CHAPITRE IL
LES RÉGENTS DU ROYAUME CHER- CHENT A TRAITER UE LA PAIX. — RÉPONSE DE RIVAROI.A. — LE l'EU- TLE VEUT SOUTENIR LA GUERRE.
— SUCCÈS DE CASTINET A. —MESU- RES PRISES PAR LA REPUBLIQUE CONTRE THÉODORE. — SA LETTRE AUX RÉGENTS. — MARI REMPLACE RIVAROLA. — SES SUCCÈS, SES DE- FAITES.
Le départ de Théodore ressemblait trop à une fuite pour que les Corses pussent croire à son retour. Aussi eurent-ils alors la conviction qu’il aban-
L’UNIVERS
donnait pour toujours son royaume.
Les chefs délégués par lui pour gouverner l’État eu son absence en étaient tellement persuades, qu’ils songèrent sérieusement à traiter avec les Génois pour apaiser les mécontentements du peuple , qui croyait avoir été mystifié par eux et dont le malaise allait toujours croissant. En effet, les Orlundi ne cessaient de ravager les campagnes, et répandaient le bruit que la république était prête à accueillir les Corses comme des enfants bien-aimés. On envoya donc quelques députés à Bastia pour traiter de la paix; mais Rivarola, sans daigner même les recevoir, leur fit dire qu'avant tout il fallait déposer les armes et s’en remettre au libre arbitre de la république. Voyantqu’ilsnepouvaient rien obtenir de raisonnable, ils quittèrent la ville; et, portant à leurs mandataires la réponse du gouverneur, ils les engagèrent à persister dans leur résistance. Le peuple alors, par un de ces changements qui font honneur à ses sentiments, déclara qu’il n’aurait jamais d’autre souverain que le roi Théodore.
On sut bientôt à Gênes le départ de Théodore, et la république s’empressa de faire publier une lettre anonyme dans laquelle, continuant son système de diffamation, elle injuriait le pauvre roi absent, et disait qu'il était parti pour aller demander du service à Naples (1er décembre).
Les régents répondirent h cette lettre, qui avait été répandue avec profusion, en taxant de calomnieuses les attaques des Génois ,et en protestant de leur dévouement au roi (10 décembre).
Sur ces entrefaites, le chanoine Orticoni , ce zélé et savant patriote, débarqua à Porto-Vecchio avec r'usieurs ecclésiastiques , qui venaient se mêler volontairement aux luttes que soutenaient pour la liberté leurs concitoyens. Leur arrivée sembla donner de nouvelles forces au parti national. 3. -J. Cnstineta se mit en campagne avec quatre cents hommes seulement, et dévasta les habitationsdespartisansdes Génois, à Borgo di Marana; de là, passant à Aiéria, il ravagea les terres des Panzaui dcXuani, dont l’attachement à la république était bien connu, et, revenant ensuitesur ses pas, il se mit à battre de nouveau la
campagne aux environs de Bastia. Rivarola fit aussitôt sortir des troupes pour lui donner la chasse. Mais Castineta, qui s'attendait à ce mouvement des Génois , les attira dans une embuscade , et les tailla en pièces.
L’absence de Théodore n’empêchait pas, commeon le voit, les Corses de poursuivre leurs attaques et de tenir leurs ennemis confinés dans les villes. Cependant, les régents, voyant l’hiver s’approcher et voulant assurer le travail des champs et le pâturage des bestiaux, envoyèrent à Bastia une nouvelle députation pour demander un armistice. Rivarola fit répondre aux députés qu’il ne consentirait à une suspension d'armes qu'autant que les Corses, renonçant àdemander la garantie de l’empereur, déposeraient les armes et se déclareraient rebelles. Lesdéputés retournèrent pleins d’indignation vers les régents, qui, partageant leur colère , convoquèrent une assemblée générale à Corte , pour le 21 janvier 1737. L’assemblée fut unanime pour décider qu’il fallait verser jusqu’à la dernière goutte du sang national plutôt que d'accepter de telles conditions; qu’on ne devait reconnaître d’autre souverain que Théodore, et que pour soutenir convenablement cette résolution chaque piève aurait à armer le tiers de sa population.
