DE SOBEARBE, FAVILA. ALPHONSE
LE CATBOLIQUE.
Malgré totis ses succès, Abd-el-Rahman ne fut pas ronfirmé dans son commandement, et le calife nomma gouverneur de l’Espagne, Ambessa, que Zamah avait choisi pour administrer ce pays pendant. son absence. Le nouvel émir tenta de venger l’échec éprouvé par les armes musulmanes. Il passa en France et s’empara de Carcassonne; mais il fut plusieurs fois battu par Eudes. Ces revers ne l’empêchèrent pas de faire des incursions en France et de pénétrer jusqu’en Rourgogne. Mais il eut de nombreux combats à livrer et, lorsqu’il opérait sa retraite, il mourut des suites de ses blessures. Après lui , l’Espagne eut successivement pour gouverneurs Hodheyrah, Yahya, Othman, El Haïtam et Mohammed (*).
Enfin Abd-el-Rahman fut de nouveau appelé au gouvernement. Ce général n’avait pas été ébranlé par les échecs que les Maures avaient essuyés en France. Il persévérait dans le projet de conquérir ce pays et de venger la mort de Zamah et celle d’Ambessa. Le duc d’Aquitaine, de son côté , faisait des préparatifs pour défendre ses États, et il cherchait des alliés jusque parmi les infidèles. La garde des frontières orientales de l’Espagne était confiée à un capitaine appelé Munuza (**). Eudes fit avec lui un
filace cet événement sous le règne d'Abdeaziz.
(*) Les auteurs espagnols ont défiguré ces noms chacun à sa manière. Mariana nomme ces goiivemeurs Odayfa , Himen , Autuma, Alhaytan, Mahomad. Ferreras les appelle Odera, Jahic, Aiiluman, Aliatan, Maliimen.
(**) Tous les récits qui nous viennent de celte époque, sont écrits en latin ou en arabe. Les noms ne nous arrivent donc qn’a-
firès avoir subi une iransformation arabe ou alinc, c’est-à-dire, qu’ils sont horriblement
L’UNIVERS
traité d’alliance, et pour en resserrer davantafte les liens, il lui donna en mariage sa fille Lampégie.Abd-el-Rahmaii, en apprenant cet arrangement, sentit qu’il pouvait lui causer d’inextricables embarras. Il ne laissa pas aux alliés le temps de se fortifier dans les passages des Pyrénées. Il dépécha un capitaine syrien à la tête d’un fort détachement de son armée. Celui-ci Ht tant de diligence, qu’il surprit dans le fort de Cerritan Munuza,qui n’avait encore rien préparé pour sa défense. L’allié du duc d'Aquitaine se jeta dans les montagnes afin de passer en France et de gagner les États de son beaupère ; mais, se voyant vivement poursuivi , et désespérant d’échapper à ses ennemis, il se précipita du haut d’un rocher afin de ne pas être pris vivant. Suivant quelques auteurs , et cela est plus probable, il se fit tuer en se décodant. Sa tête fut envoyée au calife
défigurés. Les historiens espagnols qui ont fait usage des chroniques ont tâché de rendre aux noms leur véritable physionomie espagnole. Mais de nos jours , chacun a élé tout à coup saisi de la vanité de faire mieux que ses devanciers, et pour se donner une couleur locale rélrospective, on a voulu r^ tablir dans l'histoire tous les noms latinisés, oonime étant les seuls authentiques. On n'a pas fait attention que si le latin était bieu la langue des couvents et des actes publics, tout ce qui n était pas moine ou écrivain parlait une langue vulgaire, et, comme nous l’avons déjà dit , Pedro devenait Petriis pour le couvent et pour le tabellion. Le Mtinus ou Muniiza était probablement on nom approchant de celui de Mnhos ou de Mu&is. Le nom d'Elvira est , ainsi que nous l'avons dit (p. 35\ une corruption des mots basques Ili-berri (Ville neuve). Il était donc en usage dans la Péninsule avant qu'on y employât le latin. Les chroniqueurs des temps barbares l'ont changé en celui de Geluira et Geloïra. Les faiseurs de couleur moyen âge se sont bien gardés d'employer le nom véritable; ils ont pris le mot latinisé, confondant la langue vulgaire et la langue savante de celte époque. Ils se sont couduils comme celui qui, écrivant l'histoire de France, soutiendrait qu'il faut dire Ludovic XIV, parce qu'on a, sur la porte Saint-Denis, écrit pour dédicace : Ludoi/ieo ptagno.
de Damas avec Lampégie, qui, étant d’une beauté remarquable, fut eoosidérée comme une conquête digne de son sérail.
