‹ EspagneChapitre 119 sur 153 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

ARRIVÉE DU BARON DE NEUHOFF. — NOUVELLE CONSTITUTION. — LE BARON DE NEUHOFF EST ÉLU ROI.

— IL ORGANISE LE ROYAUME. — SES SUCCÈS. — LES ORIUND1. — ASSEMBLÉE DB CASACCONI. — OR- DRE DE LA DÉLIVRANCE. — LES INDIFFÉRENTS. — THÉODORE VA A SARTÈNE. — IL S'EMBARQUE A ALÉ- RIA.

Le 12 mars 173G un bâtiment portant pavillon anglais prit terre à Aleria; ilavait à son boru un personnageinconnu, qui débarqua avec une suite de seize personnes, de l’argent, des armes et des munitions de bouche et de guerre. Xavier Matra le reçut chez lui avec la déférence due à un' monarque, et prévint aussitôt les chefs de la nation de son arrivée. Le mystère dont s’entourait ce personnage , I aisance et la grandeur de ses maniérés, les secours importants qu’il apportait (1 } , la majesté de sa personne et jusqu'à son costume semioriental, tout contribua à le faire consi-

(I) Cambiafii rapporte, t. IU, p. sa, qne la régence île Tunis fournit au Baron de Neuhoff les secours qu'il apporta, et qui consistaient, selon lui, en 10 pièces de canon, l.u'O fusils. 10,000 seipiins gigliati, une certaine quantité de detni-sequins et de quarts de lequins de Barbarie, 3,000 paires de souliers, 700 sacs de blé et beaucoup d’aulres munitions de bouebe eide guerre; la valeur totale de ces différents objels était d'un million d'écus, c'esl-ii-dire de six millions de livres. Cette évaluation, donnée |iar Camhiagi, nous parait tres-rxagérée, et il est matériellement impossible que le baron de Neuhoff soit arrivé en Corse avec des valeurs pour six millions; car, cela étant, il n'aurait pas été obligé, huit mois après, d'aller en personne chercher de nouveaux secours; surtout si, comme le rapporte encore ( ambiagi , il toucha 700.000 livres de contributions , frappées sur les villages environnant Bastia, et 3,100,000 liv. de quatre cents membres de l'ordre de la Délivrance ( Ibid., p 112). On ne

Ci admettre qne Théodore ait employé 9 milis dans l'espace de huit mois, et que les Corses aient trouvé ces sommas insuffisantes.

dérer d’abord comme l’émissaire d’une grande puissance, qui, ne voulant point encore paraître sur la scène, l’envoyait ainsi préparer les voies à son établissement. Mais lorsque les chefs furent venus lui rendre hommage il se Ut connaître pour le baron Théodore de Neuhoff.

Théodore Antoine baron de Neuhoff, originaire de la Westphalie, avait été, dans sa jeunesse, page de la duchesse d’Orléans; plus tard, il avait servi en Espagne, où il s’élait marié. Revenu en France, il s’était attaché à la fortune de Lavv, et avait partagé les vicissitudes de grandeur et de misère de son patron. Depuis il avait parcouru l’Europe sans but déterminé, cherchant la fortune, qui se montrait rebelle, mais la poursuivant toujours avec la ténacité que donne la conviction d’une capacité incontestable, qui tôt ou tard doit triompher. Il se trouvait à Gênes lorsque Giafferi et ses compagnons y arrivèrent prisonniers. Il s’entretint à cette occasion avec quelques Corses , qui gémissaient sur le malheureux sort de leur patrie, et leur donna à entendre qu’il pourrait servir leur cause; mais Genes n’étant pas un lieu très-bien choisi pour discuter des affaires de ce genre, on prit rendez-vous à Livourne. Le baron de Neuhoff ne tarda pas à s’v rendre, et lit part de ses projets au 'chanoine Orticoni , chargé des affaires diplomatiquesde ses compatriotes. Il promettait d’obtenir de princes avec lesquels il était dans d'excellents rapports des secours de toute espèce, et s engageait à chasser les Génois de l’île dans un trèsbref delai. Mais il mettait pour condition à ses démarches que les Corses le choisiraient pour leur roi. Orticoni.

ayant reconnu en lui un homme rempli de ressources, connaissant son monde , et bien capable de tenir une partie des promesses magnifiques qu’il faisait , consulta les chefs de la nation, qui lui laissèrent tout pouvoir de traiter; et il s’engagea en leur nom et au nom de la Corse à le reconnaître pour souverain le jour où , par un moyen quelconque, il parviendrait à la soustraire au joug des Génois. A partir de ce moment le baron de Neuhoff, tout occupé de sa fortune, ne prit aucun repos qu'il ne fût

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arrivé au but qu’il se proposait. Nous ne le suivrons pas dans ses courses aventureuses; nous nous contenterons de dire qu’il lui fallut dépenser beaucoup de génie pour arriver au résultat qu’il obtint, et qui consistait à se faire livrer, par des marchands, des sommes considérables contre l’échange, très-problématique, des produits d’une île qu'ils ne connaissaient même pas.

