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CHAPITRE IL

SAMPIERO. — SES DÉM ARCHES AU- PRÈS DES PUISSANCES. — SON RE- TOUR. — BATAILLE DU VESCOVATO.

— B AT AILLE DE CACCIA. — SAM- PIERO A VICO — DÉFAITE DES COR- SES A PIKTBALBA. — AFPAIBES DE CASF.LLE — EXCURSIONS DE DORI A DANS LE DELA-DES-MONTS. — IN- CENDIE DE BASTBLIC A.

Lors du traité de Cateau-Cambrésis, Sampiero avait éprouvé une douleur profonde de voir ainsi ruinées en un seul jour toutes ses espérances. Six années d'une lutte constante, le sang versé dans tant de combats, les misères et les privations supportées avec patience et courage , tous ces efforts et toutes ces luttes, loin d'obtenir le résultat qu’il avait désiré, aboutissaient aujourd’hui à un état pire que le premier. Car on allait retomber sous le joug d’ennemis irrités des défections et saignants encore de leurs blessures. Sampiero couuaissait trop bien les Génois pour croire à la sincérité des promesses qu’ils avaient faites à l'onvoyédu roi de France. 11 savait qu’ils pouvaient différer leur vengeance, mais qu’elle viendrait à son heure, implacable et cruelle comme elle l’avait toujours été. Il chercha dès lors à soustraire son pavs au malheur qui le menaçait, Catherine de Médicis, appréciant sa’ valeur et l'attachemeot qu’il portait à sa famille, lui avait toujours témoigné de l’affection. Il s’adressa d’abord à elle, et la pria de lui prêter secours. Mais Catherine, liée comme elle l'était par le

récent traité de Cateau-Cambrésis , et à la hauteur d'Antibes et l’avait déposée embarrassée d’ailleurs d’une tutelle entre les mains de l’archevêque, qui l’areinplie de difficultés, ne put lui donner vait depuis envoyée à Aix, où elle se l’assistance qu'il devait en attendre, trouvait en ce moment. Cette nouvelle, Cependant, voulant le servir autant à laquelle il n’avait pas voulu croire,

3 u'elle le pouvait, elle s'adressa au roi attrista singulièrement Sampiero. 11 e Navarre, qui, ayant à se plaindre de partit immédiatement pour Aix, indécis Philippe H, aurait pu le seconder. An- encore sur ce qu’il ferait. Le parlement, .toine de Navarre avait des droits sur instruit de son arrivée, lit savoir à Vala Sardaigne, quedétenait en ce moment*- nina qu’il la prenait sous sa protection, le roi d'Espagne. Mais, faible comme il et qu’il la défendrait contre les violen-

i’était vis-à-vis d'un si puissant et si ces de son mari. Vanina refusa cette

redoutable voisin, il ne pouvait entrer assistance, et suivit Sampiero. en lutte avec lui et lui disputer par les On dit que lorsque Sampiero se armes ce que lui accordaient les traités, trouva dans sa maison de Marseille, et II exposa sa position àSampiero, et tous qu'il la vit dégarnie de tout ce qui l'or-

deux convinrent qu'il fallait chercher nait à son départ, il entra dans une

ailleurs quelque puissant allié. Leurs grande colère, reprocha à sa femme

vues s’arrêtèrent naturellement sur d’avoir trahi ses serments, et la con-

l’empereur des Turcs, qui, par ses forces maritimes, pouvait parfaitement favoriser leurs projets. Le roi de Navarre donna à Sampiero des lettres très-pressantes pour le sultan, et Sampiero , laissant à Marseille Vanina, sa femme , avec le plus jeune de ses lits, petit pour Constantinople. Avant d'aller dans celte ville, il voulut sonder les beys d'Alger et de Tunis, dont la puissance à cette époque était très-considérable. A Alger, il fut admirablement accueilli par Barberousse, qui lui promit de l’aider autant qu’il le pourrait. Comme il était sur son départ, il apprit, par un bâtiment arrivé de Marseille, que les Génois avaient séduit Vanina et l'avaient déterminée à aller s'établir à Gènes.

Pour ne pas manquer le but de son voyage, Sampiero ne retourna point à Marseille; mais il y expédia en toute .hâte son ami Antoine de Saint-Florent, et partit aussitôt pour Constantinople.

