‹ EspagneChapitre 13 sur 153 · PI. 73. I · texte numérisé non relu

PI. 73. I

cavalier a mal pris ses dimensions; s’il se trouve trop en face du taureau: s’il ne le frappe pas à l’endroit sensible; si celui-ci se roidit contre la douleur et s’obstine à avancer, la lance plie, vole en éclats ; le taureau enlève le cheval sur ses cornes et lejette sur le flanc. Dans ce danger, le cavalier, si l’on -ne venait pas à son secours, serait certainement tué par le taureau, qui s’acharnerait sur ses ennemis terrassés; mais on s’empresse d'accotirir. C’est ici que les chutas sont nécessaires; ils font voltiger aux yeux de la bête furieuse des voiles de couleur éclatante, de manière à détourner son attention. A lors elle s’attache à la poursuite de l'und’entre eux. Celui-ci échappe ordinairement en laissant tomber le voile qui a surtout attiré les regards du taureau. C’est contre ce morceau d'étoffe que s’exerce la colère de l’animal trompé. Quelquefois cependant il ne prend pas le change, et le chvlo n’a d'autre ressource que de s’élancer lestement par-dessus la barrière.

Alors, le taureau revient à l’ennemi qu'il a terrjssé. Mais on a relevé le picador, qui est remonté sur son cheval, si la malheureuse bête n’a pas été tuée sur le coup. Quelquefois ses entrailles lui pendent entre les jambes; eh bien ! dans cet état, elle porte encore son cavalier le temps de loiirnirqiieJques coups de lance.

« Quand le taureau est bon *, c’est un vrai plaisir; il éventre quelquefois cinq ou six chevaux à lui seul, et fait rouler les icadores à terre d’une roideur admirale ; et alors vous entendriez des battements de mains : bravo ! bravo toro!

Oui, mais le picador n’est-il pas tué?

Qui est-ce qui s’occupe de cela? c'est l’affaire du prêtre et du chirurgien ; et puis cela n'arrive pas souvent , et personne n’y pense. Il est beau, d’ailleurs, le taureau, quand, après avoir désarçonné deux ou trois fois les picadores , il se promène dans l’arène qu’il a conquise, et où nul n’ose plus l’attaquer; et lorsque, avide de vengeance et ne trouvant pour l’assouvir que les cadavres des chevaux qu’il a tués, il les soulève sur ses cornes , les retourne , les déchire; jamais roi de théâtre au cinquième acte, vainqueur de ses rivaux,

1 Lettres sur l'Lspague, par M. Ad. Gueroult.

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salué par de frénétiques applaudissements, ne parut plus lier et plus formidable. Cependant, la tragédie n’est pas finie ; sa victoire ne lui vaut qu'une courte trêve. Les cavaliers sortent de l’arène : les banderilleros les remplacent. Souple, agile, élégamment vêtu à la maniéré de Figaro, bas de soie, escarpins, culotte et vestes brodées, le banderillero s’avance tenant en main deux espèces de flèches à pointe recourbée. Il court droit au taureau, qui, surpris de tant d’audace, s’avance en galopant à sa rencontre. Déjà l’animal le tient entre ses deux cornes ; mais voilà qu’au moment où il baisse la tête pour le frapper, l'homme fui plante sur le garrot ses deux flèches en hameçon, et par un tour de reins d’une souplesse incroyable , il esquive le coup et s’enfuit ; il faut voir alors le taureau , déchiré par la pointe tenace, s’enlever, bondir en mugissant et secouer avec fureur l’instrument de son supplice. Mais, il n’est pas au bout : un autre se présente et lui enfonce encore deux autres banderillas, puis un troisième, puis un quatrième. Enfin, quand la fureur de ranimai est au comble, la trompette sonne sa mort, et le matador , répée d’une main, le drapeau rouge d>- l’autre, entre dans l’arène. Il s’avance gravement , salue de son épée le eorrégidor , la reine, si elle assiste à la fête, et marche au-devant du taureau.

« Il y a ici un moment solennel. Le taureau, déjà fatigué, s’arrête et fait front ; il considère son ennemi et médite son coup.... Le matador ne fait pas un mouvement inutile, il n’avance pas pour reculer ; il se place du premier aLord avec une justesse et un coup d’œil incomparable. Songez un peu au jeu que joue cet homme, songez qu’on voit peu de matadores mourir dans leur lit, et que presque tous au contraire finissent sur le champ de bataille. A quoi tient sa vie? un faux pas de sa part, un faux mouvement du taureau, un caillou qui roulera sous son pied , une erreur de deux pouces dans son calcul , et c’est un homme mort ; et il fera peut-être le tour du cirque, planté sur les cornes du taureau, comme il advint à Romero, en son temps la meilleure lame de l’Espagne. Après uue glorieuse carrière, vieil-

lissant déjà, il s’était retiré de l’arène, et vivait honnêtement du fruit de ses exploits, lorsque je ne sais pour quelle solennité Maria Luisa, la femme de Charles IV, la mère de Ferdinand VII, le fit prier de reparaître pour donner plus d eclat à la Course : Non, madame, dit Romero, j’ai échappé à bien des dangers; maintenant je vieillis, il ne faut pas tenter Dieu. Mais c’était un caprice de femme et de reine, il fallut se rendre, et le roi des matadores périt victime de sa complaisance. On ne sait quel accident trompa son adresse ordinaire; le taureau l'atteignit, le perça de ses cornes , et, comme s’il eût su quel ennemi il venait de vaincre, il galopa fièrement autour du cirque, montrant aux spectateurs épouvantés son trophée sanglant.

« Le matador tient de la main gauche un drapeau écarlate, qu’il agite devant les yeux de l’animal, et pendant que celui-ci suit la direction du drapeau , l’homme se dérobe à droite et lui plante son épée dans le garrot : c’est bien rare un beau coup d’épée! on les compte.

Quand le coup d’épee est vraiment beau, le taureau tombe comme foudrové ; car la lame lui a coupé la moelle épinière, ou lui a percé le cœur; mais c'est une satisfaction qu’on a bien rarement, et le plus souvent le matador est obligé de.

recommencer plusieurs fois. Un beau coup d’épée est salué de plus d'applaudissements et de bravos que n’en obtint jamais le Qu'il mourût! des Horaces, et je croirais volontiers qu’il entre dans cette frénésie quelque chose comme un remercîinent au matador d'avoir sauvé au public l’agonie du taureau ; car il est affreux de voir ce noble auimal, épuisé, chancelant comme un homme ivre, plier les genoux et tomber et mugir misérablement, en attendant qu’une espèce d’assassin, qu’on nomme le cachetero, vienne traîtreusement lui enfoncer derrière la tête le poignard qui doit terminer ses souffrances. Cela fait , une portes’ouvre; un train de mules , richement attelées, tire hors du cirque les cadavres des chevaux et du taureau. On jette de la poussière sur les traces sanglantes. et on lâche un autre taureau : on en lâche ainsi jusqu’à huit : on appelle cela une demi-course ; dans le bon temps on en avait seize.

L'UNIVERS

« Le taureau n’est pas toujours brave; quelquefois il a peur et refuse le combat. Il fuit si obstinément, qu’alors une indicible indignation s’empare de la foule; on le hue, on le siffle , on l’apostrophe, et, pour conclure, on demande les chiens. C’est pour un taureau la dernière ignominie. C’est comme si on le déclarait indigne de lutter contre des hommes. Le corrégidor n’accorde jamais les chiens qu’à toute extrémité, parce que c’est une insulte pour le propriétaire qui a vendu la béte. Alors, ce sont des cris, une fureur sans égale : Perros, les chiens, perros, perros !

Enfin , on lâche les chiens ; ce sont de gros bouledogues, qui arrivent en aboyant. Mais si pacifique que soit le taureau, voussentez bien qu'il ne voudra pas se laisser insulter impunément par des chiens; il se fâche donc tout de bon ; et alors commence un spectacle curieux. 11 n’est personne qui n’ait vu des faiseurs de tours lancer en l’air et recevoir alternativement cinq oranges qui ne font que monter et redescendre i’une après l’autre. A la place de l’homme supposez le taureau , à la place des oranges mettez les chiens. Le taureau les prend sur ses cornes, les lance a sept a huit pieds en l’air, les reprend , les renvoie , les reprend de nouveau, sans leur faire grand mal, après tout , d’abord , parce que le bouledogue est en général d’un tempérament assez coriace, ensuite son poil est si lisse qu'à l’ordinaire la corne glisse et n’eutre pas. Ce spectacle fait beaucoup rire et dure jusqu’à ce qu’un de ces chiens, qui sont braves après tout, ait réussi à saisir le taureau par l’oreille; alors sa secondeoreilleabientôt le même sort; et il a beau secouer ses bouledogues et les faire danser, il est perdu ; il le sent et se couche, résigné à mourir; et tin des hommes du cirque l’achève en lui enfonçant honteusement une pointe dans le coté. »

Les choses ne se passent pas toujours avec cette régularité classique. On fait parfois des changements à l’ordonnance habituelle des courses, pour varier les plaisirs des assistants; ainsi, quelquefois, au lieu de garnir simplement les banderoles avec du papier de couleur, on les entoure de pièces d'artifice qui, en brû-

lant, augmentent la douleur et la furie de la victime. Souvent on met une enveloppe arrondie, une espèce de tampon au bout des cornes du dernier taureau.

Alors ses armes ne peuvent plus percer; il est ce qu’on appelle embolado ; dans cet état, il est abandonné aux amateurs, qui descendent en foule dans l’arène et le tourmentent chacunà sa manière. Enfin , il finit comme les autres taureaux, il tombe sous l’épée du matador.

Après le combat, les taureaux qui ont succombé sont immédiatement dépecés. Les gens du peuple , les femmes surtout, viennent demander un morceau de la chairde tel ou tel taureau qu’on a soin de désigner par son numéro. Ou emporte le morceau chez soi , et on le mange en famille.

