ETABLISSEMENT UE LA COLONIE GRECQUE A PAOMIA
Vers 1670, les habitants de Mania, province duPéloponèse, qu’on dit avoir été l’ancienne Sparte, et qui se trouve entre le golfe ae Laconie et celui de Messène, résolurent d'éifligrer pour se soustraire à la domination des Turcs, qui, maîtres de toute la Grèce, ne tarderaient pas à les forcer dans leurs montagnes. Ils chargèrent à cet effet Jean Stephanopoli , un des hommes les plus considérâmes de leur pays, d’aller en quête d’un lieu propice. Après avoir infructueusement parcouru plusieurs villes de l’Italie, Stephanopoli arriva enfin à Gènes, où il exposa au sénat l’objet de son voyage. Le sénat l'accueillit parfaitement*, luidit qu’il lui concéderait un spacieux pays appelé Paomia, sur la côte occidentale de l’Ile de Corse, et qu'il aiderait de tous ses moyens l’établissement de la colonie. De retour à Maîna, Stephanopoli, qui avait vu Paomia, détermina facilement ses compatriotes à quitter leur patrie. Les circonstances étaient on ne peut plus pressantes. Le sultan Aniurat venait d’envoyer contre eux des forces considérables; ils ne pouvaient échapper plus longtemps au sort qui les menaçait. Ils dirent alors un éternel adieu ii'leur patrie, aux parents et aux amis qu’ils y laissaient; et, profitant delà présence d'un vaisseau français oui était dans le port de Vitilo, ils s’embarquèrent diligemment , au nombre de sept cent trente personnes.
Arrivés à Gênes dans les premiers jours de 1G76, ils y séjournèrent deux mois , pendant lesquels leurs chefs établirent avec le gouvernement les conventions qui devaient régir la nouvelle
de coloniser différents points de Pile. Ils Avaient surtout porto leurs vues sur Porto-Vecchio, y avaient envoyé une colonie eu ISA*, et, plus lard ,ilS88, ils l'avaient donné en (ief à Philippe Pasaano, gouverneur de Elle, pour en faciliter la colonisation. Passano, associé avec Spinola, y envoyaen effet de nombreux colons; mais ceuxci, comme leurs prédécesseurs, ne purent résister longtemps t l’effetdu mauvais air, cl périrent presque tous en quelques années.
colonie, et qui furent contenues dons les quatorze articles qui suivent :
1° La république de Gênes entend que la colonie grecque qui va s’établir eu Corse soit soumise au souverain pontife en ce qui touche la religion , et qu’elle exerce le rite grec tel qu'il est en usage dans le domaine pontifical et dans les royaumes de Naples et de Sicile;
*2° Qu’à la mort de l’évêque actuel, des moines et des prêtres venus avec la colonie, ceux qui les remplaceront soient nommés par le pape ou par ses délégués ;
3" Que, suivant les sacrés canons et les conciles, le clergé grec soit soumis à l’évêque latin du diocèse du la colonie ;
4° A leur arrivée à Paomia, les colons devront bâtir des églises, des maisons pour leur habitation, et suivre les ordres du Régeut que la république y entretiendra;
5° Lorsque la république en aura besoin, les colons devront la servir sur mer comme sur terre en fidèles sujets ;
0“ Les colons jureront fidélité et obéissance aux lois de la république, et s’engageront à payer exactement les impôts établis ou à établir ;
7“ La république assigne aux Grecs, à titre d’empbytéose , trois pays, savoir : Paomia, Revida et Salogna. Elle les leur concède pour eux et leurs descendants, à condition toutefois que les ortions de terrain qui seront assignées chaque colon soient par lui transmises en portions égales à ses enfants, sans distinction de garçon ou de fille. En cas de déshérence, la république rentrera de plein droit en possession du bien ;
8° L’administration de Gênes s’oblige à fournir les matériaux pour construire les églises et les maisons, ainsique le blé et le froment pour les semailles, à condition que ces avances lui seront remboursées avec exactitude dans le délai de six ans ;
9° Chaque colon est libre d’avoir des fours , et des moulins à eau ou à vent ;
10“ La colonie pourra avoir, pourson usage ou sa commodité, des troupeaux de gros et menu bétail ;
11° La république permet à chaque colon d’avoir chez lui des fusils et d’autres armes. Quant aux armes prohibées , il devra en donner connais-
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sance au juge, selon les circonstances;
12° Le commerce de toute espèce de marchandise est libre, en payant toutefois à la république les droits' établis ;
13° Il est permis aux colons d'aller en course contre les Turcs sous pavillon de la république, à charge par eux de payer les droits consulaires et de se conformer aux règlements sur cette matière ;
14° La république s’engage à transporter en Corse, sans frais, la colonie ; mais elle entend être remboursée des dépenses qu’elle a déjà faites pour ledit voyage, et qui s’élèvent à mille pièces environ (I).
Gênes, 18 janvier 1676.
Les choses étant ainsi établies , les Grecs firent voile pour le lieu de leur destination, où ils arrivèrent le 14 mars 1676. Les commissaires génois tracèrent aux chefs les limites du territoire de la colonie, et ceux-ci partagèrent immédiatement les terres entre les colons, pour qu’ils pussent se mettre aussitôt a les cultiver. Les Génois leur fournirent aussi , selon les conventions , tout ce qui leur était nécessaire. On nomma pour régent de la nouvelle colonie Isidore Bianchi de Coggia; et ce. choix fut très-sage. Car Bianchi était un homme fort inlluent dans cette contrée, et il pouvait protéger efficacement la colonie naissante que les Génois pensaient bien devoir rencontrer de sérieux obstacles de la part des pièces voisines. «
Lorsque la république désigna à la colonie grecque le territoire de Paomia , elle manqua de prudence en ne vidant point au préalable la question de propriété. Les territoiresde Paomia, Uevida et Salogna étaient considères par les
fiièves de Vieo, Rennoet la Piann, comme eur appartenant. Ces territoires, ravagés au quatorzième siècle par Antoine Spinola , lorsqu’il faisait la guerre aux seigneurs de Leca , étaient restés depuis lors incultes et déserts , la plus grande partie des habitants s’étant, à cette époque, retirés dans les pièves voisines. Si les anciens propriétaires n’avaient point
(i) La pièce dont 11 est question devait être ki génmma de HO L
depuis cultivé les terrains qui leur appartenaient, ils n’en avaient point pour cela abandonné la propriété, qu’ils considéraient entre eux comme communale. La république ne pouvait , parce qu’elle avait dépeuplé ces pays , les regarder comme siens; car la destruction et l’incendie ne furent jamais des titres de propriété. Elle disposait donc , dans ce moment, au profit des Grecs, d'une chose qui ne lui appartenait pas; et si les populations voisines se montrèrent , à plusieurs reprises , et contrairement à leur caractère, inhospitalières vis-à-vis des Grecs , c’est qu’elles voulurent par là protester contre l’usurpation de la république, usurpation qu’elles ne reconnurent jamais, et qui, en 1830 même, faillit être funeste aux émigrés établis en ces lieux depuis plus de cent cinquante ans. Toutefois , la colonie n’éprouva aucune résistance à son établissement. En moins de trente ans elle était parvenue à un état parfait de prospérité, et Limperani, qui la visita en 17t3, raconte qu’il fut émerveillé de la beauté du pays , du développement de la culture , et ùe l'industrie des habitants (1).