CHAPITRE V
BETOUR DE GIAFFERI ET d’AÏTELLI.
— OFFRE DK SOUVERAINETÉ FAITE A L’ESPAGNE. — ORGANISATION NATIONALE. — LA CORSE SE DÉ- CLARE INDÉPENDANTE ET DÉCRÈTE SA CONSTITUTION.
Le sénat ne tarda pas à connaître ces événements. Pallavicini fut rappelé.
Hughes Fieschi et P.-M. Giustuiiani le remplacèrent. Ils avaient mission de traiter d'un arrangement; car la république n’était pas eu mesure de recommencer la guerre. L’empereur d’Autriche, qui la protégeait, ne pouvait lui prêter aucun secours, étant en ce moment
occupé des affaires de la Pologne ; et elle ne savait où s’adresser ailleurs. Il était donc très-important pour elle d’arranger à l’amiable les nouvelles difficultés qui se présentaient.
Giafferi et Aîtelli venaient de rentrer en Corse : leur arrivée avait produit un grand enthousiasme. Corte s’était rendu, et plus de six cents personnes, assemblées en consulte dans cette ville, V avaient de nouveau proclamé Giafferi lieutenant général, et décidé de se mettre sous la protection de S. M. Catholique ; Orticoni avait été, dans ce but , envoyé en Espagne, et l’on avait arboré à Corte et dans les autres lieux la bannière d’Aragon.
Les nouveaux commissaires firent savoir à Giafferi qu’ils avaient mission de traiter de la paix. Après avoir consulté les principaux chefs, Giafferi répondit, « <jue, puisque la garantie impériale n’avait servi arien, la nation Retraiterait désormais que sous la garantie des cours d’Espagne, de France et de Savoie. » Cette réponse confirma les commissaires dans l'idée que les Corses ne se laisseraient plus amuser par des paroles, et ils retournèrent à Gêues sans avoir rien avancé.
F.n attendant, Giafferi, profitantde la confiance qu’avait fait naître son retour, poussa autant qu’il put ses avantages, et réduisit les Génois à se renfermer dans les villes du littoral. Ces opérations eurent lieu dans le courant de 1734. La république se trouva à la fin de cette année, quant à scs possessions, exactement au meme point où ede était avant l’arrivée des Allemands ; mais son influence morale s’était de beaucoup amoindrie, car il était évident pour tous qu’elle ne pouvait rien tenter désormais par ellemême. Cependant on s’attendait àia voir revenir bientôt, avec des forces supérieures, lenter de conquérir la souveraineté qui lui échappait. Ce fut dans cette prévision que Giafferi chercha les moyens d'organiser une résistance capable de soustraire son pays à une domination qu’il avait résolu de ne plus subir.
Lescjourde Giafferi à Livourne avait été. utile à la cause nationale. Il avait éveillé en sa faveur les sympathies des Toscans, etavait pu, avecleur concours, faire passer dans l'ile des armes et des
(IJ Storia, ms., L IL
L’UNIVERS
munitions en assez grande quantité. Cédant à ses instances, beaucoup d’officiers corses qui servaient dans les différentes années de l'Italie, étaient accourus se mettre à la tête des milices, et allaient donner à l’armée un caractère de régularité qui lui était nécessaire pour combattre les troupes disciplinées de la république. Il avait fait aussi l'acquisition de Sébastien Costa, avocat d’un grand talent établi à Gènes, et qui, pour être d’Ajaccio, commençait à éveiller les soupçons du sénat. C’était ainsi que Giafferi cherchait à réunir les hommes intelligents et éclairés, en même temps qu’il organisait les forces matérielles du pays, afin d’établir un gouvernement purement national, dans le cas où la république se montrerait par trop exigeante, et où le roi d’Espagne, à l'exemple du pape, refuserait la souveraineté ae nie, qui allait lui être offerte.
La proposition de souveraineté faite à l’Espagne n'était pas aventurée : depuis longtemps cette puissance avait témoigné sa sympathie pour la Corse; elle avait à son service beaucoup d’officiers de cette nation, et elle venait d’y faire lever un régiment par Barthélemy Seta de Rasteliea. Des les premiers mouvements insurrectionnels de 172!J, le marquis de Silva, ambassadeur de S. M.
Catholique en Toscane, avait protégé et secouru, autant qu’il avait pu, les insurgés,"et, tout dernièrement encore, il avait donné a entendre à Giafferi que sa cour accepterait volontiers ie protectorat de nie s’il lui était offert. Ces considérations avaient déterminé la consulte du mois de mai 1734 a envoyer une ambassade au roi d’Espagne, pour lui offrir la souveraineté de l’Ite. Orticoni, Seta, Fabiani, Ciavaldini et Rivarola exposèrent aux ministres du roi l’objet de leur mission. Mais soit que l’Espagne craignit d’éveiller la jalousie des autres puissances de l’Europe, soit qu’elle se trouvât embarrassée de la guerre qu'elle avait alors à soutenir, elle refusa l’offre qui lui était faite , assurant toutefois les ambassadeurs qu’elle ne prêterait aucune assistance a la république.
I.e résultat des démarches faites auprès de la cour d’Espagne n’etait pas encore connu, lorsque Giafferi convoqua, au mois de janvier 1735, une assem-
blée générale de la nation à Corte.
Chaque paroisse envoya son député.
