‹ Espagne (volume 3)Chapitre 5 sur 75 · LES ASTURIES · texte numérisé non relu

LES ASTURIES

On rencontre souvent des vérités , même dans les fables les plus déraisonnables. Les dirétiens, dit i’Arioste, étaient sur le point de succomber. Dieu appela l’archange Midiel, et lui dit :

«Va dans l’endroit où la Discorde fait son séjour: ordonne-lui d’en sortir, d’emporter avec elle un brandon , et d’allumer l’incendie dans le camp des Maures (****). « Eu effet, dès les pre- (*) Planche le.

("*) Planche 56.

(•**) Planche 5*.

(***’) subito va in parte

Dove il Euo seggio la discordia lenga.

Dille cbe l'esca , et il fiicil seoo prenda ,

£ ael campe de’ mon il foco accenda.

«SPAGIÎE. «r

mien inttanUde la victoire, la jalousie quelle étaient venus se confondre des édita entre les généraux arabes; les Goths, des Alains et des Vandales, dissensions auxquelles elle donna nais- Enfin, l’armée de Mousa était formée saoee contribuèrent ptiissamment à en grande partie d’Arabes, parmi les- ]>rterrer l’Europe du joug musulman quels on comptait les plus nobles dfô et à garantir le diristianisme d’une en- Koraischites. tière destruction. Ces discordes, qui Mousa s'occupait à établir solidedurèrent autant que la domination des ment la puissance musulmane chez les Maures, ne provenaient pas seulement Berbers, et à propager la loi du prode cette ambition, de cette soif du phète chez cet peuples plongés encore pouroir, si commune chez ceux qui dans les superstitions du sabéisme et commandent ; elles étaient encore ex- de l’idolâtrie, lorsque le comte Julien dtées par la différence des races dont vint réclamer son assistance pour tiétaitcomposéel’arméedesconquérants. rer vengeance du roi Rodrigue. On a Le fondateur de l’islamisme , âlaiio- vu déjà que Mousa ne passa pas lui- BKt, appartenait à la race d’Adnan, la même eu Europe. C’est une politique plus illustre cliez les Arabes. Il était commune à toutes les nations conquéde la tribu des Koraischites , la pre- rantes de lancer d'abord , sur le noumière parmi celles d’Adrian. Lorsque veau paya qu’elles veulent envahir, tout le propliète mourut en la onzième an- ce qu'il y a d’énergique dans celui née de l’hégire, il avait déjà réuni sous qu’elles ont déjà vaincu. De cette mates bannières toutes les tribus de l’A- nière elles atteignent un double but : rabie. Aboubecker, son beau-père et d’abord de laisser derrière elles moins ion successeur, ajouta la Syrie à son d'éléments de révolte; ensuite, elles empire. Omar fut le premier qui porta ménagent leurs propres fones, et soûles amies musulmanes en Afrique; il vent elles n’ont qu'a recueillir le fruit commença la conquête de l’Égypte. Ses de la victoire remportée par ceux qu’elniccesseurs continuèrent a s’étendre les ont ainsi jetés en av.int. Mousa ne vers l’occident, en suivant le bord delà dérogea pas à cette habitude : il con- Méditerranëe. C'est sous le calife Abd- fia le commandement des expéditions el-Melerk (*) , vers le commencement dirigées contre l’Espagne à Tarif, chef du iMitième siècle, que Mousa-Ben- berber, et les Berbers formaient la h'osseîr'**), undeses lieutenants, poiis- plus grande partie de l’armée qui vainu ses conquêtes jusqu’à l’extrémité quit Rodrigue sur les bords du Guaooddrntale île l’Afrique. Il acheva de flaiete.

ranger la Mauritanie sous In domina- Le sentiment de jalousie qui existion musulmane. La ville de Ceuta, dé- tait entre 1rs Arabes et les Berbers se fendue par le comte Julien, beau-frère manife.sta dès les premiers instants, de Witiza, avait seule résisté à ses Mous.n apprit avec dépit la victoire de efforts. Les Sarrasins s'étalent établis son lieutenant. Un semblable succès dans le reste du pays où se trouvaient allait an delà de ses espérances et de ainsi trois races bien distinctes. O’a- toutes ses prévisions ; il envoya donc bml, les premiers habitants de cette à Tarif l’ordre de s’arrêter, et se dispartie de l’Afrique, les Berbers, se posa à passer immédiatement en Es-

tenaient sur les hauteurs de l’Atlas et pagne pour en aciiever lui-même la les sables du désert, où Us avaient conquête. Après avoir laissé le comité refoulés par les Romains. Les vil- mandement de l'Afrique à son fils Abd- Ics étaient peuplées par une race hybri- Allah, il franchit le détroit à la tête de, nto de l’alliance des anciens colons d'une armée composée en grande parromains avec les débris des Carthagi- tie d'Arabes.

Mis et avec les indigènes , et dans ta- Cependant Tarif, que l’ordre de

Mousa était venu surpendre au milieu (*) Littéralement : le serviteur du txâ. de ses succès, ne pouvait ni ne von-

(**) Maue fils de Nosseïr. lait obéir. Il avait attaqué et battu les

m L’UNIVERS.

débris de l’armée des Goths, qui s'étaient ralliés à Eciia sur les bords du Xenil. Il était évident que s'il s’arrêtait comme on le lui enjoignait, il laisserait aux vaincus le temps de se reconnaître, et qu’il perdrait une partie des fruits de sa victoire. Il se détermina donc à continuer activement la guerre. Il sépara son armée en plusieurs divisions : il donna le commandement de l’une d’elles à un renégat appelé par les auteurs arabes Mogueïthel-Roumi (Moguéîth le Romain). C’était probablement quelque chef de la population romaine que les vainqueurs avaient trouvée établie dans les villes de la Mauritanie , ou bien , c’était un ^ de ceux qui, arec le comte Julien, ' avaient trahi leur Dieu et leur patrie. 11 avait ordre de marcher sur Cordoue. Une autre division , dirigée par Zaïd-ben-Kesadi , devait s’emparer de quelques villes du littoral. Tarif, à la tête de la troisième division , comptait traverser le territoire qui forme aujourd’hui le royaume de Jaën , la Sierra Morena, la vallée de l’Ana , les monts qui la séparent de la vallée du Tage, et arriver enfin Jusqu’à Tolède, qui était la ville royale des Goths.