Comme on le voit, le baron de Neuhoff n’était pas tout à fait un étranger lorsqu’il arriva en Corse ; on I y avait perdu de vue, il est vrai, mais on relit bientôt connaissance, et les choses marchèrent et très-vite et très-bien.

Ce baron de Neuhoff dit auxehefs de la nation qu’il n’avait cessé de s’occuper de eurs intérêts; que les secours qu’il apportait n’étaient qu’une très-faible partie de ceux qui allaient prochainement arriver \ qu’il espérait voir sous peu les Génois chassés de l’île, et qu’alors la Corse, redevenue indépendante, se livrant au commerce, aux arts, à l’industrie, prendrait en Europe le rang qui était dû a ses nobles clforts. 11 ne voulait, quant à lui, pour tout ce qu’il avait fait, pour tout ce qu’il étaitdispose à faire encore, qu’être reconnu roi de la Corse. Giafferi et Paoli trouvèrent ses prétentions fort légitimes : ils ne demandaient pas mieux que de lui donner une couronne en échange des secours qu’il pouvait procurer; ils pensaient avec raison quc, puisqu il leur était donné de faire un roi, ils pourraient aussi bien le défaire le cas échéant; ils protestèrent donc de leur reconnaissance et de celle de la nation pour les bienfaits du baron de Neuhott , et lui déclarèrent qu’ils allaient poser sur sa te te la couronne qu’il ambitionnait. On partit alors pour Cervione. Le futur roi alla occuper le palais épiscopal , abandonné par monseigneur Mari, partisan dévoué des Génois, et l’on s’occupa immédiatement rie la nouvelle organisation. Une assemblée générale de la nation, convoquée pour le 15 avril au couvent d’Alesani, délibéra sur les affaires présentes et discuta la constitution du royaume, dont les articles principaux furent ainsi arrêtés :

1° La nation reconnaît pour son roi le

baron Théodore de Neuhoff. I.a couronne doit appartenir à tes descendants, garçons ou filles, et à leur défaut au parent qu’il désignera.

I 2° Dans le cas d’extinction , la nation recouvrera ses droits à la nomination d un autre roi ou à la formation d’un gouvernement qui lui conviendra.

3° Le roi et ses successeurs exerceront dans sa plénitude l’autorité royale sous les conditions suivantes :

4° Il sera établi une diète de vingt-quatre membres les plus notables; seize seront du Deçà-des-Monls, huit du Delà. Trois membres de la diète résideront toujours à la cour.

Le roi ne pourra, sans leur consentement, rien décider en matière d’impôts ou de gabelles, ni en matière de paix et de guerre.

5° l.es dignités, charges et emplois de toute sorte appartiendront aux nationaux à l’exclusion de tout étranger.

6° Des que la constitution sera publiée, tous les Génois qui habitent le royaume en seront chassés. La paix étant rétablie , il ne pourra y avoir dans le royaume d'autres trou- |>es que les troupes corses, excepté celles qui forment la garde du roi et qu’il peut choisir comme il l’entend.

7« Il est défendu à tout Génois, quel qu’il soit , de séjourner ou de s’établir dans le royaume, et le roi lui-même, ne peut lui en donner l’autorisation.

8° Les produits bruts ou industriels du pays ne seront soumis à aucun droit à leur sortie.

9° Tous les biens des Génois et des rebelles à la patrie , comme aussi ceux des Grec* établis à Paomin , seront confisqués.

10° Les contributions annuelles ne devront pas dépasser trois livres de monnaie courante pour chaque père de famille. Les demi-tailles et les impositions payées par les veuves seront abolies.

Le sel, que le roi fournira au peuple, ne pourra être veudu au delà de treize sous et demi de monnaie courante la mesure de vingt-deux livres.

11° Les villes du royaume conserveront leurs privilégas pour ce qui regarde l’économie de leurs vivres.