Sa renommée l'avait devancé dans cette ville. Ije sultan le reçut avec de grandes marques de distinetion , lui promit de l'assister, et le combla de riches présents. Sampiero, ayant réussi au delà de ses espérances, revint bientôt à Marseille, où il sut d’Antoine de Saint- Florent comment sa femme, séduite par les agents génois, s’etait laissée entraîner à quitter Marseille, avec son plus jeune fils, pur se rendre à Gènes, emportant ce qu’elle avait de plus précieux ; comment aussi, prévenu de ce départ, il s’était mis à sa poursuite, l'avait rejointe

damna à mourir. On ne peut guère savoir au juste comment les choses se passèrent. Ce qu’il y a de certain, c’est que Vanina mourut, et que, pour éviter les désagréments que ce meurtre pouvait lui occasionner, aussi bien que pour les affaires qui le préoccupaient, Sampiero se rendit immédiatement a la cour.

Son arrivée y causa d’abord-quelque ■ensation. Mais Cathe ine’ de Médicis n'était pas femme à s’effrayer pour si pu; elle pardonna facilement a Sampiero sa vengeance, et le retint auprès d’elle te temps suffisant pur laisser assoupir cette affaire et aviser aux moyens de réaliser leur vengeance. Car elle voulait aussi, elle, jouer quelque bon tour aux Génois, qui, contrairement aux traités, tenaient toujours sous séquestré les biens des Fregoso, ses protégés, et n'avaient point encore rapprtc le decret ui les bannissait. Sampiero, profitant e son séjour a Paris, écrivit à ses amis de Corse qu'ils travaillassent les esprits et qu’ils eussent bon espoir; aux Fregoso, que l’occasion était excellente pour se venger de leurs ennemis communs; au duc de Parme, pour lui demander des secours; au prince de Florence et de Sienne, pour lui offrir la souveraineté de la Corse, dont le voisinage lui serait trèsutile. Il s'adressa ainsi à tous ceux qu’il pensait pouvoir le servir dans ses projets, et les choses semblaient aller selon scs désirs, lorsque des événements lâcheux vinrent tout a coup détruire ses espérances. Le roi de Navarre mourut;

L’UNIVERS

et Soliman , occupé d'intérêts plus graves , ne put envoyer sa flotte dans la Méditerranée. Alors Sainpiero, las d’attendre et de courir après la fortune , qui semblait lui échapper, résolut de retourner en Corse et de tenter avec ses propres forces la délivrance de son pays.

Lorsqu’il s’embarqua à Marseille, Samiero n avait avec lui qu’un petit iiomredecomp ignons dévoués, peu de munitions et quelques armes à feu. C’était bien peu pour tenter une si grande entreprise; mais il comptait sur le dévouement des populations et sur la haine qu’elles portaient aux Génois. Il débarqua avec sa petite troupe au port de Valinco, et marcha aussitôt sur le château d’Istria,dont il s’empara. Fuis, sans perdre de temps, i I se dirigea sur Corté, après avoir expédié des messagers à ses amis.

Nous avons dit que les Génois étaient au courant de toutes les démarches de Sainpiero. Dès l’année précédente (1563 ), ils avaient fait instruire contre lui un procès criminel à la cour d’Ajaccio. On rappelait dans ce procès les bienfaits de la république à son égard; comment on lui avait, après le traité, rendu son argent, ses biens et même le fief d’Ornano, et comment, pour reconnaître cette longanimité de la république, il n’avait cessé de lui susciter des ennemis et de chercher par tous les moyens à lui enlever la Corse. La cour l’avait, sur ces motifs, déclaré rebelle, coupble du crime de lèse-majesté, et avait confisqué ses biens.

Les mesures préventives des Génois ne s’étaient pas arrêtées à Sainpiero. lis avaient englobédanssadisgràcesesamis, les avaient déclarés rebelles et avaient prononcé la confiscation de leurs biens. Dès qu’ils apprirent le retour de Sampiero, ils rendirent undéoretqui futaffiché dans les principalesvillesdelaCor.se, et où on mettait a prix la tête de Sampiero et des principaux chefs de l’insurrection (1).

(I) Ce décret établissait ainsi les récompenses : Pour Sampiero vivant , 4,000 écus d'or; pour le même mort, 2,000 ; avec libération d'un banni. Pour Achille Caropocassov Ivanl, 2,000 écusd'or; pour le même mort, 600; avec libération de deux bannis.

