‹ EspagneChapitre 111 sur 153 · CHAPITRE I · texte numérisé non relu

CHAPITRE I

CONDUITE DES OÉNOIS APRÈS LE DK- PA RT d’ALPIIONSR D'ORNANO. — VIOLATIONS DES STATUTS. — AC- CROISSEMENT DES MEURTRES. — « LA VRNDKTTA. — DÉMORALISATION ET ÉTAT DÉPLOBABLB DU PAYS.

Le départ d’Alphonse d’Ornano, et les mesures remplies de sagesse prises

(l) Document inédilde laBIblIothéque royale, Filipp., t. V.

(S) Sampiero eut de Vnnina, fille de François d’Ornano, deux fils, Alphonse et Anlon-Francesco. Ce dernier mourut vers 1 WW, a Rome, assassiné dans nne querelle qu’il eut avec un seigneur français. Il n'etait point marié, et ne laissa pas de descendants.

Alphonse d'Ornano, nommé par Charles IX

L’UNIVERS

par Georges Doria rétablirent la tranquillité dans le royaume. Les populations, fatiguées de "tant de désastres et de souffrances, s’empressèrent de faire leur soumission , et pendant quelques années Gènes , assez fidele observatrice des traités, sembla vouloir faire oublier sa conduite passée. Mais les choses ne durèrent pas longtemps en cet état, et l’avidité génoise reprit bientôt le dessus.

Toutefois le gouvernement, instruit parunedure expérience, n’osa plus attaquer de face un sujet si redoutable dans son indocilité ; mais, poursuivant son but, qui était de tirer le plus grand parti qu’il pourrait de la Corse , il y employa les moyens détournés d’une politique astucieuse et rapace , si bien qu’au dixhuilième siècle il était arrivé a ses lins, etcroyaitn’avoirplus rienà redouter des populations qu’il avait, progressivement et sans trop leur faire sentir la pesanteur de sa chaîne, accoutumées a un joug asservissaut.

Une des promesses les plus importantes de Georges Doria avait été le rétablissement (les statuts auxquels on ne devait plus déroger sans le consentement de la nation légalement représentée. Les statuts étaient la loi écrite, au maintien de laquelle veillaient les Douze. En 1573 , ils furent en effet révisés et acceptés par le sénat et les députés corses venus à Gènes à cette fin.

Mais, dès 1581 , on commença à y porter atteinte. Le gouverneur André Cataneo proposa aux Douze d’y apporter quelques changements; et comme ils s’y refusèrent, il publia un édit, déclarant inhabile à remplir les fonctions de garde ( Massarius) tout individu né en Corse • ou y habitant, ou s’y étant marié (1).

colonel général (les Corses , servit avec distinction sons ce roi et sous Henri III. Il fut un dm premiers à reconnaître Henri I V, qui le tint en grande esüme. Il fut successivement lieutenant général en Dauphiné, puis en Guyenne, et eulin fut nommé maréchal de France. Il mourut en Kilo, à l’âge de soixante-deux ans, et fui enterré dans l’église des religieux de la Merci à Bordeaux. U avait épousé la tille de Pi (colas de Pontevéze, seigneur de Hassan , don! il eut plusieurs enfants, entre autres Jean-Baptiste d’Ornano, qui fnt comme lui maréchal de France, et ([lie Richelieu lit enfermer au château de Vincennes, ou il mourut en 1620. La famille d’Alphonse d’Ornano s’éteignit eu 1670.

(I j « Massarius aut monitionerius inaüquoex pratlidæ insulæ loco neuio posait eligl qui ait

Ce fut le commencement d’une série non interrompue de violations des statuts ou des privilèges. En 1585, un autre gouverneur, Cataneo Marini, rend un décret par lequel aucun Corse ne peut remplir de fonctions judiciaires dans la lieu où il est né, dans celui où il s’est marié, ou bien encore dans celui où il a des parents ou alliés jusqu’au quatrième degré (1). Trois ans après, en 1588, Laurent Négroni déclare que nul Corse ne pourra remplir dans nie les fonctions de notaire, de greffier et même d’employé de greffier (2). En 1612, on va plus loin, et un décret du sénat exclut des emplois de capitaine de la milice des villes d’Ajaccio, Bastia, Calvi, Saint-Florent et Bonifacio, tout habitant de ces villes , ftlt-il même Génois, et cela nonobstant les privilèges, lesquels sont par cela même révoqués; il ajoute de plus que nul Corse ne pourra , dans le lieu de sa naissance, être nommé lieutenant, porte-drapeau, sergent, concierge des forts ou des tours, et même caporal (3). En 1624, autre décret qui exclut les Corses de la charge de collec-

