‹ EspagneChapitre 114 sur 153 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

^ONSULTB DK SAINT-PANCRACE. — COLONNA-CECCALDI ET ülAKFEUI GÉNÉRAUX DK LA NATION. — All- MISTICK. — CONSULTE A COBTÉ. — NOUVBLLB ORGANISATION. — IN- SURRECTION DU NKRBIO ET DK LA BALAONB. — DECISION DBS TIIBO- LOGIEN8.

Ainsi , les hostilités recommençaient de la part des Génois. I^s Corses s’aperçurent enfin que toutes les promesses de concessions faites jusque-là n’avaient pour but que (le gagner du temps. Ils résolurent dés lors de reprendre leurs opérations et de les conduire avec vigueur. La consulte générale qui avait été indiquée à Saint-Paneracc-de- Riguglia eut lieu : on y délibéra sur la marche qu’on avait à suivre dans les circonstances présentes. La guerre aux Génois y fut décidée d’une voix unanime. André Colonna-Ceccaldi , personnage très-considérable de la Casinca, et Don Louis Giafferi deïalésani, qui avait fait partie quelques années auparavant du collège des Douze, y furent nommés généraux delà nation. On leur adjoignit, comme directeur des affaires ecclésiastiques, l’abbé Dominique Raffaëlli.

Le choix de la consulte ne pouvait être

meilleur : les nouveaux généraux étaient remplis de zèle pour la chose publique. Ils avaient pour tes Génois une de ces haines profondes qui , nées lentement et par une suite non interrompue d’iniures odieuses et criminelles , rendent la vengeance comme instinctive et nécessaire à l’existence. Leur premier soiu fut d’organiser les milices. Ils nommèrent un colonel par piève; un capitaine et des officiers subalternes par paroisse. Puis, d’un commun accord , iis résolurent de reprendre l’offensive. Toutefois , avant de commencer les hostilités, ils députèrent vers Gropallo le curé de Furiani et un moine de la Chartreuse de Pisc, pour demander le redressement de leurs griefs. Gropalio se refusa à faire aucune réponse ; alors ils marchèrent sur Bastia, s’emparèrent du fort de Monseratto, des Capucins, ainsi que des autres couvents fortifiés par les Génois, et pénétrèrent dans Terra- Vecclija , qu’ils occupèrent.

Lorsqu'ils virent la multitude des insurgés maîtres de la ville et se préparant a serrer de près ia citadelle, les gouverneurs, qui jusque-là s’étaient montrés intraitables, devinrent beaucoup plus humbles et recoururent de nouveau aux négociations. Malgré sa répugnance très-légitime, l’évêque d’Aléria se chargea encore une fois du rôle de médiateur. Il alla trouver les généraux corses, qui déclarèrent ne vouloir déposer les armes qu'autant qu’on aurait fait droit aux demandes déjà formulées. L’évêque leuravaiit fait observer que les pouvoirs des gouverneurs ne s’étendaient pas jusque-la ; que ces demandes ressortaient nécessairement de l’autorité du sénat; qu’ils ne pourraient prendre que des mesures provisoires, et qu’il fallait, pour pouvoir agir, une suspension d’armes , pendant laquelle on enverrait à Gênes des députés, les généraux se laissèrent persuader à consentir l'armistice et y mirent les conditions suivantes :

1" Pendant l’armistice, dont la durée est fixée à quatre mois , il sera permis a tout Corse d’entrer armé dans n’importe quelle ville ou lieu occupé par les Génois, à l’exeeption toutefois de Bastia ;

3° On rétablira la vente du sel qui a été prohibée :

CORSE

3“ Les ports de mer seront librement ouverts aux bâtiments appartenant aux nationaux ou trafiquant pour leur compte;

4" La république ne pourra faire aucune réparation ni augmentation à ses fortifications dans l’tle ;

5* Les prisons seront ouvertes à tous les nationaux qui y sont renfermés.

Malgré la dureté de ces conditions, les gouverneurs y souscrivirent sans hésiter, tant ils jugeaient leur position difficile; et les Corses, satisfaits d’avoir humilié l'orgueil des Génois , abandonnèrent Bastia, pour s’occuper de la prochaine consulte.