Pour Antoinede Saint-Florent vivant, i.oooécns d'or; pour le même mort, 500; avec libération de deux bannis.

Ils ne s’arrêtèrent pas à ces dispositions, dont l’effet ne pouvait être qu’éloigné. Ils rassemblèrent autant de forces qu’ils purent, et mirent à leur tête un officier distingué de la république , qui partit avec un nombreux état-major.

A peine arrivé, le commandant supérieur envoya plusieurs compagnies vers Corté pour arrêter Sampiero dans sa marche; mais , saisis d’une frayeur que rien ne justifiait, ces soldats, apprenant que Sampiero s'avançait hardiment à leur rencontre avec une centaine d’hommes seulement, se retirèrent en toute hâte, « soit qu'ils craignissent, dit Casoni, la valeur de ce vieux capitaine et le soulèvement des populations, qui semblaient vouloir le suivre; soit encore, comme quelques-uns l’écrivent, qu'ils ne voulussent poiht terminer de si tôt la guerre, poussés par l’avidité de garder leurs charges et d’en toucher les appointements; ee qui se concevrait facilement des discours tenus

fiar les capitaines, qui, en faisant sonner a retraite, disaient qu’ils n’étaient point venus en Corse pour terminer en une seule campagne leur engagement.

« Cette retraite des bandes génoises anima davantage Sampiero, et donna à ses armes le renom dont elles avaient besoin et qui est si nécessaire, dans les guerres civiles, pour attirer du monde autour de soi. Sampiero s’étant ensuite avancé jusqu’à Corté, s’empara de la ville; puis, descendant par les pièves de Bozio etd’Orezza,ilen souleva les populations, et mit sens dessus dessous toute chose. .Sans s’arrêter au nombre, il mettait tous ses soins à appeler auprès de lui les hommes les plus valeureux , ceux qui étaient les plus renommés et qui avaient en même temps le plus dé partisans. De ce nombre furent d’abord Pierre du Pié d’Albertino, qui avait été envoyé par le commissaire Fornari lever des hommes ourla république, et Valère delà Casaianca, tous deux fort estimés dans cette

Pour Barthélemy de Vlvario vivant , MO écus d'or; pour le même mort, 200.

Pour Baptiste de la Pictru vivant, 200 écus d’or; pour le même mort , 100.

On peut lire dans Fillppinl les ignobles détails de la discussion qui s'éleva entre le» Ornano el François Giusllni.ini à propo» île la rime offerte par Gênes lors de la mort de ampiero.

CORSE

nation, qui met le plus haut prix au courage et a la hardiesse. Sainpiero, en compagnie de ces hommes d'armes, alla à la Venzolasca, et, après s’être emparé de la tour de ce pays, défendue par un petit nombre d’arquebusiers, il se diriea sur le Vescovato, gros villageoùhaite l’évêque de Mariana. N’ayant rencontré aucune opposition, il y entra.

Il resta d’abord assez longtemps sans voir paraître personne; car les villageois , par peur ou par ruse , s’étaient retirés dans leurs maisons. Enfin, les principaux du village se décidèrent à venir lui offrir l’hospitalité, et d’autres aussi, poussés par la curiosité, vinrent également sur la place. Lorsqu’il vit tout ce monde près de lui, il imposa silence, et fit un discours où, en rappelant son dévouement à la patrie, l’état malheureux du pays, les efforts que tous les bons citoyens devaient faire pour secouer le joug de Gênes, il finit par reprocher aux habitants leur peu de courage et leur froideur pour leurs intérêts communs. Les habitants s’excusèrent du mieux qu’ils purent, lui offrirent l’hos-

fiitalité, qu’il refusa, et, campant au miieu de In place, il passa la nuit en plein air pour faire voirqu’il ne voulait avoir aucun rapport avec des hommes qui avaient si peu d’amour pour leur pays (t). »

