‹ EspagneChapitre 113 sur 153 · CHAPITRE · texte numérisé non relu

CHAPITRE

IMPOT DR DEUX SEINI. — SOULÈVE- MENT DH BOZIO KN 1729. — DÉ- FAITE DES TROUPES DK FÉLIX PI- RUU. — POMP1LIANI, CHEF DES INSURGÉS. — SES SUCCÈS. — LE GOUVERNEUR VENKROSO. — G EO- PALLO BT CAMILLE DORI A,

Les premières années du dix-huitième siècle se passèrent comme les précédentes sans aucune agitation sérieuse.

Cependant il régnait dès lors comme une vague inquiétude qui faisait présager quelque prochain orage. Les impôts consentis par les Douze étaient très-

(I) Limperant, t II.

CORSE

lourds, et se trouvaient encore augmentés par une foule (le contributions indirectes frappées à fantaisie par les .Gouverneurs et leurs agents (1). Le peuple, accablé de toutes les façons, ne pouvait plus suffire à ses nombreuses charges-, il avait souvent réclamé auprès du sénat par l'entremise des Douze, mais ses plaintes étaient toujours demeurées sans effet. Les meurtres avaient pris une extension effrayante, qui menaçait de rendre déserts des villages entiers. Le malaise, devenu général, allait augmentant chaque jour.

Vers 1714, les Douze firent de nouveaux efforts pour remédier à de si grands maux. Ils députèrent à Gênes le P. Murati, savant jésuite, pour demander au sénat de mettre un terme à la sanglante tragédie qui se jouait sans intermède depuis plus d’un siècle. Murati représenta le triste état du pays, et supplia le sénat de jeter un regard de compassion sur un peuple voué à une entière destruction. Tout en reconnaissant le mal et le déplorant, le sénat ne prit aucune mesure pour l’arrêter.

Il voyait bien que, dans l’état d’abâtardissement où il avaitplongé la Corse, il n’avait plus rien à craindre pour sa puissance et qu’il pouvait se départir sans danger de la fatale maxime : diviser pour régner; mais il était retenu par l'idée d’être privé d’un revenu considérable eu supprimant le port d’armes. Murati devina sa pensée et en fit part aux Douze, qui l’autorisèrent à consentir un nouvel impdt pour indemniser la république des pertes qu’elle allait éprouver. Le sénat ne fit plus d’objections, et l’on fixa à deux semi (13 s. 4d.) par feu, la nouvelle contribution, qui ne devait être payée que pendant dix ans.

Alexandre Paliaviciui fut alors envoyé en Corse , avec quatre missionnaires , pour présider au désarmement. Il obtint un plein succès. Les missionnaires parvinrent, par leur éloquence, au but qu’on s’était proposé, et le désarmement, opéré sans résistance, fut général et complet. Les bienfaits de cette mesure ne tardèrent pas à se faire sentir. La tranquillité renaquit comme par enchante-

(IVA Corté le lieutenant du gouvernenrexlseait une certaine somme pour l’entretien de son aiimdnter.

-ment, et le pays jouit pour quelque temps d'une certaine prospérité. Mais cela ne fut pas de longue durée. Les agents de Gênes , ne trouvant pas leur compte à un état de choses qui les privait d’un revenu considérable, se mirent, à vendre, d'abord en cachette, puis ouvertement, des armes et des patentes. On retomba bientôt dans la même misère.

Les Corses renouvelèrent leurs plaintes au sénat. Des commissaires furent envoyés de Gênes pour remettre les choses sur le pied convenu. Ils le firent; mais dès qu’ils furent partis, les abus recommencèrent : on Be plaignit de nouveau, et de nouveaux commissaires furent expédiés; mais les mesures mollement prises par l’administration de.

Gênes restèrent encore sans effet. Toutefois on continua à prélever l’impôt avec une sévère exactitude. Le mécontentement devint alors universel , et il fut facile de voir, à la sourde agitation qui tourmentait les esprits, qu’il suffirait d’une étincelle pour exciter un embrasement général. Cette étincelle, partie de Bozio , parcourut bientôt toute la Corse et y souleva un incendie que la sérenissime république ne devait jamais éteindre.

L’année 1728 avait été désastreuse en Corse pour les récoltes. La misère y était très-grande. La république, sur la représentation des Douze, fit remise d’une partie de l’impôt annuel.

Mais ses agents, ne tenant aucun compte de cette mesure, voulurent exiger l’impôt dans sa totalité. Les esprits en furent vivement irrités. Dans plusieurs cantons, on résolut de ne point le payer. Un événement en apparence insignifiant fit disparaître toute indécision à cet égard, et détermina les populations à le refuser d’un commun accord.