Corsus , natus, habitator aut uxu ratas in ea ineu la. »

(I) « Piemo in illoloco Corsicæ, in quu natus est, aut hahel uxorcin, aut propinquus, sive affines Corsos, mapir ad quartum gradum in fl lo loco, aut in Jurisilictinnis iUius locl posait eligi in jurisilicentem illlus locl. »

',2)« Pi ulli Corso lierai n insula Corsica; ad officia nolariatiu aut canceUariarum confereuila post hsec èligi. •

(I) *Dux et senatus Jauuensis

« Decreverunt et decernunt post har renntti Don posse in capltaneos miliium pedestrium ad portum Bastia' et Adjacii , et in loois SancU FlorrnUi, Calvi et Boniiacii aliqui qui «lut eorunduin iocorum respeclivi etlam quod sint Jauuenses, aut districtueles, aut filii Januensinm : similipr in dictis ioeis admitti pro militiluu ncquaquam possint aliqui Corsi , non obslanUbus quiliuseumque concexsionibus fnclis quæ prorsus revocantur injuncta pansa Jadieentibus et oflicialibus secus facientibos 2". soutorum auri Siuiiliter non posant admilU aut rllgi minusquv approbari in locnm leneutex, signiferos, sargentes et caporales dictorum miiitum pedestrium aliqui in ci* ioeis in quibux sunt naU. Pariter non possint in futurum eligi aliquis Corsns, sive Corel in oaporales et caxteilauos castrorum et turrium et qui post hac eligentur nullo modo sint Corel, minusque eisdem Corsis cura atiqua dictorum (astroriim et turrinm conferri debel, sub quovis nomine et tilulo : cuin sic conveniat pro regimine conservadone et rustodia Ipsorum, et expédiât pro bono publia) et dignu ex causis. »

Cadbiaci, L 11, paasini.

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leur d'impôts. En 1634, nouveau décret qui spécifie que les vicaires et les auditeurs devront être du continent, et qui remet aux Génois l’inspection des tours, qui jusque-là avait appartenu aux Corses. Ainsi se trouvèrent violés les statuts dont l'observance avait été solennellement promise.

‘ Restait l’autorité des Douze. On la diminua insensiblement. Déjà, dès 1586, on leur avait retiré les fonctions de syndicateurs. En 1614, un décret du sénat déclara qu’ils n’enverraient plus d'orateur à Gênes, et que si les Corses avaient quelques réclamations à faire au sénat, ilsdevraientau préalabledemander aux sérénissimes collèges l’autorisation de pouvoir nommer un procureur pour présenter leurs plaintes. On voulut également frapper dans leur dignité les seigneurs féodaux; et un décret de 1623 leur enleva l’antique privilège de rester tête couverte devant le gouverneur (1).

Ces mesures, qui, si elles avaient été prisesd’ensemble, auraient pu occasionner quelque révolte, arrivant partiellement et , pour ainsi dire, en cachette , passaient inaperçues, et n’étaient vivement senties que par ceux qu’elles frappaient directement. Elles désorganisèrent le pouvoir en avilissant la magistrature populaire des Douze, et en faisant passer toutes les fonctions publiques entre les mains de sujets purement Génois , qui devinrent par là les arbitres souverains de la fortune publique. La fin du seizième siècle et tout le dix-septième se passèrent ainsi dans l’accroissement du pouvoir génois d’une part, et dans la décadence et l’anéantissement de la nation de l’autre. Ce fut dans cette période d’abâtardissement général que reprit naissance cette malheureuse passion de la t'endetta, dont les conséquences se font encore sentir de nos jours. Les Corses ont longtemps et justement reproché aux Génois leur perfide politique a cet égard , et c’est là une

(l}«Omnegnobtlea Corsi, dura ad conspectum et præseutiam tpsius illustris gubernatorls essent, stare et morari drtecto debeant et nudo cnnile, non o tintante quavis concesstone et prevllegio cuique in banc usque diem concesso, quod penitus tollitur et abrngatur. Per senatnin, anno roillesimo sexceutesimo vigesimo tertio, die tregesima rnartii. »

Cxasixui, t. Il, p. 380.

des principales causes qui les ont fait chasser de Itle.