On s'étonnera sans doute de voir les insurgés se retirer ainsi, à plusieurs reprises, de Bastia sans chercher à s’emparer de la citadelle ou tout au moins sans rester maîtres de la ville. Mais si on réfléchit, d’une part, que les milices nationales se composaient d’hommes ayant quitté leurs travaux des champs pour une expédition de courte durée, vivant à leurs propres frais et désireux de retourner a leurs affaires le plus vite possible, et d’autre part, qu’il n’etait guère possible de s’emparer de la citadelle sans artillerie, on concevra facilement que les généraux préférassent abandonner la ville que de voir s’affaiblir leurs forces , en face de l’ennemi , par le départ journalier des volontaires.

Ces événements se passaient a la fin de 1730. L’armistice devait finir au l*r mai de l’année suivante. Ce laps de temps était nécessaire aux Génois comme aux Corses pour se préparer à la guerre; car les uns et les autres y étaient plus que jamais résolus ; ils sentaient que c’était là une question d'affranchissement ou de servitude, de domination absolue ou d’abandon general. Les Corses manquaient de tout; ils n’avaient ni argent, ni armes, ni munitions , point d'appuis à l’extérieur ; seulement quelques âmes généreuses, isolées et craintives, les favorisaient en leur envoyant les choses les plus necessaires. Ils n’avaient donc à faire de fonds que sur eux-mêmes; ils s’y résignèrent avec, ce courage et cette fermeté d’âme qui font entreprendre et exécuter les grandes choses.

La consulte indiquée parles généraux

s’ouvrit à Corté le 9 février 1731 ; elle fut très-nombreuse, et dura huit jours.

On y discuta les affaires les plus pressantes du pays; on y renouvela le serment de s’affranchir à jamais de la domination génoise. Ceccaldi et Giatferi y furent confirmés dans le généraiat, et investis d'un pouvoir absolu ; on y décréta, aue les pièves nommeraient des consuttorii, cest-à-dire des représentants aux consultes; qu'elles éliraient également des officiers pour la guerre.

On renouvela les lois civiles, et on restreignit les lois criminelles à l’ancien statut; on établit une pénalité pour les simples délits, et on fixa à 20 sous par feu la capitation à payer pour se procurer des armes et des munitions. Ayant ainsi réglé les affaires principales, la consulte fut dissoute et prorogée à une époque qu’on fixerait ultérieurement.

Les mesures provisoires prises par les généraux leur faisaient concevoir une heureuse issue pour leur entreprise. Cependant ils voyaient avec peine plusieurs parties assez importantes delà nation, telles que le Nebbio et la Balngne se tenirdans une neutralité fâcheuse ; ils craignirent qu’il n’y eût là-dessous quelque intrigue génoise , et pour déjouer toutes les manoeuvres de leurs ennemis, ils résolurent dedonner à l'insurrection un caractère de légalité morale qui lui manquait. Ils convoquèrent donc pour le mois d’avril, à Orezza, une consulte de tous les théologiens de l’île, pour résoudre la question de savoir si In guerre était permise; mais, avant que cette assemblée se fût réunie, la Balagne et le Nebbios’étaient spontanément soulevés, et avaient attaqué l'Algajoia et Saint-Florent, tandis que le capitaine Mathieu Stefanini, à la tete des habitants de Farinole, s’emparait de la tour de la Mortella. Les commissaires génois se laignirent alors vivement à Ceccaldi et Giafferi de cette infraction au traité.

Mais Poletti d’OImetn , qui assiégeait Saint-Florent, répondit aux envoyés des généraux que , n'ayant point concouru pour sa part à l’armistice, il ne se croyait pas obligé de s’y conformer, et que, par conséquent, il continuerait à attaquer une ville dont la garnison lui était hostile. Les habitants de la Balagne , qui assiégeaient l’Algajoia, firent la même

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réponse; déplus ils s'emparèrent de la ville et en démolirent les maisons, tandis que la garnison se sauvait par mer à Calvi (1).

Pendantcetemps, les théologiens, convoqués comme nous l’avons dit, s’assemblèrent en congrès à Orezza ; ils examinèrent la question do savoir si la guerre contre la république était légitime ou non. L’assemblée se prononça unanimement pour l'affirmative ; elle déclara que, dans le cas où la république refuserait de faire droit aux réclamations du peuple, il était juste et nécessaire de lui faire une guerre défensive et offensive, déliant les peuples du serment de fidélité, si jamais il avait été prêté.