Cependant le gouverneur génois, ayant appris la retraite précipitée des troupes qu’il avait envoyées contre Sampiero, résolut de l’arrêter avec des forces considérables. Nicolas de Negri, » la tête d’un corps d’infanterie, de plusieurs escadrons de cavalerie et d’un grand nombre de Corses volontaires, marcha sur le Vescovato.il entoura le village de manière àcouper la retraite àSampiero:

il donna à Pierre-André da Casta le commandement des Corses, mit à la tête de la cavalerie François Giustiniani, et laissa Hector Ravaschieroà la tête des soldats étrangers. Gardant par devers lui un assez grand nombre de troupes , il occupa In grande route pour pouvoir agir plus librement. De son côte, Sampiero, voyant les dispositions de l’ennemi, se prépara à une vigoureuse défense; il plaça aux postes les plus importants ses meilleurs capitaines, Bruschino d’O-

(1) Casoni, t. III.

rezea, Achille Campoeasso et Pierre du Pié d’ Albertino, se reservant d’accourir là où le danger serait le plus grand. Les habitants, voyantees preparatifsde combat, se renfermèrent dans leurs maisons, ne voulant prendre aucune part à l'action qui allait s’engager.

« Au commencement l’assaut fut terrible et furieux, les Génois s’avançant hardiment pour entrer dans le village, et les Corses soutenant avec un égal courage leur attaque; mais, après deux heures d’un combat meurtrier, les Corses qui combattaient pour les Génois sous Pierre André da Casta se précipitèrent avec tant de fureur en avant, que ceux de Sampiero furent obligés de plier, et commençaient à se retirer, lorsque Sampiero, accourant, releva leur courage, et, se tournant vers l’ennemi s’écria : « C’est ainsi, ô Corses, que vous combattez votre patrie et ceux qui ne cherchent que votrebien. »Ces paroles produisirent un grand effet sur les hommes à qui il s’adressait; leur ardeur faiblit singulièrement, et les soldats de Sainpiero reprirent leuravantage. D’un autre côté, le péril était aussi grand; car Bruschino, un des plus valeureux capitaines, ayant été tué, ses soldats en avaient éprouvé un grand découragement, si bien que les Génois, profitant de leur consternation, avaient poussé en avant et s’étaient emparés d'un poste éminent, près de l’élise. Cet événement aurait pu être trèsésavantageux aux Corses et donner aux Génois la victoire, si Sampiero, s'apercevant du désordre qu'il occasionnait, n’avait envoyé aussitôt de ce côté les frères Giudice et Ixiuis da Casta, deux des plus vaillants hommes qu'eut alors la Corse. Ceux-ci attaquèrent l'ennemi avec tant d’impétuosité, qu'ils le chassèrent de sa position, et le tinrent à distance jusqu à ce que Sampiero pût arriver les renforcer, et par une action bien que téméraire, cependant utile et nécessaire dans les circonstances présentes, mettre de son côté la victoire. Il combattait, d’un autre côté, avec un grand courage, et quoiqu'il fit merv eille de son bras, néanmoins comme c'était un homme très-sensé, rempli de prudence et de sagesse, il comprit le danger dans lequel il se trouvait vis-à-vis d’un ennemi qui, recevant toujours des troupes fraîches.

L’UNIVERS

aurait fini par triompher, sinon par sa valeur du moins par le nombre , des défenseurs harassés. Alors, prenant une extrême résolution , il fit abattre une claire-voie qui le protégeait contre les ennemis, et, quittant la position avantageuse qu’il avait, il se précipita sur les soldats génois avec tant d'impétuosité, qu’il les obligea à lâcher pied après une courte résistance. Alors les troupes de la république qui combattaient sur divers points se mirent également à fuir, entraînées par cet exemple et à cause aussi de la lâcheté de leurs chefs et de la défection des Corses, qui favorisaient secrètement lesdesseinsdeSampiero (I). »

Sampiero ne jugea point prudent de poursuivrel'ennerni. L’avantage qu’il venait d’obtenir était trop beau pour le compromettre, et il était plus que suffisant pour exciter l’enthousiasme et appeler autour de lui l'ardente jeunesse, li fit rendre les derniers devoirs au malheureux Brusehino, qui, après des prodiges de valeur, était tombé percé de plusieurs balles; puis il alla à la Brocca, où vinrent s’offrir à lui beaucoup de jeunes gens d’Orezza , de Casinca et de Casaconi. Sa troupe montait environ à quatre cents hommes, lorsque, quittant la Brocca, il se dirigea sur la Petrera, de Caccia, où il fut rejoint par Lucius de la Casablanca à la tête d’environ cinqcents hommes qui l’avaient choisi pour leur capitaine.