Voilà ce que sont ces fameuses courses de taureaux, dignes restes des époquesde barbarie où elles ont été inventées. Elles ne sont plus en harmonie avec l'adoucissement général des mœurs, et quoique les Espagnols se montrent encore passionnés pour ce divertissement, on peut espérerqu’il ne tardera pas à disparaître. Déjalegouverneinentespagnol a tenté, à plusieurs reprises, de prohiber un spectacle qui fait périr chaque année, au détriment de l’agriculture, une grande quantité de chevaux, et qui expose la vie des hommes sans utilité pour le pays. Les courses de taureaux avaient été supprimées sous l’administration du prince de la Paix; mais le roi Joseph, dans l'espoir de gagner le cœur de la multitude, s'empressa de lui rendre ce spectacle dont elle est avide. Les Français n’étaient entrés à Cordoue que depuis quarante jours, lorsque, le dimanche 4 mars 1810, ils y firent célébrer une course de taureaux. Ils s’appliquèrent à entourer cette fête de tout ce qui pouvait flatter le goût des Espagnols. Les descendants d’un célèbre matador conservaient comme un bien de famille une épée donnée à leur ancêtre par Philippe V. Le gouverneur de Cordoue désira que cette arme fût em-

fdoyée dans la course qui allait avoir ieti. Il la fit demander; et j’ai entre les ntains la réponse qui lui fut adressée, le 3 mars 1810, par Manuel Ortiz de Pinedo, alcalde de Lucena :

« J’envoie à Votre Excellence l’épée

« de toréador ( espada forera ) que le « roi Philippe V a donnée à Juan Àl- « barez , qui fut habitant de cette ville, « pour le récompenser de l’adresse dé- « ployée par lui sous les yeux de S. M. « en "tuant les taureaux qui combat- « taient dans l'arène, aussitôt que la pi- « que ou la lance avec laquelle ou luttait « était rompue.

« Ne pouvant pas aller voir les cour- « ses de taureaux qui auront lieu de- « main , je vous envoie cette épée. Elle « a été présentée par un des descendants « de Juan Albarez. qui la gardaient « comme une substitution attachée à « leur maison (que la conservavan vin- « cula cum casa ) . »

Les courses Je taureaux rétablies par Joseph ont, depuis cette, époque, continué a être en vigueur. Elles font encore les délices du peuple espagnol, et l’année dernière, lorsque la reine lit un voyage dans le nord de ses États , les Basques ne trouvèrent rien de mieux à lui montrer que ce divertissement sanglant et barbare.

DATE DES PRINCIPAUX ÉVÉNEMENTS ARRIVÉS DEPUIS l’aYÉNEMENT DF.JOSEPH BONAPARTE Aü TRONE D’ESPAGNE JUSQU’AU RETOUR DE FERDINAND VII. — DE LA CONSTITUTION DE CADIX. — DES GCERRILLEROS.

Le récit des événements qui ont suivi l'usurpation de Bonaparte exigerait seul un ouvrage de longue haleine. Je puis à peine v consacrer quelques pages.

Aussi, je n'essayerai pas de raconter tout ce qui s’est passe : je me bornerai à donner la date des faits les plus importants; et si quelquefois j’entre dans plus de détails, ce ne sera que pour faire connaître des circonstances peu connues, ou pour rectilier quelques-unes des erreurs commises par les historiens qui ont parlé de cette époque.

Lorsque la nouvelle des événements du 2 mai et de l'abdication de Ferdinand VII se fut répandue en Espagne, par un mouvement spontané toutes les villes se soulevèrent. Chaque localité, ne prenant conseil que de son courage , déclara aux Français une guerre d'extermination; malheureusement, comme cela a presque toujours lieu dans les commotions populaires, cet élan d’un admirable patriotisme fut souillé par de

lâches assassinats. Ce fut du milieu des Asturies, de ce vieux refuge de la liberté espagnole, que partirent les premiers cris d'indépendance. Ce fut le peuple d’Oviédo qui donna l’exemple de la résistance contre l’usurpation étrangère.

Soulèvement des Asturies.

9 mai 1808. — Le peuple d’Oviédo se soulève, et la junte déclare qu’il faut désobéir aux ordres envoyés par Murat.

24 mai. — A la nouvelle de ce soulèvement, le grand-duc de Berg ayant fait partir pour Oviedo un nouveau commandant nommé la Llave, une révolution éclate dans les Asturies. I^es habitants d’Oviédo et les paysans des environs, rassemblés à minuit, au bruit du tocsin , s’emparent de l’arsenal , où se trouvent cent mille fusils.

25 mai. — La junte provinciale des Asturies s’assemble, s’empare du pouvoir suprême, nomme pour son président le marquis de Santa-Cruz, et déclare solennellement la guerre à Napoléon.

Soulèvement de Séville.

Avant que le bruit de ces événements eût pu parvenir en Andalousie , Séville se mit en insurrection : ce fut le 26 mai Jour de l’Ascension , que la révolte éclata. Des- soldats du régiment d’OIivensa commencèrent le tumulte. Aidés d’un grand concours de peuple, ils s’emparèrent des dépôts d’arines et des magasins de poudre.

Une junte s’organisa, et prit le titre de junte suprême a Espagne et des Indes.

Le lendemain 27, ie comte del Aguila,

3 ni remplissait les fonctions de procuraormayor, fut assassiné par la populace.

Soulèvement de Cadix.

A Cadix la révolution ne fut pas entièrement spontanée. La junte deSéville, à peine installée, avait envoyé des émissaires de tous les côtés pour propager le feu de l’insurrection. Le 28 mai, le comte de Téba, qu’elle avait député, ayant ameuté le peuple de Cadix , força Francisco Solano , marquis del Socorro, capitaine général de l'Andalousie, à se déclarer contre les Français. Un des premiers actes de cette multitude furieuse fut de raser la maisonde M. Leroi, consul français.

L’UNIVERS

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Le lendemain, le marquis del Socorro, ne donnant pas assez vite, au pré des révoltes , l’ordre d'attaquer l’eseadre de cinq vaisseaux français et d'une frégate qui se trouvaient daus le port , fut saisi par la populace et assassiné sur la place San Juan-de-Oios.

9 juin. — L’escadre française, commandée par l’amiral Rosdy, est attaquée par les batteries du Trocadero. Après deux jours de défense, elle est forcée de se reudre.

Soulèvement de Santander.

Partout les esprits fermentaient. Il sufGsait du plus petit incident pour provoquer la révolté. Le 26 mai, unedispute ayant éclaté à Santander entre un Français et un Espagnol, tous les Français furent arrêtés par les habitants et renfermés au château Sau-Felipe.

Soulèvement de la Galice.

30 mai. — On faisait courir, en Galice, le bruit que la conscription allait être établie dans cette province ; que les Français avaient fait forger des milliers de menottes pour enchaîner les jeunes Galiciens qui seraient enrôlés , et pour les emmener à la frontière. Le mécontentement était extrême; et le 30, jour de la Saint-Ferdinand, le drapeau national n’ayant pas été arboré sur les lieux publics , ainsi qu’on en avait l'usage , le peuple saisit ce prétexte pour commencer la sédition. Le tumulte augmenta.

Les révoltés s'emparèrent des arsenaux.

Une junte se forma, et toutes les villes de Galice furent bientôt en insurrection.

Soulèvement de Badajos.

30 mai. — Le peuple de Badajos se soulève aux crisde vive Ferdinand /'II!

et mort aux Français! Les insurgés massacrent Torre del Fresno, qui était gouverneur de la place.

Soulèvement de Grenade.

29 mai. — La nouvelle dusoulèvement de Séville est apportée à Grenade par le lieutenant d'artillerie don José Santiago.

Le 30 mai, fête de Saint- Ferdinand. — Le peuple proclame le roi Ferdinand VII. et déclare la guerre à Bonaparte.

22 mai. — Carlhagène se soulève.

21 mai. — Des émissaires, envoyés

de Carthagène, arrivent à Murcie; le peuple , excité par eux, proclame Ferdinand VIL

Soulèvement de Valence.

23 mai.— Dans la matinée du 23, on reçut à Valence la Gazette de Madrid, où étaient publiées les abdications consenties par Ferdinand Vil et par Charles IV au profit de Napoléon. Des gens du peuple avaient l'habitude de se réunir pour entendre la lecture de ce journal dans un coin de la place de Las Pasas. Lors-

ue la personne qui tenait la Gazette ut arrivée à l’article qui rapportait les abdications , elle déchira avec colère le journal , et poussa le cri de Vive Ferdinand VII , mort aux Français!

A sa voix le peuple se souleva, choisit pour chef un religieux franciscain, nommé Juan Rico; c’était un homme d’énergie en même temps qu'un éloquent orateur. On nomma le comte de Cervellun général en chef de l’armée qui allait se former. Le comte de laConquista, capitaine général du royaume de Valence, et les principaux chefs de l’administration n’avaient cédé qu'avec répugnanceaux injonctions desinsurgés, et ils s’étaient empressés d’écrire à Madrid pour demander qu’on leur envoyât des troupes, afin de rétablir l'ordre.

24 mai. — Le peuple, qui était plein de méfiance, arrêta le courrier qui partait pour Madrid. Il exigea qu'on fût les dépêches en public. Elles furent portées chez le comte de Cervellon. Lorsqu’on fut arrivé à la dépêche dont nous venons de parler, la lide du comte de Cervellon, comprenant que le contenu de ce papier allait compromettre la vie de beaucoup de personnes, le saisit au moment où la lecture allait commencer, et, le déchirant en mille pièces, affronta sans pâlir la colère des insurgés, qui demeurèrent stupéfaits et ne purent s'empêcher d’admirer son audace. Grâce au courage de cette jeune dame, les premiers jours de la révolution de Valence ne furent souillés par aucun assassinat; mais chaque jour les méfiances et l’irritation du peuple augmentaient. La première victime sacrifiée à sa colère fut le baron d’Aibalat; il s’était retiré dans une de

ses terres , et l’on avait répandu le bruit qu’il s'était rendu à Madrid.

29 mai. — Averti de ces bruits, il revenait à Valence pour se justifier; mais, par une malheureuse coïncidence, il entra dans la ville à l’instant même où le courrier arrivait de Madrid. On y vit la preuve de l’accusation portée contre lui. La populace le saisit. Don Juan Rico accourut en vain pour le sauver : tous ses efforts ne purent arracher cet infortuné seigneur à la furie populaire; on le poignarda, quoiqu’il le tînt embrassé, et la tête du comte d’Albalat, plantée sur une pique , fut promenée dans toute la ville. Une fois engagée dans cette route sanglante, l’insurrection s’abandonna aux plus déplorables violences.