Vers la fin de 1729, le lieutenant de Corté fit savoir aux pièves de sa juridiction, qu’il se rendrait avec le collecteur au couvent de Bozio pour y toucher les impôts. Les paysans s'y rendirent au jour indiqué; mais, comme il tardait à venir, iis s’en furent à leurs travaux, reinettantau lendemain le payement qu’ils avaient à faire. Un pauvre vieillard du village de Bustauiea, appelé Cardone, resta seul au couvent. L’agent génois étant arrivé sj,ur ces entrefaites,

L’UNIVERS

Cardone s'empressa de lui payer sa contribution. Dans la monnaie qu’il lui remit se trouvait une nièce de deux liards appelée monela aa otlo, que le lieutenant jugeant de mauvais aloi, refusa d'accepter; le vieillard se récria contre cette sévérité, dit qu’il lui était impossible de la remplacer, et le pria d’avoir égard à sa misère. Le lieutenant fut inflexible, et lui déclara que si, le lendemain, il ne rapportait pas la somme complète, il ferait vendre ses meubles.

Cardone, irritéde tant de rigueur, reprit, plein décoléré, le chemin de son village. Il rencontra le long de sa route les paysans de Bustanica, à qui il raconta sa mésaventure . ajoutant qu’il était incroyable de trouver tant de sévérité dans le prélèvement d’un impôt consenti pour la suppression des armes, qui se vendaient cependant publiquement. Il s'éleva ensuite contre iesexactions, chaque jour plus nombreuses, des agents génois; il fut éloquent comme un homme convaincu, et, ses paroles excitant l'indjgnation générale, on résolut de refuser l’impôt des deux seini, ainsi que l’impôt ordinaire dont on avait été en partie exempté (1).

Le lieutenant , instruit de ce qui se passait, en prévint immédiatement le gouverneur Félix I’inelli , patricien orgueilleux qui prétendait que tout dût plier devant sa volonté. Pinelli expédia à Corté cinquante hommes avec ordre de châtier sévèrement ceux de Bozio. Mais le capitaine de cette compagnie, apprenant que le soulèvement était considérable, n'osa s’aventurer avec si peu de monde et retourna à Bastia, où Pinelli, furieux, le fit jeter en prison. L’événement de Bozio et la résolution prise par ses habitants ne tardèrent pas a être connus des cantons voisins. Ce fut comme une commotion électrique qui, en un instant, parcourut tout le pavs. L’impôt fut généralement refusé. Pinelli comprit bien que ce refus allait devenir une chose très-grave, qu’on ne pourrait terminer que par la force. Au lieu d’attendre les troupes qu’on lui aurait envoyées de Gènes sur sa demande, il voulut agir immédiatement pour qu’on ne pût le soupçonner au dépourvu, ne

(I) Cambiagi, t. III, li». XIII.

réfléchissant pas qu’eu des circonstances aussi critiques une défaite pouvait compromettre gravement les affaires de la republique. Il envoya donc un collecteur avec deux cents hommes pour percevoir les impôts de Tavagna et Moriani, relevant directement de sa juridiction, lui enjoignant de vivre aux dépens de la population et de se faire payer les frais. Arrivé au Poggio-de-Tavagna, l'officier commandant déclara qu’il ferait payer double impôt aux récalcitrants. Cette présomption lui coûta cher. Les paysans ne tirent d’abord aucune résistance. Ils semblèrent même accueillir avec déférence les soldats de Gènes. On les logea dans les maisons les plus aisées ; mais, pendant la nuit, on les désarma , et le lendemain ils durent reprendre, un peu confus, le chemin de Bastia (27 janvier 1730).

L’insurrection prenait ainsi un caractère sérieux et commençait à devenir redoutable. Toutefois il lai manquait deux choses également importantes , à savoir : des cliefc pour la diriger, et des armes pour combattre. Elle eut les uns et les autres.

Pompiliani du Poggio , qui avait été un des premiers à parler et à agir contre les exactions des Génois, devint le chef provisoire des insurgés. D'après ses conseils, une multitude assez considérable de paysans, munie de haches, de perches , d’échelles, et des armes enlevées aux Génois, se porta sur le fort d'Aléria pour s’y approvisionner. l,a garnison avant refusé de se rendre . on monta à l’assaut. Les Génois furent massacrés, et les insurgés, pourvus d’arnies et de munitions, se dirigèrent aussitôt sur Bastia.

Cette promptitude de mouvements surprit et alarma à la fois Pinelli. Il se renferma en toute hâte dans la citadelle, où se trouvait une assez forte garnison. A peine y était-il entré que les insurgés , arrivant par masses, occupèrent tumultueusement la partie de la ville appelée Terra-Vecchia. Pinelli, voyant le danger qu’il y aurait à laisser les insurges maîtres de la ville , mais n’aynnt pas assez de forces pour tenter une sortie , recourut aux moyens dilatoires, qui réussissent toujours auprès des masses inexpérimentées,et chargea l’évêque de Marianad’aller

'igitized by Googli

CORSE

auprès des insurgés s’informer de leurs griefs, promettant d’y faire droit s’ils étaient justes. Pompiliani répondit à l'évêque médiateur que les Corses avaient pris les armes pour obtenir le redressement des torts qu’ils supportaient depuis longtemps. Il demanda qu'on diminuât l’impôt annuel ; qu’on rétablit quelquesunes des anciennes salines ; qu'on abolit l'impôt de deux seini; qu’ou rendit à chacun les armes qu’ou avait enlevées sous de vains prétextes ; qu’on limitât à six mois la durée des procès ; qu’on déclarât les Corses aptes aux emplois, et qu’on abolit enfin certaines magistratures arbitrairement établies.

