CHAPITRE III
ARRIVEE DES THOUPES ALLEMANDES SODS LE BAEON DE WACHTKN DOCK.
— AFFAIRE DE SAINT-PELLEGRINO — AKMISTICE. — ARRIVEE DU PKINCB DE WURTEMBERG; IL SOUMET LB DEÇA-DES-MONTS. — TRAITÉ DB PAIX. — DEPART DB WUBTEMBEBO.
— ARRESTATIONS DE GIAPPEBI , AÏ- TBLLI, BAPPAELLI BT CECCALDI. — RATIFICATION DU TRAITÉ. — LE* ALLEMANDS QUITTENT LA CORSE.
Dès le commencement de Pinsurrec-’ tion, la république avait songé à se procurer un appui étranger pour maintenir sa domination en Corse. Cependant comme elle était très-jalouse de sa possession , elle n’aurait voulu pour rien au monde la compromettre en appelant un allié qui aurait pu devenir un rival. Elle ne s'adressa donc point aux puissances maritimes, qui avaient un intérêt plus ou moins considérable à mettre le pied dans Plie ; elle alla implorer l’empereur d’Autriche Charles VI, dont la valeur purement continentale ne lui faisait aucun ombrage. Charles VI accueillit parfaitement sa demande, et lui accorda l’assistance qu’elle réclamait, à des conditions toutefois très-avanta-
Êeuses pour lui. Il mit à sa disposition uit mille hommes de troupes. La république s’engagea à les fournir de munitions de bouche et de guerre, à paver 30,000 florins par mois à titre de subside, et à donner une indemnité de cent écus pour chaque soldat mort ou déserteur (l). Les Génois reçurent les huit mille hommes que leur expédia le comte Daun, gouverneur de Milan; mais, croyant pouvoir soumettre les Corses avec peu de monde , ils n’en firent partir d’abord que quatre mille, tenant les autres en réserve, i Les Allemands , commandés par les
(I) Il s'agit Ici de l’écu romain des Ir
généraux de Wachtendock, Valdstein et Ristori, arrivèrent à Bastia le 10 août 1731. Le lendemain ils attaquèrent le$ assiégeants, les rompirent, et les obligèrent a la retraite.
La nouvelle de l’arrivée des Allemands dans 111e y cause un grand étonnement. On ne pouvait comprendre comment une puissance aussi considérable que l’Autriche prêtait son concours a la république pour opprimer un peuple sans défense. Les Corses professaient pour la maison d’Autriche un profond respect; ils n’auraient point voulu
fiorter les armes contre César; mais orsqu’ils virent César venir les attaquer, ils se défendirent du mieux qu'ils purent. La défaite des milices assiégeantes ne découragea nullement les généraux.
Ils appelèrent aux armes la nation, et allèrent camper sur les coteaux de Furiani.
D’un autre côté, Camille Doria , qui accompagnait Wachtendock, s’empressa d’incendier le village de Cardo, et se portant ensuite à Canari, où habitait Alessandrini, il brûla sa maison et emmena prisonniers sa femme et ses enfants. Puis il marcha vers Saint- Florent, tandis que Wachtendock allait s’emparer de Saint-Pellegrino. Ciatten , qui commandait à Saint-Florent, où il avait arboré le drapeau d’Aragon {1), voyant qu’il ne pouvait défendre la place, l'abandonna avant l’arrivée de l’ennemi, et se retira à Calenzana. Wachtendock s’empara de Saint-Pellegrino, qui se rendit sans tirer un coup. Mais, quand il fut maître de ce fort, sa position devint trèsembarrassante. Les nationaux, qui l’avaient suivi à distance, escarmoudiant et lui tuant beaucoup de inonde , lui coupèrent tous moyens de retraite. Saint- Peilegriuo était dépourvu de vivres, et les bâtiments génois qui portaient les subsistances de l’armée ne pouvaient aborder à cause du mauvais temps. Les soldats n’avaient ni pain ni eau. Vachtendock . se trouvant au dépourvu de toutes choses, proposa un armistice.
