‹ EspagneChapitre 107 sur 153 · CHAPITRE I · texte numérisé non relu

CHAPITRE I

CONDUITE DES AGENTS DE SAINT- OEOHGKS. — IMPOT DE 3 p. 100 SCJB LES TEBHES ET CAPITATION DE 20 SOUS. — GASPARD DE L’OLIVA. — RÉDUCTION DE L'IMPOT. — NICOLAS ClfiB A. — EXCURSIONS DES BARBA- RKSQUES.

En rentrant en Corse la compagnie de Saint-Georges trouva les popula-

(I) FUlip., t. IV, Documeuts inédits.

CORSE

tions indisposées contre elle. Elle s’y attendait ; mais, comme il n'aurait point été d’une sage politique de faire voir dés l'abord qu’elle gardait contre elles ressentiment de leurs défections passées et de leur hostilité présente, et qu’il fahait, d’autre part, tenir au moins pour le moment aux engagements pris envers le roi de France, elle cacha de son mieux sa mauvaise humeur, et ordonna à ses commissaires de se montrer affables et bienveillants. Leur premier soin fut donc de convoquer des assemblées dans les principales villes, d’y parler de l’oubli du passé , de la confiance dans le présent , et des bienfaits qui se préparaient pour l’avenir.

En attendant, les exilés rentraient, sur la foi des traités , et la compagnie , loin de les tourmenter, semblait, au contraire, vouloir so les attacher en leur faisant mille avances. Mais ce n’était là qu'un jeu . qui ne pouvait durer longtemps. l.es Génois étaient trop presses de jouir de leur nouvelle position et de retirer le fruit qu’ils en espéraient.

Six mois s'étaient a peine écoulés depuis que les Français avaient quitté la Corse, que la compagnie, voulant mettre ses projets à exécution, y envoyait, avec une autorité illimitée, deux commissaires généraux , André Impériale et Pellegro Rebuflo.

Comme l’avaient fait leurs prédécesseurs, les nouveaux commissaires convoquèrent une assemblée générale de la nation à Bastia, et, dans un discours préparé avec artifice, ils déclarèrent qu’il était important pour les mesures que comptait prendre ultérieurement la compagnie h l’égard de ses bien-aimés enfants, de connaître la valeur des fortunes particulières ;que,parconséquent, il fallait que, dans un délai déterminé, chacun déclarât les biens qu’il possédait, de quelque nature qu’ils fussent, donnant à entendre que le fisc s’emparerait de tout ce qui n’aurait pas été déclaré.

Xes Corses, ne soupçonnant pas l’objet d’une telle demande et n’y voyant aucun mal, comptant d’ailleurs se donner une plus grande importance en exagérant leurs possessions , déclarèrent minutieusement tout ce qu’ils avaient de biens productifs et improductifs. « Si bien, dit Fiiippini, que , dans toute la

Corse, il n’y eut terre ni rocher, étang, marais, forêts, buisson, lieu sauvage, rien enfin qui ne reçût son estimation, et dans cette estimation on comprit des lieux qui , depuis que la Corse est habitée , n'ont jamais donné la valeur d'un denier et ne pourront jamais la donner dans les siècles à venir, car l’tle étant montagneuse et stérile, la plus grande partie reste inculte; et cependant d'une manière ou de l’autre toute chose reçut son estimation (1). «

Dès que les commissaires eurent en main la déclaration des valeurs réelles ou fictives des biens de chacun, ils décrétèrent ces biens frappés d'un impôt extraordinaire de 3 p. 100, et de plus ils imposèrent une capitation de 20 sous.

Cette mesure, qui leur parut très-adroite pour se rembourser des frais de la guerre, était on ne peut plus impolitique dans les circonstances présentes.