Cependant, la république, avertie des événements qui venaient de se passer, et craignant beaucoup pour sa puissance , fit faire des levées considérables, arma des vaisseaux, et, en attendant que les secours qu’elle comptait envoyer fussent prêts , elle fit partir deux compagnies d'infanterie. <* Dès qu’elles furent arrivées à Bastia, le commissaire les fit marcher au secours du camp, qui avait en outre été renforcé de deux compagnies de cavalerie. Nicolas de Negri, se trouvant ainsi à la tête d'une infanterie nombreuse, avec un assez bon nombre de chevaux, prit la route du Golo , pour rencontrer l’ennemi et pour tenter une seconde fois le sort des armes. Le combat eut lieu, dans le territoire deCaccia, dans un lieu très-avantageux

(I) Casoni, t III, Ibid.

aux Corses , la campagne étant en cet endroit très-inégale, remplie de collines, d’arbres et de fourrés. On se battit pendant quelques heures , et, des deux côtés, on donna des preuves de grand courage. Mais, les Corses ayant, de tous les côtés, établi leur supériorité sur les soldats venus récemment du continent, ceux-ci se debanderent et firent débander aussi les vieilles milices de ta république. Les fuyards, se trouvant entourés de tous côtés par l'ennemi, furent pour la plupart tués ou faits prisonniers. Nicolas de Negri fut tué dans le combat, ainsi qu'un grand nombre de capitaines génois et corses. Il péril environ trois cents hommes. On fit un bien plus grand nombre de prisonniers, qui furent très-courtoisement renvoyés par Sampiero à la république, apres leur avoir fait jurer qu'ils ne porteraient plus les armes contre la Corse (1). a

Cette victoire porta au plus haut point l’enthousiasme national. On reprit quelue espoir de recouvrer la liberté perue,et Sampiero fut universellement proclamé le père et le libérateur de la Corse.

DeCaccia, Sampiero comptait aller en Baiagne pour donner quelques jours de repos à ses troupes; mais, ayant reçu des lettres de Frédéric d’Istria et de Frédéric de Renno, qui l’invitaient à passer les monts parce que les populations n’attendaient que son arrivée pour se soulever, il changea de projet pour se porter sur Vico par la piève de Niolo.

A Vico, Sampiero trouva une réunion considérable de jeunes gens qui l’attendaient impatiemment pour se mettre à sa suite. Il n’avait pas besoin d’enflammer leur courage , ni de les exciter à combattre. Cependant, ii crut devoir leur ad resser une allocution chaleureuse, dans laquelle, rappelant la tyrannie exercée par les Génois , les promesses qu’ils avaient faites et qu’ils n’avaient jamais tenues, la sévérité de l’impôt sur uu pays ravagé par tant de maux, il les engageait a soutenir avec vigueur la guerre, leur affirmant que les princes de l'Europe, voyant leuréuergique résistance, ne les abandonneraient pas, et qu’ainsi par leur constance et leur courage, et avec la protection du ciel , qui

(1) Casoni, loco citato.

CORSE

ne manque jamais aux bonnes causes , ils triompheraientde leursennemis. Ce discours était accueilli avec enthousiasme, lorsque Jean-François Cristinacci, vieillard fort honoré et un des hommes les plus considérables du pays, prenant à son tour la parole, y répondit par quelques mots pleins d'un grand sens. Après avoir fait un eloge pompeux du mérite deSampiero, il dit que la guerre qu’il se proposait de faire en Corse lui paraissait devoir être funeste au pays ; que ce qui faisait le malheur et l'infériorité des Corses, c’etaient leurs divisions intestines, et quêtant qu’elles dureraient, on ne pourrait compter remporter la victoire; qu’il v avait témérité à vouloir entreprendre ia guerre sans troupes, sans munitions, sans ressources d’aucune espèce ; qu’un grand roi comme le roi de France n’avait pu venir à bout de cette entreprise; que les Génois, au contraire, avaient tout ce qu’il fallait pour vaincre et lasser leur ennemi : des troupes, de l’argent, des vaisseaux ; qu'ils s'étaient, il est vrai, mal conduits envers le pays, mais qu'il fallait éviter de les irriter davantage; car alors, si la guerre devenait malheureuse, ceux qui survivraient seraient on ne peut plus opprimés; qu’il déclarait ouvertement ne vouloir prendre aucune part au mouvement, et qu’il engageait l'illustre guerrier qui l'écoutait a abandonner une entreprise qui ne pouvait avoir qu’une issue malheureuse. Le discours de Cristinacci, quoique très-bien pensé, souleva un murmure général, et Sampiero dut interposer son autorité pour qu’il ne filt fait aucun mal à ce vieillard, qui avait exprimé avec franchise ses sentiments.