Les généraux , qui craignaient, par une
(I) Le* généraux avaient arboré à Salnt-Klorent el à Corlé la bannière d’Aragon parce qu'ii* avaient reçu, des patriote* de Livourne, l'assurance que la cour d'Espagne leur prêterait assistance.
CORSE
trop vi ve résistance, d’irri ter l'empereu r,
consentirent. Il fut convenu que les
ostilités cesseraient pendant deux mois; que les Corses exposeraient leurs raisons a l’empereur, et que l’on traiterait de la paix sous sa garantie.
Les griefs des Corses furent envoyés à Vienne. Mais avant que l'on connût in réponse qui leur était faite, les deux mois s’étaient écoulés, et les hostilités avaient recommencé par la défaite d’un corps nombreux d^Allemands qui allait relever la garnison de Saint-Pellegrino. Wachtendock se vit obligé alors de fàire venir les quatre mille hommes qui étaient restés a Gênes, et il écrivit en même temps au comte Daun que les troupes dont il disposait pourraient bien être insuffisantes, car il avait à combattre des hommes qui 11e connaissaient pas la peur(l).
La fin de l’annee 1731 et ie commencement de 1732 se passèrent sans événements bien remarquables. Il y .eut différents combats entre les Austro- I.iguriens et les Corses où les chances lurent diverses et les résultats compensés. Le 2 février 1732, Camille Dorta et le colonel de Vins, ayant voulu s’aventurer en Balagne ét s’avancer jusqu’à Calenzana, y furent vigoureusement reçus par Ciatten, et obligés, après avoir perdu beaucoup de inonde, de se retirer sous le canon de Calvi.
Cette défaite et le peu de succès qu’a» vaient obtenu jusque-là les armes impériales, déterminèrent la république à demander de nouvelles troupes à Charles VI, pour pouvoir agir avec plus de vigueur. Sur les ordres reçus de Vienne, le comte Daun fit partir pour Gênes un nouveau corps de quatre mille hommes commandés par le prince de Wurtemberg et le général Schimittau.
Les instructions du prince de Wurtemberg étaient d’arriver à un accommodement avec les insurgés. Aussi à peine lut-il débarqué, qu’il publia une amnistie générale, fixant a cinq jours le délai accordé [tour déposer les armes. La proclamation de Wurtemberg était peu explicite; au fond elle demandait que les Corses se soumissent à la république sans stipuler aucune garantie : c’était
(l) tJunbbgi, UH, liv XIU.
exiger ce qu’ils avaient déjà refusé à Wachtendock, ce qu’ils étaient décidés à refuser toujours. Elle ne produisit aucun effet. P. -B. Rivarola, qui avait accompagné Wurtemberg en qualité de commissaire, profita de cette circonstance pour lui représenter qu’il serait honteux pour les armes impériales de traiter sans avoir vaincu. Cédant aux conseils de Rivarola, et encore plus a l’idée que les Corses seraient beaucoup plus traitabies après une défaite, Wurtemberg résolut de recommencer la guerre. Il ordonna en conséquence aux énéraux Wachtendock et Schimittau e marcher avec cinq mille hommes vers les hauteurs de Saint-Florent, où était campé Giafferi; au prince de Culembach u’aller avec cinq mille hommes attaquer Ceccaldi, qui se trouvait en Balagne ; au général Waldstein de partir de Bastia avec deux mille hommes pour déloger les Corses éta bl Is au Vescovato. Quant a lui , à la tête d’environ sept mille hommes divisés en trois colonnes, il partit de Calvi pour défiler vers Corté, de manière à resserrer les Corses entre les troupes de W achteudock et les hussards de Waldstein.
• Ceccaldi et Giafferi, maîtres des hauteurs et des défilés, ne s’opposèrent pas à la marche des troupes austro-liguriennes; ils se contentèrent seulement de les harceler et de leur faire éprouver des pertes considérables. Les princes de Wurtemberg et de Culenibach soumirent ainsi en apparence la Balagne, Wachtendock et Schimittau , une trèsgrande partie du Jiebbio, tandis que Waldstein reietàit au delà du Golo les nationaux qu il avait à combattre.