Ces trois expéditions furent également couronnées de succès. Mogueïth s’avança avec précaution, faisant éclairer sa marche par des soldats qui portaient le costume des Goths. Comme il approchait de Cordoue, ses éclaireurs surprirent un pâtre qui promit de leur indiquer un endroit où fa muraille tombait en ruine, et par lequel il était possible de pénétrer dans la ville. Le chef arabe cacha son armée dans un bois de pins, qui, à cette époque , existait dans les environs. Lorsque la nuit fut venue, mille cavaliers, portant en croupe autant de fantassins , s’approchèrent en silence de la ville. Un violent orage, mêlé de grêle et de tonnerre , favorisa leur marche et leur permit d’arriver au pied des remparts sans être découverts. Le berger qu’ils avaient fait prisonnier leur montra une brèche , près de laquelle avait jMussé un énorme figuier. En l’aidant des branches de cet arbre un

des Maures parvint à escalader la muraille. Alors Mopeith, ayant déroulé son turban , lui en jeta le bout et s’en servit pour monter le second. Cette toile ainsi retenue par les premiers arrivés fut pour les autres une espèce d’échelle. Quand ils se trouvèrent en assez grand nombre sur le rempart , ils coururent vers une des portes de la ville, égorgèrent ceux qui la gardaient, et, l’ayant ouverte, livrèrent passage à ceux qui étaient restés dehors : alors ils se précipitèrent tous dans la ville , en poussant des cris de victoire. Au milieu du désordre, le gouverneur de la ville parvint à réunir quatre cents soldats chrétiens, avec lesquels il se réfugia dans une église consacrée à saint George. Il y avait fait transporter de l’eau et des vivres, et il s’y défendit avec courage. II y a certainement de l’exagération dans le récit que fait Mariana , lorsqu’il prétend qu’ils résistèrent pendant trois mois. Mais ce qui parait certain, c’est qu'ils combattirent jusqu’à ce que le teu ayant été mis à leur retraite , ils périrent tous dans l’incendie : aussi ce lieu fut-il appelé depuis Véglise du bûcher, et demeura-t-il en grande vénération chez les chrétiens.

Zaïd-Ben-Kesadi prit en courant Maiaga, Grenade. Il y laissa des garnisons , composées en grande partie de Juifs , qui , trop heureux de se soustraire aux persécutions exercées contre eux par les Goths , avaient embrassé avec empressement le parti des vainqueurs. Il rejoignit ensuite Tarif, avant ue celui-ci fût arrivé devant Tolède.

Is mirent ensemble le siège devant cette capitale. Les chroniques ne sont pas d’accord sur la manière dont ils s’en rendirent maîtres. L’archevêque don Rodrigue raconte que, par haine pour les chrétiens , les Juifs livrèrent aussitôt les portes aux ennemis. Don Lucas de Tiiy raconte les faits d’une manière differente. Les chrétiens de Tolède, dit-il, étaient peu nombreux ; mais la ville, située sur un rocher que le Tage entoure presque de tous les côtés , pouvait facilement être défendue. Ils résistèrent donc avec courage

pendant plusieurs mois. Enfin, le dimanche des Rameaux , ils sortirent pour aller, suivant l’usage, en procession à l’église de Sainte-Léocadie du Faubourg. Les juifs profitèrent de ce moment pour ouvrir les portes aux Sarrasins, qui se précipitèrent dans la ville et qui en massacrèrent tous les défenseurs. Les auteurs arabes disent, au contraire , que les habitants capitulèrent sans faire une longue résistance.

Lorsqu’on trouve tant de diversité dans 1rs récits, il y aurait de la témérité à affirmer que l’un est plus vrai que l’autre; cependant il est des circonstances qui rendent la dernière opinion plus probable. Les principaux seigneurs qui habitaient ordinairement la ville et qui auraient pu la défendre avaient péri sur les bords du Guadaleté. Beaucoupd’entre eux, commandés par t’évéque Oppas, étaient passés dans les rangs des Arabes. Enfin , un

Îilus grand nombre encore avaient pris a fuite, épouvantés par les récits effrayants qui arrivaient de toute part ; aussi est-il probable que Tolède se rendit à composition presque sans s’étre défendue.

Les conditions imposées par les vainqueurs aux villes qui se soumettaient étaient d’ailleurs assez douces : ils réservaient toute leur rigueur pour celles qui résistaient ou pour les Espagnols qui avaient fui. Ils s^uestraient tous les biens de ces derniers ; mais ordinairement ils se bornaient à exiger un tribut du cinquième, etquelquemis du dixième seulement des revenus. Ils laissaient aux chrétiens la liberté de suivre leur religion, à la condition d’en exercer les pratiques dans l’intérieur seulement de leurs temples, et surtout de ne mettre aucun obstacle à la conversion de ceux de leurs compatriotes qui voudraient embrasser l’islamisme.

Ils leur interdisaient de construire des églises nouvelles, mais ils leur laissaient une grande partie de celles qui existaient. Ainsi , à Tolède , les chrétiens en conservèrent sept : c’étaient celles consacrées à saint Just, à saint Torquatus , à saint Lucas , à saint 9' Livraison. (Espagne.)

Marc, à sainte Eulalie , à saint Sébastien et à Notre-Dame du Faubourg.

