CHAPITRE V
ARRIVÉE DE SI. DE BOISSIEUX. — DÉ- PUTES A BASTIA ET OTAGES A MAR- SEILLE.— RETOUB DE THÉODORE. — PUBLICATION DU RÈGLEMENT DE PACIFICATION. — AFFAIRE DE BOB- GO BT DE LUCIANA. — NAUFRAGE DE QUATRE VAISSEAUX FRANÇAIS.
— MOnT DE M. DE BOISSIEUX.
Sur ces entrefaites , l’expédition française, montant à trois mille hommes, arriva en Corse, sous les ordres du général comte de Uoissicux ( février 1738). On n’avait pas voulu lui donner une trop grande importance, pour ne point éveiller les susceptibilités des puissances rivales, et aussi parce que les Génois avaient dit que la présence seule des Français suffirait pour faire rentrer les insurgés dans leur devoir.
Les instructions données par la cour à M. de Bolssieux étaient toutes pacifiques; il devait chercher à ramener les esprits, et ne devait employer la force que lorsqu'il aurait épuisé les voies de la conciliation. Ce n’était pas là le compte des Génois. Puisqu’ils eu étaient venus à solliciter une intervention étrangère,
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qu’ils regardaient comme très-onéreuse, ils voulaient en tirer tout le profit possible, et s’en servir pour inspirer aux Corses une terreur qui les empêchât de songer désormais à la révolte. Ce fut dans cette vue que le marquis Mari, commissaire de la république à Bastia , sollicita le général de Boissieux à commencer immédiatement les hostilités; mais M. de Boissieux résista à ces conseils, et voulut, avantd’agir, attendre les explications qu’il comptait recevoir des chefs insurgés. Ces explications ne se firent pas longtemps attendre.
Dès que Ciafferi et Paoli connurent l’arrivée des troupes françaises, ils s’empressèrent de faire tenir au commandant de l’expédition des lettres par lesquelles ils protestaient de leur dévouement à la France, et déclaraient s’en remettre entièrement a ce qu’elle ferait, sauf toutefois le retour sous la domination génoise, qu’ils repoussaient de toutes leurs forces. Avant de rien entreprendre, de Boissieux envoya à sa cour un courrier porteur d’un mémoire ampliatif qui lui avait été envoyé par Paoli, et dans lequel étaient exprimés tous les
Î'riefs que les Corses articulaient depuis ongtemps contre la republique.
Tandis qu'à Paris on s’occupait d’arranger les affaires d’après les bases que l’on jugeait les plus convenables, M. de Boissieux fit savoir aux chefs de la nation qu’il serait opportun d’envoyer à Bastia des députés avec le-quels on s’entendrait plus facilement qu'on ne pouvait le faire par correspondance.
Connue les Corses avaient pleine confiance dans le général français, ils s’empressèrent de satisfaire à son désir en lui envoyant le chanoine Orticoni, le docteur Gaffori, et Cuttoli qui représentait le Delà-des-Monts. De Boissieux accueillit parfaitement ces délégués, eut plusieurs conférences avec eux, et expédia aucardiual de Fleury de nouveaux courriers. La réponse qu’il en reçut fut qu’il fallait, avant toute chose, que les Corses se soumissent à une complète et parfaite obéissance vis-à-vis de Gènes; que c'était là ce qu’exigeait d'abord la F'rance ; que cette deference aux ordres du roi et à l’autorité légitime de la république serait très-bfen vue à la cour, et mériterait aux peuples
de la Corse le pardon qu’on était disposé à leur accorder. M. de Boissieux avait ordre en même temps d'exiger des otages qui répondraient de l’exécution des traités à intervenir. 11 fit connaître aux généraux la dépêche qu'il venait de recevoir. Ceux-ci répondirent qu’ils étaient dans une profonde douleur de ne pouvoir obtempérer aux ordres du roi de France, qu’ils regardaient comme leur maître, mais qu'ils ne pouvaient consentir à se soumettre à la république, laquelle s’était toujours montrée infidèle à ses promesses et pleine de cruauté à leur égard; qu’il y avait entre Gênes et la nation Corse un abimequi ne pouvait cire franchi ; ils suppliaient encore le roi de France de jeter sur eux un regard de miséricorde, etne cachaient pas la résolution de verser jusqu’à la dernière goutte de leur sang plutôt ue de consentir à redevenir les sujets ’un pouvoir aussi oppressif; car, disaient-ils, il vaut mieux mourir que de voir les désastres de la patrie, nielius est niori quant vulere mala gentis nostræ. Cependant, pour donner une preuve de leur déférence envers le roi très -chrétien, ils envoyèrent les otages qu’il réclamait d’eux et qui étaient une garantie de leur bonne foi. Les plus importants de ces otages furent : Antoine Colonna, Antoine Buttafuocot Philippe Costa, Alerius Matra, Giuliani et Paoli deRalagne et Gallone ; ils se rendirent d’abord à Bastia, puis on les expédia en France (août 1738).
