‹ Espagne (volume 3)Chapitre 33 sur 75 · DERNIERS DÉBRIS DES ALMORAVIDES SE RE- TIRENT A MAYORQUE · texte numérisé non relu

DERNIERS DÉBRIS DES ALMORAVIDES SE RE- TIRENT A MAYORQUE

Les Almohades venaient former un nouveau parti au milieu des partis nombreux qui déjà se disputaient les dépouilles des Almoravides; mais ils ne purent pas , comme le vainqueur de Zalaca , signaler leur entrée dans la Péninsule par une victoire éclatante.

Ils ne purent pas, comme l’avait fait Youssouf, se substituer immédiatement à tous les petits souverains qui s’étaient partagé le pays. Ils n'abattirent pas toutes'les factions, seulement ils s’élevèrent un peu au-dessus des autres. Cependant , dès les premiers jours de leur arrivée , iis avaient vu Ben-Quosay et Sidi-lVay se joindre à eux. Algeciraz s’était rendue après un siège de quelques jours; Xérès leur avait ouvert ses portes; Gibraltar avait suivi cet exemple. La partie occidentale de l’Espagne musulmane se trouvait donc en leur pouvoir ; il n'en était pas de même dans la partie orientale. La mort de Seïf-al-Dawlah avait, à la vérité, fait disparaître la faction de ce chef; mais ses États s’étaient partagés entre la faction de Ben-Hamaain de Cordoueet celle deBen-Avad de Valence. Ce dernier, ayant été tué dans une expédition contre les chrétiens, avait été remplacé par Abu-Abd-Allah-Mohammed-ben-Saïd (*). Le qua-

(•) C’est celui que Ferreras appelle Mohamel-.^ben-Zat, ou le roi Loup.

trième parti qui disputait la possession du pays était celui de Zaciiariaben-Gania.' Il avait pour lui tout ce qui restait des AInioravides. Il occupait encore les environs de Séville et de Cordoue ; mais il ne se sentait pas assez fort pour résister aux Aimohades ; il n’avait aucun secours à espérer de l'Afrique, où la puissance des AInioravides n'existait plus. Les chrétiens pouvaient seuls lui prêter un appui efficace : il réclama donc leur alliance. L’empereur Alphonse lui envoya des troupes, et ses guerriers, unis aux Almoravides , après avoir enlevé Andiijar et Baëza , allèrent attaquer Cordoue qui était occupée par la faction de Ben-Uamdain. Pendant ce temps, les Aimohades s’avançaient de leur côté : ils mettaient le siège devant Séville, en sorte que les deux villes les plus importantes de l’Andalousie se trouvèrent attaquées en même temps par deux armées qui , bien qu’ennemies l’une de l’autre et séparées seulement par une distance de vingt-deux lieues, ne cherchèrent pas à se livrer bataille et se laissèrent tranquillement achever les sièges qu'elles avaient entrepris. Les Aimohades entrèrent dans Séville le 12 de sjaban 541 de l’hégire ( 17 janvier 1147 ); vers la fin du même mois, les chrétiens prirent Cordoue, et Raymond, archevêque de Tolède , consacra la mosquée au vrai Dieu ; mais ce fut une prise de possession trop précipitée. Malgré le désir qu'éprouvait l’empereur de conserver celte ville, il n’y était entré que comme allié de Ben-Gania . et il ne pouvait sans perfidie dépouiller celui-là même qu’il était venu défendre 11 se relira donc après que Ben-Gania se fut reconnu son vassal et lui eut juré fidélité sur le Coran. C'est sans doute à l’occasion de ce serment que les historiens arabes ont dit que la copie du Coran , écrite de la main d'ütliman, apportée à Cordoue par Ahd-el-Rahman-EI- Daghel , avait été profanée par les chrétiens. Alphonse ne conserva pas Cordoue; mais pour s'indemniser des frais de la guerre il garda Baëza, dont

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la défense fut confiée au comte Manrique.