Abd el-Rahman , après s’être ainsi débarrassé de cet adversaire, passa en France et marcha vers Bordeaux.
Le duc d’Aquitaine ne s'attendait pas à être si promptement attaqué.
Il avait compté que son allié arrêterait quelques instants la marche des Sarrasins. C'est sans doute par cette raison que la ville de Bordeaux se trouva découverte, et qu'Abd-el-Rahman , après avoir dévasté tout le pays entre les Pyrénées et la Garonne, vint livrer cette ville au pillage. Ce fut, è ce qu’il parait , seulement après avoir traversé la Dordogne que les Sarrasins rencontrèrent l’armée que conduisait le duc d’Aquitaine. Ils lui livrèrent bataille et le mirent en déroute. Après cette victoire , ils se trouvèrent seuls maîtres du pays , et s'avancèrent vers Tours. Ils convoitaient les trésors entassés au tombeau de saint Martin.
Cependant , Eudes s’était décidé à réclamer les secours de Charles , maire du palais du roi Thierry. Celui-ci s’empressa d'accourir.
Abd-el-Rahman venait de livrer au pillage et aux flammes un des faubourgs de Poitiers, lorsqu’il apprit que Charles s’avançait pour le comoattre. Pendant six jours les deux armées manœuvrèrent en présence l’une de l’autre, avant de s’aborder. Enfin Abd-eI Rabman se détermina à donner le signal de l’attaque. Son armée surpassait de beaucoup en nombre celle de Giarles. Mais les Français, plus grands et plus vigoureux que les Arabes, étaient couverts d'épaisses cuirasses ou de bonnes cottes de mailles. Les Maures, au contraire, n’avaient pas d'armes défensives. Ils vinrent se briser sur la ligne d’acier que présentaient les rangs des chrétiens. Les Africains ne purent résister à la force de ces guerriers , dont les longues et trancliantes épées, dont les lourdes haches d’armes ne frappaient jamais en vain. Mais s’ils étaient facilement enfoncés, ils se ralliaient avec rapidité, et Charles ne
• pouvait les poursuivre dans la crainte t de se voir enveloppé. Abd-el-Rahman t lui opposait constamment des troupes fraicnes , et la victoire pouvait rester I longtemps douteuse, lorsque le duc I d’Aquitaine , avec les restes de son I armée qu’il avait ralliés, se jeta sur le i camp des Sarrasins, massacrant tous i ceux qui s’y trouvaient, sans épargner I ni les entants, ni les femmes, qui
I avaient en grand nombre suivi leurs
I époux et leurs pères. Cette attaque i jeta la consternation parmi les Maures.
> Cependant Abd-el-Rahman parvint à maintenir le combat malgré le carnage que les Français faisaient des siens, Enfin, comme le Jour approchait de son déclin, il fut tué, et la nuit vint séparer ceux qui combattaient encore.
Les soldats de Charles Martel comptaient recommencer la lutte le lendemain et achever d’exterminer les Maures ; mais le matin on trouva leur camp désert. Ils avaient profité de l’obscurité pour se retirer sans être poursuivis. Afin que rien n’embarrassât leur fuite , ils avaient abandonné leurs tentes, leurs bagages et tout le butin qu’ils avaient ramassé. Les Français ne jugèrent pas nécessaire de les poursuivre, et les faibles restes de cette armée fugitive coururent chercher un asile dans la partie de la Gaule narbonnaise soumise à la domination musulmane.
En apprenant la mort et la défaite d’Abd-el Rahman , le gouverneur d’Afrique nomma Abd-el-Meleck pour le remplacer. Le calife confirma cette no- .mination, et recommanda au nouvel émir de venger le sang des croyants versé dans les plaines de Poitiers.
Abd-el-Meleck rassembla donc des troupes pour franchir de nouveau les défilés de ces montagnes. Mais il fut mis en déroute et forcé de renoncer à son expédition.
On n'est pas d’accord sur la partie des Pyrénées où ce combat eut lieu.
