CHAP. III
CONSÉQUENCE DE LA PRISE DE SAINT- FLORENT. — AFFAIRE DE SILVAREC- CIO. — VICTOIRE DES GÉNOIS A MO- BOSAGLIA. — CORTE1 OCCUPE PAB LES GÉNOIS.
La prise de Saint-Florent, pour laquelle les Génois avaient fait de si grands sacriüces et qui leur avait coûté dix mille hommes de troupes aguerries , ne réalisa pas les espérances qu'ils en avaient conçues , et n’exerça sur la suite des opérations qu’une très-médiocre iniluence.
Il est vrai que la partie découverte du pays qui se trouve entre Saint-Florent et liastia, abandonnée par de Thermes et ne pouvant opposer d’ailleurs aucune résistauce, se soumit immédiatement. Les Génois s'emparèrent aussi sans beaucoup d’efforts de San-Colomliano, château du Cap-Corse, appartenant àGiacomosanto da Mare : mais là se bornèrent leurs e.xploits. Ils n’oserent aller plus loin. Doria
comprit parfaitement qu’avec les forces dont il disposait, il ne pouvait tenter de nouvelles entreprises. Il avait songé un instant à s'emparer d' Ajaccio, qui lui { aurait ouvert une partie du delà des monts; mais il ajourna ce projet jusqu'au moment où les renforts qu’il avait envoyé demander à Gènes et à Naples seraient arrivés. Il se contenta pour le moment de faire prendre leurs quartiers aux troupes, et les laissa se reposer des fatigues d'un si long siège.
Spinola, qui avait le commandement en second de l’armée, s’établit avec l'Adolentado et ses Espagnols à la Venzolasca ; le comte Lodron et ses Allemands au Vescoiato; don Laurent Figueras alla au Borgoetà Mariana. Lerestedes Espagnols rut easerné à la Penta , à Occagnano , à Sorbo , à San-Giacopo et à Loreto.
Les Génois se trouvèrent ainsi occuper le Cap-Corse, le Nebbio, la Casinea et une partie d’Ampugnani et de Casaconi. Cette occupation s’était faite sans éprouver aucune résistance. G'ir les Français, aussitôt après la prisede Saint- Florent, s’étaient retirés de ces lieux, laissant les habitants dans l’impossibilité de se défendre : aussi ces derniers n’avaient-ils osé s’opposer à l’armée victotorieuse. Néanmoins, la conduite des Génois fut celle d’ennemis triomphants et cruels : ils pillèrent les maisons, ravagèrent les terres, livrèrent aux flammes des villages en tierset commirent descruautés sans nom, pour obliger les malheureux habitants à leur donnerde l’argent (I).
Cette guerre de destruction, outre qu'elle était dans les mœurs du tennis, et surtout dans l'habitude des bannes indisciplinées qui composaient Panure génoise, était maintenant formellement commandée par Doria, qui, n’ayant pu ramener à lui les habitants par la douceur, pensait arrivera une soumission prochaine par une excessive sévérité. Les choses furent poussées si loin en ce genre, que Spinola lui-même dut faire des remontrances à l’Adolentado, général des Espagnols; mais cela ne changea en rien la conduite des soldats. « Si bien, dit Filippini,que les peuples, désespérant de la clémencedes vainqueurs, se disposaient à
(I; Filipp. passi/u.
] l'zed by GOOQle
mourir plutôt que de se mettre à sa discrétion, ce qui tut d'uu grand préjudice aux Génois. » Les Corses de ces provinces cherchèrent, en effet, à se venger comme ilspurent;tantôtils attaqu tient et détruisaient un faible détachement, tantôt ils assommaient les pillardset tes maraudeurs; de telle sorte que le »ainqueuren fut réduit a veiller sur lui-même et à n’agir qu’avec prudence.
Tandis que Doria s'organisait ainsi, eu attendant les troupes qu'il avait demandées, de Thermes se renfermait dans Corte , qu'il fortifiait. A la nouvelle de la prise de Saint-Florent, il avait quitté le Vescovato, prévoyant bien que l’ennemi ne tarderait pas à s’y montrer, il était alors passé en Tavagna, et de la avait gagné Corte, où il s'était arrête, expédiant Sampiero à Ajaccio, pouractiver les fortifications de cette ville, (juant à lui, abattu, découragé, peu propre à soutenir une guerre de cette nature, il semblait fuir devant l'ennemi, cédant sans résistance, le terrain qu'il aurait dû défendre pied à pied. Les capitaines corses qui avaient embrassé le parti de la France, et sur qui retombait maintenant tout le poids de la guerre, montraient beaucoup plus de courage et d’ardeur. Us s'organisaient en partisans, attiraient les Génoisdansdes embuscades et leur faisaient éprouver des pertes qui, à ia longue, devaient leur être très sensibles. Cependant, iinpatientésde voirde Thermes perdre ainsi dans l'inaction un temps précieux , iis lui proposèrent de marcher à l'ennemi sous les ordres de Sainpiero avant que les renforts qu’attendait Doria rendissent toute lutte impossible.