Sampiero ne séjourna pas longtemps a Vico. Il se mit de nouveau en campagne, décidé, cette fois, à s'emparer de quelque place forte pour donuer plus de consistance a ses opérations.

Ajaccio et Bonifacio étaient trop bien gardés pour songer à s’en emparer; il pensa que Porto- Vecchio seraitdun plus facile accès, et il se dirigea vers ce heu , en laissant quelques troupes à la Mezzana et à Appietto pour tenir en respect la garnison d’Ajaccio. Porto-Vecchio se rendit après uue courte résistance, et Sampiero reprit le chemin du Dela-des- Monts, où venait d’arriver Étienne

Doria avec un corps considérable de troupes italiennes et allemandes.

Étienne Doria était envoyé par la république pour remplacer de Negri; il amenait avec lui une cavalerie nombreuse. commandée par Audré Centurion*. Dèsl'abord, il résolut de maintenir la guéri e dans le Deça-des-Monts, et commença par faire attaquer l’AlgajoIa par Camille Cavalio, son mestre-de-camp, qui la livra aux flammes; puis il porta son camp au Veseovato, où il fit construire une tour. De son côté, Sarapiero, instruit des mouvements de l’ennemi. rassembla toutes ses forces, et vint s’établir à la l’enta, village très-voisin du Veseovato. Il avait avec lui beaucoup de monde, et il eût été impossible d'éviter longtemps une collision entre les deux armées; elle eut bientôt lieu. Les Corses, qui voyaient tous les jours la cavalerie génoise aller fourrager dans la plaine , demandèrent à grands cris à Sampiero de leur permettre de l’attaquer. Il s’y refusa d’abord, comprenant l’avantage que devaient avoir des troupes régulières sur cette masse indisciplinée; mais ceux-ci insistèrent tellement, ue Sampiero, ne pouvant empêcher leur esseiu, chargea Campocasso de soutenir avec sa cavalerie les efforts que tenteraient les volontaires. Il ordonna en même temps à Pier-Giovanni d'Ornano de seconder Campocasso. La rencontre eut lieu en un endroit appelé Pietralba. Les Corses entourèrent la cavalerie genoi.se avec une grande hardiesse.

Campocasso chargea par deux fois l'ennemi avec ses cavaliers pour l’entamer; mais il ne put y réussir. Ornano, au lieu de le suivre et de charger comme lui, se tint immobile avec son corps, qui était le plus nombreux. Centurione, devinant la mésintelligence qui régnait entre les deux capitaines, tomba à son tour sur Campocasso, l’obligea à se retirer, et attaquant, ensuite l'infanterie, il la mit en déroute.

Ce léger succès, dû à la jalousie d’Ornano, qui aurait voulu commander en chef, suffit pour relever le courage abattu des Génois. Doria, prolitant du bon effet qu'il avait produit, comme aussi des secours qu'il venait de recevoir de l'Espagne , résolut d’aller ravitailler le château de Corté, en pre*

L’UNIVERS

«Ont la route d'Aleria de préférence à ci Ile de l’intérieur. Sarapiero, qui avait l’œil à ses mouvements , se mit aussitôt en marche dans la même direction, mais à travers la Montagne. Les deux corps d’armée se rencontrèrent, et commercèrent à escarmoucher, dans Campoloro, en un lieu appelé le Caselle.

Le combat dura plus de huit heures.

Il s’agissait, pour les Génois, d’enlever un petit fort construit à la hâte par Sampiero. Ils y parvinrent; mais les Corses, animés par leur chef, le reprirent bientôt, et la lutte continua pleine d'audace des deux côtés; à la fin les Génois enlevèrent de nouveau le fort , et Sampiero, voyant ses troupes harassées de fatigue, ordonna la retraite. Après avoir délibéré en conseil , Doria , reconnaissant le danger qu’il y aurait à s'avancer ainsi entouré par ^ennemi, renonça à Corté, et rentra a Bastia, constamment harcelé par les Corses, qui, dans ces différents combats, lui tuèrent plus de sept cents hommes (29 novembre 1564).

