CHAPITRE X
GÈNES DEMANDE LE BAPPF.L DES TROUPES FRANÇAISES. — RÉPONSE DU CABINET DE VERSAILLES. — RAPPEL DE M. DE MAILLEBOIS. — NOMINATION DE DEUX ÉVÊQUES CORSES. — DÉPART DE M. DE MAILLEBOIS.
L’administration sévère, mais juste, deM. de Maillebois, et l’assurance qu’il avait donnée que la France interviendrait désormais dans les affaires du pays, avaient rétabli la tranquillité, et lron pouvait considérer la Corse comme entièrement pacifiée. La république demanda alors à être rétablie dans les placesfortes età reprendre l’administration : elle y tenait d autant plus, que le bruit s’était répandu que l’empereur d’Autriche allait, aux termes du traité dont il s’était rendu garant, envoyer six mille hommes pour occuper un# partie de l’ile; et comme on a pu le voir dans la conduite de Gênes, à différentes époques , dès qu’elle pensait n’avoir plus rien à craindre des Corses, elle commençait à redouter ses auxiliaires, et cherchait par tous les moyens possibles à s’en debarrasser; elle comptait, une fois maîtresse de Pile, remercier l’empereur de ses bons offices et lui déclarer qu’elle allait elle-même faire ses affaires. Mais le cabinet de Versailles répondit qu’il s’était engagé à pacifier la Corse, et que
cette pacification ne lui paraissait pas complété; que d’ailleurs, le règlement dont la France s’était rendue garante n’étant pas encore arrêté, elle ne pouvait abandonner ainsi son œuvre inachevée.
La république n’insista pas; mais les événements dont l’Europe devint bientôt le théâtre la servirent mieux dans ses projets que n'auraient pu le faire ses notes diplomatiques. L’empereur Charles VI mourut dans l’automne de cette année 1740. Il ne fut plus dès lors question de l’intervention allemande, et la France vit bien que les embarras qu’allait faire naître la succession à la couronne impériale l’obligeraient à rappeler ses troupes. Comme cependant elle ne voulait pas abandonuer tout à coup les peuples qu'elle avait pris sous sa protection, et que d’ailleurs il importait à ses intérêts de ne point laisser, dans les conjonctures pré- entes, une autre puissance s'emparer des ports de l’île, que les Génois étaient dans l’impossibilité de défendre, elle demanda à la république de lui fournir six pièces de canon pour la défense de Saint- Florent, et de lui laisser armer les autres ports. La république s'excusa en alléguant qu’elle ne pouvait accéder à ce qu’on lui demandait sans rompre la neutralité qu’elle voulait s’imposer dans la guerre résente, et qu’elle suffirait elle-même
la défense de ses ports. Le cabinet de France voulut bien se contenter de ces raisons, et informa M. de Maillebois, que le roi venait de nommer maréchal, qu’il serait bientôt rappelé, et que dès le mois suivant les troupes commenceraient à quitter la Corse.
M. de Maillebois mit à profit le peu de temps qui lui restait, pour rassurer les esprits, indiquer à M. de Villemur, qui devait lui succéder dans le commandement, la conduite qu’il avait à tenir, et donner aux Corses une nouvelle preuve de l’intérêt qu’il leur portait, en faisant nommer des nationaux aux évêchés devenus vacants.
Depuis cent cinquante ans il n'y avait paseu en Corse d’évêquedu pays. Les sièges épiscopaux avaient été continuellement occupés pardes Génois, qui ne venaient jamais dans leurs diocèses et se contentaient de toucher à Gênes les rc-
L’UNIVERS
venus de leurs évêchés. C’était là un des griefs principaux articulés contre la partialité de la république. Dans le règlement proposé par M. de Boissieux il avait été dit que la république ne s’opposerait pas a la nomination des sujets nationaux aux évéehés. M. de Maillebois voulutque cet article eût son exécution. Ayant appris que l’état de la santéde monseigneur Mari, évéque d’Aléria, était désespéré, il s’empressade dépécher à Rome son aide-de-camp, O'Sullivan, qui prit le prétexte d’aller rendre hommage à Jacques II, son souverain, afin de ne point éveiller les soupçons des Génois. Cet officier remit au cardinal de Tencin, ambassadeur de France, les dépêchés pressantes de M. de Maillebois. M. de Tencin se hâta de faire les démarches nécessaires auprès du pape, qui lui promit d’être agréable au roi de France, et lorsque, après la mort de IMari, les Génois vinrent présenter leur candidat, le pape répondit qu’il s’était engagé vis-à-vis de la France. Les Génois mirent alors tout en œuvre pour le faire revenir sur sa décision, et, n’ayant pu y réussir, ils proposèrent un arrangement , qui consistait à nommer à l’évêché d’Aléria, dont le revenu était de 24 ,000 livres, un évêque génois, et à ceux de Nebbio cl de Sagone, qui ensemble ne rendaient pas 16,000 livres, deux évêques corses. Comme la question d'argent n’était pas la plus importante, et qu’il fallait avant tout établir un précédent, M. de Tencin, craignant d’augmenter les difficultés par un refus, consentit à ce que voulait la république. Ainsi, on nomma à l’évêché d’Aléria monseigneur Curlo. évêque de Nebbio; à celui de Sagone, don Paul Mariotti de la Volpajula, confesseur du couvent de Torre-di-Specchio de Rome ; enfin, à celui de Nebbio, lechauoine Romuald Massei de Bastia. M. de Maillebois apprit avant de partir l’heureux résultat de ses démarches ; et il put voir, à la reconnaissance que lui témoignèrent les Corses, combien ils appréciaient la justice de la France. Malheureusement l’inlluence de cette puissance allait bientôt cesser: et il pre it que les choses qu’il avait cherché a mettre dans la bonne voie n’y resteraient pas longtemps. Il fit
ses préparatifs, n’épargna pas ses conseils au marquis Spinola, qui avait remplacé Mari, et quitta la Corse, où il laissait des cœurs reconnaissants et attristés. Déjà plusieurs bataillons l’avaient précédé; il emmena avec lui unegrande partie de ceux qui restaient, et ne laissa guère à M. de Villemur qu’emiron quinze cents hommes f 24 mai 1741).