Tarif s’établit dans le palais des rois goths. Les auteurs arabes, qui ne sont pas moins prodigues de fables que les chroniqueurs chrétiens, font un merveilleux récit des richesses qu’il y trouva. A la mort de chaque roi goth, disent-ils , on déposait dans le trésor la couronne que ce prince avait portée, et Tarit trouva ainsi à Tol^e vingt -cinq couronnes d’or enrichies des pierres les plus précieuses ; c’étaient celles des vingt-cinq rois goths qui avaient fixé leur résidence en Espagne. Pour apprécier ce conte à sa juste valeur, il suffit de se rappeler que Léovigilde fut le premier de la race gothique qui porta les insignes royaux, et de Léovigilde à Rodrigue on ne compte que dix-huit rois.

Tarif ne s’arrêta pas à Tolède , il poussa ses conquêtes jusque dans la vallée du Duero et dans celle de l’Èbre. Dans une ville située sur les bords du Xalon on trouva , disent les Arabes , une table faite d’une seule émeraude et montée en or : c’était la table de Salomon. Les Goths s’en étaient emparés lors du pillage de Rome , où elle avait été apportée par Titus après la destruction du temple de Jérusalem. Ils donnèrent à cet endroit le mm àf. Médina Taltneyda,({\x\ signifie la ville de la table : elle s’appelle aujourd’hui Medina-Celi.

Dès que Mousa fut débarqué à Algéciras , il s’efforça d’éclipser par ses conquêtes la gloire de son lieutenant.

Il s'abstint soigneusement de passer dans le pays que celui-ci avait déjà parcouru. Il commença pr s’emparer de quelques villes voisines du point où il avait pris terre. Il enleva d’assaut l’antique Asido, à laquelle les Maures donnèrent par la suite le nom de Medina-Sidonia. Il marcha ensuite sur Carmona , qui lui fut livrée par la trahison du comte Julien. Celui-ci, feignant d’être poursuivi par les Maures, vint, à la tête des siens, demander un asile dans la ville. Dès qu’il y fut entré, il s’empara d’une porte qu’il ouvrit aux Arabes. Après cette conquête

L’UNIVERS

facile , Moosa courut attaquer Séville, dont la résistance ne dora qu’un mois.

Ossonaba, Pax Julia, aujourd’hui Beja, ftirent rapidement enlevées. EnGn , en remontant le cours de la Guadiana , Mousa arriva devant Mérida, cette colonie des vétérans d’Auguste, que les empereurs avaient embellie de tant de majestueux édiâces. En apercevant les monuments dont elle était remplie , Mousa s’écria qu’il semblait que l’univers entier avait dû se réunir ^ur la construire. « Heureux , ajoutat-il, celui qui serait maître d’une semblable eité.» Cependant, il ne pouvait songer à s’en emparer aussi rapidement que de Séville et de Carmona.

Tout ce que l’art de la guerre avait alors inventé pour rendre les places imprenables avait été mis en usage.

Les murailles étaient garnies de machines de toutes sortes. Les habitants étaient nombreux et bien déterminés à se défendre jusqu'à la dernière extrémité. Ils faisaient de vigoureuses sorties, et souvent ils venaient enlever les premières tentes du camp des assiégeants.

Mousa proflta de leur impétuosité pour les attirer dans une embuscade. Il avait remarqué près de la ville une carrière profonde; elle lui parut disposée tout exprès pour ce qu’il méditait. Pendant la nuit , il y fit entrer sans bruit une partie de son armée. Dès que le jour fut venu , un petit corps de troupes courut insulter les murailles et provo-

Îjuer les assiégés. Ceux-ci sortirent en ouïe , chargèrent les Arabes qui fuyaient devant eux et les poursuivirent avec intrépidité. Mais lorsque les fuyards eurent entraîné les Espagnols assez loin de la ville, ils firent volteface ; les soldats cachés dans la carrière sortirent précipitamment de leur embuscade, coupèrent la retraite aux chrétiens, qui se trouvèrent attaqués à la fois de tous les cdtés. Ce ne fut qu’en faisant des pertes énormes qu’ils parvinrent à regagner la ville; aussi, rendus prudents par ce malheur, ils se bornèrent dans la suite à défendre leurs murailles. Mais chaque jour leur nombre diminuait. On amenait , au contraire , de nouveaux ren-

forts à Mousa. Abdeiaziz, un de ses fils, venait d’arriver au camp à la tête de sept mille cavaliers et d’un grand nombre d’archers berbers. Les vivres commençaient à manquer aux assiégés; ils songèrent donc à capituler. Mousa avait la barbe et les cheveux blancs ; aussi parut-il si vieux aux parlementaires envoyés par les habitants, qu’ils se demandaient s’il pourrait vivre jusqu’à la fin du siège. Cependant les négociations, qu’ils avaient d’abord rompues, se renouèrent, et, cette fois, les députés trouvèrent Mousa beaucoup

lus jeune. Il avait les clieveux et la

arbe d’un brun qui tirait sur le roux. Il les avait teints ; mais les Espagnols, ne soupçonnant pas cet artifice, ne surent comment expliquer ce changement ; ils l’attribuèrent à un prodige, et dirent à leurs compatriotes qu’il fallait bien céder à un homme qui n’était pas soumis aux lois ordinaires de la nature, et qui rajeunissait à volonté.

Les conditions furent à peu près les mêmes que celles accordées aux autres villes. Indépendamment du tribut qu’il exigea , Mousa confisqua les biens de tous ceux qui étaient morts pendant le siège, ou qui voulaient quitter la ville. Il prit également la moitié des églises pour les convertir en mosquées , et se fit donner la moitié de leurs ornements. Enfin , il exigea qu'on lui remit comme otages les principaux Espagnols, qui, apres la bataille du Guadaleté, s'étalent réfugiés à Mérida.De ce nombre se trouvait Egilona , veuve du roi Rodrigue.