Le Ie’ juin, un chanoine delà paroisse de San-lsidro de Madrid, nommé Balthazar Calvo, était arrive à Valence. Cet homme, qui voulait à tout prix parvenir au pouvoir, gagna promptement une grande influence sur la populace, eu excitant ses passions furieuses et en affichant les dehors d’une excessive piété. Il fut bientôt a la tête d’un ramassis de brigands que sa parole avait fanatisés. Pour mettre les négociants français ui habitaient Valence a l’abri de tout anger. la junte les avait fait enfermer dans la citadelle. Le 5 juin, soir de la Pentecôte, Calvo , à la tête de ses complices, surprit la citadelle; et trois cent tren te França is fu rent làchemen t égorgés par cette bande d’assassins.

Dans la matinée du 6, Calvo vint prendre siège au indieu de la junte; et la populace traîna devant cette assem-blée consternée huit malheureux Français qui avaient échappé au massacre de la veille. Elle les égorgea dans la salle même des séances. Les membres de la junte s’enfuirent épouvantés. Heureusement, tout le monde ne manqua pas de courage. La junte, revenue de son effroi, se réunit dans la matinée du 7 et décréta l’arrestation de Calvo; on ne laissa pas à celui-ci le temps d’être averti : on exécuta sans le moindre retard la résolution qu'on avait prise.

Calvo fut surpris et conduit sur un vaisseau qui le transporta à Majorque, où il resta prisonnier jusqu'à la lin de juin; alors on le ramena a Valence. Il

y fut jugé; et, une condamnation à mort ayant été prononcée, il subit la peine du garrot dans sa prison, le 3 juillet, à minuit. Le lendemain son cadavre fut exposé publiquement.

Un tribunal Je sûreté publique fut créé par la junte, afin de poursuivre les autres coupables II ne fut pas très-difficile d’en découvrir un assez grand nombre. Le lendemaiodu massacredes Français, plusieurs des assassins s’étaient présentés à l’hôtel de ville, afin de réclamer une récompense pour leur action patriotique. On leur avait donné à chacun trente réaux, et l’on avait inscrit leurs noms, sous prétexte que cette formalité était nécessaire pour justifier du payement. A l'aide Je ce renseignement , il fut possible de trouver la plupart des coupables; dans l’espaee de deux mois on en exécuta près de deux cents ; et cet te justice, d’une excessive sévérité, rétablit l’ordre et empêcha de nouveaux massacres.

Soulèvement de Tortose.

4 juin. — Le gouvernement civil et militaire de cette partie de la Catalogne dont Tortose est la capitale avait été confié àSaiitiago-de-Guzman y-Villoria.

Cet officier pendant la guerre de 93 était encore simple lieutenant-colonel dans un régiment de milices urbaines.

Il avait été rapidement élevé au grade de brigadier, qui dans l’armée espagnole répond à celui que nous appelons maréchal de camp. Lorsque le duc Crillon de Mnhon avait été nommé commandant général de la Guipuzcoa, Villoria l avait remplacé dans le commandement de Tortose. C’était à la faveur du prince de la Paix qu’il devait cet avancement extraordinaire, et, dans l’étatoùse trouvait l’Espagne, un semblable protecteur était pour le protégé un véritable crime.

D’ailleurs, Villoria, par sou caractère hautain et railleur, s’était rendu odieux au peuple. Quand le bruit des événements de Bayonne fut parvenu à Tortose, les milices urbaines commencèrent à s’organiser : elles se présentèrent chez Villoria, pour qu’il leur fît donner des tambours; il leur avait offert un petit tambour d’enfant, leur disant qu’il n’en avait pas d’autre. Cette plaisanterie déplacée avait irrité tous les esprits.

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L’UNIVERS

Si Tortose n’ertt renfermé que sa population habituelle, l'ordre aurait pu ne pas être troublé ; mais les habitants de tout le pays, depuis les Pyrénées jusqu'au delà ae Tarragone, qui, comprimés parla présencedesarméestrançaises, n’avaient pu encore s’insurger, émigraient en foule pour se soustraire à leur domination. Chaque jour, de nombreux fugitifs affluaient à Tortose; car, avec une imprudence qu’on ne peut expliquer, Villoria avait faitremonter le pont de bateaux ordinairement établi à Amposta, à deux lieues au-dessousde la ville. 11 avait aussi donné l’ordre de réunira Tortose toutes les barques qui se trouvaient sur l’Èbre à plusieurs lieues de distance.

La garnison de Tortose se composait d’un faible détachement du régiment suisse de Wimpffen. Elle était commandée par don Esteban Fleury '. Mais elle venait de recevoir le jour même une augineutation inespérée. Le régiment de Wimpffen était chargé de garder une partie des côtes de la Catalogne; il se trouvait disséminé sur une étendue de quarantesept lieues *: un détachement, sous les ordres du colonel Wimpffen, était à Tarragone. Lors de l’cntree des Français dans cette ville, plusieurs officiers’ se donnèrent rendez-vous hors de la ville.

Sous le prétexte de faire des patrouilles, ils conduisirent deux cents hommes à ce rendez-vous, et les amenèrent au commandant Fleury.

Les officiers de garde aux portes lui rendaient exactement compte du nom-

1 Étienne Fleury, né en 1759 « Claye en Brie, décédé à Paris le II juin 1»U , sc 'rattachait par quelque alliance de parente à H. le vicomte de Polignac, ambassadeur en Suisse. Celui-ci . voulant favoriser l'avancement militaire de son Jeune parent, l’avait fait naturaliser Suisse et l’avait fait entrer, en 1783, au service d'Espagne, dans le I" régiment de Snleure.

Lors des événements de Bayonne, Étienne Fleury commandait la garnison de Tortose. Placé entre l’affection qu’il devait à la France et la fol qu’il avait Jurée a son drapeau , il crut que l'honneur lui faisait un devoir d’étre lidelea son serment. Aussi nous le retrouverons a Saragosse , ou il fut chargé de défendre la partio de la ville ou l’attaque était in plus vive.

Appelé au service de France par un décret lmiiérial du 25 décembre 1813, tl fut chargé, en 1814, de la défense d'une des barrières de Paris.

Élimine Fleury élail mon grand-oncle maternel , et c’est dans les papiers qu'il m’a laissés

Sue j’ai puisé des documents sur l'Insurrection e Tortose et sur la défense de Sarragusse ’ 29 myriamétres 84 heclora.

bre de personnes qui entraient ou qui sortaient de Tortose; en sorte qu’il voyait avec crainte s’y entasser ces masses de gens exaltés et sans asile. Il avait même exprimé plusieurs fois ses appréhensions au gouverneur, en lui disant que, loin de supprimer le pont d’Amposta, il aurait fallu, si ce pont n’eût pas existé, faire les plus grands sacrifices pour l’établir. Villoria avait dédaigné ces avis; seulement, dans l’incertitude et pour ne pas assumer sur lui toute la responsabilité de ce qui arriverait, il avait créé une junte, composée de Parte- Arroyo, lieutenant de roi et de cinq des principaux habitants : Raymundo Blanco , Domingo Carlet , Sébastian Caparros, JuanPabloRibas, Joaquin Pinot.

Une violente fermentation existait dans la ville. Il était facile de s'apercevoir qu’on tramait quelque complot.

5 juin, dimanche de la Pentecôte. — La journée tout entière fut donnée à l'organisation de la garde bourgeoise.

6 juin. — Lajuntede Valenceavait annoncé qu’elle enverrait incessamment uatre mille hommes pour concourir à éfettdre le passage de l’Èbre. On les attendait de jour en jour, et don Esteban Fleury s’était rendu à l’hôtel de Villoria pour s’entendre avec lui sur l’endroit où l’on pourrait caserner les Valenciens.

Lorsqu'il arriva, on était à table; le repas était triste. On s’entretenait à voix basse des mouvements des Français Pour en être instruit avec célérité , on avait, à l’insu du gouverneur, établi une espèce de télégraphe ambulant.

On connaît l'agilité des paysans de la Catalogne et de l’Andalousie. La course est, dans les villages, undes exercices auxquels ils se livrent avec le plus de plaisir. De quart de lieue en quart de lieue on avait placé les meilleurs coureurs d'entre eux. Chacun ayant ainsi une distance de peu d’étendue à parcourir, la franchise sait avec une telle rapidité, qu'une dépêche partie de Tarragone était remise a Tortose en trois heures et souvent moins, malgré la distance de onze lieues 1 qui sépare ces deux villes. On répétait que le général Chabran s’était mis en route. Tous les visages portaient l’empreinte de la tristesse et de l’inquiétude;

* 608 hectomètres..

(lorsque tout à coup un bruit horrible et d'effrayantes clameurs se firent entendre 'sous ‘les fenêtres de la galerie où l’on était à table. Les convives, qui étaient environ au nombre de trente , disparurent. Il ne resta avec le gouverneur que sa femme , ses enfants et don Esteban Fleury.

Vilforia se mit au balcon pour haranguer le peuple; tandis que don Esteban s efforçait de rassurer sa femme et de la retenirau fond de la galerie ; mais elle ne voulut pas y rester. Elle alla se placer à une lenetre voisine; et ses petits enfants, qui étaientaccourus auprès d’elle, s’efforçaient de la tranquilliser. Ao terne, marna, lui disaient-ils, no terne, no le mataran. Ne crains rien , maman , ne crains rien , ils ne le tueront pas.

La rue tout entière était remplie d’une foule si compacte , que si on eût lancé une orange en l’air elle n'eût pas trouvé de place pour tomber à terre. Un poste ue garde bourgeoise, rangé immobile sous le portique d’un couvent, en face de la maison, ne pouvait ou ne voulait pas contenir la multitude. En vain Villoria s’efforçait-il d’obtenir le silence, afin de parler; les imprécations et les hurlements étouffaient sa voix. Il était impossible de comprendre quelles étaient les réclamations de ce peuple furieux. Villoria, né en Andalousie, entendait mal le catalan; et d’ailleurs le vacarme était horrible; tout ce que l’oreille pouvait saisir, c’était le mot de traître, ainsi que des paroles de sang et des menaces de mort. Ses paroles augmentèrent encore le tumulte ; la fureur du peuple se trouva portée à l'excès.

Enfin , un individu leva sa carabine, visa le gouverneur; l’amorce ue prit pas feu , mais à l’instant, comme si eeüt été un signal convenu , cent coups de fusil partirent à la fois de tous les côtés de la rue; etVilloria, frappé deplusieurs balles, tomba en arrière, la tète dans la galerie, les pieds sur le balcon.