Giafferi, qui jusque-la était seul chef de la nation , demanda Hyacinthe ,Paoli pour collègue. J. -J. Castineta, Simon Fabiani de Santa-Reparata et Ange Lucioni furent nommés maréchaux de camp, ainsi que Giabiconi, qui fut spécialement préposé à la garde des côtes.
Sébastien Costa, qui était récemment arrivé du continent, fut chargé de formuler les articles de la constitution qui devait régir le pays, et qui devaient être discutés dans une nouvelle assemblée, indiquée pour le mois de mars, au couvent d’Orezza.
Cette assemblée eut lieu, en effet, !e 7 mars; elle fut très-nombreuse. Costa y lut le règlement du 30 janvier, dont on avait ajourné l’exécution en attendant le retour d’Orticoni. Ce règlement établissait la séparation définitive de la Corse d’avec Gênes, et contenait les bases de la constitution. En voici, au reste, le texte même :
1° Le royaume se met sous la protection de riinmaculée conception de la bienheureuse Vierge Marie, dont on peindra l'image sur les armes et les drapeaux, et dont on célébrera In fêle et la veille de la fêle par quelques décharges de inousquelerie et d’artillerie, conformément au règlement que la junte dressera à cet effet
2° On abolit pour toujours tout ce qui reste encore du nom et du gouvernement de Gènes , dont on brûlera publiquement les lois et les statuts, à l’endroit où la junte établira son tribunal et au jour qu elle déterminera, afin que chacun puisse assister à cette exécution.
3° Tous les notaires seront casses en même temps, cl réhabilités par la junte, dont ils dépendront à l'a tenir par rapport à leurs emplois.
4° On frappera toutes sortes de monnaies au nom des primats, qui en détermineront la valeur.
5° Tous les biens et fiefs appartenant aux Génois, ainsi que les viviers, seront conlisiptés ; elles primats en disposeront au prolit de l’Etat,
0° Ceux qui ne prêteront fias respect et obéissance aux primats et à la junte de regenre, qui censureront et tourneront eu ridicule les titres qu'on donuera aux magistrats , de même que ceux qui ne voudront pas accepter les emplois qu’on leur offrira, seront traités comme rebelles, leurs biens confisqués et eux condauiués à perdre la vie.
CORSE
7° Quiconque entrera en négociation avec les Génois ou excitera le peuple à désavouer le présent réglement sera puni de même.
S* Les généraux du royaume André Ceccaldi, Hyacinthe Paoli et don Louis Giafleri seront à l’avenir primats du royaume, et on leur donnera le nom d’Allesses Royales de la part de l'assemblée générale et de la junte.
9° On convoquera une assemblée géuérale du royaume, composée d’uu député de chaque ville ou village, et qui portera le titre de Sérénissime. Douze de ces députés pourront , en cas de besoin , représenter tout le royaume, et auront pouvoir de délibérer sur toutes les occurrences, taxes et impositions, et d’en décider. Ou leur donnera le litre d'Excellences, tant daDS l’assemblée que dans l’endroit de leur demeure, où ils commanderont avec un pouvoir subordonné aux primats cl à la junte.
10“ La junte sera composée de six personnes, qui feront leur résidences où on l’ordonnera.On leurdonuera le titre d*Excellence, et l'assemblée générale les changera tous les trois mois, si elle le trouve convenable. Du reste , la convocation de celte assemblée ne sc fera que par les primats.
1 1° On formera un conseil de guerre, qui ne sera composé que de quatre personnes, et dout les résolutions et les décisions unauiines seront approuvées par la junte.
12° On nommera de même quatre magistrats, avec le titre d'illustrissimes, subordonnés à la junte, qui veilleront à faire régner Vabondancc dans le pays et fixeront le prix des vivres.
13° Quatre autres magistrats seront élus avec le titre d'illustrissimes et changés tous les trois mois , pour avoir soin des grands chemins et veiller à l'administration de la justice et à la conduite des agents de police.
14° On choisira un pareil nombre de magistrats, auxquels on donnera le meme titre , pour la direction des monnaies.
15° On élira un commissaire général de guerre avec quatre lieutenants généraux qui commanderont a tous les soldats et oliiriers subalternes, et mettront en exécution les ordres du conseil de guerre.
16° La junte fera un nouveau code, qui sera publié dans l’espace de quinze jours, et dont les lois lieront tous les habitants du royaume.
17° On créera un contrôleur général, qui sera secrétaire et garde des sceaux , tant auprès des commissaires généraux qu’auprès de la junte, et dressera et scellera tous les décrets.
18° la junte donnera à tous les officiers, depuis le commissaire général jusqu’au der-
nier des soldats, les patentes personnelles sans lesquelles nul uc pourra, sous peine de mort , exercer sa charge.
19° Chaque membre de l'assemblée générale se choisira un auditeur, qui recevra de même ses patentes de la junte.
20° Enfin on créera aussi deux secrétaires d’Etat, avec le litre d’illustrissimes, qui seront chargés du soin de prendre garde que la tranquillité du royaume ne soit point troublée par des traîtres , et auront le pouvoir de leur faire leur procès secrètement et de les condamner à mort.
21“ Les lieutenants généraux , lorsqu'ils en seroul légitimement empêchés, pourront sc faire représenter, tant à l'assemblée que dans la junte.
22° Un déclare par la présente que don François Raffaelli et don Louis Ceccaldi , à leur retour dans le royaume, seront rétablis, le premier dans sa charge de président , lu second, dans celle de lieutenant général, qu'ils occupaient avant leur départ.