CHAPITRE V
POSITION FACHEUSE DES GÉNOIS. — PAI.LAV1CIN0 REMPLACE SPINOLA. — JOURDAN ORSINI REMPLACE DE THER- MES.— S1ÉGEDE CALVI. — RETOUR DE DORIA. — DE THERMES PART POUR LA FRANCE.
La victoire des Corses au col deTenda eut un grand retentissement. Corte se
rendit aussitôt. Spinola, effrayé et s’attendant à être attaqué d’un moment à l’autre , envoya en toute hâte demander des secours à Gênes. Lodrou arrêta les travaux dedémolition de Saint-Florent,et chercha à s’y fortifier le mieux qu’il put. Si Sampiero, profitant de l'épouvante dans laquelle se trouvait l’eimemi, s’était porté immédiatement sur Bastia ,i!
s’en serait infailliblement emparé; Lodron , affamé dans Saint-Florent, n’aurait pas tardé à se rendre , et les Génois auraient été ainsi chassés de l’ile. Mais Sampiero ne profita pas de son avantage; il n’attaqua point Bastia, et lorsqu’il seprésenta de vantSaint Florent, qu’il croyait presqueeutièrement démoli, il reconnut qu’il ne pourrait s’en emparer qu’avec de l’artillerie , dont il manquait. Alors il congédia ses volontaires, et, ne gardant avec lui que l’infanterie française, il retourna à Ajaccio, où l'attendait Paulin, porteur de lettres du roi de France, qui I appelait à la cour.
Nousavonsvu que les Génois au commencement de cette année s'étaient emparés de Saint-Florent, de Bastia et des pays environnants; qu’enfin, parla prise de Corte, ils occupaient tout le deçà des monts. Jusqu'au départ de Doria ils s’étaient constamment tenus sur l'offensive, et avaient longtemps menacé le delà des monts. La défaite de Brancadoro au col de Teuda leur fit perdre en un jour lefruitdetantd’efforts ; Ilsétaient maintenant réduits à se renfermer dans les places de Bastia, Saint-Florent et Calvi. Leur rôle avait changé; partout ils étaient sur la défensive, et si la compagnie de Saint-Georges ne se hâtait de venir a leur secours, ils voyaient le moment où il leur faudrait abandonner les dernières places qu’ils occupaient.
La compagnie de Saint-Georges ne les laissa pas long temps dans une si fâcheuse position ; elle s'empressa d'expédier les troupes demandées par Spinola.
Mais en même temps, ayant compris que, dans les circonstances présentes, il ne lui était pas possible de tenir beaucoup de troupes en Corse, elle résolut de changer de système à l’égard des populations, et commença par rappeler les généraux qui s’étaient rendus odieux par leurs rigueurs. Spinola et Lodron quittèrent lu Corse. Nicolas Pallavicino, per-
CORSE
Cf
Sonnage considérable de Gênes, et trèsconnu pour la douceur de son caractère, remplaça Spinola, avec le titre de commissaire général. Dès son arrivée il montra une grande bienveillance à l’égard des populations , qu’avait désolées cette année de guerre et de dévastation. Comme la misere était très-grande , à cause de l’impossibilité où l’on avait été d’ensemencer les terres, il lit venir beaucoup de blé d’Italie , le lit vendre à trèsbas prix, et permit à tout le monde sans distinction d'en acheter. Cette conduite pleine d'humanité fut appréciée par les Corses, qui lui en témoignèrent une grande reconnaissance, au point, dit Limperani, que legénéral Jourdan Orsini en conçut quelques inquiétudes.
En même temps que Pallavicino arrivait en Corse pour y remplacer Spinola , Jourdan Orsini y était venu de son côté remplacer de Thermes, qu’Henri II rap-
fielait sur le continent, ou il pensait qu'il ui serait plus utile.
