‹ Espagne (volume 3)Chapitre 66 sur 75 · ERHIQUE IV. MORT DU MARQUIS DE · texte numérisé non relu

ERHIQUE IV. MORT DU MARQUIS DE

TILLERA. MORT DE DOR ERRIQUE.

La sentence qui avait séparé don Enrique IV de sa première épouse, laissait peser sur lui une présomption d'impuissance. Une de ses préoccupations, quand il tut monté sur le trône, fut de se remarier, pour assurer la tranquillité du pays, en donnant des successeurs au trône. Il épousa donc l’infante dona Juana de Portugal, qui ne lui apporta pas de dot, mais à lauelle cependant il dut constituer un ouaire fort considérable. Au reste, les premières années de ce mariage ne furent pas plus fécondes que son union avec Blanche de Navarre. Alors le prince commença à entretenir publiquement des concubines. Peut-être, en affichant le scandale de ses liaisons adultères, pensa-t-il échapper au ridicule qui poursuit l’homme dénué de la faculté d’être père. Au reste, cet artifice tourna contre lui-même, et la stérilité de toutes ces amours fit dire que des maîtresses n’etaient qu'un meuble d’apparat pour ce prince énervé par des voluptés trop précoces. Il choisit d'abord Catalina de Sandoval; mais bientôt il se sépara d’elle ; et cette dame ayant consenti à recevoir les soins d’un autre cavalier , il se vengea de son rival , en lui faisant couper la tête à Médina del Campo. Après cet acte d’une horrible cruauté, il osa profaner les choses saintes , et sous le prétexte que les religieuses du couvent de San Pedro de las Duenas avaient besoin d’être réformées, il leur donna pour abbesse Catalina de Sandoval, son ancienne concubine. Il prit ensuite dona Guiomar de Castro ; et le pouvoir de cette favorite était si grand , que rien de ce qu’elle demandait n’était refusé. La jalousie de la reine en devint extrême ; et un jour cette princesse fut tellement exaspérée par les triomphes de sa rivale , qu’elle lu saisit par les cheveux , et qu’elle la jeta à terre. Don Enrique s^empressa d’ac-

courir, et repoussa brutalement la reine , qui tomba évanouie. De semblables scènes, toutes scandaleuses qu’elles fussent , n’étaient que le prélude d’actes encore plus honteux. Ou dit que lu reine admit dans son intimité Bertrand de la Cueva, majordome de la maison royale, et que le roi prêta lui-même les mains à cette intrigue. Il désirait que la reine devînt mère, parce u’il serait, de cette manière, lavé U reproche d’impuissance qu’on lui adressait. La vie dissolue par laquelle la reine s’est souillée, permet certainement, pour ce qui la regarde, de croire cette accusation fondée. Quant à la connivence de don Enrique , elle est moins vraisemblable. Peut-être n’est-elle qu’une fable inventée plus tard pour favoriser le parti d’Isabelle et de Ferdinand. Quoi qu’il en .soit, don Enrique voulut se donner les honneurs de la paternité. Dona Juana était devenue enceinte. Il la lit porter à bras d’hommes depuis Aranda jusqu'à Madrid. Lorsqu elle approcha de cette ville, il sortit au-devant d’elle pour la recevoir, et, par galanterie, il la prit en croupe sur sa mule. Il [larcourut ainsi les rues de la ville, et la conduit à Alcazar.

La reine accoucha , au commencementde l’année i46'2, d’une fille, qui reçut, comme sa mère, le nom de Juana.

Elle était à peine née, que le roi rassembla les grands du royaume, pour qu’ils lui jurassent Gdéiité eomjne à l’heritière présomptive de la couronne. Mais beaucoup d’entre eux s’y refusèrent, en disant qu’elle n’était pas fille du roi; qu’elle avait pour père Bertrand de la Lueva, et ils la désignèrent par le sobriquet insultant de la Bcltraneja.