Dès le commencement de cette guerre, Sainpiero avait pris dans l'armée royale une position fort importante. La réputation qu'il s’était faite sur le continent, la bravoure qu’il avait déployée maintes fois contre les Génois, la faiblesse ou l’incapacité du général eu chef, tout concourait à augmenter sa valeur et à faire mettre en lui toutes les espérances. Quoique jaloux de cette influence, qui semblait le dominer, de Thermes se trouva neanmoins fort heureux, en ce moment, de reporter sur un homme de cette considération la responsabilité qui pesait sur lui. il consentit donc volon-
tiers à la demande des capitaines corses, et donna l’ordre à Sainpiero de se rendre à Corte avec les 800 fantassins italiens qu’il avait à Ajaccio.
Les Italiens, joints aux volontaires que les capitaines avaient rassemblés, formèrent environ cinq mille hommes, qui se réunirent à Silvareccio, village d’Ampugnani. Sampiero prit le commandement en chef de cette petite armée, et, résolu d’attaquer le comte Lodron, qui campait au Vescovato, il alla s'établir non loin de ce village, ordonnant à Rapliaëide Brando de s’embusquer audessous de Loreto, près delà Venzolusca, pour empêcher les Espagnols qui occupaient le village d'accourir au secours des Allemands; puis il se dirigea vers le Vescovato. Comme il en etaità peu de distance, on vint lui dire que neuf enseignes génoises, parties de Bastia pour se rendre dans laCasinca, étaient sur le point de traverser leGolo au-dessous de Lago Benedetti). Comprenant combien il lui importait d’einpccher la jonction de cette troupe avec les Allemands, il résol ut aussitôt de l’attaquer. Il lit aussitôt rétrograder ses milices jusqu'à Carcarone, et, prenant avec lui un petit nombre de soldats d’élite, il se dirigea en toute hâte vers le Golo , espérant surprendre l’ennemi avant qu’il eût traversé la rivière.
Des neuf enseignes quelques-unes étaient déjà sur l’autre rive; les autres, occupées a passer la revue ou à toucher leur paye, étaient dans une si grande sécurité, qu’elles avaient négligé de prendre les précautions les plus ordinaires etde placer des sentinelles. Sampiero, arrivant à l’improviste, avec cinquante cavaliers qui seuls avaient pu le suivre dans sa inarche forcée , tomba tout à coup au milieu des ennemis en criant : France! et, frappant de tous côtés, il commença un horrible carnage. Ainsi attaqués , les Génois ne songèrent qu’à fuir. Spinola s’opposa en vain à cette panique, et, entraîné avec les fuyards, il ne dut lui-même son salut qu’à là vitesse de son cheval. Cent cinquante hommes restèrent sur le champ de bataille : un grand nombre, espérant se sauver à la nage, se noyèrent dans la rivière; quelques-uns échappèrent par la fuite à une mort certaine.
L’UNIVERS
Cependant les compagnies uni avaient traversé le Golo avant rarrivee de Sampiero, et qui étaient commandées par Giordan da Pino et par Louisde Brando, protégées qu’elles étaient par la rivière , tirent plusieurs décharges de mous*
Îueterie sur les troupes de Sampiero.
juelques hommes tombèrent morts ou biessas. Sampiero lui-même reçut un coup de feu à la cuisse, et cet accident obligea sa petite troupe à battre en retraite. Sampiero, placé sur un brancard, fut transporté d'abord à la Casablanca et quelques jours après à Ajaccio.
Pendant ce temps Raphaël de Brando , attaqué par Lodron, crut prudent de ne point combattre, et ordonna à ses soldats de se débander, ce qu’ils firent en se sauvant en des directions diverses.
La déroute de Silvareccio humilia singulièremenU'orgueildeSpinola : reufermé dans le couvent de la Venzolasca, et ne pouvant, pour le moment, aller combattre l’ennemi, ils’en vengea en faisant éclater sa colère contre Casacconi.