Le premier inventeur de cette exploitationde sang fut le gouverneur Philippe Passano, qui, connaissant le penchant des Corses pour les armes, s’avisa en 1588 de vendre, sous le nom de patente, l’autorisation de porter un fusil. Le nombre des patentes fut d’abord petit ; mais les rivalités et la jalousie s’en mêlant, il s’accrut bientôt d’une manière considérable, au point que sous Augustin Doria, en 1591 , il était de plus de sept mille. Déjà , à cette époque, les meurtres s’étaient tellement multipliés, que le nouveau gouverneur crut devoir suspendre le port d’armes durant son administration. Ses successeurs, moins scrupuleux, le rétablirent et se procurèrent ainsi un revenu très-considérable. On peut voir dans les historiens qui ont parlé de cette période de l’histoire de la Corse , combien cette mesure fut funeste au pays , ce qu’elle engendra de maux , et avec quel soin barbare les agents de Gênes se plurent à l’entretenir.

La démoralisation ainsi introduite, et les habitants occupés à leurs vengeances particulières, les intérêts de la patrie furent abandonnés, et les gouverneurs purent se livrer en toute securité à l’arbitraire le plus absolu. C’étaient, pour la plupart, des patriciens ruinés et criblés de dettes que la république envoyait en ce lieu pour se refaire. Ils y arrivaient avec une suite nombreuse de pauvres hères, à qui ils distribuaient tous les emplois, et qui faisaient de leur mieux pour pouvoir, au bout de quelques années, se retirer bien repus dans leur chère patrie. La Corse devint la proie de tous ces agents faméliques, qui n’avaient qu’un seul but, celui de s’enrichir. * Il n’y eut plus ni lois ni coutumes. Le bon plaisir et l’intérêt personnel des agents génois remplacèrent lajustice, qui devint un mot vide de sens (1). Par une

(I) Le mémoire suivant. adressé par la Bala • gne , province de» plu» favorisées, démontre guflisammentquelle était la conduitedes Génois à l'egard des populaUon» qu’ils gouvernaient j « Les habitants de la Balagne exposent au très-sérénisslme sénat que le commissaire et les autres ngeuls de Calvl s’arrogeut une autorité beaucoup plus considérable que celle qui leur compète. Us obligent notre province, contrairement â une foule de décrets , de porter à

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usurpation inexplicable et tolérée parle sénat, les gouverneurs s’arrogèrent le pouvoir illimité de juger seuls en dernier ■ ressort , et selon leur conscience bien informée ( ex informata conbcientia) toutes les causes civiles et criminelles. On comprendra facilement quel parti ils tiraient d’une si monstrueuse autorité. Les jugements devinrent comme le reste , une marchandise qui se vendait à celui, coupable ou victime, qui apportait la plus forte somme. Alors le juge, agissant selon les circonstances, laissait poursuivre l’instruction ou bien l’arrêtait par une ordonnance de non procedatur, et tout était dit.

Ceux qui étaient ainsi lésés dans leurs droits, voyant qu’ils ne pouvaient obtenir justice , en appelaient à leurs pro-

