CHAPITRE IV
LA B F. PUBLIQUE DEMANDE DES SE- COUES A LA FRANCE. — CONDITIONS DE CELLE -CI. — LES PROPOSITIONS FAITES PAR GÊNES AUX CORSES, SONT REJETÉES. — MÉMOIRE EN- VOYE AU ROI DK FRANCE. — CON- SULTE DECORTÉ. — RESOLUTION DE SOUTENIR L’INDÉPENDANCE.
Par suite d’une politique défiante et méticuleuse, la république avait jusquelà hésité à demander du secours a une puissance étrangère. L’expériencequ’elle avait faite de l'intervention allemande
(t; Cambiagi , L I1L
n’avait pas été heureuse et lui avaitcoûté fortcher.Elle craignait les dépenses; car son trésor était obéré. Cependant elle vit bien qu'il n'\ avait pas de temps à perdre , et qu'il fallait ou soumettre les révoltes ou renoncer à la Corse. Elle s'adressa alors à la France, et envoya comme plénipotentiaire à Paris le marquis de Brignole Sale pour traiter de cette affaire.
Le cardinal de Fleury, ministre des affaires étrangères, écouta favorablement la demande des Génois, et promit d’intervenir. Depuis quelques années l'attention de la France s’était portée sur les affaires de la Corse. Déjà , dès 1735, M. de Campredon , ambassadeur à Gènes, voyant les difficultés que la république éprouvait à rester maltresse de la Corse, et craignant que quelque puissance, comme l’Espagne, l'Angleterre, la Sardaigne, et peut-être même le Portugal appuyé par l’empereur, ne vint às’en emparer tout à coup, avait proposé à son cabinet de se substituer à la puissance génoise. Ce projet, d'abord accueilli avec empressement, avait été bientôt après abandonné par le cardinal de Fleury, effrayé des difficultés qu'en présentait la réalisation. Ce n’était pas en effet chose facile d'amener Gênes a céder sa souveraineté sur la Corse. Bien que plusieurs voix se fussent déjà fait entendre à ce sujet dans les conseils de cette république, bien qu’il fût évident pour tous que c’était là une souveraineté très- embarrassante et qui devait échapper un jour ou l’autre, néanmoins l'orgueil national, habitué à cette longue possession , se serait révolté à l'idée d’abandonner une lie qui procurait aux Génois des avantages honorifiques dont ils n’auraient l’équivalent nulle part. Si donc la république se refusait a céder ses droits a la souveraineté de file, il ne restait d'autre parti à prendre que celui de la force, et, dans les circonstances actuelles, rien n’eilt été plus facile que de s’emparer de 111e. La preseuce de quelques soldats eût sufQ pour que. la France fût reconnue souveraine légitime du pays; mais le cardinal de Fleury n’avait point voulu se donner ce tort envers les Génois, et l'embarras d une solution équitable lui avait fait renoncer au projet proposé par M. de Cam-
predon (l).Cependant, lorsquele marquis de Brignole Sale vint, au nom de la république, demander l’intervention de la France , il n’hésita pas à l’accorder, car il y voyait un moyen d’entrer dans les affaires de la Corse, et suivantes principes desa politique expectative, il pouvait espérer quelque chose des résultats de la guerre.
On convint aisément des bases du traité, qui futsignéle 19septembre 1737.
La F’rance ne faisait que prêter assistanceà la république, dont la domination restait intacte en toute chose. Si on l’obligeait à donner ia liberté ou à accorder des pardons, elle devait le faire dans la forme ordinaire de ses édits et réglements. La F’rance n'était là que comme garant; mais elle exigeait oue sa garantie fût stipulée, sans quoi elle refusait son concours. Elle devait travailler dans un intérêteommun de pacification, mais elle s’engageait à agir par les armes si elle n’y pouvait réussir. Ses troupes n’étaient
fias mises sous les ordres des chefs miitaires génois, pas même en contact avec les garnisons de la république : elles devaient avoir leurs quartiers séparés ; seulement le général français devait s’entendre avec le gouverneur génois , qui restait chargé de fournir aux troupes le logement et les subsistances. La république s’engageait à paver à la France deux millions pour les frais. Le marquisde Brignole Sale proposa au cardinal de Fleury de faire intervenir dans ce traité l’empereur d’Autriche, puisqu’il avait été garant des règlements ue 1734 ; mais l’empereur, occupéde sa guerre avec les Turcs, n’intervint que nominalement, et la France se chargea d’envoyer seule les troupes nécessaires (2).