Wurtemberg ne s’exagéra pas le résultat de ces succès; il comprit parfaitement que les Corses ne se tenaient pas pour vaincus, et qu’il lui faudrait et plus de temps et plus de troupes qu’il n’en avait pour les soumettre réellement; il ne pouvait se dissimuler aussi que l’inllueuce morale exercée par l’autorité de l’empereur était pour beaucoup dans le peu d’opposition qu'il venait de rencontrer à diverses reprises. Les Corses lui avaient fait savoir qu’ils avaient grand regret à combattre les armes de l'empereur. Ils avaient prié Charles VI de jeter un regard de commisération sur
L’UNIVERS
eux, et avaient dépéché un député pour représenter leurs griefs ; mais les intrigues des Génois avaient empêché jusque-là qu’on y eût égard. Cependant le prince de Wurtemberg ayant fait connaître au comte Daun sa position, et lui ayant en outre exposé qu’il lui faudrait de nouvelles troupes pour agir, celuici lui manda que l’empereur verrait avec plaisir un arrangement entre les Génois et les Corses, et qu’il le prendrait sous sa garantie. Wurtemberg ne demandait pas mieux que. de terminer pacifiquement et avec gloire son expédition en Corse. Il s'empressa donc, par un édit du 1" mai 1732, de faire connaître à la nation les dispositions bienveillantes de l’empereur.
Les généraux Giafferi et Ceccaldi profitèrent de cette occasion pour assurer Wurtemberg qu’ils étaient parfaitement disposés à se soumettre aux volontés de Sa Majesté.
Dès lors les choses marchèrent à grands pas. Le 4 mai, les généraux assemblèrent un conseil des principaux de la nation, et il fut unanimement décidé de traiter de la paix. Jérôme Ceccaldi et quelques autres capitaines furent envoyés vers Wurtemberg pour opérer entré scs mains le dépôt des armes. Les soumissions des provinces commencèrent à arriver. Wurtemberg, vovantqu'il n’y avait plus qu’à s'entendre sur les conditions particulières, convoqua à Corté un congrès qui s’ouvrit le 10 mai. Les Corses y étaient représentés par André Colonna-Ccccaldi, pardon Louis Giafferi, Simon Rafaëlli, le piévan Aitelli, Charles Alessandrini et Evariste Piccioli; les Génois par les patriciens Camille Doria, François Grimaldi et Paul-Baptiste Rivarola; les Impériaux étaient: les princes de Wurtemberg, de Culembaen et de Waldeck, le baron de Wachtendock et le comte de Ligueville.
Le prince de Wurtemberg ouvrit la séance par un discours où il se félicitait de pouvoir servir d'intermédiaire à une paix désirable et nécessaire à tous. Giafieri rappela les griefs de la nation qui l’avaient obligée a prendre les armes, et Rivarola protesta, au nom de la république, de son affection et de sa bienveillance envers les Corses; puis on dis-
cuta les différents articles, qui furent formulés séance tenante. F.n substance ils portaient :
1° Que la république accordait une amnistie générale pour tout ce qui avait pu être fait jusqu’au l,r juin 1731 , et retirait l’expression de rebelles appliquée aux Corses;
2° Qu’elle faisait remise de l’impôt jusqu’au l*r janvier 1733;
3° Qu’elle accordait aux Corses, selon leur demande, un ordre de noblesse;
4° Qu’elle ne s’opposerait point à la nomination des nationaux aux évêchés;
5° Qu’elle autoriserait l’établissement des séminaires;
G° Qu’on rétablirait à Gênes l’orateur pour exposer les plaintes de la nation;
7° Qu'on créerait des promoteurs des arts et du commerce;
8° Que l’industrie de la soie serait exempte de tous droits pendant vingtcinq ans;
9“ Qu'il y aurait près de chaque tribunal un avocat des pauvres prisonniers;
10° Que les nobles Douze pourraient nommer un avocat pour assister au syndicat des magistrats et présenter les requêtes des pauvres qui auraient été lésés.