Les six premiers mois du séjour des Français en Corse se passèrent ainsi en négociations diplomatiques. M. de Boissieux attendait de nouvelles instructions de sa cour, ainsi que le règlement que l’on était en train de rédiger. Ses relations avec les chefs de la nation avaient été jusque-là très-amicales; et il avait lieu de se louer de la franchise avec laquelle ils s'étalent ouverts à lui. Cependant, cette bonne harmonie no tarda pas à être troublée. La nouvelle de la prochaine arrivée de Théodore en Corse réveilla les esprits en sa faveur. Mari insinua à M. Je Boissieux que Paoli et Giafferi, sousdes semblants de respect et de dévouement, cachaient i’intenlion de soutenir le roi qu’ils avaient choisi et de soulever la nation en sa fa-
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vêtir. M. de Boissieux prêta trop légèrement foi à cee discours. Quoique doué d’une certaine sagacité, Tl ne s’aperçut point de la ruse du commissaire génois , commença à se défier des Corses avec lesquels il traitait, et ne cacha pas les doutes qui étaient nés dans son esprit. Sur ces entrefaites , Théodore débarqua à Aléria avec quelques munitions, fit répandre un manifeste où il appelait à lui toutes les populations, et annonça l’arrivée d'un convoi considérable qui le suivait (15 septembre).
L’empressement des populations ne répondit pas à son attente. Les régents qu’il avait nommés, étant en traité avec fa France, lui firent savoir qu’il venait trop tard et qu’ils étaient aujourd’hui engagés dans d’autres intérêts. Ainsi abandonné par ses créatures, peu secondé par le peuple, qui ne croyait plus à ses promesses, mis au ban du royaume par une ordonnance de M. de Bois>ieux, qui déclarait traître et rebelle au roi tout individu qui lui prêterait secours, Théodore crut prudent d’abandonner la partie, et se rembarqua pour le continent.
Quoique cette apparition de Théodore ne fût point inquiétante et qu’elle dût , par son insuccès , prouver à M. de Boissieux que les généraux n’avaient point voulu la seconder, néanmoins il se laissa aller à croire ce que lui insinua ie commissaire génois, qu’ils étaient sous main les fauteurs de Théodore, et que leur inteution était de le reconnaître de nouveau pour souverain.
Il en conçut encore une plus grande méfiance, et’prit à Bastia des mesures pour prévenir toute attaque de leur part (1).
Il était encore sous ces fâcheuses impressions lorsqu’il reçut l’édit de pacification signé à Fontainebleau le 18 octobre, par le prince de Lichtenstein, au nom de l’empereur, et par M. Amelot au nom du roi de France, qui se portaient solidairement garants des articles qu'il renfermait. A peine l’eut-il entre les mains qu’il s’empressa de le publier selon les fermes voulues, et donna quinze jours à toutes les provinces de la Corse pour s’y conformer.
Ce reglement n’était au fond que la
(I) Jaussin, Mémoires sur la Corse, t. II, Uv. 11.
8* Livraison. (Cousu.)
reproduction de celui de 1733. L’envoyé génois à qui on en avait confié la rédaction avait su y laisser la porte ouverte à une foule d’interprétations qui devaient servir plus tard à la république.
Les insurgés auraient pu cependant l’accepter dans sa teneur, sauf à recourir au roi de France lorsqu’ils le jugeraient violé par les Génois. C’était l’avis des chefs de la nation, qui convoquèrent immédiatement une consulte à Orezza, pour en donner connaissance au peuple et demander avis sur ce qu'il y avait à faire; mais tandis que les Corses se réunissaient ainsi, disposés à se soumettre à la volonté du roi, M. de Boissieux, qui ne pouvait comprendre que l'on hésitât et qu’on ne voulût accepter qu’après examen, alla établir un poste de quatre cents hommes au Borgo et à Luciana pour recevoir les armes des populations voisines. C'était là comme un commencement d’hostilités; carie terme indique pour l’acceptation du règlement n’était pas encore expiré, et le déploiement de la force dans cette circonstance pouvait être regardé comme une provocation.