Mousa partit de Mérida pour se rendre à Tolède. A sa rencontre vint Tarif qui, le connaissant avide de richesses , lui offrit les bijoux précieux qu’il avait eus pour sa part du butin. Il lui donna même la fameus» table de Salomon. Il espérait apaiser de cette manière le ressentiment du vieux général. Mousa accepta tout ce qui lui était offert. Mais, le lendemain, il interrogea Tarif en présence des chefs de l’armée, lui demanda pourquoi il ne s’était pas conformé aux ordres qu’il avait reçus , lui reprocha sa désobéissance, lui dta le commandement

^’il remit à Mogueïth-el-Roumi. Cependant, celui-ci agit avec générosité; il s’efforça de disculper Tarif , et repro^, avec chaleur, a Mousa, l’injustice de sa conduite. Peu de temps après , Mousa , forcé peut-être de céder aux réclamations des Berbers, qui redemandaient leur général, feignit de se reconcilier avec lui et le remit à la tête de ses troupes ; alors ces deux généraux se rendirent ensemble devant Saragosse, dont le siège éUit commencé depuis plusieurs mois. A leur arrivée, cette ville, qui était vivement pressée, demanda à capituler.

Mousa parcourut ensuite rapidement la Catalogne, dont il prit toutes les villes importantes. Barcelone , Tarragone , Roses se rendirent à lui. On dit mÂne qu’il passa les Pyrénées , et qu’il s'empara de Narbonne; mais il est plus probable que la prise de cette ville n’eut lieu que plus tard , et que les Arabes se bornèrent cette fois à pousser quelques reconnaissances dans la Gaule narbonnaise.

Pendant ce temps, Abdelaziz, fils de Mousa , était chargé de soumettre la partie de l’Andalousie que baigne la Mediterranée. Le capitaine goth qui commandait dans cette province, s'appelait Theudeinir. C'était un homme découragé, qui s’était principalement distingué à la malheureuse bataille du Guadaleté. Après la mort ou la fuite ^ Rodrigue , il s’était retiré, à la tête de quelques soldats, dans les mqnfognes qui font auj<iurd’hui la limite occidentale du royaume de Murcie. Les siens l’avaient proclamé roi, et il avait pris la résolution de défendre ce pays, que les Arabes appelèrent, pendant quelque temps, la terre de Tadnür{*).

B se défendit avec succès dans les montagnes, harcelant sans cesse, dans les défilés , Abdelaziz, qui s’efforrait ea vain de l’attirer à une bataille. En-^ fin , les chrétiens se trouvèrent dans

(*) U avait elevé au pied de cea monta- |iue aae fortereiae dont le nom arabe, CarieiotKtU Tadmir, la forteresse de TeudcBir, parait avoir été l’origiae du nom de f^araràca, qu'elle porte aujourd’hui.

une telle position, qu’il ne leur fut plus possible de refuser le combat.

Teudemir fut vaincu, et forcé de chercher un refuge dans la plus procliainc ville fortifiée: c’était Orihuela. Ce caitaine s’y enferma , bien déterminé

tirer de sa position le meilleur parti possible. Sa garnison était peu considérable, mais il fit habiller en soldats, et placer sur les remparts, toutes les femmes de la ville. Il lit ainsi croire aux ennemis qu’Orihuela avait de nombreux défenseurs, et, parce stratagème, il obtint d’ Abdelaziz une capitulation honorable (*).

Tarif, de son cdté, ne restait pas

(*) En vole» le texte authentique, tel qu’il a été traduit de l'arabe par M. Ch. Romey : ...

« Au nom de Dieu clément et miseri- « cordiaux : Rescrit d’ Abdelaziz , lits de « Mousa , pour Teudemir Ben-Gobdos ^CIs « des Golbs). — Qu’il jui soit accorde U - paix , et que ce soit pour lui une slipu- « lation et un pacte de Dieu et de son « prophète , savoir : Qu’il ne sera dépose « ni éloigné de son royaume ; que les fidèles «ne tueront, ne captiveront ni ne sépa-

• reront les chrétiens , leurs fils ni leurs « femmes , ni ne leur feront violence en ce

• qui concerne leur loi (lenr religion) ; qu’on

• ne brûlera pas leurs égluei ; sans autres « obligations de leur part que cellea ici iti-

• puléea. Il demeure entendu que le |iouvoir . de Tadmir s’étendra et s’exercera paciû- « quemeut sur les sept villes dont les noms

• suivent : Aourioualet, Baleutolat, Locant, «Moula, Biscaret, Alzhi et Dourcai; qu’il « ne s’emparera pM des nôtres ; qu’il ne « donnera point asile à nos ennemis , ni ne «leur prêtera assistauce, et qu’il ne nous . cachera pas , les connaissant , leurs projets « contre nous. Lui et les siens se soumettent « à payer une redevance annuelle d’un di- « nar d’or par tête , quatre mesures de fro- « ment, quatre d’oîge, quatre de vin cuit, « quatre ae vinaigre , quatre de miel et qua- «tre d’huile; et les esclaves ou paysans « payeront la moitié. — Fait le 4 de redjeb a de l'an 94 de l’hégire 1 et ont signé le è présent rescrit, etc. » 5 avril, 7 13 de J. G.

On croit que les villes dont les noms se trouvent énoncés dans cette capitulatiim , sont Orihuela , Valence , Ahcante , Mida | Bigeira, Aspis et Lorca.

L’UNIVERS

inoccupé. Il descendait le long de l’Ebre, et, après avoir soumis Tortose et les autres villes qui se trouvent sur ses rives, il retournait vers le couchant, prenant Dénia, Xativa, et s’avançant le long de la Méditerranée, jusqu’à ce qu’il fut arrivé au pays de Theudemir. 11 y avait, comme on le voit, des conquêtes pour tous les chefs. Cependant cette continuité même de succès eut de funestes effets pour les Sarrasins, car elle entretint la jalousie entre Tarif et Mousa. Ils écrivaient l’un et l’autre au calife pour s’accuser réciproquement de compromettre les progrès de l’islamisme.