Ferreras revendique l'honneur de la victoire pour les Asturiens. Les écrivains aragonais s'appuient sur un passage de don Rodrigue pour en attribuer la gloire à leurs compatriotes.
Près de Jaca se trouvent plusieurs ports , et notamment celui qui mène de Canfranc à Oloron. Ils présentent le chemin le plus direct pour se rendre du centre de l’Espagne au coeur de l’Aquitaine. C’est donc celui qu’ Abdel-Meleck avait dû choisir, et c’est là qu’il fut attaqué selon toutes les probabilités par les premiers fondateurs du royaume d’Aragon.
Il en est de beaucoup d’empires comme de plusieurs grands fleuves ; on connaît leur cours, sans savoir où ils prennent leur source. L’origine de la monarchie aragonaise est entourée d'obscurité, et les auteurs ne sont pas même d'accord sur le nom que ce royaume aurait eu dans l’origine. Les écrivains castillans prétendent qu’il porta d’abord le nom ne royaume de Pampeliine ou de Navarre. Les Aragonais , au contraire, et les Catalans, Çurita, Blancas,Tomich, disent qu’il futfondé sous celui de Sobrarbe; mais beaucoup d’écrivains, et entre autres Oihenart(*), considèrent comme mensonger tout ce qu’on raconte du royaume de Sobrarbe. Ils vont même jusqu’à nier qu’aucun royaume chrétien ait dans les premiers temps existé au pied des Pyrénées. C’est aller beaucoup trop loin; néanmoins, on ne peut s'empêcher de convenir que le récit des faits de cette époque est rempli de fables; mais des fables accréditées par une croyance de dix siècles sont presque de la vérité, et l’historien, lors même qu’il est bien loin d’y ajouter foi, doit encore les faire connaître.
Parmi les citoyens de Saragosse qui n'avaient pas voulu se soumettre au joug des musulmans, se trouvait un seigneur nommé Otho , ou Voto.
Un jour qu’il chassait sur la montagne d'Uruel , il fut emporté par son cheval vers un ravin profond , où venait de se jeter le cerf qu’il poursuivait. Le gibier, déchiré sur les pointes des rochers, n’était arrivé qu’en lambeaux au fond du précipice; quant à Voto, déjà les pieds de son cheval avaient quitté la terre, il tombait Dans ce
(*) Notilia ulriusque Vasconi».
pressant danger, il se recommanda à saint Jean-Baptiste, et la puissante main du saint se fit aussitôt sentir.
Soutenu dans sa chute par une puissance surnaturelle, il arriva sans mal au pied du rocher, dont il avait été précipitée*). En cherchant un chemin pour sortir du lieu où il était tombé , li trouva un sentier peu frayé qui le conduisit à un chétir ermitage. Voto entra; sur un autel, il vit l’image de saint Jean - Baptiste. A terre était étendu le corps d’un ermite qui semblait dormir, tant son visage était calme et serein.
Réfléchissant sur la manière dont il était venu dans cette solitude, Voto reconnut que le cerf qui l'y avait conduit , n’avait été que l’instrument de la Providence; il prit la résolution de s’y consacrer .au culte du Seigneur. Il appela aussi les fidèles pour rendre dignement les ' honneurs funèbres au saint homme dont il avait trouvé le corps. Convoqués par lui , six cents gentilshommes et d’autres chrétiens se réunirent dans ces montagnes.
C’est là , aux obsèques du saint ermite, que, sentant combien un chef leur était nécessaire , par une inspiration d’en haut, ils se déterminèrent à se donner un prince. Leur choix unanimetombasurGarci-Ximenèsqui, avant la venue des Maures , était seigneur d’Amescua et d’Abarcuca, dans
(*) D’autres auteurs disent que son cheval resta suspendu au bord du précipice. Dans tous les cas, un récit aussi extraordinaire doit faire naitre beaucoup de doutes. Il faut dire cependant que cet événement n’est pas en dehors de toute possibilité ; on cite un exemple authentique d'une chute aussi merveilleuse. En 16S4, emporté par un cheval fougueux , un étudiant sauta de la terrasse de Berne, haute de cent huit pieds; le cheval seul fut tué; l'homme en fut quille pour quelques contusions. L'inscription suivante existe encore sur la terrasse d’où cette chute a eu lieu : « D'ici le sieur Tliéohald « Weinzsepfli, le x5 mai 1654, sauta en bas «avec son cheval. Après cet accident, il « desservit trente ans VÉglise en qualité de • pasteur, et mourut très-vieux, en odeur de « sainteté , le o5 novembre 1694, s
la Cantabrie , et qui avait mieux aimé abandonner ses domaines que de les conserver en se soumettant aux infidèles. Pour leur faire la guerre, il s’était retiré dans les montagnes. Les chrétiens réunis aux obsèques de Juan l'élevèrent sur le pavois , et Garci-Ximenès fut le premier des rois de Sobrarhe.
