étrangère; elles surent aussi conserver la tranquillité intérieure de l’État. Les seigneurs galiciens , toujours prêts à s’agiter, firent bien quelques mouvements, mais ces tentatives de révolte n’eurent pas de conséquences fôcheuses. En 977 , don Ramire ayant atteint sa quinzième année, demanda aux grands de l’État de lui choisir une femme. On lui donna pour épouse une demoiselle nommée Urraca. A partir de cette époque, Ramire III prit lui-même l’administration du royaume. Il cessa d’obéir aux sages conseils que lui donnaient dona Thérésa et dona Elvira. Il ne dissimula pas le ressentiment que lui avaient inspiré contre les seigneurs de la Galice les troubles que ceux-ci avaient excités à plusieurs reprises. Il les insulta ouvertement, et bientôt il se fit de tous les Galiciens des ennemis implacables; aussi lie tardèrent-ils pas à se choisir un autre roi. Ils élurent pour les gouverner Bermude, fils d’Ordono III et de dona Elvire, et le proclamèrent roi dans le sanctuaire même de Saint-Jacques. A la nouvelle de cette élection, Ramire réunit des troupes, et s’avança vers la Galice pour étouffer la révolte. Les Galiciens, de leur côté, marchèrent au-devant de lui pour défendre l’entrée de leur territoire. Les deux armées se rencontrèrent à Portela de Arenas , près de Monte Roso. On combattit de part et d’autre avec une égale bravoure et sans que la victoire se décidât pour aucun parti. Mais des deux côtés on fit des pertes énormes , et le roi don Ramire ne croyant pas possible de persévérer dans son entreprise , retourna immédiatement à Leon, où il ne tarda pas à mourir.
Les seigneurs élurent pour son suc- <»sseur Bermude, que les Galiciens avaient déjà proclamé roi. C’est à partir de ce moment qu’Almanzor se crut délié de tout engagement pacifique à l’égard du royaume de Léon , et qu’il
Digiti.’ea bv Uoogic
commença l’année suivanteà lui fniro la guerre eti allant mettre le siège devant Simancas , cette clef de la Castille relevee par Alphonse le Grand pour commander le cours de la Pisuerga et celui de l’Arlanzon. Les historiens arabes placent aussi en cette année le siège et la prise de Léon ; mais les auteurs chrétiens pensent que ces faits ne se assèrent qu'en 996 : cette date est eaticoup plus vraisemhlable.Comment supposer, en effet, qu’un général, quel qu’il soit, puisse concevoir la pensée d’aller attaquer une ville aussi forte que l’était à cette époque celle de Léon, dont le siège, au témoignage de Roderich de Tolède et de Lucas de Tuy , a duré une année entière, sans avoir auparavant assuré ses communications, et sans s’étre rendu maître du cours de l’Esla, de la Pisuerga et du Duero, en s’emparant des villes de Simancas , de Toro et de Zamora ? Le simple bon sens montre que c’était la seule marche à suivre, et, à cet égard, les auteurs chrétiens sont d’accord avec le bon sens. Ils font donc prendre successivement par Almanzor Simancas, Sepulveda, Zamora, Atienza. Ce n’est qu’en 995 , et lorsqu’il s’était rendu maître du pays , qu’il vint pour la première fois insulter les murs de Léon. Don Bermude, à la vue du danger qui le menaçait, assembla le plus de troupes qu’il "put, et quoique tourmenté par la goutte, il marcha à leur tête à la rencontre de l’ennemi, qu’il trouva campé sur le bord de l’Esla , dans l’endroit où cette rivière approche le plus de Léon. Les chrétiens attaquèrent à l’improviste les Arabes, qu’ils mirent en déroute. Almanzor, au désespoir de ce que ses troupes , quoique bien supérieures en nombre, fuyaient devant celles de Bermude , fit de vains efforts pour les arrêter. Itlais voyant que rien n’était capable de les retenir, il descendit de cheval , s’assit à terre, ôta son turban, protestant qu’il aimait mieux recevo’r la mort sur le champ de bataille , que de mourir vaincu et déshonoré. Cette action ranima le courage des infidèles : ils attaquèrent à leur tour les chrétiens
qui les chargeaient en désordre , les mirent en fuite et les poursuivirent jusqu’aux portes de Léon. Cette victoire avait coûté bien cher aux musulmans; aussi se retirèrent- ils ; mais Almanzor annonça en s’éloignant qu’il reviendrait l’annee suivante pour démolir la ville de Léon. Don Bermude sachant qu’Almanzor ne menaçait jamais en vain, fit transporter dans les ' Asturies toutes les reliques et tous les vases sacrés , ainsi que les ossements des rois ses prédécesseurs. Il mit ensuite une bonne garnison dans la place, et en confia le commandement à un seigneur nommé don Gil ou don Guillaume. Dès le printemps, Almanzor vint établir son camp devant Léon, et commença ,à battre les murailles avec toutes les machines de guerre employées à cette époque ; mais il n’avait pas plutôt fait une brèche , que le comte don Gil la réparait. Les murailles de Léon étaient d’ailleurs trèsfortes et très-élevées : elles étaient flanquées par des tours dont chacune semblait une forteresse; ses portes étaient de bronze ou de fer. Les musulmans parvinrent cependant à ruiner le rempart du côté du couchant, et commencèrent à monter à l’assaut. Le comte don Gil, quoique malade, se fit porter sur la brèche, et soutint pendant trois jours l’effort des assaillants. Enfin l'assaut continuait depuis quatre jours, lorsque les Maures pénétrèrent dans la ville par une autre brèche ouverte au midi. Les premiers jours, les Maures ne s’y étaient pas présentés, et par conséquent elle était moins bien garnie de défenseurs. Le comte don Gil et toute sa garnison se firent bravement tuer en combattant; aussi les pertes d'Almanzor furent-elles considérables, et, pour s’en venger, il fit entièrement démolir la ville. Il n’y laissa pas pierre sur pierre, à l’exception d’une tour qu’il conserva, dit-on, comme un témoignage de son triomphe. Il alla ensuite assiéger Astorga située à Sept lieues à l’ouest de Léon.