12° Il sera créé dans l’une des villes du royaume une université pour l’étude de la philosophie et des lois.

13" Le roi , pour donner plus d’éclat et de gloire au royaume , y créera un ordre de noblesse composé des hommes les plus considérables de l’ile.

14° Tous les bois et toutes les campagnes demeureront la propriété des habitants, comme ils l’ont été par le passé , et comme

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ils le sont présentement, de manière que le roi ne pourra y avoir d’autres droits que ceux qu y avait la république.

Le docteur Gaffori de Corte fut chargé de lire cette constitution au peuple assemblé, et il la porta ensuite a la signature du baron de jNeuhoff, qui s'etait rendu à cet effet à Alesani. Le baron de Neuhoff, ayant témoigné à Gaffori et aux chefs de la nation toute sa gratitude, signa la constitution, et jura sur l’Evangile de lui être fidèle. Après les solennités religieuses, les généraux placèrent sur sa tête une couronne de chêne et de laurier, et le proclamèrent rot de la Corse, en présence d’une foule immense, accouruede toutes parts pour cette cérémonie. Le peuple consacra par ses acclamations le nouvel élu, qui prit le nom de Théodore I".

Le premier soin de Théodore fut de songer à l'organisation militaire et civile de l’État qu'il était appelé à gouverner. Il nomma capitaines généraux et premiers ministres d'Étnt Louis Giafferi et Hyacinthe Paoli, qu'il décora du titre de comtes ; grand maréchal du

fialais Xavier Matra, qu’il fit marquis; ieutenant général et gouverneur de la Balagna , Gabiconi , avec le titre de comte; Simon Fabiani, capitaine de la garde royale; Ignace Arrighi de Corte, lieutenantgénéral commandant la piève deTalcini; J.-J.Castineta, lieutenantgénéral commandant la piève de Rostino.

L'avocat Costa, créé également comte, fut nommé grand chancelier et garde des sceaux du royaume, et le docteur Gaffori secrétaire du cabinet de S. M.

Il chargea les généraux de nommer les officiers inférieurs et de former les compagnies d’hommes d’armes. Costa fut également chargé de la nomination aux emplois dans l'ordre civil. — Les compagnies furent bientôt formées , et il se trouva plus d’hommes de bonne volonté que le besoin n’en requérait. Théodore passa une revue generale de ses troupes, qui se montaient à environ six mille hommes, et les envoya occuper les lieux qui formaient frontière avec les possessions génoises : il fit attaquer en même temps Porto-Vecchio et Sartène, qui se rendirent aussitôt , et par l'occupation de ces places il se trouva pres-

ue entièrement maître de la province e la Rocca ( 23 avril 1736).

Le succès que Théodore venait d’obtenir dans le Delà-des- Monts l’encouragea à pousser ses avantages età agir avec vigueurdansle Deçâ-des-Monis.ll se mit lui-même à la tête ti’un corps nombreux de volontaires, et marcha sur Bastia, qu’il resserra étroitement , taudis que Ignace Arrighi assiégeaitSaint-Florent, et Antoine Oletta l'Aigajola. Arrivé devant Bastia , Théodore somma le maruisRivarola de se rendre, le menaçant e sa juste colère s’il résistait à ses'ordres. Rivarola répondit qu’il se moquait de ses menaces, et fit faire sur les assaillants une décharge d'artillerie qui les obligea à reculer leurs postes. Théodore, ne pouvant, avec ses fusiliers, forcer la ville , chercha à la priver des choses les plus nécessaires; il coupa les canaux qui lui amenaient l’eau , fit défense expresse de porter aux habitants aucune espèce de vivres, et mita contribution les villages environnants, soupçonnés de sympathie pour les Génois.’ Pendant qu’il prenait ces mesures , qui étaient fort préjudiciables aux Génois, les généraux Arrighi et Oletta soumettaient le Nebbio, enlevaient aux habitants de Barbaggio et de Patrimonio les armes que leur avaient fournies les Génois, et défaisaient complètement les troupes suisses et génoises accourues pour soutenir leurs partisans.