Don Esteban Fleury reçut dans ses bras la seiiora Villoria, qui" s’était évanouie ; la remit aux soins d’une camériste, et, certain qu’elle ne manquerait pas de secours, il s'éloigna de cette scène de désolation. Il se rendit au quartier où ses Suisses étaient casernes,

et ne tarda pas à y être suivi par les insurgés. Les Suisses se virent bientôt environnés d'une multitude de gens armés de fusils ou de piques; et cette populace furieuse demanda que les armes de la garnison lui fussent remises.

L’honneur ne permettait pas aux soldats de se laisser ainsi désarmer. Ce-

fiendantdon Esteban Fleury se rappelait e sort des Suisses au 10 août. Son coeur se déchirait à la pensée d’exposer tant de braves gens à la possibilité d'un massacre; et à chaque instant l’attitude de la foule, exaspérée par la résistance qu’on lui opposait, devenait plus menaçante. Alors, déterminé à se dévouer*, s'il le fallait, pour sauver ses soldats, il proposa aux insurgés de se rendre avec eux à l’hôtel-de- ville, où la junte était réunie. Il avait calculé qu’il entraînerait avec lui le plus grand nombre des insurgés; qu’il procurerait ainsi à sa troupe un instant de répit , dont elle pourrait profiter pour sortir de la ville. Il partit donc; et, comme il l’avait prévu, la plus grande partie de la foule le suivit. Mais à peine futon arrivé sur la place d’armes , le long de l’Ébre , qu’on voulut lui faire signer un ordre de remettre les armes. Il fallait, disait-on, que les Suisses rendissent leurs fusils, pour en armer le peuple, qui allait marcher contre lesFrançais. Il refusa avec énergie ; et ce ne fut p'as une lutte de quelques instants , elle dura six heures. Les insurgés employèrent tous les moyens pour contraindre don Esteban à céder. Ils lui amenèrent le lieutenant de roi Parte-Arroyo, qu'ilsavaient nommé gouverneur à la place de Villoria.

Ce bon vieillard arriva tout efîüré et tout tremblant supplier qu’on rendit les armes. Ce fut en vain; etil était probableque cette longue discussion allait se terminer par un coup d’escopette ou de poignard, quand un incident assez comique vintehanger la direction des esprits. Don Esteban Fleury entendit derrière lui plusieurs des insurgés qui se plaignaient de la faim. « Quoi ! leur dit-il, vous voulez faire la guerre, et vous avez des chefs ui ne savent pas vous faire vivre même ans une ville amie. Voilà de braves soldats que ceux qui se laissent manquer de vivres! — Ce ne sont pas les vivres qui nous manquent, répondirent- ils;

L’UNIVERS

mais nous n'avons pas d'ustensiles pour les faire eu ire. — N’est-ceque cela? reprit-il ; suivez-moi. Entraînés par l’assurance avec laquelle il leur parlait, ils se laissèrent conduire à la porte d'un couvent de capucins, dont les marmites colossales furent déscellées , traînées sur la place publique; et les insurgés se mirent aussitôt à y préparer leurs aliments. En un instant, les dispositions de la multitude furent changées. Que le commandant des Suisses soit notre général ! cria-t-on de toutes parts. Et moitiéde force, moitiéde bon gré, don Esteban accepta le commandement qu'on lui déférait.

Pendant que les insurgés se choisissaient ainsi un chef, une scèue plus sanglante se passait daus une autre partie de Tortose. Villoria n'avait pas été frappé à mort par les coups qui l’avaient renversé. Une balle lui avait fracassé la mâchoire, plusieurs autres l'avaient frappé dans le corps; mais lorsque le peuple avait envahi son hôtel il respirait encore. Ses assassins bandèrent ses plaies , et le traînèrent jusqu’à l'hôtel de ville, au millieu des nuées et des outrages de la populace.

Par un respect dérisoire pour la légalité, on exigea qu'il signât un acte par lequel il se démettait entre les mains de la junte de tous les pouvoirs qu'il exerçait; on lui lit aussi reconnaître par écrit et signer qu'il était traître à la patrie. Sans force et presque sans connaissance , incapable de se defeudre ni même de parler, car pour soutenir sa mâchoire brisée on avait été obligé de lui passer sous le menton un mouchoir qui se rattachait sur sa tête, Villoria signa tout ce qu’on voulut. On lit ensuite, à l'insu de la junte, un simulacre de jugement. Sans aucune forme, sur l'heure, sa nsinstruction, sans défenseur, ou le jugea et on le condamna à mort.

Les mêmes hommes qui avaient été d’abord ses assassins , qui s’étaient ensuite constitués ses accusateurs et ses juges furent aussi ses bourreaux. Ils l’emmenèrent dans le fort. Après lui avoir laissé quelques minutes pour se confesser, ils le fusillèrent. Un nommé Reboull, riche propriétaire, qui n’avait d’autre tort que d’être ami de Villoria et peut-être d’avoir tenté de le justifier,

fut entraîné par ces furieux, qui le fusillèrent aussi. La mort de Villoria est une de ees atrocités suites déplorables des mouvements populaires ; elle est d’autant plus odieuse, que la nécessité ne l’exigeait pas. Au reste , au’on ne juge pas trop sévèrement la multitude coupable des crimes de cette journée, elle les a expiés à force de dévouement pour la patrie. C’est à la tête de ces mêmes hommes que dix semaines plus tard don Estebau Fleury, passant à travers l’armée française, introduisait un convoi dans Saragosse, et concourait à faire lever le premier siège. C’est encore à leur tête que linéiques mois plus tard il devait défendre cette même capitale de i’Aragon ; et ils ont été presque tous ensevelis sous les ruines de Saint-François, de Santa-Engraeia et du Cozo.

7 juin. — Le lendemain cette masse sans ordre et sans discipline , et qui ne s’élevait pas à moins de six mille nommes, sortit de Tortose , afin de prendre position au col de Balaguer pour empêcher la division Chabrati de marcher sur Tortose.

8 juin. — Les insurgés s’avancent jusqu’à Tarragone, et coupent l’aqueduc qui donne de l’eau à la ville.

9 juin. — Chabran abandonne Tarragone pour retourner sur ses pas.

Soulèvement de Saragosse.

24 mai 1808. — Le soulèvement de Saragosse et la défense de celle ville furent certainement le fait le plus saillant de la révolution espagnole. Les annales militaires n’offrent pas un second exemple d'un semblable siège. Les noms deSagunte,de Numancc, de Calsgurris sont restés célébrés dans l'histoire; mais ces villes étaient des places fortes dès longtemps préparées à la défense.

Saragosse, au contraire, est une place ouverte, et lors de l’invasion d s Français elle n’avait pour toute garnison que vingt soldats d’artillerie et une quarantaine de miquelets. Le capitaine général de l’Aragon était George Juan Guillerini, ancien un itaire respectable par ses services dans l’artillerie, mais qui manquait de I energie nécessaire dans des circonstances aussi critiques.

Le conseil ( acuerdo ), que le capitaine général devait consulter dans toutes les

occasions importantes, était composé d’anciens magistrats qui, voyant un gouvernement établi à Madrid leur transmettre des ordres d’une manière régulière, ne pensaient pas qu’on pût lui désobéir en Aragon. Telle n’était pas l’opinion des habitants de Saragosse. La population s’agitait. Elle avait pour principaux chefs Tio Jorge et Tio Marin'.

Ces deux hommes pouvaient bien mettre en mouvement une partie du peuple, mais ils ne se sentaient pas les qualités nécessaires pour diriger une insurrection et pour jouer le rôle de Juan de la Nuça. Les regards de tout le monde se portaient vers don José Palafox-y- Melcy.Sa famille, originaire de l’Aragon, était ’une des plus anciennes et des plus vénérées de ce royaume. José Palafox n’était encore qu’un jeune homme sans beaucoup d’expérience; mais il était officier des gardes du corps, et son grade lui donnait dans l’armée le rang de brigadier. Il avait accompagné à Bayonne le roi Ferdinand VII, a la personne duquel il était particulièrement dévoué.

11 était parti de celte ville quelques instants avant qu’on y eût reçu la nouvelle des malheurs du 2 mai. Il avait été chargé de porter à la junte de gouvernement l'ordrede commencer la guerre eoutre les Français; mais peu d’instants après son départ il avait reçuun contre-ordre. Il s’était établi dans une maison de campagne , à Alfranca , à une demi-lieue de Saragosse. Il y était depuis peu de jours avec son frere le marquis de Lazan et avec le colonel Butron, son ami. Le capitaine général, voyant que le nom de Palafox servait de prétexte a l’agitation populaire, fit enjoindre à cet officier de sortir du royaume d'Aragon; mais il n’était plus temps de faire exécuter cet ordre, qui, loin de ramener la tranquillité, ne servit peut-être qu’à faire éclater plus tôt l'insurrection. Le 24 mai au matin, un grand concours dépeuple, sous la direction desTios Jorge et Marin, envahit l’hôtel du capitaine géuéral , désarma sa garde, arrêta le capitaine général lui-même, et le constitua prisonnier à l’Aljaferia. Les insurgés s'emparèrent

■ Tio signifie littéralement oncle; maison appelé ainsi lin personnes placées au-dessous de la classe de. celles qu’on appelé tcAora. Ce mot répond assez bien a celui de compère.

de l’arsenal , et se distribuèrent les fusils qui s’y trouvaient rassemblés. Ils conférèrent ensuite le commandement au lieutenant général Mori, qui était commandanten second. Le peuple criait :

Mort a G uillermi ! vi ve Mori ! M a is quelues-tins ajoutaient : Si vous ne vous conuisez pas bien, nous crierons aussi : Meure Mori!

Le même jour le peuple arrêta les Français qui se trouvaient à Saragosse ; mais on ne les massacra pas, comme à Valence, on se contenta de les enfermer à l’Aljaferia.

Mori, voyant qu’il n’exerçait réellement aucune autorité, qu’il était impuissant pour arrêter les excès de la multitude, songea à se prévaloir de l’influence que Palafox exerçait sur le peuple ; il lui écrivit de venir à Saragosse. En même temps un grand nombre d’habitants de cette ville, guidées par Tio Jorge, se rendit à Alfranca. C’est avec cette escorte que Palafox revint à Saragosse et qu’il se présenta chez le capitaine général. Le lendemain Palafox assista au conseil; il demanda qu’on prit des mesures pour le mettre à l’abri des importunités du peuple. Il ajouta néanmoins qu’il était prêt à sacrifier sa fortune et même sa vie au service de la patrie et du roi. Pendant ce temps le peuple, assemblé sous les fenêtres de l’endroit où l’on délibérait, força la porte, se précipita dans la chambre du conseil, et déclara qu’il fallait nommer Palafox capitaine général.