Calvi cent trente-cinq mines de blé en sus des cinq cent» qu'elle doit fournir. Ils prennent les chevaux des pauvres gens pour faire transporter du bois dans la ville, et ne leur donnent aucnn salaire, l’ourla réception du blé on éprouve mille difficulté». Le blé n’ratt jamais bon , si un pol-do-vin n’a au préalable edillé le receveur *ar sa qualité. Pour le mesurer, on »e sert de boisseaux gigantesque». Le lieutenant d’AlgaJola se fait fournir.de sa propre autorité, trenlc-denx mines de blé à Irés-nas prix. Quand il perçoit les taxe», Il grève contre l’habitude chaque'paroisxe de huit ou dix boisseaux d'orge ut il prend cinq pour cent nour le change des monnaiia, tandis qu’il ne doit prendre que deux et demi, lorsque les officiera ont besoin de chevaux, ils les prennent de force rt n’en payent Jamais le louage. On oontinue à percevoir les impôts spéciaux pour l'orateur, pour le pont de Golo et pour la restauration de la tour de Laccinola, quoique le pont soit achevé et que l’on n’ait pas encore songé à la tour. Le» soldats a cheval font payer il la province ce qu’ils consomment dans les auberge*. On a altéré les tarifs et les prix des munitions. On oblige les habitants de la Datagnc à aller vendre a Bastia leur hutle en détail, ce qui leur occasionne un très-grave préjudice. S’il vous meurt quelqu'un, ou qu’il vous arrive quelque autre événement Imprévu, vous avez la visite, de la communauté. Pour, une seule cause, on prend plusienrs vacations, quoique les choses sa pnssent dans un même lieu et dans un même temps. On fait des faux pour les assignations et les procédures, de maniera que sautent un individu se voit condamné sans avoir été cité à comparaître. On oblige les podesta à verbaliser pour de simples querelles de mots alin de pouvoir poursuivre les uispuleurs. Si ou vous a arrêté injustement, il faut que vous paye» pour votre mise en liberté. On torture avec une cruauté luoute les prisonniers pour leur extorquerde l’argent. — Pour ces causes et d’autres semblables nous implorons instamment la lmnlé de leurs seigneuries trèsillustres de nous faire rendre Justice. »

A/émotre préientë au iénat au nom de la province île llalayne, par Mathieu Pfovedntl, le al Juin totc. Cambisci, t. II, p. ïhi.

J ires forces , et décidaient par les armes eurs différends. Les violences et les meurtres se multiplièrent alors à l'infini ; et le gouvernement génois battait des mains à ces luttes sanglantes , qui enrichissaient son trésor. Car il affermait le produit des causes criminelles; et pour n’éprouver aucune diminution dans son revenu , il fallait maintenir ce fermage de sang. On se refuserait à croire aujourd’hui à tant d’abus et d'iniquités, si les documents authentiques émanés même de Gênes n’étaient encore là pour les confirmer. Ainsi encouragés et fomentés, les meurtres s’accrurent rapidement. Ils étaient en moyenne de 1 ,500 par an ; et l’on en compta 20,000 dans l’espace de trente ans, sous seizegou verneurs différents (1 ).

Comme nous venons de le voir, le dixseptième siècle a été une des époques les plus désastreuses de l'histoire de la Corse. A l’iniquité du gouvernement génois vinrent se joindre d’autres maux. Iéi famine désola ce pays dans les années qui suivirent la retraite d'Alphonse d’Ornano, et réduisit ses habitants à se nourrir de glands et de racines sauvages. La peste, qui l’avait ravagée en 1578, se remontra en 1630. Ajoutez à cela les descentes des Barbaresqucs devenues presque journalières et trèsredoutables; le paysan, obligé alors de fuir la plaine et d'aller comme l’oiseau de proie planter son nid sur les rochers des montagnes; l’agriculture négligée d’une manière déplorable, et les terres les plus fertiles redevenues en friche ; les impôts et l’usure pressurant le peuple; les émigrations nombreuses des nommes de cœur, qui ne pouvaient souffrir paisiblement tant de misères, et vous n’aurez pas encore une idée complète de ce que fut la Corse pendant ce siècle qu’uu historien moderne a appelé son siècle de fer.

Un seul événement remarquable vient rompre la monotonie douloureuse de cette longue période, c’est l’établissement, sur la côte occidentale de l’ile, d’une colonie grecque dont les descendants se sont maintenus jusqu’à nous avec leur culte et leurs mœurs, (2).

(I) Rapport cIh P. Cancellotü , qui accompagna Pallavicini lors ilu désarmement en I7U. (2 Les Génois avalent lentén plusieurs reprises

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