Cette décision fut prise au mois d’avril 1731.

Le 12 mai suivant, une nouvelle consulte générale eut lieu au couvent de Bozio. On y accourut de tous les côtés de file : le Delà-des-Monts comme le Decà-des-Monts y envoyèrent leurs consuliorii, qui délibérèrent d’abord sur les mesures à prendre dans les circonstances présentes. L’armistice était expiré : les Génois avaient mis «à profit ce temps pour se préparer à la guerre ; ils venaient d’envoyer dans File deux nouveaux commissaires extraordinaires, Fornari et Grimaldi; mais ce changement de gouverneur n’était fait que pour gagner du temps : leurs vaisseaux croisaient dans la mer de Toscane , et soumettaient à un rigoureux droit de visite tous les bâtiments abordant dans File.

La faiblesse de Gênes était bien connue en Corse. Cettesuperbe république, considérablement déchue de son antique splendeur, ne pouvait plus rien par elle-même. Mais on n’ignorait point qu’elle cherchait ailleurs des auxiliaii res qu’elle trouverait sans aucun doute; car ses patriciens étaient assez riches pour payer largement des mercenaires.

Les exilés corses qui habitaient le continent avaient prévenu les généraux des intrigues des Génois. La consulte fut donc informée du danger qui menaçait le pays, et la guerre y fut résolue. Cependant , comme il s'agissait

(I) V tm or te délit Rivoluzivttc di Corsica .V. SS., I. I . p. so et suiv., de la bibliothèque du comte Colouua de Ciuarea.

maintenant non-seulement de combattre les Génois, mais aussi leurs auxiliaires, quels qu’ils fussent , la consulte voulut avoir l’assentiment du peuple.

Les délibérations secrètes des députés ayant été closes la veille de la Pentecôte, on célébra cette fête avec la plus grande pompe religieuse, et, après la bénédiction, le prêtre don Antoine Mariani de Corté monta à la tribune élevée sur la place publique et harangua le peuple. Il rappela brièvement les droits de lanation, les injures des Génois, et les réclamations qui avaient été faites pour rétablir les anciens privilèges. Puis, s’adressant au peuple, il lui demanda s’il était d’avis de faire la guerre dans le cas où la république refuserait d’accorder ce qui lui était réclamé. Le peuple répondit unanimement et par acclamation que oui; qu’il voulait la guerre; qu’il la soutiendrait de toutes ses forces, et y sacrifierait sa vie. Alors l’assemblée se sépara aux cris de Vive la patrie, Evuiva/a patria. On ne tira pas de coups de fusil, dit le chroniqueur, parce qu’on gardait la poudre pour l’ennemi (1).

L’insurrection, comme on le voit, avait gagné du terrain. 11 ne restait plus aux Génoisque les villes maritimes, ctdans quelques villages un petit nombre de partisans isolés et sans force que le courant entraînait chaque jour.

Aussitôt après la consulte, les généraux avaient voulu profiter de l’élan universel, pour pousser en avant les affaires de la nation et reprendre l'offensive. Mais , comme ils s’attendaient à voir les Génois venir en force pour les accabler, ils pensèrent qu’il était nécessaire d’aller chercher de l’appui sur le continent , et intéresser à la cause de l’insurrection quelque nation qui aurait avantage à posséder en Corse un ou plusieurs points maritimes. Giafferi et le chanoine Érasme Orticoni, un des hommes les plus éclairés et les plus dévoués de la nation, partirent à cet effet pour l’Italie. Le premier était chargé simplement des approvisionnements nécessaires à la guerre ; le second avait mission d’aller dyabord à Rome offrir au pape la souverainetéde l’île, et, dans le cas où

(I) Mcmoric M. SS. délit Rivoluziont di Cortica .

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il la refuserait, de s’adresser à telle autre puissance qu'il jugerait convenable.

Tandis que ces deux chargés d’affaires allaient ainsi s’acquitter de leur mission, Colonna-Ceccaldi , qui était resté seul à la tête des affaires, envoyait à Bastia le piévan Aïtelli de Rostino, pour demander à Fornari une prolongation a l’armistice et lui exposer de nouveau les griefs de la nation. Fornari répondit â Aïtelli que la république ne pouvait traiter avec des rebelles, et qu’il fallait, avant tout, qu’ils déposassent les armes et se remissent entièrement à sa discrétion ; qu'elle était bonne mère , et qu’elle les traiterait avec indulgence.