Mori commençait à dire que si son autorité n'était ‘plus utile il abandonnait le commandement . On ne lui laissa pas le temps d’achever : on cria de toutes parts lire Palafox! vive le capitaine général!

Cette nomination fit cesser à l’instant toutes les convulsions populaires. On ne songea plus qu'a s’organiser pour faire la guerre aux Français. La soumission la plus aveugle remplaça l'insubordination ; et quoique le peuple prit encore quelquefois des déterminations par lui-même , il rendait compte au capitaine général des arrestations qui étaient faites.

Commencement de la guerre.

A juin 1808. — Ces soulèvements, qui

L’UNIVERS

eurent lii'U simultanémentdans toutes les parties de la Péninsule, amenèrentpromptcinent des collisions armées entre les Français et les Espagnols. Ce fut en Catalogne qu’eut lieu la première rencontre, où les insurgés remportèrent l’avantage. Une division française de trois mille huit cents hommes, commandée par le général Schwartz , était partie de Barcelone pour se rendre à Saragosse.

Les insurgés, prévenus de la route qu’elle devait suivre, l’attendirent, dans un passage difficile, au sortir de Bruch. l.es Somatènes , embusqués derrière les buissons, dirigèrent un feu très-meurtrier sur la colonne française, qui, après avoir perdu beaucoup de monde, fut obligée de rétrograder et de rentrer à Barcelone.

5 juin. — Pour se rendre maîtres de tout le pays , les Français avaient jugé convenable d’éparpiller leurs forces et de sillonner le pays par de nombreux détachements. Le’ 5 juin, une division partit de Madrid , sous le commandement du maréchal Moncey,aün d’aller occuper Valence.

7 juin. — Une autre division' partie de Tolède , sous le commandement du général Dupont, était entrée en Andalousie. Le 7 juin, elle fut forcée de combattre pour enlever le pont d'Alcolea, sur leGuadalquivir; elle arriva le même jour devant Cordoue , et quoique cette ville n’eût fait aucune résistance le général Dupont la mit au pillage.

12 juin. — La guerre éclatait presque au même instant dans une autre partie de l’Espagne. A u près de Valladolid, quelques milliers d’Espagnols, dirigés par le général Cuesta, essayèrent d’arrêter une colonne française que commandait le général Lasalle; mais ils furent mis en déroute.

15 juin. — Pendant que la guerre s’allumait ainsi dans toutes les provinces de l'Espagne, la junte réunie à Bayonne ouvrit scs séances, le 15 juin. Le 20 du même mois un projet de constitution fut présenté à cette assemblée, qui, après avoir délibéré pendant quelques 'ours, plutôt pour la forme que dans 'espoir d’y apporter quelques modifications importantes, l’adopta le 30 juin.

Cette constitution de Bayonne imposait au roi l'obligation de réunir les

cortès au moins tous les trois ans; elle établissait la publicité des débats dans les causes criminelles ; elle abolissait la question , et limitait à 20,000 piastres le chiffre le plus élevé que pussent atteindre les majorats. Elle rendait de cette manière à la circulation une grande quantité de biens, qui cessaient d’être inaliénables. Toutes ces dispositions eussent été pour l’Espagne d’immenses bienfaits si elles ne fussent pas venues avec la guerre et avec l'usurpation.

15 juin. — Le jour même de l’ouverture de l’assemblée de Bayonne Murat , dont la santé avait été altérée par l’influence du climat de Madrid, fut obligé d’abandonner le commandement pour aller prendre les eaux de Baréges. 11 fut remplacé par le général Savary.

26 juin. — Une division, commandée par le général Vedel , qui s’était mise en marche pour l’Andalousie afin de renforcer le général Dupont, force, dans la Sierra-Morena, le défilé de DespenaPerros, défendu par les insurgés.

27 juin. — De son côté, le général Moncey, qui était parti le 5 juin de Madrid à la tête de forces assez considérables afin d’occuper Valence, arriva devant cette ville après vingt deux jours de marche. II trouva toute la population en armes ; et dans ce pays d'arrosage , tout coupé de haies et de fossés, les insurgés lui disputèrent vaillamment les approches de la place. Aprèsdeux jours de combat il fut obligé de se retirer. C’est ainsi que le peuple de Valence expia, par son courage et son énergie, les crimes dont il avait souillé les premiers moments de sa révolution.

14, IS élis juin. — Une colonne française partie de Barcelone pour se rendre a Saragosse avait, on se le rappelle, été arrêtée par les Somatènes dans le défilé deBrucn. Maisd’autresforees, sous les ordres du général Lefebvre-Desnouettes, descendaient de Pampelune vers la capitale de l’ Aragon. Palafox , de son côté, profitant du répit que les Français lui avaient laissé , avait en vingt jours improvisé une armée de dix mille hommes.

Il envoya au devant du général Lefebvre quelques troupes, qui , réunies aux habitants de Tudéle, lui disputèrent le passage de l’Èbre.

Le lendemain, 1 1, les Français rencontrèrent à Bai leu le général Palafox, qui les attendait à la tête de huit mille hommes d'infanterie de nouvelles levées, de deux cents dragons et de huit pièces mal montées. Après un combat court, mais sanglant, les Français culbutèrent les Aragonais, et purent continuer leur marche. Mais le lendemain ils les rencontrèrent encore à Alagon; il fallut de nouveau combattre. Dans cette nouvelle affaire la discipline des troupes impériales eut encore le dessus ; les insurgés furent rejetés sur Saragosse, où les Français ne tardèrent pas a arriver1. Sans doute Palafox n’avait pas pensé que la ville pilt sérieusement se défendre. Le jour même de l’arrivée des Français il était sorti de Saragosse par le faubourg, avec tout ce qui lui restait de forces. Il se retirait vers Longarès, et à peine avait-il laissé à Saragosse trois cents soldats de toutes armes. Bien

1 Le» personne» qui voudront avoir des détails plus étendus sur les deux sièges de Saragosse pourront consulter les ouvrages spéciaux qui en contiennent te récit.

M. Vaugham, Anglais, raconte le premier siège. Son livre peut être considéré Ci mime un roman plutôt que comme un ouvrage sérieux ; il y rapporte une foule d’aveniuresitnaginairea. Ces conu-sont été répétés par d’autres écrivains; j’aurai bientôt l'occasion d'en réfuter quelques-uns.

M. d’Audebard de Férussac a publie un journal historique du siège de Saragosse ; Paris, 1818, ln-8“. L’auteur était sous-lieutenanl, et assistait au siège- 11 raconte avec lidélilé ce qu'il a vu ; mais de même que tous les Français lia été témoin de ce qui se passait dans le camp des assiégeants; et il commet des erreurs lorsqu'il parle des moyens de défense employés par les assiégés . ou ues ressources dont ils pouvaient disposer.

M. le Iteulenant général baron de Rogniat a publié un compte rendu fort exact des opérations du siège- L'observation que Je viens de faire a propos de l’ouvrage precedent s’applloe également à ce livre Au reste, le travail ti général Rogoiat contient une fort belle carte de Saragosse et de ses environs, avec l'indication des travaux faits pondant le siège. C’est un document très-exact et très-utile à consulter.

M. le général baron Lejeune vient de publier un récit des sièges de Saragosse. ln-8°, Paris, 1840. Ce que Fauteur raconte du premier siège, auquel il n’nssislail pas, laisse désirer plus de details et plus d'exactitude. Le récit du second siège, ail contraire, esl fort bien trailé et rempli d'intérêt. Son livre contient aussi une copie réduite du plan publié par le général Rogniat.

Don Manuel Cavallero, lieutenant-colonel du génie, a public en espaguol le récit de la défense de Saragosse. Son ouvrage, qui est fort bien fait, quoiqu’il contienne quelques erreurs de détail, a été traduit en français et imprimé k Paris eu 1815.

n’était préparé pour la défense; mais quelques gens du peuple se mirent à tirer sur les ennemis qui s'approchaient. Le nombre de ces insurgés s’accrut rapidement; et leur fusillade arrêta la ntarchedes Français, qui hésitèrent dans leur attaque. Ce moment d’arrêt permit de traîner à bras jusqu’au point menacé des canons placés sur la place del Pilar. On crénela le mur d'enceinte, et on établit sur les différentes avenues des épaulements en sacs à terre ou en ballots de laine. C’est ainsi que la célèbre défense de Saragosse , commença , sans qu’on l’eût ni préparée ni prévue. Le général Lefebvre - Desnouettes tenta une attaque contre les portes de Saneho et del Portillo, qui sont à l'ouest de Saragosse; mais il fut repoussé, et, comme sa division était peu nombreuse, il ne crut pas prudent de renouveler une attaque de vive force contre une ville de cinquante mille âmes, qui paraissait bien décidée à se défendre. II attendit qu’on lui amenât des renforts de Bayonne et de Pampelune.

Le 27 le général Verdier vint prendre le commandement : il arrivait à la tète de trois mille hommes; il amenait aussi trente canons de gros calibre, 12 obusiers et 4 mortiers. De son côté, Palafox, qui avait réuni une division de six mille hommes et de quatre pièces d'artillerie , voyant la résolution que les habitants avaient prise , parvint , le 2 juillet , à rentrer dans Saragosse, à la tête d’une partie de ses forces.

La capitale de l’Aragon s’élève, non, comme le dit Vosgien, sur la rive gauche de l’Èbre, mais bien sur la rive droite, au-dessus de l’endroit où ce fleuve reçoit les eaux du Gallego, de la Iluerba et du Xalon. La fertilité de la plaine où cette ville est située lui a fait donner le surnom de liarta : on dit Çaragoza ta Hart a, Saragosse la rassasiée. Le canal impérial d’Aragon, ouvrage deRamon Pignatelli , va prendre à Tudèle les eaux de l’Êbre pour servir à l’irrigation de toute !a contrée, dont il augmente ainsi la fécondité. Saragosse n’est point fortifiée, et son enceinte consiste en un mur de dix à douze pieds de haut et de trois d'épaisseur; mais elle est défendue au nord par le cours de l’Èbre; au sud et à l’est elle se trouve enveloppée par

IU

L’UNIVERS

la Huerba , qui se jette dans l’Ébre, à quelques pas au-dessous de la ville. La Huerba n'est pour ainsi dire qu'un ruisseau : elle est alimentée en grande ! partie par l’eau qui s’écoule des champs arrosés par le canal; mais par cette raison qu’elle sert à égoutter et à assainir les terres, on en a creusé le lit assez profondément ; on le cure soigneusement à des époques périodiques, et le limon , rejeté sur ses rives , s’est élevé successivement de manière à former une espèce de muraille en terre :

c’est un chemin couvert naturel, qui entoure Saragosse au sud et au levant.