Quant à Voto, il se retira dans l’ermitage et employa le reste de ses jours à servir Dieu. Il fut , après sa mort , lacé au rang des saints, et son humle retraite , agrandie par ses successeurs, devint le fameux monastère de San- Juan de la Pena (Saint-Jean du Rocher).
Ces braves Espagnols ne se bornèrent pas à se fortifier dans les montagnes, ils firent des incursions dans le pays occupé par les musulmans. Ils voulaient avoir une place d’armes. Ils ne se sentaient pas assez forts pour enlever la ville de Jaca , munie d'une nombreuse garnison, mais il leur sembla qu'ils pourraient facilement surprendre celle d’Ainza, située au confluent de la Cinca et de l’Ara. En effet, ils se mirent en route pendant la nuit, en se dirigeant par des chemins détournés, afin de ne pas passer auprès de Jaca , dans la crainte de donner l’éveil à sa garnison, qui aurait pu arrêter leur marche. Le succès couronna leur entreprise; Ainza tomba entre leurs mains. Dès qu’ils furent maîtres de cette place , tous les chrétiens des environs vinrent grossir leurs rangs et les aider à remporter de nouvelles victoires. Les Maures , de leur côté , rassemblèrent une armée pour aller assiéger Ainza. Garci-Ximenès ne les attendit pas derrière ses murailles. Il se crut assez fort pour marcher à leur rencontre. Cependant, quand il put comparer sa petite troupe à la multitude de ses adversaires , il fut un instant alarmé sur le succès de son entreprise; mais un signe qu’on aperçut dans le ciel vint ranimer son espérance et son courage. Il vit dans les nuages un arbre vert surmonte d’une croix rouge. Ce présage de victoire fut bientôt accompli. Les Maures furent
ÜSPAGNE.
mis en déroute, et Garci-Ximenès , en commémoration du secours divin qu'ii avait reçu , prit pour armoiries un écu d’or, où était représenté un arbre de sinople surmonté d'une croix de gueules. Ce fut , dit-on , ce qui fit donner à son royaume le nom de Sobrarbe(*).
On place en 724 le commencement du règne de Garci-Ximenès; il n’a fini qu'en 758. Ce serait donc à ce prince et à ses sujets qu’il faudrait attribuer l’honneur d’avoir , en 733 , mis en déroute, dans les Pyrénées, l’armée d’Abd-el-Meleck.
Quels qu’aient été, au reste, les chrétiens qui ont remporté cette victoire, elle fut assez importante pour enlever à Abd-el-Melech la confiance des Sarrasins , et il fut remplacé dans le commandement par Ocban-(**) ben-Hedjadji-el-Selouli. Ce général s’occupa de porter la guerre en France; mais les troubles qui éclatèrent en Afrique l’empêchèrent de passer luimême dans la Gaule narbonnaise, comme il en avait l’intention. Il fut forcé de se rendre en Mauritanie pour réprimer une révolte des Berbers, qui s’étaient soulevés contre la domination arabe.
Ce fut un peu avant ce temps que mourut eu 73‘7 le fondateur de la monarchie espagnole. Il fut inhumé dans l’église de Sainte-Eulalie de Velana,
(’) C’est-à-dire , Sobre-Arbol , sur l’arbre.
Il b’est pas liesoin de dire que celte étymologie aussi bien que ce blason paraissent coDtrouvés. En effet , l’emploi des écus armories ne remonte pas , d’une manière solbenlique, au delà du douzième siècle. Mais, dans toutes les organisations militaires, on a fait usage d'enseignes, c'est-à-dire, de figures reconnaissables et ponces à l’ex- Irémilé d’une hampe , afin que les combat- Isnts pussent les apercevoir de loin et s’y rallier au besoin. Est-il hors de toute vraisemblance que des guerriers , en combattant pour leur religion, aient pris une croix pour easeigne et l’aient placée au-dessus d’une toufle de verdure , soit comme symbole de victoire, soit comme emblème d’espérance.’