L’empereur ne borna pas là ses conquêtes. On se rappelle qu’il existait chez les musulmans d’Espagne une association de guerriers qui prenaient le nom de rabits (ermites) (*). Ils se consacraient à l’état des armes. Leurs seules occupations étaient de prier Dieu et de combattre les chrétiens. L’antique ville d’Oretum , qui a pris d’eux le nom de Calatrava (Calat-Rabit, la hauteur des Ermites), leur servait de principale retraite, tl’est de là qu’ils partaient pour aller faire des courses dans le royaume de Tolède. L’empereur Alphonse s’empara de cette ville dans le courant de 1147. Après avoir délivré ses Etats des incursions de ces pirates de terre, il résolut de faire le siège d’Almérie. Le port de cette ville servait de retraite à une foule de corsaires musulmans qui exerçaient des ravages continuels sur les côtes de la Catalogne, de la France et de l'Italie. Avec lé concours de la Navarre et de l’Aragon , il alla placer son camp sous les murs de cette ville. Une Hotte puissante, formée de vaisseaux fournis par le comte de Barcelone, par celui de Montpellier, par les républiques de Pi.se et de Gênes, vint bloquer Ahnérie par mer. La ville, ainsi etroitement serrée de tous les côtés, se rendit le 17 octobre 1147 (20.sjumada prior 542 de fhég.). Chaque annee était signalée par quelque victoire des chrétiens. Le dernier jour de l’année 1 148, le comte Ramon Berenger enleva Tortose aux musulmans. L’année suivante, il prit Lérida, et cette ville de Fraga rendue célèbre par la mort d’Alplionse le Batailleur.

Les Aimohades, de leur côté, poursuivaient sans relâche ce qui restait des Almoravides. Ils avaient mis le siège devant Coidoue. Ben-Gania, vivement pres.sé, était sorti de la ville pour aller réclamer des secours de l'empereur Alphonse, dont il s'etait reconnu le vassal. Il avait jusqu’à son retour laissé le commandement à l’un

(*) Voir fol. aio.

L’UNIVERS

de ses lieutenants nommé Yahya-ben- Aasa. Celui-ci ne défendit la place que pendant peu de jours, et il capitula sous la condition que les Almoravides se retireraient librement à Carmona.

Les Almoliades entrèrent donc à Cordoiie, et leur chef envoya en Afrique le Coran copié par Othman, comme le plus beau présent qu’il pilt offrir à Ab(l-el-Moumeii. Ce prince dépensa, dit-on, dés sommes énormes pour le couvrir d’ornements. On le cotiservait dans une caisse de bois de senteur, recouverte de lames d’or. Des rubis, des émeraudes y formaient d’élégants dessins. Au milieu de chaque lame se trouvait un rubis taillé comme une fleur du tussilage, et de grandeur naturelle. La couverture du livre était d’une étoffe de soie veite, brochée d’or, semée d’émeraudes, de rubis et d’autres pierres d’une valeur inestimable. Le tout était enveloppé dans du drap d'or, brodé de perles fines.

Les Onimiades d’Espagne et les princes qui leur avaient succédé sur le trône de Cordoue s’étaient plu à décorer ce livre de tout ce qu’il y a de plus précieux. I.orsqueAbd-el-.Moumen allait à la guerre, ou lorsqu’il montait à cheval pour quelque grande cérémonie, il faisait porter cette châsse devant lui, sur une riche litière, aux côtés de laquelle on tenait quatre étendards.

Après ertte conquête, lesAlmohades s’emparèrent de Carmona , puis ils entrèrent dans le royaume de Jaën.

Zacharia-ben-Gania , ayant pour auxiliaire un corps de chevaliers chrétiens, commandés par le comte Maurique, marcha au-devant des Almohades. Son lieutenant Yahya-ben-Aasa, peut-être pour s’excuser de n’avoir p:>s mieux défendu Cordoue, vantait a foute occasion la valeur et l’adresse dès guerriers almohades, et par ses paroles

i ‘était le découragement dans l’armée.

Jen-Gania, regardant comme une trahison ces éloges donnés à ses ennemis, tira son cimeterre, et d’un seul coup il lui abattit la tête. «Voilà, dit-il, ce que j’aurais dd faire au lieu de te confier la défense de Cordoue. » Après

plusieurs escarmouches, où l’avantagé fut indécis, les armées se livrèrent bataille dans la campagne de Grenade, le vendredi 28 sjahan 543 (1 1 janvier 1149) (*). La victoire fut courageusement disputée; mats, dans le combat, Zacharia-ben-Gania tomba mortellementfrapnéde plusieurs coups de lance.