En avant de la Huerba se trouvait encore le couvent de Saint-Joseph , qui était susceptible de faire quelque défense.

A l’ouest seulement il ny a pas de cours d’eau ; mais l’ancien château des rois maures, l’Aljaferia, qui est flan ué de quatre bastions, s’élève à peu de istance en dehors de la ville. Il fait l’oflice d’un ouvrage avancé, et protège toute cette partie de la muraille ; c’est de ce côté de la ville et contre les deux entrées les plus rapprochées de l’Ehre, la porte Sancho et la porte del Portillo que les Français dirigèrent d’abord leurs attaques.

Sur la rive gauche s’étend un faubourg qui communique avec la ville par un pont de pierre. Il y avait autrefois un secontl pont sur f’Èbre; mais il était en bois , et il a été emporté par les eaux en 1S02. C’est dans cette ville, sans bastions et sans remparts, que les Aragonais surent résister aux troupes victorieuses de Napoléon. Tous les Habitants capables de porter les armes concoururent à la défense. Les enfants, les femmes, les religieux furent employés h faire des cartouches ou à coudre îles gargousses.

Quant à ce que l’on a raconté de moines qui auraient porté le mousquet, il faut laisser de semblables récits aux faiseurs de romans. Sans doute quelques religieux ont pu prendre part à la lutte , mais certainement ils furent en très-petit nombre; car le colonel don Esteban Fleury, qui pendant le deuxième siège a dirigé la defense du centre, m’a répété que, pour son compte, il n’en a jamais vu. Souvent des moines ont été tués; mais ce fut lorsqu’ils portaient au mi-

lieu du feu le viatique et les consolations de la religion aux blessés et aux mourants. Au reste, je ne nie pas le fait, mais il n’a pu avoir lieu que rarement.

Les Français, qui avaient échoué dans leurs attaques contre les portes de Sancho et del Portillo, tournèrent leurs efforts contre le couvent de Saint-Joseph.

Repoussés une première fois avec beaucoup de perte, ils s’en rendirent maîtres après le deuxième assaut. Ils s'emparèrent aussi du Monte-Torrero. C’est une hauteur à quelque distance de la ville; on en avait conhéla défense à douze cents hommes environ de gardes bourgeoises.

Mais cette troupe, séparée de la ville et privée de tout appui ,se défendit mollement, et se laissa rejeter dans Saragosse. Il n’y avait dans cet événement malheureux aucun tort à imputer au commandant de ce poste; néanmoins la colère populaire voulut y voir de la trahison ou de la lâcheté ; il fut traduit devant un conseil de guerre et fusille. Malheureusement ce crime n'est pas le seul à reprocher aux énergumènes qui dirigeaient la populace. Ils pensèrent qu’il fallaitraninier par l’aspect des supplices le zèle trop tiède de ceux dont le courage était chancelant : le colonel d’artillerie Pesino fut sans jugement fusillé à la porte Sancho ; le brave San-Genis lui-mêmefut un instant retenu en prison.

Le A juillet. — Maîtres du couvent de Saint-Joseph, qui leur assurait un passage sur la Huerba , les Français établirent une batterie formidabfe au midi de ia ville, en face du couvent de Santa- Kngracia, ouvrirent de larges brèches, et donnèrent l’assaut à ce couvent, dont ils se rendirent maîtres. C'est alors qu’ils lirent sommer Palafox de capituler; mais celui-ci leur adressa cette réponse laconique : Guerra à cuchillo, guerre aux couteaux.

Les assiégeants, "après avoir forcé l’enceinte, se crurent un instant maît res de la ville ; mais ils furent promptement désabusés. Ils s’avancèrent jusqu'à la rue du Coso; ils la franchirent même, et s’engagèrent dans les petites rues qui mènent à ia tour Neuve. Dans ces passages étroits la fusillade recommença , et ils furent forcés de reculer : une nouvelle ligne de défense s'organisa le long du Coso.

Suivant Luis Lopes », la rue du Coso, qui est une des plus belles de Saragosse, et qui, en y joignant celle du marché Neuf, décrit un arc de cercle dont les deux extrémités vont presque aboutir à l'Ebre, occuperait la place de l’ancienne enceinte de César Auguste.

Cette rue, dit-il, s’appelait autrefois le Foso. Cela est prouve par des écritures anciennes, et cela résulte aussi d'une inscription gravée sur la frise de la corniche de pierre qui entoure la croix du Coso; la rue y est appelée Sacro foso, le Fossé sacre. Cette voie est extrêmement large; elle forma une limite que les assiégeants r.e franchirent plus.

14 — juillet. Ce n'etait pas seulement en Aragon qu’on se battait. Unearmée espagnole occupait le chemin de Madrid. En vain la junte de Bayonne avait reconnu le roi Joseph ; il fallait encore que la victoire vint sanctionner cette proclamation. Le maréchal Bessiérc gana contre les généraux espagnols la ataille de Rio-Seco, qui ouvrit à Joseph la route de sa capitale. Ce prince , arti de Bayonne le 3 juillet , arriva à ladrid le 20. Il y fut reconnu roi le 24 , avec toutes les cérémonies usitées en pareille circonstance. Au reste, il u’y demeura pas longtemps tranquille :

il y avait à peine cinq jours qu’il y était proclamé quand il reçut la nouvelle de la défaite d’une division française qui avait pénétré en Andalousie. Lé général Dupont , cerné au pied de la Sierra- Morena par les généraux 'Reding, Coupigny et Castaiios , chercha vainement a s’ouvrir un chemin eu leur passant sur le corps. Le 19 juillet, auprès de Baylen, il livra bataille à Reding et à Coupigny ». Il ne put parvenir à les faire reculer, et il lut obligé de mettre bas les armes avec toute sa division et avec celle du général Vedel.

Le messager qui apportait la nouvelle de ce désastre arriva à Madrid le 29 juillet. Aussitôt Joseph convoqua un conseil composé des personnes les plus importantes : le général Savary ayant ouvert l’avis de se retirer sur l’Êbre, cette proposition fut adoptée; et le lendemain , 30 , Joseph quitta sa capitale.

1 Trofi’os y antigücdadea de la impérial citldml de Çaragora , t“ 0».

it 1 Coupigny doit un émigré français.

Pendant ce temps les habitants de Saragosse continuaient à se défendre.

Cette glorieuse résistance excitait à la fois la surprise et l'admiration. Aux yeux des gens du peuple , elle avait quelque chose de surnaturel. Ils répétaient que les défenseurs de Saragosse étaient protégés par leur sainte patrone; que la vierge del Pilar détournait les boulets et les bombes lancés contre la ville. Les récits qu'on faisait de leurs combats enflammaient le couragede tous les l'.spagnols. Il n’était personne qui ne brûlât du désir de concourir à leur délivrance. La junte de Tortose prit la résolution d’envoyer à leur secours un convoi, dont elle confia l’organisation et la conduite au commandant Esteban Fleury *. Ce fut à Mora , sur la rive droite de l'Ebre , que se rassemblèrent les forces qu'il était chargé de mener à Saragosse. Elles étaient peu consilérables. Il n'avait qu’un bataillon du régiment de YVimpfen. Mais deux mille de ces Catalans qui avaient fait la révolution de Tortose vinrent à Mora le supplier de permettre qu’ils mai chassent sous ses ordres; et il faut rendre justice à ces braves gens : par la suite aucun d’eux n'a mérite de reproche; presque tous sont tombés au champ d’honneur. De Saragosse à Mora la distance estd’environ trente lieuesd' Aragon (dix-huit myriam. cinquante et un hect.). Maiscommeontraiiiait un grand nombre de chariots le trajet fut long. Ou suivit d’abord la rive droite de l'Ebre, en s’avançant par Caspe, Chiprana, Sastngo et la' /ailla; mais, comme on approchait des Français, on passa sur la rive gauche afin de gagner les montagnes, où le convoi avait moins à craindre de la cavalerie ennemie. Ce fut à Pina que l’on traversa l’Êbre, et dans cet endroit le convoi fut renforcé de ceut quatrevingts hommes du régiment d’Estrémadure, qui s’étaient échappés de Barcelone pour ne pas servir le nouveau roi. Dans chaque village où l'on passait les habitants venaient ajouter quelques chariots de plomb, de vivres ou de poudre à ceux que l’on conduisait déjà ;

J'ai entre les mains Tordre donné en celte circonstance par la junte de Tortose ; 1 1 est signé par Parte-Arroyo, Raymunqo Blanco, Domingo Carlet f et Sébastian Capparos.

L’UNIVERS

en sorte que cette longue file de voitures, qui s'accroissait à mesure qu’on approchait du but, occupait plus d'une demi-lieue de terrain. La difficulté ne consistait pas à ramasser le convoi , mais bien a le faire entrer dans Saragosse. Voici comment on s’y prit pour tromper la vigilance des assiégeants et pour passer sans coup férir nu milieu de leur armée. D. Esteban Fleury avait fait recueillir tout le long de la' route des fascines; il en avait fait mettre sur les voitures autant qu'elles en pouvaient porter. Chaque cheval et même chaque nomme en était chargé. Le 12 août, au soir, le convoi arriva à Penaflor, sur la rive gauche du Gallego, à une lieue et demie de la ville assiégée. On se rappelle que Saragosse est située sur la rive droite de l’ftbre ; c'est sur cette rive et autour des murailles de la ville que les Français avaient placé la plus grande partie de leurs forces. Sur la rive gauche, le Gallego a son embouchure à quelques nas au-dessous du faubourg, où l’on n arrive que par deux chaussées : l’une, qui se dirige en montant vers le nord, conduit à Villa-Nueva de Gallego; l'autre incline vers le nordest, et va traverser Je Gallego à un quart de lieue au-dessus de son embouchure ; c’est le chemin de Barbastro et de Barcelone. Ces deux routes forment entre elles un angle d'environ 40 degrés. Tout l’espace compris entre ces deux chaussées, et même entre la rive droite du Gallego et la rive gauche de l’Èbre, se compose d’un terrain d’irrigation. Par conséquent il est coupé par des fossés très-profonds et très-nombreux. En 1808 il était aussi couvert d'une grande quantité d’arbres fruitiers. Les Français, afin d’interdire tout accès de ce côté de Saragosse, s étaient servis des travaux construits pour l'arrosage; ils avaient inondé tout le terrain, qui se trouvait ainsi caché sous plusieurs pieds d’eau. Les deux routes seulement, dont le sol est plus haut que celui de la campagne, n’étaient pas submergées, et formaient deux longues levées au milieu d’un lac immense. Sur chacune de ces routes les assiégeants avaient établi une batterie. Enfin , une partie de leur cavalerie était cantonnée à Villa-Mayor, le premier village sur la route de Bar-

bastro, à moins d'une lieue de Penaflor.

