CHAPITRE IX
U. DE MAILLEBOIS A BASTIA. — SES DISCUSSIONS AVEC LE GOUVEBNEUH MARI. — DEMANDES DES GÉNOIS AU SUJET DU RÈGLEMENT. — AD- MINISTRATION DE M. DE MAILLE- BOIS. — FORMATION DU RÉGIMENT BOYAL-CORSB ET D’UN AUTRE RÉ- GIMENT AU SBRVICB DU ROI DES DBUX-SICU.ES.
Pendant l’absence de M. de Maillebois, le marquis Mari avait administré les .affaires du Deçà-des- Monts h sa fantaisie, et n’avait cessé de commettre les actes les plus arbitraires. Il n'était pas de vexations ni de tracasseries qu’il ne fît éprouver aux personnes qui s’étaient loyalement soumises. Pour lui, les Corses étaient toujours des rebelles qu’il fallait punir pour avoir osé résister à leur légitime souverain. Il en voulait surtout a ceux qui tenaient par les liens du sang ou par ceux de l'amitié aux chefs expatries, et qu'il supposait prêts à prendre la défense de leurs compatriotes opprimés. Les prisons se remplirent de suspects. La femme de Castineta fut arrêtée chez elle , et bientôt après relâchée par l’intercession de l'abbc ilostini, dont le zèle pour ses concitoyens ne pouvait être arrêté par la haine persécutrice de Mari. Quand M de Maillebois futarrivéà Bastia, il put apprécier par lui-méme la conduite du commissaire génois, qui interdisait aux gens de la campagne les marchés de la ville, et les accablait de vexations de toute sorte. M. de Maillebois lui fit de sages remontrances, et a cette occasion il entra en correspondance avec lui sur le concours qu'il devait prêter à sa politique. Dans une de ses lettres il disait :
« Je ne puis m’empêcher de vous de- « mander si vous regardez comme vos « peuples ceux que l’armée du roi vous « soumet , ou si vous ne les regardez pas « comme tels, si vous voulez les delrui- « re. Si vous les regardez comme des « hommes qui sont vos sujets, vous « devez leur donner les secours dont ils « ont besoin de toute manière pour leur « subsistance; et vous devez, en minis-
« tre sage, faire l'impossible pour y « parvenir. J’ajouterai que si vous vou- « lez les détruire, les armes du roi ne « sont point faites pour cet usage ; et « assurément je ne ferai pas massacrer « de sang-froid ceux qui auront recours « à sa protection et à sa garantie, ainsi i qu’il m’a chargé de les en assurer (I). » Mari répondait par des subtilités, et alléguait ses instructions. Cependant M. de Maillebois, sans s’arrêter a ses observations et à ses plaintes, reprit la haute main dans les affaires, et son administration droite et ferme obtint tout le succès qu’il devait en attendre. Les Corses s’empressèrent d’obéir à ses ordres ; et, loin de trouver des esprits rebelles , il s’étonna lui-même de la docilité avec laquelle ce peuple, à qui les Génois avaient fait une si détestable réputation, se conformait aux injonctions équitables qui lui étaient adressées; ce qui lui fit dire : « J'ai trouvé « les Corses des démons, et j’en ai fait « des anges (2). »
Toutefois, les mesures prises par le marquis de Maillebois ne pouvaient être que provisoires; maintenant que la pacification était à peu près complète, il s’agissait d’établir un règlement qui, sanctionné par la France, prévint par sa sagesse les troubles auxquels avait jusqu'alors donné lieu l’administration arbitraire des gouverneurs génois. La république travailla donc à ce règlement , et le fit parvenir â M. de .Maillebois dans le commencement de l'année 1740. Elle crut devoir le faire précéder de considérations générales dans lesquelles elle demandait : 1“ D'augmenter les impôts pour pouvoir entretenir un corps nombreux de troupes qui tiendrait en respect les nationaux et les empêcherait de se soulever de nouveau ; elle disait qu’augmenter les impôts était un bienfait: car plus un peuple est imposé, plus il s’adonne a l'industrie, pour suffire â ses charges; et qu’aiusi les Corses, défrichant leurs terres incultes, y gagneraient eux- mêmes; 2" De décréter la peine de mort contre les chefs des insurges qui retourneraient dans l'ile, d’exiler leurs familles , et de confisquer
(0 Vlncen», I. III, cliap. IV.
(8) Mcmorie, L II.