Abd-el-Meleck , pour mettre fin à ces discussions, leur envoya l’ordre de se rendre l’un et l’autre auprès de lui à Damas. Tarif obéit sans balancer.

Mousa , au contraire, chercha des prétextes pour ne pas aller en Syrie. Il se préparait à porter la guerre datis les montagnes .de la Galice , où les chrétiens se rassemblaient. Il était à Lugo , à la tête de son armée , lorsqu’un second messager vint saisir la bride de son cheval et lui intimer les ordres du calife. Mousa avait, dit-on, formé un projet gigantesque. Il voulait soumettre l’Europe entière à la loi du prophète. Il comptait conquérir successivement les Gaules, la Germanie, l’Italie , la Grèce, tandis qu’une autre armée musulmane s’avancerait par l’Asie Mineure. C’était à regret qu’il apportait un instant de retard à l’accomplissement d’une semblable entreprise ; mais, avant tout, il fallait obéir. Il laissa le commandement de l’Espagne à son fils Abdelariz , et il se mit en route pour se rendre auprès du calife. Sur ces entrefaites, Abd-el-Meleck vint il mourir. Il fut remplacé par Soliman , homme cruel et de peu de valeur personnelle, qui se plut à placer Mousa en présence de son capitaine.

Parmi les cWes précieuses que Mousa avait apportées au calife , comme dépouille au pays conquis, se trouvait la fameuse table d'émeraude. Il en exaltait la valeur. — Oui, dit alors Tarif, mais ce n’est pas vous qui l’avez conquise. »

— C’est moi qui l'ai' enlevée aux infidèles , répondit Mousa.

— Pourquoi donc, reprit Tarif, ne donnez-vous que trois des quatre pieds de cette table?

— Elle était ainsi lorsque je l’ai trouvée.

— Qu’on juge de la véracité du fils de Nosseïr, dit alors Tarif en montrant le quatrièmepied qu’il avait conservé lorsqu’il avait donné à Mousa ce précieux butin.

Le vieux général, convaincu de mensonge, fut condamné par Soliman à payer une amende considérable , et à rester pendant un jour exposé en public. Sans doute cette punition n’avait pas alors le caractère infamant que nos mœurs lui attribuent aujourd’hui, car le calife n’en continua pas moins à recevoir Mousa dans son palais. Il se

Plaisait à causer avec lui; il aimait à entendre parlerdes combats qu’il avait livrés et des peuples qu’il avait vaincus. Néanmoins , il ne rendit le commandement ni à Mousa ni à Tarif.

Ce furent ces dissensions entre les chefs musulmans qui firent le salut des chrétiens : elles leur laissèrent le temps de se reconnaître , et les préservèrent d’une ruine complète, qu’ils n’eussent probablement pas évitée si les vainueurs fussent restés unis. Pélage, duc e Cantabrie, celui qui avait été le protospathaire de Rodrigue, avait déjà, du temps de Witiza, trouvé un asile dans les montagnes des Astures et des Cantabres. Il s'y était de nouveau réfugié, et rassemblait autour de lui tous les chrétiens qui venaient y chercher un asile.

Abdelaziz , de son côté , se montra moins jaloux de faire de nouvelles conquêtes que d'organiser l’administration de celles qui avaient été faites par son père. Il s'appliquait à régulariser la perception des impôts. Les guerres avaient considérablement dépeuplé l’ Espagne. Abdelaziz fit venir une grande quantité de Maures pour la cultiver.

Il protégea les chrétiens, qui aimèrent mieux rester soumis aux vainqueurs que d'aller dans les montagnes chercher une liberté sans doute plus glo-

rieuse, mais aussi accompagnée de plus de périls. Ces chrétiens, qui restèrent mêlés aux Maures , prirent le nom de Mozarabes ('). La bienveillance qu’Abdelaziz avait toujours manifestée pour eux lui était, dit-on, inspirée par une femme, qui faisait ainsi tourner à l’avantage de ses compatriotes l’empire qu’elle exerçait sur son esprit. belle, il faut dire aussi la bonne Égilqna , veuve du dernier roi des Goths, s’était trouvée au nombre des otages donnés à Mousa par la ville de Mérida. Dès qu’Abdelaziz l’eut vue, il en devint épris, et il l’épousa sans exiger qu’elle cnangeât de religion. Il lui donna seulement le nom arabe de 0mm al Ytsam, c'est-à-dire, la mère des colliers précieux. Les auteurs l’appellent aussi ueluuefois Zahra-bent-Isa , la fleur llede.Iésus. Ce mariage d’Abdelaziz, sesgodts pacifiques, sa modération, sa douceur pour les chrétiens, parurent une trahison aux yeux des fervents musulmans , qui voulaient avant tout faire prévaloir la loi du prophète par la puissance du cimeterre. Ils l’accusèrent de s’être fait chrétien , et de songer à se rendre en Espagne souverain indépendant. Cette accusation fut portée devant Soliman , qui , sans entendre ni Justilication ni défense, envoya à cinq des principaux officiers de l'armée l’ordre de faire périr Abdelaziz et ses deux frères Merwan et Abdallah. Les officiers chargés d’exécuter cette sentence du commandeur des croyants hésitèrent pendant quelque temps. Abdelaziz était chéri de ses troupes, et ils craignaient que les soldats ne se soulevassent pour le défendre. Ils attendirent donc un moment favorable pour le frapper, et l’assassinèrent dans la mosquée pen-

{*) Quelques auteurs veulent que ce mot vienne de mezo-arabe, pour medio-arabe, demi-arabe ; d’aulres veulent qu’il vienne de mozo-arabe , jeune Arabe ; d'autres de mosl-arabe, qui exprime devenu Arabe.