Le 13, de grand matin, le convoi se miten route, en marchant au milieu des arbres qui bordent le Gallego. Il traversa la rivière, à gué, au village d’Aula-Dei. Alors il se jeta au milieu des terres inondées , àégaledistancedesdeux chaussées que les assiégeants occupaient. A l'aide des fascines dont on avait eu soin de se munir on faisait un chemin dans tous les endroits où le passage était difficile; on comblaitles fossés; puis quand les voitures avaient toutes franchi cet obstacle on arrachait les fascines, et on les faisait passer de main en main jusqu’à la tête du convoi, pour s’en servir de nouveau. Les assiégeants ne tardèrent pas à apercevoir cette énorme colonne de chariots et d’hommes armés qui s’avancaient lentement au milieu de l’inondation. Les batteries construites sur les deux chaussées dirigèrent alors tout leur feu de ce côté ; mais ce fut en V3in : elles ne tuèrent pas un homme, ne brisèrent pas uneroue. Enfin, après un trajet excessivement pénible, don Esteban Fleury put faire entrer dans Saragosse sa longue file de voitures, donttrenfeétaient chargées de poudre. Il était environ six heures de soir lorsqu’il parvint dans le faubourg. Aussitôt les nouveaux arrivés, impatients de se mesurer avec les assiégeants, coururent spontanément au lieu où l’on se battait; ils passèrent toute la nuit à tirer sur les ennemis , et l’ardeur u’ilsdéveloppèrentencettecirconstance t croire aux Français qu’il était entré dans la ville un nombre de troupes considérable. Déjà Verdier avait appris ledésastre de Baylèn ; il avait même reçu, dit-on, l’ordre d’abandonner le siège ; l’arrivée de ce renfort le contraignit à partir. Il encloua sa grosse artillerie, la jeta dans le canal, et se retira dans la journée du 14 *.

I On lit dans M. Torrent) : » Avant marché en toute hâte, et conduite sur des chariots par les habitants des communes de son passage, la division de Valence, aux ordres du maréchal de camp don Felipe Saint-Mardi, accourut précipitamment se jeter dans la ville assiégée. »

II y a là autant d’erreurs que de mois. Le convoi qui est entré dans Saragosse et qui a contraint Verdier à lever le siégé venait de Torlose, et non pas de Valence. Il ëlait composé de Suisses et de Catalans commandés par don Esteban Fleury, et non pas par don Felipe Saint- March. Et si celte action de guerre a quelque mérite, j’en revendique l'honneur pour mon oncle. Snum cuiquc.

• 13 aoûtt 808. — Napoléon avait envoyé au fond du Danemark la division espagnole commandée par la Romana.

En apprenant les événements qui se passaient dans leur patrie, les soldats espagnols prirent la résolution de s'échapper et d’aller partager la courageuse résistance de leurs compatriotes. Le 13 aodt, tous les corps espagnols qui avaient pu gagner Pile de Langeland, et qui s’élevaient à neuf mille hommes, s’embarquèrent pour passer en Suède , où des bâtiments de transport vinrent les prendre pour les conduire sur la cdte des Asturies.

25 septembre. — Je ne sais pas si Joseph commit une faute en abandonnant une première fois sa capitale; mais ce qui est certain, c’est que la retraite des Français permit aux Espagnols d’organiser un gouvernement et de donner de l'ensemble à la défense. Une juntecentrale fut formée de membres envoyés au nombre de deux par chacune des juntes de province. Elle fut solennellement installée à Aranjuez le 25 septembre.

5 novembre 1808. — Les Français, de leur côté, s’appliquèrent à rassembler leurs forces; ils avaient commis une faute énorme en les éparpillant sur tous les pointsde la Péninsule. Ce fut la cause de leurs revers ; mais quand ils se furent concentrés ils ne tardèrent pas à reprendre l’offensive. Ils furent d’ailleurs renforcés par des troupes nouvelles, qui portèrent leur nombre à deux cent cinquante mille hommes.

5 novembre.— L’empereur lui-même, que la victoire n’avait pas encore abandonné, arriva à Vitoria, où était le quartier général.

8 novembre. — L’armée française reprit Burgos.

1 0 novembre. — Deux jours plus tard elle livra la bataille d'Espinosa. L’armée de Galice, commandée par le général Blake, et dont faisaient partie les troupes de la Romana , fut battue par les maréchaux Victor et l^febvre.

Le même jour l’armée d’Estrémadure, forte de dix-huit mille hommes, ayant à sa tête le comte de Belvéder, fut mise en déroute par le général Lagrange et par le maréchal Bessières.

23 novembre. — On ne tarda pas non plus à se battre sur les Lords de l’Èbre.

12' livraison. (Espagke.)

Pendant le répit que leur avait donné la retraite des Français , les Aragonais avaient préparé des‘ moyens de résistance. San-Genis avait fait à Saragosse les ouvrages qu’il était possible d'élever en aussi peu de temps. Palafo*, aidé par Butron, pardon Felipe deSaint-March,et surtout par le baron de Versage 1 , avait organise une armée. Ces forces étaient postées le long de la rivière d’Aragon, oui vient se jeter sur la rive g.>uche de l'Ebre, à quelques lieues au-dessus de Tudele. Dans cette position, elle défendait toute la plaine qui se trouve de ce côté de l’Ebre. Sur l’autre rive se tenait l’armée que Casianos avait amenée d’Andalousie. Elle était postée le long de la rivière de Quellès, qui passe à Cascante et qui se jette dans l’Ebre a Tudèle. Une parfaite harmonie ne régnait pas entre les chefs de ces deux armées. Castanos ne considérait l’armée aragonaise que comme une division de ses propres forces. Il prétendait emmener les Aragonais en Andalousie , parce qu'il soutenait qu’on ne pouvait défendre avec succès que les provinces maritimes. Les Aragonais, au contraire, et Palafox n’était que leur interprète, voulaient combattre chez eux. Ils répondaient qu’ils s’étaient organisés pour défendre leurs foyers, et qu’ils ne voulaient pas les abandonner a l’ennemi.

Cependant, comme les Françaiss'avançaient par la rive droite de l’Ebre, une grande partie des forces aragonaises passa de ce côté du fleuve, et vint camper à Tudèle.

Le 22 novembre, les généraux espagnols tinrent un conseil de guerre; mais ils ne purent tomber d’accord sur leur système de defense, et ils n’avaient pris aucune résolution quand , le 23 au matin , les Français attaquèrent l’armée aragonaise. Les env irons de Tudèle sont couverts d’une grande quantité d'oliviers. Les Aragonais, doués d’un admi-

1 Saint-Marcb et fie Versage étaient Français . Ce dernier surtout était un officier d’un grand mérite. Il était depuis longtemps nu service du l'Espagne il avait commande une compagnie des gardes walones. Il eut une hanche emportée par un boulet lorsque, pour observer In progrès des assiégeants , il se tenait dans line des

etltes barraques construites sur le pont de

aragosse. Il mourut quelques jours avant la lin du second siégé.

L'UNIVERS

rable instinct pour la guerre de partisans, s’embusquèrent derrière les arbres, derrière les haies , et commencèrent à combattre sans ordre ; car les chefs n’avaient arrêté aucun plan de bataille. Le courage et l’obstination des soldats suppléèrent à l’imprévoyance des généraux, et la lutte se prolongea une grande partie de la journée. Quant à l’armée de Castanos, elle était à quatrelieuesdelà,à Caseante, où elle fut également attaquée et battue par les Français.

Palatox se retira sur Saragosse ; mais il avait laissé des postes nombreux à Caparroso, et tout le long de In rivière d’Aragon. Il chargea le colonel don Esteban Fleury d’aller rassemblerces troupes et de les lui ramener. Celui-ci, à la tête d’un régiment qu’il avait organisé depuis le premier siège, et qui portait le nom de Suisses d’Aragon, remplit, non sans peine, cette mission difficile, et rentra dans Saragosse quelques instants avant que les Français eussent investi celte ville.

29 novembre. — Sept jours plus tard les Français remportèrent la victoire de Somo-Sierra. Commandés par l’empereur en personne, ils attaquèrent l’armée espagnole , postée dans les montagnes qui séparent la Vieille-Castille de la Nouvelle, a seize lieues environ (101 kilomètres) de Madrid, et lu mirent en déroute. Après cette affaire, les Français marchèrent sur Madrid, où l’epouvante était au -comble.

1er décembre. — La junte générale de gouvernement, effrayée, abandonna Aranjuez, et se retira eu toute hâte à Talavera-ia-Reina.

3 décembre. — L’armée française ne tarda pas à attaquer Madrid, que les habitants voulaient défendre; elle s’empara du Retiro ; et le 4 décembre Madrid capitula.

1 "janvier 1809. — Napoléon entra dans Astorga à la tête de quatre-vingt mille hommes, et détacha le maréchal Soult a la poursuite d'une armée anglaise, commandée par le général Moore, qui était venue au seeou s des insurges espagnols. Cette armée, sans avoir combattu, se retirait en toute hâte vers la Galice, afin de se rembarquer à la Corogne. Les Anglais, poussés l’épée dans les reins, arrivèrent le li en vue

de la Corogne, Hans un état déplorable de désordre et d’abattement. Les vents contraires n’avaient pas permis aux vaisseaux de doubler le cap Finistère.

