CHAPITRE III
NOUVELLES EXCUBSIONS DEDOHIA. — SYSTÈME DE PILLAGE ET D’iNCEN- DIE.— AFFAIRE DE LA PETRRHA. — RETRAITE DE LUMINANDA. — SE- COURS ENVOYE A SAMP1EBO. — VIVALDI ET FORNARI SUCCÈDENT A DORIA. — MORT DE SAMPIERO.
Après avoir dissous la consulte, Sampiero, présumant que Doria, suffisamment reposé, tenterait quelque chose sur Caccia, s’était avancé de ce côté avec 800 hommes ; mais comme il vit qu'il ne bougeait pas, il crut pouvoir passer dans le Delà-des-Monts, ou les Génois obtenaient des succès du côté d’Ajaccio. Ce qui faisait que Doria se tenait tranquille à Bastia, c était qu’il ne voulait agir qu’avec des forces imposantes qu’il attendait tous les jours de Gênes. Dès qu’elles furent arrivées, il se mit de nouveau en marche par la Serra de Tenda, et arrivant à Pietralba, il livra ce village aux flammes (mai 1565).
En apprenant cette nouvelle, Antoine de Saint-Florent, qui commandait dans ces contrées, se retira à la Petrera de Caccia, comme il en avait reçu l’ordre de Sampiero; mais il ne put s’y maintenir parce que Doria, survenant avec des forces supérieures, le délogea après un combat assez vif. Doria, poursuivant alors son avantage, fit brûler les maisons de Caccia ; ptiistraversantleGolo, il alla en faire autant à Rostino et à la
Casabianca, d’où il descendit au Vescovato pour donner quelques jours de repos à ses troupes fatiguées. Il voulait aussitôt après reprendre ses courses incendiairesdu coté de Caccia; mais il reçut avis, pendant qu’il était encore à Vescovato, que des galères génoises allaient arriver à Bastia pour y prendre les troupes espagnoles que Philippe II rappelait en Lombardie. 11 lui fallut renoncer dès lors à toute en treprise . Cependant, comme il voulait faire voir que le départ des Espagnols nel’affaiblissait pas et qu'il pouvait toujours se venger des populations qu’il croyait hostiles à Gênes, il lit partir des troupes pour aller incendier les moissonsde Moriani, et de Campoloro. Marc d’Ainbiegna, qui campaitsur le fleuve d’Alesani , le reçut vigoureusement; toutefois il dut céder, après une courte résistance, à un ennemi très-nombreux, et ne put l’empêcher d’avancer jusque vers le Fiumorbo, brûlant les moissons de Moriani , Petriggine, Vizzani, Antisanti etVivario.
Sampiero, qui avait été averti par Antoine de Saint-Florent de la marche de Doria sur Caccia, s’était hâté de revenir dans le Deça-des-Monts, et s'était arrêté d’abord à * Morosaglia pour observer l’ennemi. Lorsqu’il le vit se diriger par Campoloro, il ne douta plus que son intention ne fût de tenter quelque coup de main sur Corté . et, le suivant à une certaine distance, il alla d’abord camper à Tox et de là passa à Pancaraccia pour pouvoir lui tomber plus facilement dessus lorsqu’il se serait engage dans l’intérieur des terres.
Mais Doria sut encore cette fois échapper au malheur qui le menaçait, et, revenant à marches torcécs à la Padulella, il n’eut à soutenir que quelques combats de peu d’importance avec les Corses, qui le poursuivaient en tiraillant.
De la Paduleila Doria envoyait presue tous les jours ses lieutenants faire es excursions et brûler des villages.
Les Corses de Sampiero les attaquaient alors pour les empêcher de mettre leurs projets à exécution. Il y eut ainsi benu-
n d’engagements dans lesquels les i, pour animer leurs soldats, s’exposaient aux premiers rangs et couraient les plus grands dangers. C’est ce qui arriva souvent à Sampiero, et une fois entre
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autres dans un combat contre la cavaleriede (Jenturione, où il faillit être pris après avoir essuyé , pendant près d'une heure, le feu de l'ennemi (1).
Doria employa ainsi tout le mois de juillet 1605 à piller et à incendier le Deça-des-Monts. Lorsque la moisson était sur l’aire égrenée et prête à être transportée , il envoyait ses soldats avec des bêtes de somme s’en emparer, puis il faisait incendier les villages. Filippini, sous les yeux dequi se passaient ces événements, et que Von ne saurait accuser de partialité pour les Corses, rapporte que pendant le gouvernement de Doria cent vingt-trois villages furent ainsi livrés aux flammes. Acetteépoque,lesGénois ruinèrent tellement le pays, qu’on voit encore aujourd'hui les traces de leurs dévastations. Ce système , loin de leur faire des partisans’, ne servait qu'à leur aliéner les populations ; mais ils se souciaient fort peu d’avoir l’amour des peuples, pourvu qu’ils les dominassent.