Sa perte tut vivement sentie par tonte son armée, car il était un brave capitaine; c’était lui qui avait gagné, contre Alphonse le Batailleur, la bataille de Fraga. Il fut en Espagne le dernier des généraux almoravides , car ceux qui prirent le commandement après lui méritent à peine d’être cités.

L’année suivante 1 150, l’empereur Alphonse entra dans l’Andalousie, et, bien qu’il connût la mort de Ben-Gania son allié, il se déclara le protecteur de la cause des Almoravides. A la tête d’une nombreuse armée, il alla mettre le siège devant Cordoue. Néanmoins, il ne put entrer dans la ville, et, comme la mauvaise saison arrivait.

Il se retira en saccageant le pays. Il entra dans Jaën qu’ii livra au pillage.

L’année même de cette expédition d’Alphonse contre les Almohades, le roi de Navarre, don Garcia, étant à la chasse, dpns les environs de Lorca, le jeudi 21 novembre 1150, veille de la Sainte-Cécile, fit une chute de cheval dont il mourut. Il eut pour successeur son fils Sancho. Il laissait aussi deux filles ; Marguerite qui fut mariée à Guillaume, roi deSicile, surnommé le Mauvais; Blanche, dont l’union avec le fils aîné de l’empereur fut célébrée le 4 février suivant. L’empereur Al-

êhonse avait été marié , en 1 1 28, à dona érenguela, soeur du comte de Barcelone, Ramon Berenger IV. Cette princes.se était morte après vingt et un ans de mariage, laissant deux fils, Sancho et Ferdinand; elle avait eu d’autres enfants qui paraissent être morts eh bas âge. Elle avait aussi deux filles : dona Sancha qui épousa, en 1158, le roi de Navarre Sancho. L’autre se nommait, suivant quelques auteurs,

(*) Suivant d'autres auteurs , le jeudi lo sjaban543 (24 décembre 1148).

Constance; suivant d’autres, Isabel ou ÉUsabetb, et probablenaentelle portait ces deux noms. En 115i, le roi de France, Louks te Jeune, ayant répudié sa femme Eléonore , qui ne lui avait pas donné d’enfants mâles, demanda la main de la seconde fille de l’empereur. Elle lui fut accordée, et, dans le cours de l’année suivante, Louis le Jeune fit avec sa femme un pèlerinage à Saint-Jacques de Compostelle. A son retour, il passa par Tolède, où son beau-père le reçut avec magnificence.

Acetteépoque, l'empereur Alphonse était remarié; Il avait épousé doâa Rica , fille de Ladislas II de Pologne.

Il en avait une fille nommée Sanclia , foi dès sa naissance avait été fiancée $u jeune fils de la reine Pétronille d'Aragon et du comte Ramon Beren- ««•

Avant de se remarier avec dona Rica, à une date que les historiens ne pravent déterminer d’une ntanière bien certaine, l’empereur Alphonse avait fait entre ses deux fils le partage de ses États. L’ainé, Sancho, fut reconnu comme devant lui succéder dans les royaumes de Tolède , de Castille et de Biscaye. Ferdinand, le plus jeune, eut le royaume de Léon, la Galice et les Asturies.

Ou a peine à s’expliquer la persistance avec laquelle les abus se pcr)>étuent. Il semble que les leçons de l’expérience n’auraient pas dù être perdues pour un prince aussi éclairé que Fêlait Alphonse VII, et qu’il aurait dû apprendre, par l’exemple de ses prédécesseurs, combien de semblables partages sont nuisibles à la puissance des États et au bonheur des peuples. Ce norcelleinent des États laissés par Alphonse le Brave devait paraître d’autant plus sensible, que déjà le Portugal s’en était séparé pour former un royaume" indépendant. Cette partie de tes domaines avait été donnée par Alphonse le Brave, seulement à titre de comté relevant de sa couronne, à don Henri de Bourgogne, mari de sa fille Thérèse. Ce comte de Portugal était mort en 1112 à Astorga, où il avait été au secours de la reine Urraca,

attaquée par Alptionse te BataiUetir.