(**) Les auteurs espagnols l’appellent Aucupa.
u’il avait fait bâtir sur le territoire
e Cangas de Onis. La même église reçut aussi le corps de la reine Gaudiose, son épouse.
Péiage avait, dit-on, régné dix-neuf années. Il laissait deux enfants : Favila, qui fut élu par les Espagnols pour lui succéder, et Ormisinda, mariée don Alphonse, fils de ce duc Pèdre,^ chef des chrétiens qui s’étaient réfugiés dans les montagnes de la Can i tabrie. 1
Le règne de Favila ne dura que deux années. Il ne fut signalé par aucun événement digne d’être rapporté. La mort déplorable de ce jeune prince est le seul dont l’histoire ait conservé le souvenir. Ce roi se préparait aux fatigues de la guerre en chassant les animaux féroces. Il avait attaqué seul un ours énorme. Cet animal, qu’il avait blessé mortellement, se retourna vers le chasseur, l’étreignit, l’écrasa entre ses bras nerveux, 'ions deux ils roulèrent à terre. L’Espagne avait perdu le second de ses rois.
Après Favila, le gendre de Péiage fut considéré comme le plus digne de commander aux chrétiens. C’était un guerrier intrépide , persévérant , qui mérita par son amour pour la religion le surnom de Catholique. Il fut élu roi, quoique Favila eût, dit-on, laissé des enfants mâles. Mais dans les premiers temps de la moiiarcliie espagnole, de meme que chez les Goths, fa couronne était élective.
Depuis vingt et un ans que le royaume de Péiage existait, il était resté à peu près dans les mêmes limites ; mais sa population et sa force s’étaient considérablement accrues : il avait servi de retraite à tout ce qui haïssait le joug musulman. Les Sarrasins, au contraire, s’étaient affaiblis par les divisions qui existaient entre eux. A la moindre occasion , ils combattaient race contre race ou tribu contre tribu. Leur puissance si rapidement acquise commençait à décliner. Plusieurs fois déjà ils avaient été battus par les Fr,inçais. Toutes ces circonstances parurent donc au nouveau prince favorables à l’agrandissement de son royaume. Il
L’UNIVERS
sut en profiter : il s’étendit à l’est jusqu’à la Biscaye, au couchant, jusqu’au promontoire des Artabres. Ensuite il entra par l’ouest de la Galice dans le bassin du Duero; il parcourut tout le pays situé au nord de cette chaîne de montagnes qui s’élève entre la vallée du Tage et celle du Duero. Mais il ne pouvait garder un terrain si étendu :
il se borna à conserver d’abord les plaines les plus rapprochées des Asturies; il resta de ce côté dans les limites les plus restreintes de l’ancien royaume des Suèves. Il fit un désert des autres terres qui se trouvaient dans la vallée du Duero, et auxquelles le nom de champs gothiques est donné par la chronique d'Alvelda (*).
Ce n’est pas l’étendue du territoire , mais le nombre et la richesse de ses habitants qui font la force d’un État. Aussi Alphonse , pour ruiner le pays ennemi ou il faisait ses incursions, ne se bornait-il pas à raser les habitations, à démanteler les remparts, à couper les arbres, à brûler les moissons; après avoir massacré les musulmans, il emmenait les femmes et les enfants des vaincus, ainsi que les populations chrétiennes, qu’il contraignait â le suivre. C’est de cette manière qu’il peupla les environs de Burgos et le littoral de la Galice. Alphonse était devenu la terreur des musulmans.
Voici comment s’exprime El Laghi , un de leurs historiens : « Et alors prit « le commandement des Astourichs « Alphonse le Redouté, tueur de gens, « fils de l’épée ; il prit des villes, des « châteaux, et il n’y eut personne pour
• lui tenir tête. Mille et mille musul- « mans souffrirent par lui le martyre
• de l’épée. Il brdioit leurs maisons et « leurs champs , et il ne faisoit pas « bon de se fier à lui. »
L’histoire nous a transmis quelques détails sur la manière de combattre des Espagnols et sur les armes qu’ils employaient. Ils avaient la tétecouverte d’une espèce de mitre ronde garnie
(*) Campos qiios dicunt gothicos, nsque ad Oumen Dorium eremavit. Chron. Allield.
de grosses mailles de fer, et assujettie à l’aide d’une courroie qui passait sous le menton. Ils portaient des vêtements de peaux de clievres ou de bêtes fauves serrés par une large ceinture de cuir.