Ils savaient que la terreur peut beaucoup sur des pauvres gens qui ont besoin de repos pour vivre , et ils atteignaient ainsi le but qu’ils se proposaient.
Fatigué de perdre son temps en de petites excursions, Doria voulut tenter Une operation importante, et résolu cette fois à s’emparer du château de Corté , il fit venir de Calvi l’artillerie nécessaire au bombardement.
Sainpiero, instruit de ce projet , mit une garnison suffisante dans Corté, et courut appeler aux armes les peuples de Bozio, d’Orezza et de Roslino, qui venaient d'éprouver récemment les ravages des Génois ; en même temps il écrivit à Achille Campocusso, qui, oubliant son ressentiment, vint le rejoindre aussitôt, et prêta eneore une fois son bras à la patrie. Sampiero, ayant ainsi réuni tout son monde , alla se poster à la Sretta d'Omessa , par où l’ennemi devait nécessairement passer. Lorsque Doria arriva en ce lieu , il y eut un combat long et meurtrier entre les deux armées. Toutefois, forçant le passage, il marcha rapidement sur Corté, bombarda le château pendant deux jours , et y entra le troisième, lorsque déjà pendant la nuit ses défenseurs l'avaient
(l) PUipp., t. T, passlm.
abandonné. — Sampiero, qui l’avait suivi et qui savait que son intention était de retourner par Ostricone, lui avait tendu une embuscade telle, qu'au dire même des auteurs génoig il lui eût été impossible d’échapper a une destruction certaine. Mais Etienne Doria était protégé par son bon génie , qui , cette fois , fut Fra Martino. Ce moine , puni à cause de sa mauvaise conduite par Sampiero, avertit secrètement Doria du danger qu’il courait; et celui-ci, mettant à profit cet avertissement, changea aussitôt de route , et , passant par Luminanda , arriva , après des fatigues inouïes, au Pont à la Leccia, d'où il gagna Saint-Florent. Cette retraite fut plus désastreuse pour lui que n’aurait été une sanglante bataille; car Sampiero, s’étant aperçu que cette fois encore il lui échappait, s’etait mis à sa poursuite, le harcelant et l’obligeant à suivre une route affreuse où il perdit beaucoup de monde , presque tous ses bagages , et se vit obligé ae faire fondre son argenterie, pour remplacer le plomb.
Les Génois venaient d'éprouver trop de pertes pour songer à recommencer leurs attaques. Sampiero , parfaitement rassuré de ee côté, licencia ses volontaires, et se rendit ensuite à Sainte-Lueife de Bozio, où il convoqua une consulte.
Le premier soin de l’assemblée fut de nommer de nouveaux commissaires pour aller, en compagnie d’Antonpadovano, demander des secours au roi de France. On s’occupa ensuite des choses les plus urgentes, et on décréta la levée d'un impôt de trente sous par famille pour subvenir aux Irais de la guerre. On confia a douze commissaires le soin de cette opération, 'qui ne rencontra aucun obstacle de la part des Corses et ne put être empêchée par les Génois.
Vers la fin de l’année, Etienne Doria, ayant terminé le temps de son commandement. quitta la Corse, laissant de lui un triste souvenir aux populations qu’il avait ruinées par l’incendie. Toutefois, pour être juste, il faut reconnaître qu'il ne faisait que suivre les instructions de Gênes. Ou doit même dire à son honneur que, contrairement à l’esprit de ses prédécesseurs , et surtout de ses successeurs immédiats , il
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chercha, autant qu’il put, à décider par les armes la question de souveraineté.
Loin d'éviter les combats , il allait toujours au-devant, se montrant aussi intrépide soldat que prévoyant général; Il eut à combattre contre Sampiero, un des meilleurs capitaines de l'Italie, s’en tira souvent avec honneur, et l'on peut dire que ce fut und s plus habiles hommes ae guerre que les Génois aient en voyés dans ce pays.
Tandis que Pierre Vivaldi , successeur de Doria, débarquait à Bastia, Antonpadovano et les autres ambassadeurs, envoyés près la cour de France, revenaient de'leur mission, amenant avec eux Alphonse, fils aiué de Sampiero, et apportant dix mille écus et treize drapeaux sur lesquels on lisait ces mots : Pimna pro patria. Ces secours , quoique de peu de valeur, avaient neanmoins une grande importance ; car ils témoignaient de l’intérét que la France portaitaux insurgés. Sampiero distribua les drapeaux à ses capitaines, et alla ensuite dans le Nebbio pour maintenir dans le devoir le peuple de cette contrée et surveiller en même temps les mouvements de l'ennemi. Toute l’année 1560 se passa sans événements remarquables : Vivaldi n'avait pas l’Inimeur guerrière de Doria.