Aucune de ces étymologies ne parait bien certaine , et la seule chose positive c’est le sens attribué par l’usage à ce mot. Il s’appliquait aux chrétiens qui vivaient avec les Maures.

dant la prière du matin. On envoya sa tête à Soliman dans une boite pleine de camphre. Celui-ci la montra h Mousa, en lui demandant s’il la reconnaissait : « Oui , je la reconnais , s’écria « ce malheureux vieillard ; oui , je la « reconnais, et que la malédiction de « Dieu soit sur son assassin ! »

Mousa se retira aussitôt dans son pays natal, où cette même année il mourut de douleur.

VICTOIXS RZHPOKTZZ PAS PXI.AUE SUS I.ES

MAURES. COMMBKCRMEIfT DK LA. MONAR>

CBIK KSPAOirOLl. 1RVA8I01T DE ZAMAB

Klf FRÂIfCE. — BATAILLE DE TOULOUSE. — MASSACRE DES CHBETIEKS rÉEUGIÉS DA2CS LES PYRENEES.

Le calife, en ordonnant l’assassinat d’Abdelaziz , avait oublié de lui nommer un successeur. L’Espagne se trouvait sans gouverneur. Les principaux chefs se réunirent et firent choix d’Ayoub, officier plein de courage, d’expérience, et parent de Mousa. Ce chef s'occupa très-activement de régulariser l’administration. Il parcourut les provinces pour réprimer les abus , et réparer, autant qu’il était en son pouvoir, les désastres de la guerre. Sur les ruines de Bilbilis, il éleva une ville nouvelle à laquelle il donna son nom (*). Mais il ne conserva que peu de temps le pouvoir, et le calife, ayant envoyé l’orare de dépouiller tous les membres de la famille de Mousa des commandements dont ils pouvaient être investis, Ayoub fut remplacé dans le gouvernement de l’Espagne par El-Horr-ben-abd-el-Rahmaii-el- Takefi, que les historiens espagnols appellent Alahor. C’était un homme violent, cruel et avare , qui fit durement sentir son autorité , non-seulement aux chrétiens, mais encore aux musulmans eux-mêmes. Quelques auteurs pensent qu’il passa dans la Gaule narbonnaise, et qu’il en fit la conquête ; mais l’opinion la plus générale est qu’il

(•) C’est Calatayud, appel» dans le principe Calat- Ayoub, c’esl-i-dire , le château d’Ayoub.

134 L’ÜNIVERS.

se borna à foire quelques ineursions dans ce pays, et que cette conquête fut l’ouvrage de son successeur.

C’est du temps d'Alahor qu’eut lieu l’événement le plus remarquable de l’histoire espagnole. C’est pendant son gouvernement que les chrétiens , commandés par Pélaçe, remportèrent sur les Maures une victoire qui devait avoir d’immenses résultats. L^histoire,

?|ui nous a conservé le souvenir de ce ait d’armes, ne nous a pas fait connaître tous les engagements qui , probablement, l’avaient précédé. Nous ne savons pas les combats que s’étalent déjà livrés les Maures et les Asturiens, ou plutôt les Cantabres , car c’est aux contins des Asturies et de la Cantabrie que se trouve la Sierra de Covadiinga, qui avait servi de refuge à Pélage. Suivant toutes les probabilités , les chrétiens fugitifs, que l’invasion musulmane avait refoulés dans les montagnes, durent bientôt y manquer de moyens de subsistance, et commencèrent à faire des courses dans les plaines dont les Maures s’étaient em-

fiarés. Ensuite, poussant plus loin eurs prétentions , ils s'efforcèrent de reprendre les terres dont ils avaient été dépouillés. C'est ainsi qu’ils s’établirent d’abord à Canicas (*). Les musulmans ne les laissèrent pas paisibles possesseurs de ce territoire; on se battit, et l’avantage ne resta pas toujours du côté des chrétiens, Ceu.\-ci , à la suite sans doute de quelque défaite, furent forcés de donner des otages pour garantir qu'à l’avenir ils ne se soulèveraient plus, et qu’ils ne troubleraient plus la tranquillité du pays. Au nombre de ces otages se trouvait Pélage , que les Espagnols appellent Pélayo , et dont les Arabes ont à peine altéré le nom. Ils ont remplacé par un B le P qui n’existe ni dans I hébreu, ni dans l’arabe. Ils l’appellent Bêlai. La captivité de Pélage, chez les musulmans, est attestée par un historien arabe, Ahmed-el- Mokri, « Le premier, dit-il, qui ras- « sembla les chrétiens, apres leur

(*) Caugas de Onis.

« défaite, fut Bêlai, d’entre les As- « tourischs, peuples de la Djalikiah(*), « qui , retenu à Cordoue comme otage, « ^ur la tranquillité de son peuple , « s’en échappa du temps d’El-HorN « ben-ahd-el-Rahman. Il souleva les • chrétiens contre leur sous-gouver- « neur arabe, le chassa et établit un « État indépendant. *

Pélage était donc, à cette époque, un homme d’une grande importance, puisque sa présence pouvait déchaîner des tempêtes, et que sa captivité faisait cesser les troubles. L’influence qu’il exerçait est donc bien avérée, uelle qu’en fût l’origine , soit qu’il la ût à la qualité de duc de Cantabrie , dont il avait hérité après la mort de Favila son père, soit que l’attachement des Espagnols, et la conflance qu’ils avaient en lui, ne prissent leur source que dans son mérite et dans sa bravoure personnelle. Ce chef, étant parvenu a s’échapper de Coi^oue, vint ranimer le courage des chrétiens réfugiés dans les Asturies. Ils se soulevèrent de nouveau (**). Le sous-gouverneur de cette partie de l’Espagne, établi par les Arabes à Gijon, était un renégat appelé En-Munuza par les chroniqueurs chrétiens. C’est sous le nom d’Abou Nesse que les Maures le désignent. Il fit connabre cette révolte à EI-Horr,qui envoya une armée commandée par Alkamah, pour châtier les insurgés. Pélage, averti de la mar*

(*^ Les Manres donnaient le nom de Djalikiah , Galice , à la rhaine de montagnes et à tout le pays qui s'étendaient le long de l'Océan , depuis le promontoire des Artabres jusqu’au pied des Pyrénéea.