La républiquesemblas’inquiéter d’une telle décision; elle prit à sa solde trois régiments suisses et se fit prêter trois millions parla compagnie de Saint-Georges; de plus, elle arma en course plusieurs hôtiments et mit à prix la tête de Théodore, de Costa père et fils , et de Michel Durazzo-Fozzani. La récompense qu’elle promettait pour l'assassinat de ces hommes , qu’elle déclarait criminels de lèse- eajesté , était fixée par son décret à deux mille génuines (l).
Théodore eut connaissance de ce decret , et il se cacha si bien, pour échapper au poignard des sicaires alléchés par une si forte récompense, qu’on perdit entièrement ses traces. Cependantil trouva moyen de faire parvenir, vers la fin dejanvier, unelettre aux régents dans laquelle il les engageait à soutenir ses droits, et leur taisait espérer les secours pro-
(I) Cambingi , t. III , p. 125,
CORSE. 10
mis. Cette lettre , sans date de lieu ni d’année, et d’ailleurs excessivement vaue, puisqu’elle ne fixait aucune époque, onna lieu à des interprétations di verses.
Les uns, pleins de confiance dans le monarque qu’ils s’étaient donné, se résignèrent à attendre patiemment son retour; d’autres pensèrent qu'il ne reviendrait pas. Ces deux oDiuions eurent leurs partisans, et on allait vider la question par les armes, lorsque André Ceccaldi, qui était en congé en Corse, et le chanoine Orticoni apaisèrent ces discussions et empêchèrent ainsi une effusion du sang. On chanta alors le Te Ueum , et on ne songea plus qu’à combattre les Génois. Ceux-ci venaient de remplacer Rivarola par le sénateur Mari. Ce nouveau gouverneur n’était guère plus belliqueux queRivarola; mais, comme il arrive toujours au commencement d’une administration, il voulut se signaler, et donna l’ordre aux garnisons de Calvi et de Bastia d’agir contre les nationaux. Aux environs de Calvi, les troupes royalesqui formaient le siège do la ville furent battues, perdirent quelques hommes et un assez grand nombre de bestiaux (22 mai 1737 ). Un détachement génois parti de Bastia s'en fut le long de la mer jusqu’à Aléria.où, ayant trouve des femmes et des enfants occupés au travail des salines, il en lit une affreuse boucherie.
Luc d'Ornano , informé trop tard de cet acte de barbarie, ne put en tirer vengeance immédiatement; mais un conseil de la nation, s’étant assemblé à Corte , décida que puisque les Génois avaient enfreint les lois de l’humanité il nefallait plusavoir de pitié poureux, et que tous ceux qui tomberaient entre les mains des nationaux seraient impitoyablement massacrés. Cette décision i'ut envoyée à Mari pour qu’il n’en ignorât, et Luc d'Ornano se mit à parcourir les côtes à la tête de six cents hommes, dévastant le pays et incendiant les maisons appartenant aux partisans de Gênes.
La république , inquiète de ces nouveaux mouvements, et u’ayantqu’un régiment suisse à envoyer en Corse, prit une résolution extrême, et lit un appel à tous ses condamnés par contumace, offrant de les gracier sous la condition qu’ils iraient combattre en Corse. On
peut facilement imaginer ce que devait être cette troupe, presque entièrement composée de gens courlamnés aux galères. Les Suisses mercenaires que la république avait engagés se plaignirent d’avoir a combattre en compagnie de tels boulines, et des rixes sanglantes s’élevèrent bientôt entre eux.
Cependant le gouverneur, voyant que les affaires n’avançaient pas , fit aux nationaux des ouveriures de paix, sur les bases du traité qui avait été garanti par l’empereur (1 ). Mais, quoiqueles Corses n’ignorassent pas que leur roi était prisonnier à Amsterdam , ils rejetèrent néanmoins ces ouvertures , et déclarèrent qu’ils ne reconnaîtraient jamais d’autre autorité que celle de Théodore.
Us firent mieux : se remettant en campagne, ils resserrèrent de toutes parts les Génois, et allèrent assiéger Bastia. Alors Mari, voulant faire diversion au siège, envoya seize cents hommes au golfe de Vahnco pour ravager et incendier le Delà-des-Monts. Cette expédition atteignit en partie son but ; mais Luc d’Oruano, étant accouru, lui tua beaucoup de monde, et l'obligea à sereinbarucr à la hâte. Il en fut de même pour le étachementdébarquéà Campo-More,et quelecurédeZicavodétruisit presque entièrement, EiiBalagne, Calenzana, soupçonné d'avoir des intelligences avec les Génois, fut incendié. La république avait partout le dessous.