Cependant il essaya de déloger les Corses de certaines positions qu’ils occupaient, et, à cette occasion, il y eut différents combats dont les chances furent diverses. Mais Gênes, voyant que la guerre traînait en longueur, qu’elle y perdait ses hommes et son argent, craignant en outre que Sampiero ne parvint à obtenir du continent les secours u'il ne cessait de demander, voulut en nir d’une manière quelconque avec cet infatigable ennemi.
Il y avait dans l’armée génoise beaucoup’ de Corses qui servaient avec zèle la république. Les uns étaient des transfuges de Sampiero, comme Hercule d’Istria; d’autres, croyant dans leur intérêt de s’attacher aux Génois, avaient embrassé leur parti dès le commencement île la guerre. De ce nombre étaient trois frères, Antoine, François et Michel-Ange d’Ornano, parents de V auina , et qui étaient peut-être désireux de venger sa mort. Pour les exciter davantage, les Génois leur promirent le fief d’Or-
nano , patrimoine des fils de Sampiero.
Entraînés par leur haine et par i’appât d'une récompense aussi considérable , ils ourdirent un complot dans lequel ils firent entrer Hercule d’istria, le moine Ambroise de Bastelica et Vittolo, écuyer de Sampiero. Il s’agissaitde se debarrasser,par la trahison, de Sampiero, et de le faire tomber dans un guet-apens. A cet effet, on lui écrivit des lettres au nom de ses amis de la Rocca . par lesquelles on le prévenait que les populations de cette contrée se disposaient a passer sous l'autorité de Gênes. Sans perdre de temps, Sampiero, qui était à Vieo, résolut de se porterdansla Rocca pour arrêter le mal a son commencement. Vittolo avertit aussitôt le moine Ambroise des dispositions de son maître, et lui indiqua la route qu’il suivrait. Le moine en Ut part à ses complices, et les Ornano, Hercule d’Istria et Raphaël Giustiniani, capitaine de cavalerie, partirent aussitôt à la tête d’un escadron d’hommes résolus, et se dirigèrent sur Cauro. Sampiero suivait cette route sans se douter du piège qu’on lui avait tendu, lorsqu'arrivé en un lieu resserré et très-pierreux il fut assailli tout à coup par ses ennemis. Se voyant ainsi enveloppé et connaissant le danger qui te menaçait, il cria a son fils de se sauver ; puis il se précipita sur Jean-Antoine d’Ornano, qu'il blessa à la gorge d'un coup de pistolet , et comme il mettait la main à l’épée , il re^ut dans le dos un coup d’arquebuse gu! le renversa de cheval. Aussitôt les Ornano et leurs compagnons se précipitèrent sur lui, lui coupèrent la tête et l’envoyèrent à Ajaccio au commissaire génois, François Fornari (17 janvier 1567).
Le fut ainsi que mourut Sampiero, à l’âge de soixante-neuf ans. « Il était d’une iiaute stature, d’un aspect fier et martial, et d'humeur altière; doué de beaucoup d'intelligence et d’un esprit très-fin, il réunissait, ce qui se voit rarement, la vivacité de l’esprit à la solidité du jugement. Prompt a prendre un parti, ferme dans son exécution, résigné aux fatigues, intrépide dans ledanger, il savait profiter de toutes les chances de la fortune et faisait tourner à son avantage les fautes de ses ennemis. Soutenant par sa propre valeur et sa sagesse le poids de la guerre , quoiqu’il
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n’eût ni vivres, ni munitions, ni argent, et qu’il n’eût sous ses ordres que des gens indisciplinés, il tiut toujours à distance l’ennemi, et battit souvent les troupes aguerries commandées par de vieux capitaines (l). »
Sampiero est sans contredit l’homme le plus éminent qu’ait eu la Corse avant Paoli et Napoléon. Sorti des derniers rangs de la société, sans éducation, sans fortune, sans appui , jeté sur une terre étrangère, il força par son seul mérite la destinée, et, dans ce seizième siècle si fertile eu hommes de guerre remarquables, il acquit la réputation d'un des
firent iers capitaines de l’Europe. La utte qu’il soutint seul contre la puissante république de Gênes, bien que disproportionnée, mit au jour ses inépuisafcles ressources, et montra , dans toute son énergie , ce grand caractère du moyen âgeoù se réunissaient au même degré l’amour de la patrie et la haine de l’étranger (2).