Celte ville, effrayée du sort de la capitale, se rendit sans résistance ; aussi fut-elle épargnée, De là il voulut pé-
L’UNIVERS
nétrer dans les Asturies ; mais les châteaux de Gordon, de Lima, d’Alva et d’Arbole arrêtèrent les musulmans, qui , désespérant de pouvoir s'en emparer, relniirnèreiit à Cnrdnue
L’année suivante, .387 de l’Iiésire (997 de J. C ), Almanzur entra dans le Portugal. Il enleva en courant Viseo Pt Lamego; puis il pénétra dans le cœur de la Galice 11 y était appelé par l'évéque de Compostelle , (|ui, non moins turbulent que Sisenand son prédécesseur, avait été déposé par Bermode. Almanzor avait aussi dans son armée plusieurs comtes galiciens qui s’étaient spulevés contre leur roi. Il s’avança jiusiju'à Compostelle, qu’il trouva abandonnée par tous ses liabitanls; il n’y restait qu'un vieux moine qui se tenait assis près du tombeau de saint Jacques. Almanzor lui ayant demandé ce qu’il faisait là : Je vis avec Jacques, répntidil-il. Le général musulman ordonna qn'on res|ieetât ce vieillard et qu'on laissât le tombeau intact; mais il fit abattre une des murailles de l’église, et prit les cloches, (ju’il lit porter jusqu’à Cordciiesur les épaulés des prisonniers cliréliens. On les suspendit sens dessus dessous dans la mosquée de celte vide, («nir y servir de lampes : ellesy restèrent Jusiju'à ce (|ue saint Feidinand, ayant leconquis Cordoue , les fit à son tour reporter^en Galice sur les épaules des captifs ''niusulmaus.
A'iiKuizor, ajirès avoir donné aux comtes elirétieiis qui étaient dans son armée, une partie du biiliii, reprit Ig clieniin de Cordoue. Suivant quelques liisturiens, la dy.-senterie .se mit dans son arméa; , et Bermude, profitant de cette circonstance, ne cessa de le harceler pendant sa retraite, et lui tua bcniicoiip de monde. Au reste, les exiréditious d’Alnianzor ne furent pa$ bornées à la Gaslille et an royaume de Léon ; l’Aragon et la Catalogne en furent aussi !e lliéâtre. En Aragon, le roi don .Sanclio Galiiidez combattit vaillamment eonlre lui, et quand, en 995 , ce prince fut mort, sou lils don Garcia, qui lui suixéda , défendit courageusement son royaume contre les
attaques des musulmans ; mais il ne lui fut pas donné d’abattre le pouvoir d'Aimanzor, et les dernières années dti dixième siècle furent pour les chrétiens d Espagne un temps d'é- (ireuve et de désastre. Ce don Garcia, (ils de don Sancho Galindez, est désigné ebez les écrivains sous le nom de Garc’a le Trenibleur. Ce n’était pas qu'il (dt lâclie ; mais à l’approebe di^ combat un mouvement nerveux s’emparait de lui et faisait tressaillir tous ses muscles. Au reste, bientôt cette agitation cessait, et, dans l'action, Garcia le Tremblenr payait de sa personne, agissant non seulement comme un bon capitaine, mais encore comme un brave soldat. Il mourut à la lin de 9!)9 ou au commencement de l’année 1000. li eut pour successeur don Sancho, surnommé le Grand.
Pour ne pas interrompre la série des événements, nous n’avons pas parlé des cbangements arrivés dans le comté de Barcelone. Il est maintenant nécessaire de réparer celte omission. En iMir, proclamé comte de Barcelone en 912, mourut suivant Ferreras en 928, et, suivant Tomieb , en 930. Il laissa trois lils, et, par son testament, il dij visa entre eux ses Etats de la manière suivante t l’aîné, que Ferreras appelle .Siiniefred , et que ïomich nomme Grifa, ce qui équivaut au nom de \Vifred, eut le comté de Barcelone; Oliva Cabreta celui de Cerdagne, et Mir.i celui de Giroue. Gomme tous ces princes étaient encore en bas âge, Sunier leur oncle, comte d'Urgcl, prit le gouvernement de leurs ittats e i qualité de tuteur, et ne les leur remit que lors de leur luajurité en 9.ï0. Suniefred étant mort en 9G4 sans laisser d’enfants, sop cousin En Borell , lils de S micr son tuteur, fut appelé à le remplacer. Les principaux barons du pays privèrent du comlé son frère Oliva Galtrela , au; quel il revenait [lar droit de succession. Ils en agirent ainsi parce qu'ils le rcgarilaient comme un mauvais priiicq et comme un mauvais chrétien. Il y avait vingt et un ans que Borell posscr dait le comté de Barcclône, lorsqu’on 98.) Âimanzor fit une invasion dans |a