Leurs longs cheveux , qui flottaient sur leurs épaules, achevaient de donner à leur figure un air étrange et sauvage. Leurs armes étaient le chuao, ou javeline espagnole, l’épée droite à double tranchant , le poignard cantubre, l’épieu du chasseur ou la lourde cognée du bûcheron. Comme leurs ancêtres, ils se servaient aussi du bident : c’est une large lame d’acier en forme de croissant, dont les cornes pouvaient avoir deux pieds d’ouverture. Cette arme s’emmanchait au bout d’une hampe de quatre à cinq pieds.
Ils remployaient avec avantage pour repousser le choc de la cavalerie. Us se servaient aussi de l’arc et de la fronde avec beaucoup d’adresse. Sobres, agiles, infatigables, patients, ils faisaientd’excellentsguerriileros. Leurs bandes peu compactes et peu disciplinées auraient eu de la peine à résister en rase campagne à des troup-s qui auraient manoeuvré avec ensemble ; aussi se gardaient-ils bien de s’engage dans les plaines, ou, s’ils l’avaient fait, au moindre désavantage ils se hâtaient de regagner leurs montagnes; et si les Maures étaient assez imprudents pour les y poursuivre, cette témérité était toujours chèrement payée. A la tête de ces hommes redoutables Alphonse fut presque tou-
I'ours victorieux, non pas qu'il ait amais livré aux Arabes des batailes rangées; tel n’était pas le caractère de la guerre que se sont faite pendant si longtemps les Espagnols et leurs adversaires : c’était de nart et d’autre une série perpétuelle d^escarmouches , d'incursions , d’embuscades, de surprises, de pillages et de dévastations.
Ocbah, comme on l'a vu, était passé en Afrique pour étouffer la révolte des Berbers. Après les avoir vaincus, il était revenu en Espagne. Il y était bientôt tombé malade , et était mort apres avoir rendu le gouvernement.du
])ÿs à Abd-el-Meleck. Les Berbers fl'eurent pas plutôt connaissance de la mort d’Ocbah, qu’ils se soulevèrent de nouveau , et taillèrent en pièces les troupes que leur opposait le gouverneur de la Mauritanie. Celui-oi périt iui-méme dans la inélée. En apprenant dette défaite, le calife de Damas nomma un nouveau gouverneur, qui vint d'Égypte à la tête d'une nombreuse armée d’Arabes et de Syriens ; mais , attaqué par les rebelles sur les bords de la Masfa, il fut complètement vaincu. Un grand nombre d’Arabes périrent dans le combat , et les débris de ses troupes, ralliés par deux généraux nommés Baledji et Thaalaba (*), furent contraints de faire leur retraite du côté de la mer, et de se jeter dans Ceuta pour tâcher de passer en Espagne.
Abd-el-Meleck s’effrayait de l’arrivée de ces troupes nouvelles; il craignait avec raison qu’elles ne vinssent mêler encore de nouveaux éléments de diMorde aux factions qui existaient déjà dans la Péninsule. Il ne voulut pas les y recevoir. Ce refus irrita les ennemis qu’il avait parmi les Arabes d’Espagne : ils résolurent de faire entrer malgré lui dans le pays les vaincus de la Masfa , et ensuite de le déposer.
Les Berbers , de leur côté, fiers des éuccès obtenus en Afrique par leurs compatriotes, crurent que le moment était venu de secouer le joug des Arabes : ils tentèrent à la fois de s’emparer de Cordoue et de Tolède; ils échouèrent dans cette double entreprise. Enfin , un troisième corps de Berbers s’était avancé pour s’opposer au débarquement de Baledji et deTliaalaba; mais il fut battu par les nouveaux venus , réunis aux Ar.'ibes qui leur •valent facilité le passage du détroit.
Bien n’arrêta plus la marche des vainqueurs. Ils s’avancèrent en toute hâte vers Cordoue où résidait Abd-el-Meleck, qui leur fut livré par les habitants de cette ville : ils l’attachèrent à
(*) Mariant les appelle Belgi et Toba.
