CHAPITRE VH
administration de la compagnie
DB SAINT-GEORGES. — ÉMIGRA- TION. — INCURSIONS DES DARBARES- QUES. — DÉSORDRES INTÉRIEURS. — GRIEFS DES CORSES CONTRE I. A COM- PAGNIE.
Dès que la compagnie de Saint-Georges se vit maîtresse absolue de la Corse, elle chercha à faire oublier aux peuples
les seigneurs qui avaient si souvent soutenu leurs intérêts, et son administration fut, pendant quelques années, empreinte de sagesse. Mais bientôt les choses changèrent ; n’ayant plus à redouter de soulèvements, ni d’opposition sérieuse , les magistrats se relâchèrent de leurs devoirs. La justice fut abandonnée : le caprice remplaça la loi ; et les envoyés de Gênes , se laissant aller au caractère présomptueux et arrogant de leur nation, n’eurent plus que du mépris pour ceux qu’ils devaient gouverner. On attaqua les privilèges dont jouissait depuis longtemps le pays. Les Corses furent exclus du syndicat des juges ; on leur enleva les charges de reffiers , et on supprima les tribunaux es podestats ; mais, ce qui mit le comble à la mesure des maux présents fut l’impunité accordée aux meurtriers. La loi punissait de mort l’assassin ;mais la loi étaitéîudée. Sous un prétexte d’humanité, on donnait au meurtrier du service dans l’armée, ou bien on l’envoyait à Gênes. Là il obtenait facilement la protection de quelque noble qui le faisait bientôt rentrer en Corse, où il ne pouvait plus être recherché pour le crime qu’il avait commis. Ce déni de justice fut la source de malheurs sans nombre. Les parents de la victime , autant pour éviter de nouvelles agressions que pour venger l’injure qui leur avait été faite , prenaient les armes et se faisaient justice eux-mêmes. On ne saurait croire, dit Limperani, combien cette impunité fit verser de sang , combien elle perdit de familles.
Les troubles intérieurs , suite naturelle d’une mauvaise administration , joints à un repos peu honorable, donnèrent lieu à des émigrations nombreuses delà part d’une ardente jeunesse, désireuse de trouver un élément à son activité. Filippini cite plusieurs Corses qui se distinguèrent à cette époque au service des puissances continentales. C’étaient: Pierettod’Istria, G uglielmo dalla Casabianca, Pasquino daSia, Giacomo dalla Fica, général des Florentins; Jacues da Loppio, Baptiste de Eeca, neveu e Jean Paul; Charles Malerba; Sampiero de Bastelica, Giocante dalla Casabianca , Teramo da Bastelica, Angelo-Santo de Levie , colonel au service
L’UNIVERS
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de don Ferrand de Gonzague ; Barthélemy de Vivario , surnommé Télamon , général des galèresde l’Eglise ; Jean-Baptiste de Bastia, mestre de camp de Pierre Strozzi, et Gasparino Ceccaldi, sergent général des Vénitiens.
Cependant, l’orateur ne cessait d’adresser des plaintes aux magistrats de Saint-Georges. Ces plaintes portaient sur la violation des lois et privilèges et sur l’étrange conduite que la compagnie elle-même tenait dans ces temps désastreux : elle semblait, en effet, avoir entièrement oublié la protection qu’elle devait à la Corse. Non-seulement elle négligeait l’administration intérieure de ce pays, mais elle le laissait exposé aux incursions journalières des Barbaresques , qui portaient de tous côtés l’épouvante et la dévastation. Soit incurie, soit préoccupation plus grande , elle ne faisait aucune attention aux plaintes qui lui étaient adressées. Comme la situation empirait chaque jour, l’orateur dut s’adresser à Octavien Fregoso , gouverneur de. Gênes pour François I". Octavien obligea la compagnie à s’occuper des intérêts de la Corse. On arma aux frais de l’ilc trente galères et dix bAtiments d’une moindre importance.