L’UNIVERS
leurs biens pour donner un salutaire exemple; 3° D’emprisonner et de confiner dans des forteresses tous les prêtres, moines et autres personnes reconuues partisans et fauteurs des chefs de la révolte; 4° D'indemniser avec les biens confisqués ceux qui s’étaient montrés sujets fidèles à leur prince, et avec le surplus d’établir des colonies grecques industrieuses et dociles; 5" De détruire entièrement Nocetta et Loretto, où avait commencé la révolte, et d’obliger les habitants à aller habiter la plaine, ce qui les rendrait moins hardis à l’avenir; 6° De détruire également les maisons, les bois et le couvent d’Alesani, où s’etaient tenues les consultes des insurgés, et où Théodore avait été du roi; 7“ De déclarer criminel quiconque ne dénoncerait pas le détenteur d’armes, et de l'égaler à l’homicide; 8* D’exiler les armuriers d’Orezza , après avoir détruit de fond en comble leurs maisons ; 9" De faire des perquisitions chez les particuliers pour découvrir les correspondances et les écrits des insurgés ; 10° De n’ordonner prêtres que ceux qui présenteraient a cet effet une autorisation de la république, laquelle, pour les besoins du ministère, fournirait des jésuites; 11° Enfin, d’exiler les habitants suspects et leurs familles, que Sa Majesté (fourrait envoyer dans une de ses colonies d’outre-mer.
On comprend sans peine quel dut être l’étonnement du cabinet français en recevant de si sauvages propositions. Cependant il y répondit en les combattant, et déclara à la république que si elle n'apportait pas de notables changements a ce projet, elle pouvait être assurée de ne jamais posséder la Corse. La république ne se bâta pas de se ranger à cet avis, et les choses demeurèrent en cet état d'indecision jusqu’au départ des Français.
Toute tannée 1740 se passa sans apporter de changements notables à la position respective des Français et des Génois. M. de Maillebois continua à diriger d’une manière absolue l’administration du pays, et à ne prêter qu’une attention secondaire aux doléances de la république et de son commissaire. Il s’appliqua à réprimer les désordres qui suivent toujours les moments de trou-
bles; fit poursuivre avec activité et punir sévèrement les bandits et ceux qui cherchaient à réveiller la révolte. Il s’occupa également de favoriser la levée des soldats qui devaient former le Royal-Corse. Le colonel de ce régiment et les officiers supérieurs étaient Français; mais les autres officiers, ainsi que les sous-officiers et soldats devaient être tons Corses. Les emplois de capitaine avaient été donnés en majeure partie aux otages transférés à Marseille, et qu’on avait rendus à la liberté dès les premiers succès de M. de Maillebois. Ces capitaines, personnages influents dans leurs provinces, s’étaient empressés, à leur retour en Corse, d’enrôler tous ceux qui, suspects aux Génois et peu rassurés par le pardon général, se tenaient dans un état d’alarme inquiétant pour la tranquillité publique.
Dans le Decà-des- Monts, Arrighi, Buttafuoco, Carbuccia, Grimaldi, Orticoni, Marengo, Matra, Salicetti ; dans le Delà-des-Monts.Colonna, Costa, Tavera, Ornano, emmenèrent ainsi un grand nombre d’hommes qu’aurait poursuivis plus tard la haine des Génois. M. de Maillebois, voyant par là diminuer les difficultés de l’occupation, laissa aux capitaines la faculté d’enrôler qui bon leur semblerait, et se débarrassa ainsi du soin de faire poursuivre des hommes qui, comme les FranzinideCroce d’Ampugnani, avaient déjà pris la campagne, et menaçaient de devenir redoutables , lorsque Colonna les enrôla dans sa compagnie-
Mais autant M. de Maillebois favorisait les engagements pour le Royal- Corse, autant aussi il persécutait ceux qui cherchaient à faire des recrues pour un régiment que le roi desDeux-Siciles av.iit pft-is à sa solde, et dont Castineta était lieutenant-colonel. Peut-être craignait-il que ces hommes, instruits au métierdela guerre, nerevinssentau premier mouvement en Corse, et n’apportassentà l’insurrection un appui dangereux. A Aleria, il fit pendre le patron d’une felouque napolitaine qui était venu pour recevoir quelques soldats, et il menaça de la même peine le capitaine Dominique Folacci de Bastelica, qu'il fit emprisonner à Corte. Cependant, le roi de Naples, instruit de cette conduite, se
CORSE
plaignit à l’ambassadeur de France, et fe cabinet de Versailles ayant fait des observations à M. de Maillebois, il se relâcha de sa sévérité, et beaucoup de Corses purent encore quitter leur pays pour aller à Portolungone.
De cette façon beaucoup d'éléments de troubles disparurent: d’ailleurs quelues hommes considérables, comme le octeur Paul-Marie Paoli, l’abbé Rustini, Luc d’Ornano, qui, à la prière des chefs expatriés, étaient restés afin de protéger leurs concitoyens, employèrent toute leur influence pour ramener les esprits à l’obéissanco de la France et rendre la tâche de M. de Maillebois plus facile.