La réponse de Fornari excita la plus vive indignation parmi les nationaux; on résolut immédiatement d'aller bloquer Bastia. Pierre-Simon Ginestra, officier supérieur au service de Naples et qui venait d'arriver du continent, fut chargé du commandement en chef de l’armée assiégeante, tandis que Ciatten occuperait le Nebbio et resserrait Saint- Florent. Ginestra établit son quartier général à Cardo et occupa les couvents de Saint-Joseph, des Capucins et de Saint-François.

En voyant l’ennemi à leurs portes, les habitants de Bastia furent saisis d’une grande frayeur. Les commissaires génois cherchèrent autant qu’ils purent à relever leur courage. Ils les engagèrent à une vigoureuse défense, leur donnant à entendre que c’était là leur unique moyen de salut, en attendant l’arrivée des renforts qu’on préparait à Gênes. lis persuadèrent également aux habitants de Lota de venir s’enfermer dans la ville, leur promettant une large indemnité pour les pertes qu'ils auraient éprouvées. Les Lotmchi,qui penchaient pour Gênes, se laissèrent facilement persuader, et vinrent prêter leur appui a la ville. Ginestra les somma de rentrer chez eux ; et comme ils s’y refusèrent, il envoya Antoine Buttafuoco et Ignace Aïtelli incendier leur village et dévaster leurs champs.

En même temps que Ginestra était venu mettre le siege devant Bastia, Luc d’Ornano et Jean-François Lusinchi, généraux du Delà-des-Monts, allaient mettre le siège devant Ajaccio. Le Delàdes-Monts avait envoyé ses députés à la

consulte de Bozio. Il avait embrassé, comme le Deçà-des-Monts , la cause de l’indépendance et s’était organisé d'après les règlements délibérés dans la consulte.

Nous avons dit plus haut que les Génois, en établissant la colonie grecque à Paomia, avaient eu l’imprudence de ne pas décider au préalable la question de propriété. Les conséquences de cette faute se virent à cette époque. Les Corses voisins de la colonie profitèrent des premiers troubles pour l’attaquer à main armée. Les habitants du Niolo, ainsi que ceux de Vico, se présentèrent en grand nombresur les terres des Grecs, et leur dirent qu’il leur fallait entrer dans la ligue de tous les peuples de la Corse contre les Génois. Les Grecs, qui n’avaient reçu que des bienfaits de Gênes, s’y refusèrent. On en vint aux mains. Les Grecs, bien armés, et d’ailleurs remplis de courage, repoussèrent d’abord les assaillants; mais ne pouvant résister au grand nombre de leurs ennemis et n'étant point secourus par les Génois, ils durent céder, et fuyant leur nouvelle patrie, ils allèrent s’établir à Ajaccio, où les Génois les organisèrent aussitôt enmilice. A près leur départ, les habitants de Vico entrèrent dans leur territoire et le ravagèrent entièrement.

Les généraux ne purent s’opposer à cet acte de vengeance et ne songèrent pas à en punir les auteurs ; ils avaient d’ailleurs d’autres soucis. Giafferi était de retour de son expédition. 11 avait frété à Livourne un vaisseau français , et l’avait chargé des munitions qu’il avait achetées en Toscane avec l’argent emporté de Corse et celui des patriotes établis sur le continent. Maisccs approvisionnements, obtenus par tant de sacrifices, ne purent arriver à bon port. Le bâtiment, surpris par la croisière génoise dans les eaux de la Gorgone, lut obligé de se rendre. Les Corses qui s’y trouvaient furent faits prisonniers et les munitions envoyées à Bastia. Les Génois eurent bien soin de faire parvenir cette nouvelle aux généraux, qu’elle contrista beaucoup. Cependant les sièges de Bastia, Calvi et Ajaccio n’en furent pas moins poussés avec vigueur, et on pouvait espérer voir tomber la première de ces villes entre les mains des nationaux , lorsque les

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Génois reçurent tout à coup les secours qu'ils attendaient depuis lougtempg et qui devaient faire changer l'état des choses.

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