L’évêque promit ses bons offices , et engagea Pompiliani à quitter la ville jusqu’à la conclusion du traité, pour lequel il demanda vingt-quatre jours. Les insurgés ayant abandonné Bastia, l’évêque remit 5 Pinelli les demandes des Corses et les expédia en même temps au sénat.

Pinelli , se croyant désormais hors de danger, se gardabien d’accorder aucune des demandes qui lui étaient faites. Il ne pouvait dans son orgueil se faire à l’idée de traiter avec des insurgés, il voulait les dompter par la forcé et leur faire éprouver toute sa haine. Il écrivit donc immédiatement à Gênes pour présenter la révolte sous les plus odieuses couleurs et demander au sénat des troupes pour châtier les rebelles. Mais le sénat connaissait Pinelli ; il savait que c’était un caractère impatient et colère ; il devina qu'il était la cause principaledu désordre qui se manifestait en darse, et au lieu de lui envoyer les secours qu’il réclamait, il songea à le rcmplaceren donnant à Jérôme Véneroso, son successeur, des pouvoirs fort étendus (avril 1730).

L’ex-doge Jérôme Véneroso avait déjà été gouverneur en Corse en 1707. Il sfy était fait connaître par un caractère droit et ferme, par un amour sincère de la justice et par une grande bienveillance pour les Corses. En quittant file, il avait emporté le regret de tous. On n’ignorait point cela à Gênes, et on venait de le choisir pour tenter les voies de la conciliation ; car, dans les circonstances présentes, la république, prise au dépourvu, ne se trouvait point de moyens suffisants pour dompter par les armes ceux qu’elle

appelait des rebelles. Le nouveau gouverneur arriva au moment où les Corses, irrités du manque de foi de Pinelli, marchaient de nouveau sur Bastia. Son nom suffit pour les arrêter dans leur entreprise. Le souvenir qu’ils avaient conservé de son administration leur faisait espérer que la république, en envoyant un homme de cette valeur, était disposée à traitersurdesbaseséquitables. Veneroso

fiublia en effet un pardon général pour e passé, concéda toutes les demandes faites par Pompiliani, sauf celle qui concernait les armes; mais il déclara en même temps que les mesures qu'il consentait devraient être soumises à la ratification de la république. Cette dernière clause rendait parfaitement illusoire tout ce qui précédait. Pompiliani elles autres chefs le comprirent , et refusant de déposer les armes , ils publièrent une circulaire adressée *ux populations de l’lle,dans laquelle, rappelant sommairement les griefs de la nation contre Gênes, ils convoquaient une as-^ semblée générale à Saint-Pancrare-dc- Biguglia pour la formation d’un nouveau gouvernement. Cette résolution vigoureuse enleva à Véneroso tout espoir d’arrangement. Il vit très-bien qu'il n’y avait rien à faire pour lui dans le pays. Les sentiments du peuple étaient toujours les mêmes à son égard ; on estimait au plus haut point son caractère, et chacun protestait de son dévouement à sa personne. Mais la mesure des maux infligés par Gênes débordait de toutes parts. Ou ne pouvait et ou ne devait plus se fier à ses falla- . cieuses promesses. C'en était fait de sa domination ; Véneroso le sentit et demanda son rappel.

Ses successeurs François Gropnllo et Camille Doria reprirent le système de rigueur. Ils supprimèrent de nouveau la vente du sel et firent incendier Vico. Les esprits s’en aigrirent davantage; grand nombre de cœurs timides et irrésolus , qui jusque-là étaient demeurés fidèlement attachés à Gênes, se déterminèrent à embrasser le parti national. Bastia se vit de nouveau envahie par une multitude nombreuse et résolue.

Les gouverneurs , . bloqués dans la citadelle et incertains du sort qui les attendait, envoyèrent en négociateur

vers les insurgés l’évêque d’Aiéria. L’évêque promit beaucoup, pour voir les nationaux s'éloigner; il commença par faire rétablir la vente du sel et Ut entendre que l’on ferait bientôt droit aux autres demandes; mais il s'était beaucoup trop avancé. Selon leur habitude , les gouverneurs , voyant le danger s’éloigner, refusèrent* d’accorder ce qui avait été promis. Camille Doria, qui avait la direction des affaires militaires, fit fortifier Monseratto et Furiani, y mit une bonne garnison, etdouna ordre à un fort détachement de partir d'A-

4'accio pour aller s'emparer de Corté.

.es insurgés, prévenus par les préparatifs faits aux environs de Bastia, étaient sur leurs gardes. Le détachement, attaqué du côté de Vivario, fut désarmé par les paysans et obligé de retourner sur ses pas.

Page 1