Son fils don Alphonse Enriquez profita des embarras qui accompagnèrent tes commencements dO règne d’Alphonse VII, pour se rendre indéjwndant. Il eut assez de bonheur pour repousser les troufies envoyées contre lui, et, lors d’une victoire qu’il remporta sur les musulmans, il fut salué par son armée du titre de roi (*).

Tant que l’empereur vécut, cette diminution de force ne fut pas sensible. Alphonse était à lui seul plus puissant que chacun des autres princes'de la Péninsule; et, s’il avait de son vivant donné à ses fils le titre ,de rois de Léon et de Castille, il conserva seul en réalité la souveraineté de ces États. Il fil donc encore plusieurs incursions dans le pays des inusiilmans. En 1 147, les Almohades ayant réuni un grand nombre de troupes, Alphonse de son côté rassembla son armée; il entra en Andalousie. livra bataille aux ennemis et les vainquit. Puis, se sentant sans doute atteint de la maladie qui devait l’enlever, il laissa une partie de l’armée à son fils Sancho, pour qu’il recueillît les fruits de la victoire, et, à la tête du reste des troupes, il se mit en marche pour rentrer en Castille.

Près du port de Muradal, dans un lieu appelé Fresnada, il se trouva si mal qu’il s'arrêta sous un chêne et voulut qu’on y plantât sa tente. Après avoir reçu les derniers sacrements de la main de l'archevêque de Tolède qu; l’accompagnait, il niounil le 21 août 1157, âgé de cinquante et un ans cinq mois et vingt et un jours. Il fut regretté de tous ses sujets; car, s’il gagna par sa bravoure le cœur de ses soldats, il mérita l’amour du peuple en faisant respecter les personnes et les

(*) Toiil ce qui concerne le Portugal doit faire la matière d’un autre volume, qui doit être écrit par M. Ferdinand Denis, si savant dans tout ce qui lotiche la littérature et l'histoire de ee pays. Nous ne rapporte rons donc que les faits liés à riiistoirc d’I^pagne d’une manièie trop intime pour quil soit possible de les passer sous silence.

L’UNIVERS

propriétés, ên protégeant les bourgeois et les laboureurs contre les gens de guerre naturellement enclins au pillage et à la violence. On raconte que, dans les premières années de son règne, un guerrier de sang noble, un de ceux qu’en Espagne on appelle ordinairement infançons, se confiant en ce que son manoir, situé au fond de la Galice, se trouvait éloigné de la résidence du roi, et en ce qu’on vivait dans des temps de trouble, s’empara de la propriété d’un laboureur. Engagé, par le gouverneur de la province à restituer ce qu’il avait usurpé, il ne tint nul compte de cet avertissement.

Le roi dissimula pendant quelque temps ; puis il partit secrètement pour la Galice, se déguisa pour faire la route, afin qu’on ne prtt être averti de sa venue; et, dès qu’il fut arrivé, il fit subitement investir le château de l’infançon. Celui-ci, qui n’était pas prépare à se défendre, es.sava inutilement de fuir. Il fut arrêté, tut pendu à la porte de son manoir, et cet exemple de sévérité apprit au peuple qu’il pouvait compter sur la justice de son roi.

Alphonse ne fut pas plutôt mort que les musulmans reprirent courage.

Us recouvrèrent les villes d’AnduJar et de Baëza. Depuis l’année 1152, ils avaient fait d’inutiles efforts pour reprendre Almérie. Ils la reconquirent dans l’année qui suivit la mort de l’empereur. Ce qui restait d’Almoravides , privé de l’appui d’Alphonse, ne put J résister longtemps à l’ascendant des Almohades. En l’année 557 de l'hégire (1161 de J. C.), Grenade fut prise par les troupes d’Abd-el-Moumen, et les derniers débris des Almoravides se retirèrent à Majorque où la prévoyance de Ben-Gania leur avait ménagé une retraite. Depuis la bataille de Zalaca, qui avait établi leur domination, jus- (ju’à la prise de Grenade, il ne s’etait écoulé que les trois quarts d’un siècle, et cette puissance, si redoutable à son début, s’évanouit comme elle s’était formée , à la voix d’un fourbe ou d’un fanatique.

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