Ce règlement, quoique insuffisant, puisqu’il ne parlait ni de la réduction de l’impôt, ni de l’admission aux emplois civils, ni de la liberté commerciale, etc., fut cependant accepté par les commissaires de la nation comme une œuvre transitoire. Wurtemberg annonça qu’il allait le porter lui-même à fa signature de l’empereur. En partant ' avec le plus grand nombre des troupes allemandes, il laissa le général Wachtendock chargé de recevoir la soumission deshabitants, etlui enjoignit d'attendre, ourquitter file, l’avis de la ratification u traité par Charles VI.
Les embarras de cette longue guerre semblaient ainsi finis, et les généraux se félicitaient d’avoir mené à bien une si difficile entreprise, lorsqu’au milieu de la plus grande tranquillité Ceccaldi Giafferi, Rafaëlli et Aitelli furent tout à coup arrêtés, conduits à Bastia, et de là expédiés à Gênes (l,r juin 1732).
La nouvelle de cet attentat causa une stupeur générale, et remplit d’effroi ceux
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qui s’étaient montrés le plus dévoués aux intérêtsdela patrie.On recotirutd’aeord à Waehtendoek. Celui-ci s'excusa, disant que les chefs arrêtés étaient accusés de haute trahison. On écrivit alors au prince de Wurtemberg pour lui annoncer la violation du traite et réclamer sa garantie. On adressa une plainte respectueuse à l'empereur, et on pria le prince Kugène de Savoie d’intercéder auprès de lui. Ces démarchés eurent un plein succès; malgré les instances des Génois, qui faisaient représenter à Charles VI la nécessité de sacrifier les chefs de l’insurrection pour assurer la tranquillité du pays, malgré l'or prodigué a la cour, l’empereur tint ferme, et, ratifiant le traité, obligea la république à mettre en liberté les quatre chefs arbitrairement arrêtés. Les Corses trouvèrent en cette circonstance un protecteur ■ très-chaleureux dans le prince Eugène de Savoie, tandis que le prince de Wurtemberg, gagné, dit-on, parles riches présents que les Génois lui avaient faits, sembla oublier ses devoirs on abandonnant au 'ressentiment de ceux-ci les Corses qui avaient eu foi en sa parole (1).
| Les démarches pour obtenir la mise en liberté des chefs et la ratification du traité avaient traîné environ un an. Dès ue Waehtendoek connut les intentions e l’empereur, il fit publier dans toute Elle l’eoit de garantie. Il remit aux autorités génoises les places qu’il occupait, et, s’embarquant avec le reste de ses troupes, il quitta la Corse, où plus de trois mille Allemands avaient trouvé leur tombeau (15 juin 1733).
| » L’expédition allemande fut en tout
prejudiciable à ceux qui l’avaient sollicitée. Tant qu’elle dura, la présence de tels auxiliaires enleva toute réputation aux forces génoises et toute autorité aux magistrats. La Corse ne reconnaissait plus ceux-ci, et personne ne recourait a eux. Les généraux allemands faisaient des armistices auxquels la république était obligée de se conformer.
Elle payait au com|det la solde des troupes, dont, plus d’une fois, une parlieavait été ramenée sur le continent. Quand, après le règlement publié, le prince de Wurtemberg partit et que les soldats
(I)Cambtagi, t, lit, lir. XIII.
7* Livraison. (Cobse.)
sortirent de Elle, 1 Autriche demanda quatre cenfmillegénuines (environ trois millions de francs) pour les frais de la guerre. Il fallut voler pour les chefs impériaux de larges récompenses. Les dépenses patentes n’étaient pas les seules à couvrir; et l’on assurait que sur les fouds expédiés dans l’ile il se trouvait un mécompte de cinq millions de livres, resté inexplicable. A plusieurs époques de celte longue querelle, on voit percer le soupçon que parmi les causes qui la rendaient éternelle se trouvaient certains intérêts privés de gens qui faisaient mieux leurs affaires que celles de la république (1). »