La nouvelle de l’occupation de Borgo et de Luciana par les troupes françaises ou génoises (car on ne savait au ‘juste lesquelles c’étaient ) vint surprendre les Corses à rassemblée d’Orezza ; cHe y produisit uu effet très-fâcheux : on résolut de recourir aux armes et de repousser la force par la force. On courut en masse à Borgo; le poste français fut attaqué et sommé de se rendre. Le capitaine de Courtois, qui le commandait, fithonnecontcnanee,e' eut le temps de prévenir M.de Boissieux de la position dans laquelle il se trouvait. M.de Boissietn accourut avec deux mille hommes, et M de Courtois, qui, maigre ses pertes et le feu redoutable des assiégeants , avait tenu bon jusque-là, fut dégagé par ce mouvement du général; mais il lui fallut abandonner ses bagages et ses munitions,et la retraite sur Ba$tia s’opéra immédiatement. Le- Français, ne connaissant pas les localités et attaqués par des ennemis invisibles, perdirent beaucoup de monde; ils purent cependant gagner la plaine de Biguglia, où, s’étant rangés en bataille, ils commencèrent des feux de peloton qui arrêtèrent la poursuite des Corses. Ils rentrèrent
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le 14 au soir, à Bastia, harassés de fatigue et presque découragés d'un échec auquel ils étaient loin de s'attendre.
M. de Boissieux écrivit aussitôt a la cour ce qui venait de se passer, et pria le roi de lui nommer un successeur, car l’état de sa santé était déplorable, et ne lui
Îiermettail pas de suivre plus longtemps es opérations de la guerre.
I. 'événement de Borgo qui affligeait M. de Boissieux et l'expédition française contrista également beaucoup les généraux corses, qui n’avaient pu le prévoir ; car ils comprenaient parfaitement que la cour de Fiance, irritée de l’alïront qu’elle venait de recevoir, allait en tirer vengeance et s'engagerait plus avant dans la lutte. Ils publièrent à cette occasion un manifeste daus lequel ils cherchaient à excuser leur conJuite, rejetaient sur l’imprudence de M. de Boissieux toute la responsabilité des événements , discutaient lesarticles du traité, et finissaient par en appeler à la clémence du roi.
Le cabinet de Versailles apprit avec surprise la résistance opposée a ses volontés. Un événement malheureux vint encore augmenter son irritation. Quatre vaisseaux français qui portaient des troupes à M. de Boissieux lirent naufrage sur les côtes de la Corse. Les montagnards accoururent, et, selon la coutume barbare de presque tous les habitants des côtes, qui considèrent comme leurs é|iaves ce que la mer rejette sur le rivage pendant la tempête, ils dépouillèrent les malheureux naufragés et les emmenèrent prisonniers à Palasca. llest vrai de dire que Paoli, ayant appris ce qui venait de se passer, s'était empressé de faire donner aux naufragés tout ce dont ils avaient besoin, leur avait fait restituer ce qu'on leur avait enlevé et les avait renvoyés à M. de Boissieux à Bastia; mais la cour, ayant appris cette nouvelle au moment où les esprits étaient vivement préoccupés de la défaite de Borgo, résolut de tirer vengeance de cette nouvelle injure, qu'elle regarda comme personnelle. Elle lit savoir à M. de Boissieux quelle lui donnait pour successeur M. de Mailiebois, qui devait passer en Corse au printemps de l’anuée suivante, avec assez de troupes pour mettre les insurgés à la raison, et lui envoya de nouvelles instructions.
Lorsque M. de Boissieux reçut ces
dépêches, il était déjà extrêmement malade, et les médecins désespérèrent bientôt de sa vie. La veille de sa mort, il lit venir Gaffori , Orticoni et Cuttoli, et leur signifia qu'ils allaient partir immédiatement pour l'Italie. Une felouque armée les attendait au port, et les transporta le même jour a Livourne.
M. de Boissieux mourut le 2 février 1739. Il laissa peu de regrets chez les Corses, qui, sur ses promesses, lui avaient donné des otages qu'on traitait maintenant d'une maniéré assez cavalière. Mais le marquis Mari , qui, dans les derniers temps, avait su capter entièrement sa confiance et le faire agir à sa volonté, le regretta amèrement; il pensait avec juste raison qu'il ne pourrait avoir la même inlluence auprès de son successeur, et il eut lieu de voir bientôt que M.deSasselange, lieutenantcolonel du régiment d'Auvergne, qui prit provisoirement le commandement des troupes, n'était pas d'humeur à suivre ses conseils.