Le roi lui-même semblait prendre à tâche d’accréditer ces bruits. A propos de l’accouchement de la reine, il voulut gratifier Bertrand de la Cueva , et le nomma comte de I..edesina. On eût dit que tout concourait à dégrader In majesté royale. Sous le règne précédent , les .seigneurs s’étaient montrés avides , ambitieux, turbulents ; mais ils avaient trouvé, dans Alvaro de Luna, un adversaire qui s’était efforcé de réprimer

uo

L’UNIVERS

leur audace. On professait encore , au moins en paroles, le respect de la royauté. Sous Enrique IV, rien n’arrélait les factieux, la personne du roi était sans prestige, et les domaines de l’Etat étaient a U pillage. Juan Pacheco, favori du jeune prince, s’était fait donner ce marquisat de Villena , que le roi don Juan II avait trouvé trop considérable pour faire la dot d’une infante. Cependant il était jaloux de la faveur que Bertrand de la Cueva venait d’obtenir. L’archevêque deTolède, l’amirante de Castille, avaient aussi chacun leurs partisans. Les mécontents se plaignant, nop sans de justes raisons, de In manière dont l’Etat était gouverné, formèrent une ligue, et adressèrent au roi un mémoire, par lequel ils signalaient les excès qui avaient eu lieu. Us exigeaient que don Bertrand de la Cueva fût éloigné de la cour; enfin ils demandaient tous à être relevés du serment qu’ils avaient prêté à dona Juana, parce qu’elle n’était pas fille du roi et que le roi, dont l’impuissance était notoire, le savait bien. Ils ajoutaient que si le roi ne réprimait pas ces abus, ils sauraient bien en obtenir la réforme par la force des armes.

Le roi reçut cette réclamation sans en être trop ému, et pour répondre au grief qui le toucliait de plus près , il se soumit à l’épreuve la plus humiliante à laquelle un prince se soit jamais résigné. Il forma une commission, dans le but de faire constater son aptitude au mariage. Les membres qui la composaient décidèrent, qu'à la vérité don Enrique avait été privé quelque temps par un maléfice de la vertu générative, mais que, depuis cette époque, il l’avait recouvrée. Les mécontents, on le pense bien , ne s’arrêtèrent pas devant cette déclaration ridicule. Le roi eut une longue entrevue avec le marquis de Villena , qui , en ce moment , était à leur tête , et l’on tomba d’accord de proclamer, pour héritier du trône, le frère du roi, l’infant Alphonse, qui avait alors environ dix ans. On convint qu’il épouserait dona Juana, sa nièce , dès

qu’elle serait en âge d’être mariée. Ce prince fut donc amené au camp ; on lui jura fidélité comme à l’héritier du trône. Ensuite le roi le remit aux mécontents. A peine ceux-ci eurent-ils le jeune Alphonse entre leurs mains, qmils remmenèrent à Avila. Un théâtre fut élevé par eux auprès de cette ville, au milieu d’une vaste plaine. Ils y placèrent l’effigie de don Enrique, ornée du manteau et de tous les insignes de la royauté. Puis , en présence du peuple accouru en foule pour assister à ce spectacle, le crieur (*) public commença à donner lecture d’une sentence rendue contre le roi , et dans laquelle étaient rapportés tous les excès et tons les crimes qui lui étaient imputés. A mesure qu'on lisait la .sentence , on enlevait a l’etligie quelqu’un des insignes de la royauté, et lorsque cette figure lut entièrement dépouillée, on la précipita avec mépris du haut du tliciitre. Ensuite oti y lit inontrr l'infant don Alphonse; on le fit asseoir sur le trône; on le proclama roi. On déploya pour lui l’etendard royal, et les factieux, l'élevant sur un pavois, crièrent : Castille ! Castille ! pour le roi Alphonse! Tolède, Burpos, et beaucoup d’autres 'illes approuvèrent ce que les séditieux asaient fait. Plusieurs seigneurs , au contraire, virent avec indignation l'outrage adressé a la majesté royale, et amenèrent leurs troupes à don Enrique. Néanmoins leur secours n’enipêclia pas les séditieux d’aller mettre le siège devant la ville de Penaflor , qui était re-stée lidele ; mais les habitants se défendirent avec courage, et, par représailles de ce qui s’était fait à Avila , ils traînèrent dans la boue l’effigie de l’archevêque de Tolède , et la livrèrent aux flammes. Enfin ils se battirent si bien, qu’ils forcèrent les factieux de lever le siège. Ce n’était en Castille que désordre et

(*) Un pregonero, c’est l’officier qui âssiite le bourreau lors de l'exécution des condamualions prononcées par les tribunaux criminels. Il est chargé de crier en public le contenu de la sentence que le bourreau va exécuter.

que confusion. On disait que l’Espagne était sur le penchant de sa ruine, coinme au temps du roi Roderic; et par dérision, on donnait à l’archevêque de Tolède le surnom de don Oppas.