(**) Mariana raconte d'une manière toute diflérente l'établissement du royaume de Pélage. Celui-ci , dit-il , avait une stcur dont Muniira devint amoureux. Le gouverneur de Gijon , déses|iérant d’obtenir sa main , ro6la d'une absence de Pélage pour Iq éshonorer. Ce serait pow venger cet outrage que le fondateur de la monarchie espagnole aurait pris les armes. Cette pâle et fade contre-partie de l'histoire de la Cave ne présente aucun caractère de vraisemblance. Aussi n'a-t.«lle été acceptée qtie par très-peu d'écrivains.

iOOgle

che de ce général , et connaissant le nombre de troupes qu’il menait avec hii , ne se trouva pas assez fort pour l’attendre dans les plaines. Il fit cacher les vieillards, les femmes , les enfants, sur le haut des montagnes et dans leurs plus profondes retraites.

Pour lui , avec tous les hommes en état de combattre, il en occupa les moyennes hauteurs. Alkamah s'attacha' à sa poursuite. Pélage attendait les Maures dans une position habilement choisie. C’était a l’est du mont Auseba, où la Deva coule au fond d’une vallée somlire, étroite et fermée des deux côtés par des montagnes, dont les flancs se dressent et se rapprochent davantage, à mesure qu’on remonte le cours de la rivière.

À l’endroit où celle-ci prend sa source, un énorme rocher vient intercMter la vallée dan.« toute sa largeur. C'est au milieu de ce rocher que s’enfonce la caverne de Covadunga, assez vaste pour servir d’abri à plus de deux cents nommes. On y pénètre par une ouverture naturelle élevée de quelques pieds au-dessus du sol. Pélage s’y enferma avec tout ce qu’elle put contenir de soldats. Il fit placer le reste de son armée en embuscade dans les bois et sur les montagnes escarpées qui , des deux côtés, dominent ce défilé. Alkainah se laissa entraîner dans cette orge, où quelques hommes , maîtres es hauteurs , devaient facilement anéantir une armée nombreuse. Dès que les Maures furent arrivés près de la caverne, le combat commença. Les vieux chroniqueurs entourent le récit de cette bataille de circonstances minciileuses. Ils disent que les flèches tirées par les Arabes retournèrent en arrière et tuèrent ceux-là même qui les avaient lancées. Il n’est cependant pas besoin de recourir à des prodiges pour expliquer la victoire de Pélage.

Ses Asturieiis, tous adroits chasseurs, tous habiles archers , embusqués derrière des pointes de rocliers , derrière des troncs d’arbres , et presque invisibles pour les ennemis, visaient à loisir ceux qu’ils voulaient abattre; ils les frappaient d’une mort certaine. D’au-

très accablaient les Maures d'une grêle de pierres, ou bien du haut des montagnes faisaient rouler d’immenses quartiers de roche qui, dans leur chute, écrasaient des bataillons entiers. Cela suffisait pour mettre en fuite les troupes les plus intrépides, et sainte Marie de Covadunga, Notre-dame des Batailles, pour donner la victoire aux chrétiens, n'eut pas besoin d’intervertir l’ordre de la nature. Déjà les Arabes fuyaient en désordre lorsqu’une tempête éclata. Dans ces montagnes, où la pluie la plus légère suffit pour convertir les moindres ruisseaux en torrents , les fiigitifs se virent, à chaque pas , arrêMs par de nouveaux obstacles, qui tes livraient sans défense aux coups des chrétiens, et ceux-ci, du haut des montagnes qu’ils n’avaient pas quittées, les accablaient de traits et de pierres. Cependant une partie des Maures , fuyant dans la direction du territoirede Liebane, étaient parvenus à gagner le penchant du mont Auseba. Ils étaient arrivés auprès de Causegadia, dans un passage où la montagne surplombait au-dessus de la Deva. Tout à coup, le terrai'n, rongé à sa base par la rivière changée en un torrent impétueux, ébranlé pur leurs pas précipités, s’abîma, et ce qui restait de l’armée périt englouti sous les terres qui s’écroulaient, ou submergé sous les ondes furieuses.

Le nombre des infidèles qui périrent en cette circonstance fut consi dérable. Pendant bien longtemps .

quand la Deva , enflée par les pluies , rongeait ses rivages, elle mettait à découvert des ossements et des débris d’armures. Sébastien de Salamanque ne fait pas monter le nombre des morts à moins de 124,000. Rodrigue de Tolède le réduit à 24,000. Un auteur arabe , Abdallah-ben-Abd-el-Rahinan, dit qu'il fut tué près de trois mille hommes, et que le reste de l’armée fut submergé; mais il ne dit pas le nombre de ceux qui furent engloutis dans les eaux, et ce dut être la plus grande

Ïiartie. Un écrivain français pense que e nombre des morts ne dut pas excéder trois mille. Pour nous , sans ap-

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L’UNIVERS

prouver les exagérations de Sébastien de Salamanque et de Rodrigue de Tolède , nous ne pouvons nous empêcher de dire que le chiffre de 3,000 nous parait de tous le moins vraisemblable.