De son côté, Sampiero, voyant Doria retourner sur ses pas renonçant ainsi à son entreprise , jugea à propos de ne point l’inquiéter davantage et d’aller s’emparer du château de Corté, dépourvu de moyens de résistance. Il s’arrêta d’abord au Vescovato : puis il passa à Orezza. IA il apprit que François Ceruscolo de Calvi , qu’il avait envoyé auprès de Cosme de Médicis, était débarqué à Aleria avec de la poudre et du plomb. Il alla alors à Antisanti, fit prendre ces munitions, et se dirigea sur Corté. J. -B. Spinola , qui commandait le fort , ayant perdu tout espoir d’être secouru, se rendit à vie sauve. Ce fut alors qu’ Achille Campocasso, qui avait eu précédemment quelques différends avec Sampiero, le quitta sans mot dire, et envoya offrir ses services aux Génois. Ses propositions furent accueillies froidement; on lui fit dire que pour rentrer en grâce il fallait qu’il trouvât le moyen de faire mourir Sampiero.

Campocasso, indigné d’une telle proposition , se retira dans le Nebbio-, se tenant sur ses gardes, et attendant une occasion favorable pour recommencer les hostilités.

» Cependant Doria ne pouvait rester

longtemps inactif. Profitant de l’arrivée d’une flottille génoise qui lui avait amené des secours, il fitembarquer ses troupes et se dirigea sur Porto-Vecchio. Son intention était de frapper un grand coup dans le Delà-des-Monts,et, s'il pouvait y réussir, de ruiner Bastelica. Il pensait par là détacher de Sampiero les Corses, ui, voyant que ce capitaine n'avait pu éfendre ni son village ni sa maison, ne fonderaient plus sur lui leurs espérances. La garnisonde Porto-Vecchio ne put résister longtemps : elle se rendit à discrétion. Doria en fit pendre les officiers et envoya les soldats aux galères. Il s’empara également du château d’Istria, abandonne nuitamment par ses défenseurs, des tours deSolenzara, d’OImeto, deTaiavoetenfindeSartène, où il mit bonne garnison; puis il se rembarqua, pour Ajaccioavant desedirigersurBasteltca. Dès qu’il eut les provisions qui lui étaient nécessaires, il partit pour ce village. Sampiero, qui voyait bien où il voulait en venir, lui tendit une première embuscade près de Cauro et une autre près du pont de Bastelica ; mais, bien qu’il courût de grands dangers dans l’une comme dans l’autre, Doria parvint à surmonter les difficultés qu’il rencontrait, et il entra enfin dans le village de Bastelica, qu’il livra aux flammes, après avoir fait démolir de fond en comble la maison de Sampiero. Il reprit ensuite le chemin d’Ajaccio, poursuivi toujours par les Corses. Son but étant atteint, il fit voile vers Bastia, où il arriva après avoir essuyé bien des fatigues (janv.

ti A peine Doria avait-il quitté Ajaccio, que Sampiero, retournant sur ses pas, alfa mettre le siège devant Sartène, qui se rendit à discrétion; puis il s'empara du château d’Istria, dont la garnison fut passée par les armes ; delà il partit pour le Deçà-des- Monts, où il pensait que sa présence seraitplus nécessaire. En effet, Doria, renforce par deux nouvelles compagnies de cavalerie que Philippe II avait permis aux Génois de lever en Sardaigne, s'était remis en campagne. Cette fois, il s’était porté en Tavagne et à Moriani, qu’il avait livrés aux flammes. Sampiero, accourant au secours de ces populations, attaqua les Génois, et les obligea à se retirer à la Paludela, après

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leur «voir fait essuyer des pertes considérables (avril 1565).

Pensant bien que l’ennemi n’oserait de si tôt tenter de nouvelles attaques, Sampiero reprit le chemin de l'intérieur; et, s'arrêtant à Piedicorte, il y convoqua une consulte générale. Ce’tte consulte, composée des hommes les plus considérables du pays, fut très-nombreuse; on y nominales Douze, et l’on désigna Antopadovano de Brando pour aller en ambassade à la cour de France demander des secours contre les Génois, ui n'avaient point observé les articles u traité de paix stipulé entre la France et l’Espagne.

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