L’armée des factieux fut rencontrée par celle du roi, auprès de la ville d’OImedo. Les deux partis combattirent avec un épi acharnement, et la victoire ne se déclara pour aucun côté ; les deux années quittèrent le champ de bataille , en se vantant d'avoir eu l’avantage. Il était impossible de prévoir quelle serait l’issue de ces révolutions, quand une maladie imprévue enleva eu quelques instants l’infant don Alphonse. Il mourut le 5 juillet 1468, trois ans après la proclan>ation d’Avila. On prétendit qu'il avait été empoisonné, quoique rien absolument ne justifie une semblable accusation.

Celle perte enlevait aux factieux le prétexte même de leur révolte. Ils cberchèrent à remplacer don Alphonse par un autre chef, dont on pût aussi invoquer le droit à la couronne. Ils firent offrir à dona Isabelle, sœur de don Enrique, de la proclamer reine; mais cette jeune princesse donna un grand exemple de sagesse et de modération. Elle repoussa cette proposition, et elle rappela aux factieux la fidélité qu’ils devaient à leur souverain légitime. Elle exprima seulement le désir de voir son droit comme héritière de la couronne , consacré par une déclaration solennelle. Les factieux demandèrent donc au roi qu’il Ht reconnaître sa sœur, comme devant lui succéder sur le trône ; ils réclamèrent en outre une amnistie générale pour le passé. Le roi, se trouvant trop heureux de sortir par ces concessions de la position critique où la révolte l’avait placé , accorda tout ce qu’on demandait. 11 eut, avec sa sœur, une entrevue publique à Guisando , où les Cortès s'étalent réunies. Dans cette assemblée, les seigneurs renouvelèrent je serment de fidélité qu’ils avaient juré au roi. Ils prêtèrent un semblable serment à l’infante Isabelle, qui défait lui succéder.

Les protestations que la reine voulut

faire entendre au nom de sa fille, ne furent pas écoutées, et le légat du pape, qui était aussi venu à Guisando , délia les seigneurs du serment qu'ils avaient fait autrefois à la Beltraneja.

Isabelle, ainsi placée sur le degré le plus rapproché du trône , devait apporter en dot, à celui qui serait son époux , les droits qu’elle avait sur la couronne de Castille. Elle joignait en outre la grâce , la beauté, aux qualités de l’esprit. Aussi tous les princes voisins commencèrent à rechercher sa main, et chacun d’eux demanda un appui aux factions qui pouvaient exercer quelque influence sur la décision d'une aussi grande affaire. L’amirante don Fadrique Enriijuez favorisait ouvertement les prétentions de don Ferdinand d’Aragon, roi de Sicile, dont il était l’aïeul maternel. L’archevêque de Tolède soutenait le même parti. Ce fut une raison suffisante pour que le marquis de Villena, qui avait repris tout son empire .sur l'esprit du roi , s’efforçât d'empêcher cette union. Il proposa d’autres alliances. D’abord il demanda la main d’Isabelle pour le roi de Portugal ; mais ce prince fut refusé. Ensuite il présenta le duc de Guyenne ; mais ce nouveau prétendant essuya également un refus Isabelle avait déjà fait un choix ; elie pensait que l'union la plus avantageuse était celle de Ferdinand d’Aragon; mais elle avait à craindre qu'on essayât de contraindre sa volonté. Prévenue que le marquis de Videna envoyait des cavalierspour la retenir prisonnière dans Madrigal , où elle s’était réfugiée auprès de sa mère, elle réclama le secours de l’amirante et de l'archevêque de Tolède , qui lui envoyèrent un corps de 500 lances. Avec cette escorte, elle se rendit à Valladolid. De son côté, Ferdinand venait en grande hâte pour célébrer son mariage. Sachant que le duc de Medina-Cœli était chargé de s’opposer à son entrée en Castille, il passa la frontière à l’aide d’un déguisement.accompagné seulement de quatre personnes, et il rejoignit Isabelle à 'Valladolid , où le mariage fut célébré le 25 octobre 1469.