Sous pretexte que les habitants de cette piève ne l’avaient point prévenu de l’arrivée de Sampiero, il ordonna àLodron de l’incendier. Tous les villages de Casacconi et une partie de ceux d’Ampugnani furent ainsi livrés aux flammes; on n’épargna ni les églises ni les tombeaux; et on frappa également les amis et les ennemis.
Cette rigueur des Génois envers des populations neutres et inoffensives irrita vivement les esprits contre eux. Ceux qui jusque-là s’étaient montrés indifférents, s apercevant qu'on voulait réduire le peuple à la derniere misere, pour qu’il ne pût désormais troubler la tranquillité de la République, se jetèrent dans le parti de 'a France. Cependant Spinola, croyant avoir dompté ces populations par la terreur, et, voulant reprendre sa revanche de Silvareccio, résolut de passer dans le delà des montset d’aller attaquer Ajaccio.
Instruitde ceprojet, de Thermes chercha les moyens de s’y opposer. Comme Sampiero était alité, à cause de sa blessure, il chargea de ce soin Giacomosanto da Mare, qui venait d'arriver de France, où le roi lui avait fait le plus gracieux accueil. Sans perdre de temps, Giacomosanto choisit quarante jeunes gensdesmeilleures familles, qu’il nomma
capitaines, avec charge de former leurs compagnies. Ceux-ci leverentchacuncent hommes, et par cemoyen l’armée nationale se trouva en quelques jours renforcée de quatre mille hommes. Giacomosanto alla alors camper dans la plaine de Morosaglia, qui se trouve entre Am-
Ïiuguani et Rostino, à peu de distance de a Casinca, où se trouvait encore l’armée génoise. Sachant l’ennemi si près de lui , Spinola donna ordre au comte Lodiou d’aller le chasser de la position qir’ll venait d’occuper.
La plaine de Morosaglia se trouve sur une éminence : pour y arriver il faut monter une colline. Les Allemands , après être descendus du mont Sant-Angelo, qui séparela Casinca d'Ampugnani, se mirent donc à gravir cette colline.
Mais les postes avancés du camp ayant donné, l’alarme, quelques compagnies furent dépêchées pour forcer l’ennemi à rétrograder; elles ne purent y réussir; alors Giacomosanto se précipita avec tout son monde à l’encontre de l'ennemr, en criant : /i bat! Les soldats de Lodron ne purent résister à une telle impétuosité; ils plièrent, et commencècèrent à se sauver en désordre vers le mont Cotone. Là ils se formèrent de nouveau en ordre de bataille, et firent face à l’ennemi. Les Corses voulaient continuer à les poursuivre , mais Giacomosanto , craignant que les Espagnols ne vinssent à leur secours , lit sonner la retraite , et ramena tout son monde à Morosaglia. Pendant ce temps, de Thermes, à la tête de ses Gascons et des Italiens qu’il avait fait venir de Tallone, avait été camper à Orezza , pour être à même de secourir Giacomosanto.
En apprenant ce nouvel échec, Spinola ne se laissa point décourager. Il résolut d’aller attaquer les Corses avec toute son armée, décide, dit Limperani, à vaincre ou à périr. Ayant donc fait venir de Bastia les munitions nécessaires, il partit de la Venzolasca avec le comte Lodron, les Espagnols, et une. grande partie des Italiens, ne laissant, dans les casernements que les invalides et les soldats nécessaires à la garde des bagages. « Comme ils furent arrivés à Saint-Antoine de la Casablanca, on délibéra pour savoir de quel côté on commencerait à gravir la montagne, et d’un
CORSE
commun accord il fut décidé qu’il était convenable d'envoyer deux cents arquebusiers en éclaireurs sur la route que devait suivre le comte Lodron, pour tenir à distance les Corses, qui étaient sur leurs gardes en cet endroit, tandis que iegros de l’armée marcherait de l’autre coté du mont de Casaconi, persuadés qu’ils étaient de pouvoir arriver à la plaine de Morosaglia avant que les Corses se fussent aperçus de leur marche. Mais Giacomosanto , qui était instruit de tous les mouvements de l’ennemi, devinant ses projets, changea aussitôt ses dispositions, et prenant avec lui les Italiens et une grande partie des Corses, il marcha à l’ennemi (t).