I^s Corses n’étaient rentrés qu’à contre-cceur sous la domination de Gènes. L’administration équitable et paternelle des Français les avait habitués à un régime de douceur que la conduite des agents de Saint-Georges leur devait nécessairement faire regretter. Il s’y joignait de plus, dans les circonstances présentes, une considération qui aurait dû arrêter l’avidité des marchands génois. C’était que , depuis sept ans , la Corse n’avait cessé d’étre occupée par des armées étrangères, qui avaient vécu à ses dépens, ravageant les terres , brûlant les maisons et les villages, et la réduisant à un tel état de misère, qu’elle ne pouvait subvenir à ses besoins les plus pressants. Au lieu donc de venir demander une somme aussi exorbitante à un peuple tout à fait épuisé , la compagnie de Saint-Georges aurait dû, imitant Henri 11, l'exempter d'impôts pour un certain temps, et lui fournir en outre les moyens de pouvoir cultiver ses terres presque en friche. La mesure qu’elle prit, dans cette circonstance, fut à la fois odieuse et ridicule. Elle avait, par supercherie et en faisant de belles promesses , obtenu des Corses uue déclaration exagérée des xaleurs qu’ils possédaient, déclaration qu’elle savait inexacte, et elle venait leur dire,

(l)Fltipp. , t. IV.

L’UNIVERS

avec une insolente ironie : « Puisque vous vous déclarez riches , payez selon votre richesse. » Si les Corses ne se fussent trouvés en ce moment si entièrement abandonnés, s’ils eussent pu seulement entrevoir la possibilité d’étre secourus, il y aurait eu un soulèvement universel , et les Génois auraient été infailliblement chassés ; mais ils comprirent qu'ils ne pouvaient compter, à l'heure présente, sur l’assistance de personne ; ifs ne coururent point aux armes , seulement ils déclarèrent formellement, et d'une voix unanime , qu’ils ne payeraient pas l’impôt.

Ce fut en vain que les commissaires Impériale et Rebufto firent tous leurs efforts pour calmer les esprits ; ils terminèrent le temps de leur gouvernement sans avoir pu y parvenir. Gaspard de l’OIiva, qui leur succéda, était un homme adroit et insinuant. Dans l’assemblée u’il convoqua pour sou installation, il it : « Que la seigneurie de Saint-Georges ayant fait de grandes dépenses pour les frais de la guerre, elle s’était vue obligée de frapper un impôt sur la Corse : que (Tailleurs ce n’était là qu’un impôt passager; qu’il ne serait prélevé qu’une seule fois; que la compagnie entendait dépenser en améliorations pour ce pays une partie des sommes qu’elle en retirerait. » On lui répondit que puisque les Génois avaient dépensé des sommes aussi considérables pour conserver le domaine de la Corse et qu’ils avaient le dessein d’en dépenser encore , c’était sans doute qu’ils l’estimaient d’une très-grande importance pour eux ; que cette importance ne pouvait pas reposer sur la position financière du pays, qui était on ne peut plus déplorable, à cause des maux qui l’avaient affligé; qu’il n’y avait plus dans le pays ni blé, ni orge, ni seigle, ni bestiaux", ni vivres d’aucune espèce ; que le laboureur manquait de semence pour féconder la terre; que les incendies avaient réduit les pauvres gens à aller, errant par les montagnes, mendiant leur vie et se nourrissant de racines; que ceux qui avaient échappé à de si grands désastres étaient eux aussi dans un tel état de misère , qu’il leur était impossible de faire aucun sacrifice; et que c’étaieut là les motifs qui faisaient qu'il

n’y avait personne en Corse qui pût payer l’impôt.

Gaspard de l’OIiva ne pouvait rien opposer à d’aussi sages remontrances.

Cependant, voulant remplir la mission ui lui avait été confiée , il exposa l’état es choses à la compagnie de Saint- Georges, et demanda des forces suffisantes pour pouvoir agir. On lui envoya un assez bon nombre de troupes : toutefois , il hésita encore à employer la force, qu’il prévoyait bien ne devoir point avoir le résultat que se proposait la compagnie. Il chercna d’autres moyens, et, s’adressant d’abord aux habitants du Nebbio , qui , à cause de leurs dispositions amicales, avaient eu moins a souffrir, il les supplia de payer l'impôt.