Ces conditions une fois arrêtées et l’expédition sur le point de partir, la république publia un manifeste dans lequel elle annonçait que l'empereur et le roi de France s’etaient unis pour obliger les Corses à rentrer sous son obéissance. Elle pensait que cette nouvelle amènerait les insurgés à faire leur soumission, et alors elle aurait probablement remercié la France de sa bonne volonté et évité ainsi les dépenses considérables dans lesquelles elle allait
(I) Vfnoens, flist.de Gène *, t. III, p 345.
(a) Vioceos, HisL. de Gènes, t. III, cbap. IV,
CORSE
s’engager. On dit même qu’elle fit faire aux chefs de la nation des propositions dont les principales étaient : 1° Qu’elle consentirait à ce qu'ils demeurassent armés et occupassent toutes les places de l’île à l’exception de Bastia, qu’elle se réservait; 2° qu’elle consentirait également à ce que des cinq évêchés de la Corse quatre fussent occupés par des nationaux ; 3° enfin, qu’elle leur donnerait deux millions de livres à litre d’indemnité (1). Si elle en vint en effet à faire de telles propositions , on doit croire qu’elle craignait plus le remède que le mal, et qu’elle ne voyait qu’avec un œil jaloux l’intervention de la France.
Quoi qu’il en soit , les Corses n’en demeurèrent pas moins résolus à se défendre. Ils furent surpris et attristés à la fois d’apprendre que la France s’unissait a Gènes pour les accabler. Indépendamment des anciens souvenirs qui les rattachaient à cette puissance , ils avaient toujours montré le plus profond respect pour le roi de France, et lui avaient même offert la souveraineté de leur île. Cependant comme ils ne pouvaient douter des faits avancés par la république, ils s'empressèrent de faire parvenir au roi un mémoire dans lequel, exposant les griefs qui leur avaient mis les armes à la main contre la république, ils le priaient de se souvenir de ce qu’avaient fait ses ancêtres pour la Corse, et de jeter un regard de compassion sur elle. Pour que ce mémoire parvint à sa destination, ils l’envoyèrent au brigadier Jérôme Boërio , leur chargé d’affaires à Venise, qui le fit tenir au cardinal de Fleurv (9 novembre 1737).
En attendant le résultat de leurs démarches près la cour de France , les régents du royaume assemblèrent à Corte une consulte pour connaître l’opinion du pays et aviser selon les circonstances.
La consulte se prononça unanimement pour Théodore et l'indépendance (27 décembre). En conséquence, les régents publièrent une circulaire par laquelle ils engageaient les peuples à demeurer fidèlement attachés à leur roi. Au commencement de l’année suivante ils firent imprimer au nom de tous les bons patriotes et répandre en Corse, comme sur
(I) Cambiagi, Istoria di Cors ica, t. III, liv.
le continent, une autre circulaire, dans laquelle ils disaient qu’il fallait se rattacher à Théodore par reconnaissance et t par intérêt : par reconnaissance, à cause des secours qu’on en avait reçus et qu’on ne cessait d’en recevoir; par intérêt, parce que les lois qu’il avait données au pays et les mesures qu’il avait prises assuraient à la Corse un bonheur qu’elle ne devait espérer dans aucune autre position. Les Corses n’avaient pas, à vrai dire, besoin de ces excitations de lburs chefs pour se raffermir dans leur fidélité au roi qu’ils s’étaient choisi : la haine qu’ils avaient pour la domination génoise suffisait pour les éloigner à jamais de la pensée de se soumettre à la république. Mais ils s’y confirmèrent plus que jamais, voyant que leurs chefs en qui ils avaient confiance les y engageaient. Ils résolurent donc unanimement de combattre les Génois et leurs auxiliaires, quels qu’ils fussent.