Dès que la république avait appris l’arrivée en Corse du baron de Neuhoff, elle s’était empressée de publier un manifeste où elle le représentait comme un homme perdu de dettes, sans consistance, ni honneur, n’ayant aucun appui, et étant venu en Corse pour y chercher une fortune qu’il n’avait pu trouver ailleurs. Au milieu d’allégations très-véridiques se trouvaient des imputations calomnieuses, auxquelles le roi Théodore crut devoir répondre par un manifeste où, à son tour, il n’épargnait point la sérénissime république ; les Génois répliquèrent; Théodore répondit encore ; et cette guerre d’édits et de circulaires s’alluma plus ardente et plus passionnée que celle qui se faisait par les armes. Celles-ci cependant prospéraient du côté des Corses; la république, réduite à ses seules places mari-

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times, qui souffraient beaucoup de ne pouvoir rien tirer de l'intérieur, chercha à combattre lesCorses par les Corses, et elle offrit de larges recompenses à ceux qui voudraient se ranger de son parti.

Environ deux mille nationaux s’enrôlèrent sous ses drapeaux , et on leur donna le nom d 'Oriundi. De tout temps les Génois ont compté des partisans en Corse. Mais à cette époque le nombre s’en accrut de tous ceux qui , ayant à craindre la sévérité des lois nationales et voulant échapper aux châtiments que leur conduite privée avait pu mériter, se jetèrent dans leur parti en haine de leurs ennemis personnels.

Ces Oriundi étaient certainement des soldats très-utiles à la république ; pleins d’audace et connaissant parfaitement les localités, ils faisaient à propos des sorties , ravageaient les campagnes , incendiaient les habitations et désolaient de toute manière le pays. Théodore, voyant la guerre impieque lui faisaient les Génois, usa de représailles envers eux, et n’épargna ni les personnes ni les choses de leurs partisans. Les Oriundi, étant débarquésaCalvi, se portèrent inopinément sur le village de Zilia , qu’occupaient les troupes de Simon Fabiani, quais pensaient surprendre; mais ils trouvèrent, contre leur attente, les nationaux sur leurs gardes, et furent vivement repoussés. Dans uneautre affaire qu’ils eurent, vers le même temps, à file Rousse , avec les troupes de Théodore , ils se laissèrent enlever une grande quantité de fusils, perdirent des caissons de poudre et d’argent, et eurent deux cents hommes faits prisonniers.

Cependant, ces défaites ne découragèrent point ltivarola; il voulut tenter une entreprise hardie, mais qui devait couronner ses efforts si elle réussissait ; il savait que Théodore était a Furiani ; il ordonna à une forte colonne d’aller l'attaquer à l’improviste. Les Génois s’avancèrent hardiment; Théodore monta à cheval , et, se portant un des premiers contre l'ennemi , l’obligea bientôt à se retirer en toute hâte à Bastia ; puis il se porta dans le Nebbio, qui , ayant reçu des armes de Rivarola, refusait de lès rendre. Le châtiment qu’il infligea à cette piève fut sévère; mais il fut aussi

d’un exemple salutaire pour celles qui auraient voulu l’imiter (17 juillet 1786).

I.es succès obtenus par les troupes de Théodore avaient réduit les Génois aux seules villes du littoral : c’était là un bon résultat ; mais un résultat insuffisant. En effet, tant que les Génois étaient maîtres des villes, et qu’ils pouvaient, par leurs croisières, arrêter les secours du dehors, les Corses n’étaient pas maîtres chez eux, et se trouvaient encore a la merci de leurs ennemis, pour les objets qu’il leur fallait nécessairement tirer du continent. Théodore avait bien cherche à monter quelques industries ; il avait établi des tanneries , des fabriques d'armes, des salines; il avait fait des règlements très-libéraux pour encourager les étrangers à venir s’établir en Corse, et avait fait battre monnaie (I). Mais toutes ces industries et toutes ces mesures ne pouvaient avoir de résultat sérieux et sensible que dans l’avenir, et le présent était très-fâcheux. Les récoltes avaient été mauvaises ; les munitions de guerre étaient épuisées; on était menacé de ne pouvoir conserver les avantages péniblement obtenus; les secours annoncés par Théodore n’arrivaient pas , et le peuple commençait à murmurer. Le roi crut alors nécessaire de convoquer une consulte générale des principaux habitants de l’île, dans le couvent de Casacconi ( 2 septembre). Il y renouvela ses promesses, rassura les députés sur l’avenir , et déclara que si les secours qu’il attendait n’étaient point arrivés à la fin du mois d’octobre il sedémettrait de la couronne. En même temps, pour s’opposer autant