Itwa Ferreras , on trouve Belei et Toaba.
une croix , à l’entrée du pont , entre un cochon et un chien. Baledji le fit décapiter, et se fit proclamer à sa place ouverneur de l’Espagne. Une partie e l’armée refusa de reconnaître cC nouvel émir, et se rangea sous les ordres de Thaalaba. Enfin, la plupart des Arabes qui étaient anciennement en Espagne, les habitants du pays, les déliris des Berbers et le gouverneur de Narbonne, nommé Abd-el-Rahmanben-Oebah , se rallièrent autour des deux fils d’Abd-el-Meleck. Il y avait ainsi trois partis en présence : ceux de Baledji et de Thaalaba, et celui des fllsd’Ab-el-Meleck. Ces derniers avaient avant tout à cœur de venger la mort de leur père. Ils attaquèrent Baledji dans les plaines de Calatrava. Baledji et le fils d Oebah , qui commandaient les deux armées , se rencontrèrent au milieu de la mêlée, et Abd-el-Rahman ayant renversé Baledji d’un coup de lance , la fortune se décida en sa faveur. Son courage et son bonheur dans cette rencontre lui firent donner le surnom d’Al-Manzour, c’e^it-ù-dire le victorieux.
Cependant le gouverneur d’Afrique était parvenu à apaiser les Berbers et à rétablir la domination arabe; mais, pour se debarrasser des plus remuants de ces intrépides guerriers , et pour contre-balancer en Espagne la puissance des forces arabes et syriennes que Baledji et Thaalaba y avaient introduites, il les y envoya sous le commandement d’Aboul-Kalar (*), qu’il nomma gouverneur de ce pays. A son arrivée , les fils d’Abd-cl-Meleck et Thaalaba déposèrent les armes. Ce dernier fut envoyé en Afrique pour y rendre compte de sa conduite, et les dissensions parurent un instant se calmer.
Aboul-Katar tâcha de remettre un peu de régularité dans l’administration du pays , ou plutôt de créer cette administration qui n’existait pas. Il abolit les privilèges accordés au royaume épbémere de Tadinir, qui fut assujetti
(*) Scion Mariana, Abuel Catar ; selon Ferreras , Abulcalar.
aux mêmes taxes que toutes les propriétés chrétiennes , et qui fut , quelques années plus tard , entièrement confondu parmi les autres terres de la conquête. Le nouveau gouverneur s’appliqua surtout à calmer les factions; mais ses efforts demeurèrent impuissants. Un chef nommé Zamaïl, mécontent du lot qui, dans le partage des terres , était â;hu aux Arabes de l’irack, ses compatriotes, et hiessé de ne pas avoir obtenu le gouvernement de Saragosse qu’il avait demandé, s’unit à Tliouéba, frère de Thaalaba. Ils levèrent ensemble l’étendard de la révolte, et attaquèrent Aboul-Katar. Celui-ci étant tombé dans une embuscade y fut tué d’un coup de lance : alors Thouéba fut proclamé émir, et Zamaïl se contenta au commandem.ent de Saragosse.
L'administration du nouveau gouverneur fut inique et violente. Le pays était de tous les côtés abandonné à la discorde et au pillage. Enfin les scheiks arabes se réunirent à Cordoue, afin de se concerter sur les moyens de rétablir le calme. Ils tombèrent d’accord de prendre pour émir un homme brave et prudent , qui ne se fût pas mêlé au mouvement des partis. Ils élurent un nommé Yousout, et sur ces entrefaites Thouéba étant venu à mourir, la nomination qu’ils avaient faite fut accueillie favorablement par tous les p.irtis. La sagesse de ce choix promettait une administration heureuse. L’ambition d’Ahmer empêcha ces espérances de se réaliser. Mécontent d'avoir perdu la charge d’émir de la mer, qu’iousouf venait de supprimer comme inutile, il prit les armes, appela ses partisans à la révolte, et plongea de nouveau le pays dans les liorreurs des discordes intestines.
Le calife de Damas , dont l’Espagne relevait, aurait peut-être pu re'tablir la tranquillité dans ce pays , où tout n’é^it que trouble et que désolation ; mais des intérêts plus puissants le préoccupaient , et l’Espagne devait bientôt échapper entièrement à sa domination.
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