Lorsque de Thermes arriva en Corse, il était déjà vieux : il c’avait ni l'ardeur ni l’enthousiasme qu’il fallait pour se concilier un peuple brave et naturellement indépendant. Habitué aux guerres du continent, où l’artillerie jouait dès alors un très-grand rôle, il ne comprit pas dès le principe le caractère de la guerre qu'il allait soutenir, et se laissa abattre par les premiers revers. A son arrivée, il lui avait été facile de surprendre des places sans défense et d’occuper un pays où les partisans de la France avaient tout préparé; mais, lorsque l'ennemi se présenta avec des forces imposantes, il sembla comme frappé de vertige. Il manquadela prudence la plus vulgaire en laissantsans vivres trois mille hommes renfermés dans Saint-Florent, si bien que Jourdan Orsini, qui avait perdu peu de monde en combattant, fut obligé de se rendre au bout de deux mois pour ne point voir tant de braves gens mourir de faim. La prise de Saint-Florent le découragea considérablement. Il n’osa tenir devant l’ennemi , et, reculant déposition en position, il sembla fuir plutôt querésister. Il est très-certain que si Sampiero, Altobello, Giacoinosanto et les autres capitaines corses qui sVtaient dévoués à la France n’avaient pas tenu à honneur de soutenir le poids de la
guerre et de réussir quand même, de Thermes aurait été obligé de quitter honteusement le pays. Il faut dire aussi qu'il avait été mal secondé par sa cour ; qu’il n’en avait reçu que peu de secours, et que souvent il avait manqué des choses indispensables à la conduite de la guerre. Mais c’était justement à vaincre ces difficultés qu’il aurait dfi s'appliquer. Il n’y a pas grand mérite à réussir, quand on a tout ce qu’il faut pour cela : l'habileté consiste à suppléer aux choses qui manquent en se créant des ressources. Sous ce rapport, de Thermes ne comprit pas sa position, et dans tout le courant de cette guerre il se montra plutôt savant ingénieur que général intelligent et habile.
Toutefois , de Thermes ne quitta pas la Corse dans ce moment. Par déférence
E ourson ûge et ses services, Orsini lui lissa le commandement en chef de l'armée jusqu'à sou départ, qui n’eut lieu qu’au mois de juin.
Comme Paulin se trouvait dans le port d’Ajaccio, avec une partie de la Hotte royale, les généraux français résolurent d’aller attaquer Calvi par terre et par mer. Ils pensaient que cette attaque imprévue pourrait appeler en ce lieu les forces de Doria, et faire ainsi diversion au siège de Sienne, qui était étroitement resserrée par les troupes espagnoles , et dont la prise serait très-préjudiciable aux intérêts français. Mais cette tentative de leur part n’eut pas le succès qu’ils s’en étaient promis. Sienne, pressée par la faim, avaitetéobligée de se rendre le 21 avril 1555, et André Doria, prévenu par Martin Bozzolo de l’état alarmant dans lequel se trouvait Calvi, se hâta d’accourir à sou secours. Sa présence était on ne peut plus nécessaire. Les murs de la ville , foudroyés depuis plusieurs jours par l’artillerie de Therme- et d’Orsini, tombaient de toutes parts; la brèche était ouverte et les troupes se disposaient à l’assaut , lorsque l’on aperçut la flotto de Doria. Paulin, qui n’avait que vingt galères, sentant bien qu'il ne pourrait lutter avec les forces de l’amiral génois, fit voile aussitôt pour Ajaccio. Du côté de la terre, les généraux n’osèrent commander l’assaut, et se tinrent sur la défensive. Doria , jugeant la position des Français excellente, crut prudent de ne
L’UNIVERS
les point attaquer; il se contenta défaire réparer les murs de la ville et de la pourvoir des vivres et des munitions dont elle avait besoin. Il essaya bien aussi une descente du côté de la tour de Spano , espérant ane les populations se joindraient à lui; mais, lorsqu’il vit nu'au lieu de le secouder, les habitants de la Balagne s’unissaient à Orsini pour attaquer les troupes qu'il avait fait débarquer, il s'empressa de reprendre le chemin de l’Italie, laissant plusieurs centaines de morts sur ce rivage inhospitalier. Rassuré de ce côté, et voyant qu'il n'avait àtenteraucunenouvelle entreprise, Jourdan Orsini retourna à Ajaccio, d’où Paulin et de Thermes venaient de partir pour la France (juin 1555).