Le commandement de cette flottille fut donné à Frédéric Fregoso , archevêque de Gênes, « homme vraiment valeureux, dit Filippini, et digne d'être comparé à n’importe quel capitaine de l’antiquité.» La flotte parcourut d'abord les mers de la Corse , qu’elle nettoya complètement ; puis elle navigua vers l’Afrique , où elle eombattitavee succès et renditsilrs tous ces parages. Mais le désaccord s’étant mis entre le commandant de l’infanterie , qui était un Français , et l'archevêque, celui-ci le licencia et dut s’en retourner à Gênes. Alors les Barbaresques , délivrés de toute crainte, recommencèrent leurs incursions et les Corses se virent de nouveau exposés aux ravages pour l’éloignement desquels ils avaient fait de si grands sacrifices. Ils renouvelèrent leurs plaintes et leurs demandes. La compagniede Saint-Georges résolut enfin de mettre un terme à de si grands maux, en préservant la Corse des attaques du dehors et en organisant l’administration à l’intérieur. Elle commença parfortificr Porto-Vecchio, refuge
habituel des pirates barbaresques, et y envoya une colonie d’habitants de Fieoni. Pour donner plus d’importance à cet établissement, elle y plaça un magistrat dont relevaient les pièves voisines. La côte orientale étant ainsi garantie, on songea à la côte occidentale et Calvi fut de nouveau fortifié (1544).
La compaguie envoya ensuite deux commissaires pour rétablir l’ordre à l’intérieur et aviser aux moyens de remédier aux maux d’une désastreuse administration. Troïlo de Negroni et Polo Moneglia, personnages considérables de Gênes, partirent, à cet effet , avec de pleins pouvoirs. Leur conduite fut d’a- Dord tres-louable. Ils parcoururent euxmêmes le pays , reconnurent la justesse des plaintes et y avisèrent. Ils firent revivre les lois contre les meurtriers, et punirent sévèrement les usuriers, auxquels , dans ces temps calamiteux, les Corses s’étaient vus obligés de recourir. F.n faisant leur tournée, ils arrivèrent à Porto-Vecchio , qu’ils trouvèrent déjà dépeuplé à cause du mauvais air. Comme cette position était très-importante, leur premier soin fut d’aviser au repeuplement , et ils chargèrent , en conséquence, les nobles-douze de cette opération; mais ceux-ci s’en excusèrent, ne voulant pas envoyer à une mort certaine aucun de ceux'qui étaient soumis à leur juridiction. Les commissaires, irrités de ce refus , prétextèrent de malversation dans les fonctions qu’ils avaient occupées , pour les supprimer, et rendirent un décret qui , en abolissant la magistrature des nobles-douze , faisait defense de les nommer à l’avenir.
Ce décret irrita vivement les esprits , car il faisait voir clairement qu’on en voulait aux privilèges du pays, puisque,
( lardes mesures successives , on lui enevait peu à peu toutes ses garanties. Les Corses comprirent alors que ce n’était là qu’une conséquence du système adopté depuis longtemps: ils récapitulèrent leurs griefs : on avait supprime les tribunaux des podestats , exclu les indigènes des charges de greffiers, négligé la justice et toléré de funestes habitudes qui avaient jeté le pays dans un état voisin de In guerre civile. On avait aussi augmenté considérablement le prix du sel , et com mis beaucoup d'autres attentats aux
couse.
franchises stipulées : enfin on venait dernièrement encore de supprimer l’institution populaire des nobles-douze.
D’autre part , on ne faisait rien pour la Corse. Longtemps on l'avait laissée en proie aux déprédations des Barbaresques , et , lorsqu’on avait songé à combattre ce fléau , c’était à elle-même qu’on avait demandé l'argent nécessaire aux frais d’une guerre qui n’avait amené que de faibles résultats. Quant aux gouverneurs et aux autres officiers de la compagnie, ils ne semblaient préoccupés qu’à augmenter par toutes sortes de moyens leur fortune personnelle.
Ces réflexions avaient, comme nous l’avons dit, indisposé les populations contre la compagnie de Saint-Georges ; il était facile de prévoir qu’à la première occasion favorable il y aurait un soulèvement général contre elle. Les seigneurs n’existaient plus, au moins à l’état de puissance. Les caporaux avaient été gagnés au parti de la compagnie, ou tellement comprimés par elle, qu'ils ne pouvaient plus rien oser. Si les Corses avaient à espérer quelque secours, ce ne pouvait être évidemment que de l’extérieur; mais encore iis ne savaient point comment cela aurait lieu , lorsqu’un événement imprévu vint leur offrir l’occasion qu’ils désiraient.