Quelques-uns se laissèrent séduire Le commissaire triomphait; il pensait que cet exemple entraînerait les autres; mais il n’en fut pas ainsi. Personne n’imita les rares habitants du Nebbio qui s’étaient exécutés. Achille Campocasso, d’une ancienne famille de caporaux, exerçant une très-grande influence dans cettecontrée, déclara que non-seulement il ne payerait pas l’impôt , mais qu’il s'y opposerait de toutes ses forces, et, joignant l’action aux paroles , il se mit en campague pour exécuter son projet. On chercha vainement à le ramener. Le commissaire, voyant qu’il ne pouvait le vaincre , et redoutant qu’il ne devint le chef d’une insurrection menaçante , fit arrêter par surprise trente de ses parents, au nombre desquels était sa mère, et déclara qu’il les ferait mettre à mort si Achille nes'expatriait. Campocasso quitta la Corse ; mais son départ ne fit point changer l’état des choses. L’impôt fut universellement refusé, et il se forma, dans l’intérieur de Plie, des réunions de mécontents qui , ayant à leur tête des hommes d’une grande résolution , donnèrent beaucoup d’inquiétude au commissaire génois. Celui-ci, en homme (in et adroit qu’il était , voyant que l’on ne pourrait ni par la douceur ni par les menaces arriver à faire payer l'impôt, convoqua à Bastia les nobles Douze , et les engagea à envoyer à Gênes une députation pour en demander la réduction. Les Douze acceptèrent avec empressement une ouverture qui leur faisait espérer d’éviter ainsi de grands

CORSE

malheurs, et six députés partirent pour Gènes. Ils exposèrent à la compagnie de Saint-Georges l’état de misère ou se trouvait ce pays, et comment il lui était matériellement impossible de fournir les sommes qu’on lui demandait. Les seigneurs de Saint-Georges, instruits d’autre part par leur commissaire, réduisirent notablement l’impôt. Ils fixèrent à trois écus la contribution la plus élevée, à trois livres les autres, et laissèrent le commissaire de Bastia libre de statuer sur ce qui regardait les veuves, les mineurs, les orphelins et les autres malheureux.

La réduction de l’impôt produisit un excellent effet; car elle eut pour résultat immédiat le rétablissement de la tranquillité, dont on avait si grand besoin. Gaspard de l'Oliva, qui avait ainsi terminé sans effusion de sang une question si importante, céda bientôt ses fonctions au gouverneur Nicolas Cibbà, et retourna à Gènes, emportant, ditFilippini, l’estime des Corses et ayant également bien mérité de la compagnie.

Nicolas Cibbà, d’une noble famille de Gênes, était un des membres de la compagnie de Saint-Georges. On lui confia des pouvoirs illimités, et son gouvernement fut indiqué comme devant durer deux ans. On l’avait revêtu d’une autorité considérable pour qu’il en imposât davantage au peuple, et pour qu’il pût ainsi agir avec plus de succès au milieu des circonstances difficiles qui semblaient devoir naître à chaque instant dans ce pays si mal disposé pour ses nouveaux maîtres. Cibbà convoqua, comme ses prédécesseurs, une assemblée d’installation. Elle fut plus nombreuse que d’habitude, et l’on y remarqua surtout grand nombre de personnes qui , dans la guerre passée ayant suivi le parti de la France, voulaient, parleur présence, donner au gouvernement génois une preuve de soumission ; mais Cibbà ne se laissa point toucher par cette démonstration, qu’il ne croyait pas sincère. Il avait surtout pour mission de surveiller ceux qui avaient servi avec Sampiero, et que l’on supposait disposés à un nouveau mouvement. La compagnie de Saint-Georges épiait toutes les démarches de Sampiero; elle savait que, mécontent de la tournure qu’avaient