« Alors commença , dit Casoni, une terrible et sanglante mélée, où les plus valeureux tombèrent les premiers et furent remplacés par d’autres; la mousqueterie porta la mort dans les rangs des deux côtés; mais, lorsque les agresseurs eurent avancé assez pour se trouver mêles avec les Corses, on commença à l’arme blanche un affreux carnage! On combattait des deux côtés avec tant de vaillance, que la victoire demeurait indécise. Plusieurs fois les Corses perdirent leurs positions, et plusieurs fois ils les reprirent. Les Espagnols et les Allemands, quoique résolus à vaincre ou à mourir, et combattant corps à corps avec les ennemis, s’efforçant de prendre des positions avantageuses, étaient cependant obligés parfois de plier; et ils auraient certainement été culbutés, sans les exemples, les exhortations et les menaces de leurs capitaines. Spinola et Lodron méritèrent surtout des éloges dans c .tte circonstance; car ils allaientau plus fort de la mélee pour animer les soldats. Ce fut donc au courage des capitaines que l'armée génoise dut la victoire. Les Corses, couvertsde blessures et de sang, harassés par la fatigue du combat, commencèrent à plier, et finirent par se sauver par un côté de la colline qui n’avait point été suflisament gardé. Spinola ayant fait entourer le village de Morosaglia, où combattaient encore quelques soldats français , le prit d’assaut, et en fit massacrer les défenseurs ; puis, se trouvant maître de tout le pays
il ordonna de livrer aux (lamines les villages et les hameaux des environs (1). »
Quant à de Thermes, lorsqu’il apprit la défaite de Giacomosanto, il monta achevai, gagna Tailone, où il laissa les Italiens, et se rendit ensuite à Ajaccio, abandonnant ainsi à la merçi de l’eunemi les populations qui s’étalent montrées amies de la France. Augustin Spinola profita de ce départ et de la consternation et de l’abattement où cette défaite avait jeté les Corses pour leur faire sentir le poids de sa colere. « Ayant cru remarquer. dit Filippini , que c’étaient les peuples de ces montagnes, et non les Français, qui lui faisaient la guerre, il voulut en tirer une vengeance exemplaire, et fit briller et ravager une partie des pièces de Rostino et d’Ampugnani et toutOrezza. » « Mais ce ne fut pas sans préjudice pour l’Office de Saint-George, parce qu’en définitive on ruinait un pays qui devait lui rester, et on lui aliénait plus que jamais les Corses, qui , en combattant pour les Français, soutenaient par eux-mêmes le plus grand poids de la guerre (2). » Après quoi il se retira à la Venzolasca avec les Espagnols ; et Lodron alla prendre ses quartiers en Tavagne.
Cette victoire de Spinola et les rigueurs qui la suivirent découragèrent singulièremeotles Corses. Ils se voyaient abandonnés, pour ainsi dire, par la France , qui ne leur envoyait pas même les munitions nécessaires. De Thermes cherchait bien à relever leur courage, en leur faisant espérer de prochains secours et en leur parlant de l’arrivée de la flotte ottomane. Mais ce n’était pas la première fois qu’il leur faisait de semblables promesses, et jamais elles ne s'étaient réalisées. Ce qu’ils voyaient clairement, c’étaient les progrès journaliers des Génois, qui occupaient déjà presque tout le deçà des monts, et qu’ils prévoyaient devoir se présenter devant Ajaccio d’un jour à l’autre.
Doria aurait bien voulu, en effet, tenter cette entreprise ; mais, comme il pensait que le siège traînerait en longueur, il voulait attendre le résultat des
(I) Casoni, Annal! délia RepublicadiGenova, t. III , p. 7S
(a) Idem, loto citalo.
(t) Limperani , t. II.
L’UNIVERS
événements de l’Italie, où sa présence pouvait devenir nécessaire. Il ajourna donc à un moment plus favorable le siège d’Ajaccio ; mais il donna des ordns pour qu'on s'emparât sans plus différer du château de Corte, qui devait le rendre maître de tout le deçà des monts. Comme la position de ce château était très-forte, on fit des préparatifs considérables pour l’attaquer.
Visconte Cicala, capitaine génois au service de la marine d’Espagne, fut chargé de cette expédition. Il lit débarquer des canons à Calvi, et on les transporta à bras d’homme à travers les montagnes. Eu même temps, Spinola et Lodron, s’avançant, avec leurs troupes, parCampolorô, vinrent camper devant Corte. Tous ces grands préparatifs étaient bien inutiles ; car, à peine quelques coups de canon furent-ils tirés sur le fort, que le capitaine Lachambre, qui le commandait, se rendit. La garnison, faite prisonnière, fut euvovée à de Thermesà Ajaccio. Quant à Lachamhre, il alla à Calvi, d’où il s’embarqua pour la France. Les Génois, maîtres de Corte, en relevèrent les fortifications, et y mirent une garnison considérable. Spinola chargea Lodron d’aller dévaster une partie d’Aiésani, et retourna ensuite à Bastia.