Il n’y a que les très-petits échecs et les très-grands désastres dont on ne cherche pas à tirer vengeance, les premiers parce qu’ils passent inaperçus, les autres parce qu’ils ne laissent pas de force aux vaincus, ou qu’ils jettent l’épouvante dans les esprits. Mais chez aucun peuple la perte de trois mille hommes n’est un de ces événements qu’on accueille avec indifférence-, chez aucun aussi, ce n’est un de ces désastres assez grands pour mettre le vainqueur à l’abri de toute tentative de vengeance. Cependant, après la bataille de Covadunga , le gouverneur de Gijon ne tenta pas même de se défendre. Il battit en retraite ; mais , poursuivi par les Espagnols, il fut atteint, vaincu et tué. Pélage resta maître du pays , et l’histoire ne nous a pas appris qu’il ait eu d’autre attaque à repousser. Sa victoire avait donc été de nature à effrayer les Arabes, et ils crurent prudent de le laisser paisible possesseur du petit royaume de douze lieues de large sur quarante environ de longueur qu’il venait de conquérir (*). Cette victoire protégea aussi l’existence d’un autre rassemblement de chrétiens fugitifs qui s’étaient réunis sur les connus de la Cantabrie, sous les ordres d’un chef nommé Pèdre. Les Maures n’osèrent pas venir les attaquer dans leur retraite. Peut-être les nombreux changements qui eurent lieu dans les gouverneurs de la Pénin-

(*) Quelque! auteurs pensent que Pélage ne prit jamais le nom de roi. Cela est possible ; mais Ions ses successeurs le lui ont donné. Par une exagération en sens contraire, d’antres historiens soutiennent que l’État qu'il venait de fonder avait pris , dès les premiers temps , le nom de royaume de Léon. Jamais Pélage ne posséda la ville de Léon (Ltg'io). Il faut croire que quelque erreur se sera glissée dans les manuscrits que ces écrivains consultaient ; et on aura écrit Legio au lieu de Gegio {Gijon), nom de la ville où il s'était d’almrd établi.

suie, contribuèrent-ils aussi beaucoup à assurer la tranquillité dont on laissa jouir le nouveau souverain. El-horr avait, par son excessive rigueur, excité les réclamations non-seulement des chrétiens, mais encore celles des principaux chefs sarrasins. Aussi le calife nomma-t-il à sa place Zamah , dont le nom est célèbre dans toutes les histoires de chevalerie. Ce nouveau gouverneur s’occupa d’abord de l’organisation du pays. Lors de la conquête de l’Espagne, les Sarrasins n’avaient pas un marin. Ce fut sur des vaisseaux marchands que les troupes de Tarif passèrent en Europe; mais les vainqueurs avaient senti la nécessité d’avoir une marine. Elle se forma rapidement, et, sous le gouvernement de Zamah, on créa un chef de la flotte auquel on donna le titre de Émir-.., ou plutôt Àmir-al-ma , le prince de l’eau (*).

Ces soins ne furent pas les seuls dont s’occupa le nouveau gouverneur.

Maliomet aisait que chaque prophète avait son caractère ; que celui de Jésus- Christ était la douceur, que le sien, au contraire, était la force, et que le glaive seul devait faire triompher le Koran. Zamah était un guerrier selon le cœur de Mahomet ; il songea à porter en France la foi des musulmans', et appela les croyants à la guerre sainte. Dans une première expédition, il soumit en entier la Gaule narbonnaise, et, remontant le cours du Rhône, il saccagea le pays jusqu’à la Bourgogne, puis il ramena vers Narbonne son armée chargée de butin. Ensuite, il s'avança vers la Garonne, et vint mettre le‘ siège devant Toulouse. Eudes, duc d’Aquitaine, accourut au secours de cette ville. Il marchait à la tête d’une armée formidable. Il attaqua les Sarrasins, et la victoire, longtemps balancée, finit par se décider en sa faveur. Ce fut en vain que Zamah s’élança au milieu des bataillons français les plus épais; le succès neréimndit pas a son intrépidité. Mais s’il ne

(’) C’est évideminent de ce nom que vient notre mol français Amiral.

pot, par son courage, rappeler la fortune, il sut au moins trouver une mort glorieuse: il tomba percé de plusieurs coups de lance. Les Sarrasins , découragés par la mort de leur général, abandonnèrent en fuyant le champ de bataille. Eudes se mit à leur poursuite. Mais Abd-el-Rahman(*), un des chefs arabes qui s’étaient le plus distingués dans le combat, rallia les fugitifs , les ramena jusqu’à Narbonne , et dirigea si habilement sa retraite, que le uuc d’Aquitaine ne put obtenir sur lui aucun nouvel avantage.

Les restes de l’armée qu’il avait sauvés lui déférèrent le commandement de l’Espagne. Les secours qui lui furent envoyés par le gouverneur que Zamah avait en partant laissé dans la Péninsule , le mirent à même de faire face au duc d’Aquitaine, et de conserver une partie de la Gaule gothique. Abd-el-Rahman eut aussi des succès en combattant contre les chrétiens réfugiés dans les Pyrénées.

Quand Ta ville de Saragosse avait été prise par les Arabes , une partie des chrétiens qui l’habitaient avaient refusé de se soumettre aux infidèles , et, abandonnant leurs foyers , ils s’étalent retirés dans les montagnes. Là , virant dans des cavernes, dans de pauvres huttes de bûcherons ou de pasteurs, ils avaient commencé à faire la nerre aux Maures. Mais ils s’étaient Kentôt aperçus qu’en combattant chacun pour leur compte, ils ne pouvaient attendre aucun succès sérieux ; aussi trois cents d’entre eux s’étaient-iis réunis sur la montagne d’Uruel, dans une caverne, près de la ville de Jaca.

Ils l’avaient fortifiée pour en faire leur citadelle. Ils espéraient, à l’exemple de ce que Pélage avait fait dans les Asturies , y braver la fureur des Maures ; mais la fortune ne leur fut pas favorable , et, sous Abd-el-Rahman , ils furent tous massacrés (**).

(*) Abd-el-Rahman , littéralement Le serviteur du miséricordieux. C’est l’Abdérame des rhroiiiques.

(”) Rlanras , yiragonensium rerum commentarü, de suprarbiem'u regni iniliit ,

BÉBKLMOir OX MURDZA. — IRVASIOR s'aID- EL-aAaMAv xir rRAHce. — bataille de roi-

TIERS. DÉBOUTE D’aBD-EI.-HELECE DABS

LES PYRÉirÉES. ORIGINE DU EOTAUMS

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