prise les choses, il se disposait à rentrer en Corse, où il entretenait en attendant des relations avec ses anciens compagnons d’armes. Cibbà était d’ailleurs peu disposé à la clémence, et, suivant une marche entièrement opposée à celle de son prédécesseur, il montra bientôt son mauvais vouloir en agissant avec une si grande rigueur, que les haines assoupies se réveillèrent tout à coup, et que ceux qui auraient voulu se rallier en furent a jamais éloignés. Sous prétexte de former de nouvelles compagnies , il fit venir de Gênes des drapeaux, et manda ensuite à Bastia et à Ajaccio tous ceux qui lui paraissaient suspects , leur faisant savoir qu’il les avait choisis pour commander ces compagnies. Ne soupçonnant aucunement ce qui se tramait contre eux, et croyant à la sincérité du gouverneur, ils se rendirent tous à son invitation, et dès qu’ils furent arrivés au lieu du rendez-vous, ils se virent arrêtés et jetés en prison. Là on leur fit subir les plus cruels tourments pour leur arracher l’aveu de leurs relations avec Sampiero ; et quand on vit qu’on ne pouvait venir à bout de leur constance, on leur fit payer des sommes d’argent, puis on les bannit en leur indiquant un lieu de résidence. « Roland d’Ornano , outre la corde, eut aussi le feu aux pieds; et comme on ne put lui trouver rien à reprocher, on l’envoya avec les fersaux mains et aux pieds à fiênes, où il fut mis une seconde fois à la torture; et comme il n’avouait encore rien, on le laissa en prison pendant trois ans, après quoi on le mit en liberté (1). »

Cette étrange conduite et cette sévérité contre des hommes non coupables jeta une grande frayeur dans les esprits. Les plus sensés comprirent que ce n’était là que le commencement des vengeances qu’allait exercer la compagnie sur ceux qui avaient embrassé le parti de la France. Ils résolurent donc de se soustraire à des ressentiments si funestes , et grand nombre s’exilèrent volontairement. D’autres, comme Barthélemy de Vivario, se jetèrent dans les bois , et firent à la compagnie de Saint-Georges une guerre de partisans contre laquelle

(I) Filipp , t. IV.

I/UNIVERS

scs ruses et ses soldats vinrent tonjours échouer.

De 1.561 à 1.564 les choses restèrent en cet état de méfiance mutuelle : les Génois exerçant des actes de rigueur, les Corses se tenant éloignés et évitant de tomber dans les piégés que leur tendait leur astucieux souverain. En 1 561 la République, pour des motifs qui nous sont restés inconnus, voulut rentrer dans la possession de la Corse. La Compagnie de Saint-Georges fit tous ses efforts pour s’y opposer; elle ne put y réussir, et la République redevint maîtresse de la Corse. Ce passage d’une administration à une autre ne changea en rien l’état des choses, qui restèrent sur le même pied. Du pays et des améliorations annoncées, il n'en fut point question. On laissa même s’accroître la somme des maux présents. Les Génois, qui savaient si bien mettre à la torture un suspect, ne cherchaient point à défendre contre les incursions journalières des corsaires algériens le pays confié à leur garde. Ceux-ci faisaient à chaque instant des descentes sur les cdtes. Ils enlevaient tout ce qu’ils trouvaient sous leur main, et emmenaient en esclavage hommes , femmes et enfants. Leur audace était devenue si grande, qu'ils ne s'en tenaient plus aux rivages ae la mer. Ils s’avancaient à plusieurs lieues dans l’iutériêur, attaquaient les villages, prenaient les bestiaux, les meubles, tout ce qu'ils trouvaient, et retournaient à leurs vaisseaux chargés de butin. Il fallait que les Corses songeassent eux-mêmes à leur défense, ce qu'ils faisaient avec une rare énergie lorsqu'ils s’apercevaient de la presenee des corsaires; mais le plus souvent ceux-ci arrivaient au moment où on s’y attendait le moins, et la surprise, la frayeur et l’effroi qu’ils inspiraient, faisaient fuir les habitants et les laissaient maîtres du terrain. On peut voir cependant, dans Filippiui, combien de fois ils furent repousses par quelques paysans courageux, et combien des leurs trouvèrent la mort sur la terre qu'ils venaient ravager (1).

Quant au gouverneur génois , il ne prenait aucune mesure défensive, préoc-

(I) Flltpp., t. IV, passira.

eupé qu’il était de soustraire la Corse a la nouvelle insurrection qui la menaçait. Depuis la conclusion de la paix, la Compagnie de Saint-Georges, comme nous l'avons dit, n'avait point perdu de vue Sampiero, et elle savait d’une manière certaine que cet illustre guerrier ne tarderait pas à tenter quelque chose en faveur de son pays. Elle veillait donc soucieuse et alarme* sur l’événement qui se préparait, lorsqu'elle apprit que Sampiero venait de débarquer, avec quelques compagnons, daus le port de Valinco (juin 1564).

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