(I) Théodore üt frapper des monnaies d'argent et de cuivre; elles furent très-recherchées sur le continent et sont devenues aujourd'hui hirt rares. Le cabinet des médaillés de Paris possède plusieurs de ces pièces. L'écu d'argent, trésrecherché sur le couiinent, du vivant même de Théodore, porte son efllgie, ornée d'une longues perruque surmontée de la ronronne royale; du cdle de la nuque «'trouvent trois chaînons entrelacés , dont le premier el le dernier sont brises. La légende est Theodorusrtx Corsive. Au revers de ce type, dans le champ , est l'image de la Vierge avec la date I7J8; la légende est Montra te esse malrem Les pièces de cuivre portent sur une face, entre deux palmes réunies par le bas et surmontées d’une couronne, les lettres T. R., et. a l’exergue, la date 1 738; dansle champ, au revers, sohii cinae; en deux lignes dans un cercle : Pao. Bono. Publia). Ko. La.

CORSfi.

ior

uc possible aux croisières génoises , il

t armer en course de grosses barques, leur donna des lettres de marque; et, rassuré sur les dispositions de ses sujets à son égard , il partit pour le Delà-des- Monts, qu’il n’avait point encore visité.

Dès qu’il fut à Porto- Vecchio, Luc d’Oruano, qu’il avait confirmé quelque temps auparavant dans son grade de capitaine général du Delà-des-Monls , vint le trouver avec une grande partie des principaux habitants de la Rocca, et l'engagea à passer à Sartène , où l’attendaient ses fidèles sujets. Ce fut dans cette ville que Théodore créa son ordre de chevalerie de la Délivrance, dont en moins de deux mois il y eut, au dire de Cambiagi, plus de quatre cents membres , qui versèrent au trésor mille éeus chacun pour droits de chancellerie. Ce fut aussi dans cette ville que, cédant aux désirs des notables habitants, il créa une très-grande quantité de comtes et de marquis.

Théodore ne fit pas un long séjourdans le Dela-des-Monts , et des événements assez inquiétants l'obligerent bientôt à retourner au centre de 111e. Pendant son absence il s'était opéré un changement dans l’esprit des habitants de ces provinces. Quelques personnages considérables, comme Hyacinthe Paoli, Aurèle Rafïaëlii et le piévan Aïtelli, n’ayant point été satisfaits dans leur ambition, avaient profité du mécontentement général des populations, qui, inquiétées par les Génois, murmuraient de ne point voir arriver les secours annoncés, pour créer un parti qu'ils appelèrent des indifférents , parti neutre entre la république et Théodore, et qu’on supposait prêt à embrasser la cause du vainqueur (1). Théodore chercha à ramener les indifférents par la douceur; et lorsqu'il vit qu’ils persistaient dans leur résolution, il les déclara rebelles, et fit marcher contre eux ses troupes. Mais ses troupes furent battues, et Dieu sait ce qui serait advenu de la majesté royale, si Giafferi, intervenant à propos, n’edt, par son influence, arrêté l’orage prêt à éclater, et apaisé provisoirement les esprits. Eu bon prince , Théodore pardouna à ses sujets peu dociles , mais

U) Cambiagi, t. ni, Uv.IX.

il comprit que sa position n’était plus tenable , et il résolut d'aller lui-meme chercher les secours qu’il avait si longtemps promis, et que ses mandataires infidèles semblaient ne vouloir pas lui envoyer.

Il se rendit le 5 novembre à Sartène. Là, il convoqua une assemblée de ses principaux fonctionnaires et officiers , leur exposa qu'il était de toute nécessité qu’il se rendit en personne sur le continent pour accélérer l'arrivée des secours importants qui lui avaient été formellement assurés; il leur recommanda de rester unis entre eux , leur fit prêter serment defldélité ; et, après avoir publié un règlement où il confiait la régence du royaume aux marquis Hyacinthe Paoli, Louis Giafferi et Luc d’Ornano, il partit pour Aléria, escorté d’une suite nombreuse, et s'embarqua sur un bâtiment français avec le garde des sceaux Costa et son Bis , Durazzo-Fozzani , le fils de Ceccaldi et quatre personnes à sou service. A peine avait-il quitté le rivage de la Corse qu'il faillit être pris par un croiseur génois, qui, par respect pour le pavillon français, n’insista point our visiter sou bâtiment. Il débarqua Livourne , déguisé en abbé , et partit aussitôt pour Florence , d’où il passa à Rome, puis à Naples, et s’y embarqua pour Amsterdam, laissant en Italie Costa et les autres Corses qui l’avaient suivit en leur promettant bientôt de ses nouvelles.

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