L’UNiyERS.

Le marquis de Villana , furieux d’avoir vu déjouer toutes ses précautions, résolut de faire revivre les droits de la Beltraneja , qu'il avait autrefois combattus. Il s'appliqua à persuader à don Enrique qu’elle était réellement sa fille. Il lui disait qu’il ne devait pas souffrir que dona Isabelle usurpât la place de Juana, qui avait été proclamée héritière du trône, et qui avait, en cette Qualité , reçu le serment des représentants de la nation. Le roi, souverainement irrité du mariage que sa sœur avait contracté sans son consentement, révoqua la déclaration faite à Guisando, en faveur d'Isabelle, et en publia une autre en faveur de dona Juana. Le marquis de Viilena sentait bien u’une semblable reconnaissance serait e peu de valeur, si dona Juana ne trouvait pas un mari capable de soutenir un jour ses droits. Il songea donc à la fiancer au roi de Portugal ; mais ensuite il crut préférable d^appuyerla demande du duc de Guyenne.

On célébra les fiançailles de dona Juana avec ce prince dans la vallée de Lozoya, en présence d’une cour nombreuse réunie pour cette cérémonie. Les ambassadeurs du duc de Guyenne, qui ne devaient pas être très-satisfaits de la légitimité de la fiancée, exigèrent que la reine jurât en public que don Enriqueétaitbien réellement le pèrededona Juana. Ils ne se contentèrent pas de ce serment; ils voulurent encore celui du roi. Ce prince, qui le plus souvent hésitait en pariant de sa prétendue paternité , qui quelquefois l’afCrmuit et souvent la niait, ne balança pas, en cette circonstance, à faire , 'de la manière la plus solennelle, la déclaration qui lui étaitdemandée.Ces fiançailles auraient pu, certainement, compromettre gravement les prétentions d'Isabelle; mais le duc de Guyenne regardait les droits de Juana comme si douteux, qu’il songeait à une autre alliance, et Il avait fait demander en mariage la fille du duc de Bourgogne. Il mourut le 12 mai 1472, avant que sa fiancée fût sortie de Castille. Le marquis de Viilena clierclia alors une autre union pour la Beltranpja, ^ jetg leg

yeux sur don Enrique , fils de ce prince turbulent qui était mort dés suites d’une blessure reçue à Olmedo.

L’infant don Enrique quitta l’Aragon , et passa en Castille. Mais son sot orgueil blessa tous les grands; il les traitait comme s'il eût été déjà héritier de la couronne ; il leur tendait sa main à baiser. Le roi, d’ailleurs, goûtait peu cette union ; il disait qu’il fallait marier sa fille avec un roi puissant, ou bien qu'il fallait lui assurer pour dot une armée respectable, et vingt millions pour la solder. Le mariage ne se fit pas, et le roi , dont les dispositions variaient à chaque instant, eutquelques contestationsavecla reine, et se montra beaucoup moins empressé de soutenir les intérêts de la Beltraneja. On choisit cette occasion pour le réconcilier avec sa soeur et avec don Ferdinand. Il eut avec eux une entrevue dans la ville de Ségovie. Il leur 6t le plus gracieux accueil, et se promena dans les rues de cette ville , conduisant lui-même , par la bride , le palefroi sur lequel était monté Isabelle. Ils soupèrent ensemlile à la même table, et la soirée, se passa en danses et en divertissements ; mais la fête fut troublée par une indisposition qui survint au roi.

Le marquis de Viilena , qui , par cette réconciliation , pouvait perdre beaucoup de son importance, et qui crainait le ressentiment de Ferdinand et 'Isabelle , parvint à exciter de nouvelles défiances dans l’esprit de don

Enrique ; mais heureusement il mourut

avant que ses intrigues eussent pu causer de nouveaux malheurs. Don Enrique, dont la santé était depuis longtemps délabrée, ne survécut que peu de jours à son favori. U rendit l'âme le 12 décembre 1474.

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