Celte circonstance donna aux Français le temps d’arriver avant que les Anglais fussent sur leur Hotte. La bataille s’engagea le 10 sur les hauteurs qui avoisinent la Corogne. Le général John Moore fut tué, et les Anglais profitèrent de la nuit pour s'embarquer. Le 19, la Corogue capitula.

22 janvier. — Joseph Bonaparte fit son entrée solennelle à Madrid; et Napoléon, peu de temps apres avoir rétabli son frère sur le trône d’Espagne, reprit la route de France.

Second siège de Saragosse. — Les événements se croisent tellement, ils sont si nombreux, qu’il est impossible de les faire marcher de front. Il faut quelquefois retourner en arrière. Le 20 décembre , les Français étaient arrivés en vue de Saragosse. Le 21 , sur la rive droite, le maréchal Moncey avait attaqué le Monte- Torrero, et s’élait emparé de cette position mollement défendue par Saint-March, à la tête de cinq mille hommes.

Le même jour, sur la rive gauche, le, général Ga/.an attaqua le faubourg.

De ce côté , la défense était dirigée par Josef Manso. C’était la partie la lus faible de la ville : on en avait coné la défense aux troupes qu’on regardait comme l’elite de la garnison, aux régiments des gardes espagnoles et des Suisses d’Aragon. F.n avant du faubourg se trouvait une habitation désignée sous le nom de torre de I Obispo, tour de l’ Evêque. Ce n’était pas une fortification , ainsi que le mot de tour pourrait le faire croire : on donne en Espagne le nom de lorres aux maisons de campagne, de même qu’auprès de Marseille on les appelle des bastides.

On y avait mis pour garnison cent hommes du régiment suisse d’Aragon.

Une compagnie du même régiment occupait le couvent de San-Gregorio, qui formait l’extrémité du faubourg. Enfin, le reste des Suisses, commandés par leur colonel don Esteban Fleury, et les gardes espagnoles défendaient le passage du Gallego; les troupes qui occupaient ce poste combattirent avec la plus

grande bravoure mais enfin elles durent céder aux forces supérieures qui les attaquaient; elles furent contraintes de se replier sur la ville, dont la défense se trouva un instant compromise. L’officier qui commandait à la torre del Obispo perdit la tête, et se rendit à la première sommation que les assaillants lui adressèrent; en sorte que les Français purent s'avancer l’arme au bras jusqu’auprès du faubourg, où les préparatifs de défense n’étaient pas achevas. On avait pensé que la torre del Obispo résisterait quelque temps.

Le faubourg était encombré par les équipages de plusieurs régiments qui n'étaient rentrés dans la ville que depuis peu d’instants. Josef Manso ht diriger sur les assaillants un feu de mousqueterie très-vif. Pour arriver au faubourg il fallait qu’ils franchissent un chemin creux; ils n'osèrent pas s’y engager: ils reculèrent. Mais le colonel Fleury m’a répété bien souvent que si en ce moment ils eussent mis dans leur attaque autant d’énergie et de vivacité qu’ils en avaient déployé sur les bords du Gallego, ils auraient probablement emporte le faubourg; ils hésitèrent , et l'occasion ne se représenta plus *.

• Défense de Saragoise par don Manuel Cavalière. p. ei.

1 M. de Torreno raconte cctle affaire à sa manière habituelle, c'esl-a-dlre que son recil est rem pi* d’erreurs ■ * Le général Caran commença, dit-il, par attaquer les Suisse’, de l’armée espagnole, qui couvraient le chemin de V iilamayor ; supérieur en nombre, l’ennemi les obligea a se retirer sur la tour de l’Artobl.po , ou. bien qu’ils se deleiidiasenl avec la plu., grande bravoure, animés qu’ils étaient par l’exemple de leur chef don Adriano tf'alker , ils reslerent pour la majeure parlle morts nu prisonniers. » Ce récit est inexact , en ce qui concerne les faits aussi bien qu’en ce qui concerne les personnes. Le colonel des Suisses d’Aragon était don Ksteban Fleury; el J’ai entre les mains l’ordre qui lui fui envoyé quelques minutes avaol le combat; il est ainsi conçu :

« El comandanle de los Suisos marchara immédiat.intente a reforsar tns présidas de.... (ces derniers mois sont rayés, et ou a écrit au-dessus : ) a soslener a las tnipâs del Gallegn y et l'ordre Continue de celte manière :) San-t.regoriu, dejando cieo liomhres eu la torre del Ubispo para que ta tleliendan.

« Zaragoia, 21 de dedembre de IROA

< Josr.F MxNSO. "

« Le commandant des Suisses Ira immédiatement soutenir les troupes du tîallegu et Saint- Grégoire, en laissant ce ni hommes daus 1a torre del obispo pour la défendre.

« Saragosse, 21 de décembre I808.

« Jtt.tr Manso. »

Les Français, n’espérant plus s’emparer de la ville par une attaque de vue force, ouvrirent la tranchée, et firent des approches comme s’ils eussent assiégé une place régulièrement fortifiée. Les Aragonais, de leur côté, prirent la résolution de ne pas se rendre. Dans un conseil de guerre présidé par Pulafox, on agita la question de savoir jusqu’à quelle limite il faudrait pousser la résistance. On décida qu’il fallait défendre hasta la ultima tapla, jusqu’à la dernière cloison. Y despues f Et après ? demanda un vieux militaire que plus d’expérience de la guerre rendait moins enthousiaste. Despues veremos. Après .. nousverrons, s’écrièrent à la fois plusieurs officiers; et il fut résolu qu’on ne se rendrait pas.

Les Français attaquèrent la ville de deux côtés. Une attaque fut dirigée contre la partie est le long de l’Èbre, l'autre contre le midi , en face de Santa-Engraeia. Quand les assiégeants eurent ouvert une brèche dans l’enceinte de la place, quand ils eurent franchi la muraille, alors commença cette guerre à cuchillo, cette lutte' acharnée de tontes les minutes, de tous les instants, qui a couvert d'une gloire éternelle les défenseurs de cette ville. Eu ce moment , et lorsque les Français étaient déjà maîtres du couvent de Santa- Engracia , on confia la défense de celle partie de la ville à don Esteban Fleury. Il fallut alors faire le siège de chaque maison , et chacun de ces sièges pourrait fournir la matière d'un long volume. Le premier soin du colonel Fleury, en prenant le commandement de cette partie de la défense, fut d'organiser une compagnie de maçons et de charpentiers qui avaient continuellement des briques et du mortier préparé pour murer les communications, ou pour bâtir des réduits. Les assiégeants perdaient beaucoup de monde lorsqu’ils voulaient emporter une maison de vive force : aussi avaient- ils pris le parti de miner successivement chacun des édifices où les assiégés se défendaient. On a répété dans presque tous les auteurs qui ont parle du siège de Saragosse que les Espagnols avaient fait des travaux souterrains pour é>enter les mines; cela est rappoité dans les écrits les plus consciencieux , même dans celui du général Kogniat . Voici ce

oui peut avoir occasionne cette erreur.

Saragosse, bien qu'elle soit situéf entre deux rivières, l'Èbreetla Huerba,est cependant privée d'eau limpide. En tout temps, l’Ebre charrie du limon qui rend son onde excessivement trouble; et la Huerba n’est guère alimentée que par l'eau qui s’écoule des champs après avoir servi à l’arrosage. Les habitants do Saragosse manquent donc d’eau limpida; et comme l'invention, assez nouvelle, des fontaines à filtrer n’était pas encore parvenue chez eux, ils clarifiaient l’eau de l'Èbre eu la laissant reposer. A cet effet , on la mettait dans de grandes jarres placées dans un caveau pratiqué au-dessous du premier étage de caves. On attendait que là elle se fût purifiée. C’était un luxe de pouvoir offrir de l'eau très-ancienne; et il n'était pas rare qu'on en présentât qui comptait plus de dix ans de caveau. Lorsque les assiégeants employèrent la mine pour détruire les maisons dont l’attaque à ciel découvert leur paraissait devoir coûter trop de sang, les Espagnols n’avaient que peu de mineurs à leur opposer; encore les hommes qu'ils auraient pu employer à cette guerre souterraine étaient-ils bien inexpérimentés ; mais on profita avec adresse de l’existence de ces caveaux, creusés dans le tuf à une assez grande profondeur, et que généralement ne revêt aucune maçonnerie. On y plaça des sentinelles charges d'écouter les progrès du mineur fiançais. Indépendamment de leurs armes, on donnait a ces soldats deux grosses pierres, qu'ils frappaient l’une contre l’autre.

Cette ruse a presque constamment réussi. Les assiégeants, trompés parle bruit, crurentque l'on contre-minait, et craignant nue leurs travaux ne fussent éventés , ils chargèrent souvent leurs fourneaux avant d’être arrivés sous l’endroit qu'ils voulaient faire sauter; ainsi ils n'obtinrent pas le résultat qu’ils s’étaient proposé.

Lorsque, les Français étaient parvenus à faire sauter une maison , on leur en disputait encore les décombres.

C’est à une attaque de ce genre que fut tué le général Lacoste, qui commandait le génie, n Le premier février', à l’atta-

‘ lion Manuel Cavalière, p. 117.

« que du centre, il y eut une affaire ex- « trêmement vive. Deux mines avaient « été construites à droite et à gauche «du couvent de Sainte- Engrûce, et « après qu’elles eurent sauté, deux co- « tonnes de Polonais, guidés par le gé- « néral du génie I^coste, s’élancèrent «sur les brèches. Le colonel Fleury et « quelques Suisses d'Aragon qui occu-

■ paient les maisons voisines, firent un « feu si vif, qu’il fallut toute la valeur « des troupes polonaises , sous les yeux « d’un des plus braves généraux de l'ar- « mée française, pouroccuper les ruines «de deux 'misérables maisons. Cette « faible conquête coûta cher aux assié- « géants, non pas tant par la perte de « plusieurs de ces vaillants Sarmates, « qui pouvaient être facilement rempla-

■ cés dans un corps nombreux ou le « courage était la qualité de tous , que « par celle du général Lacoste, homme « aussi aimable par ses qualités sociales

■ que par son activité et ses talents. » Dans les premiers jours, quand une

maison s'écroulait par l’effet de la mine, si le fourneau avait été peu chargé, il restait presque toujours quelques planchers suspendus a la muraille mitoyenne. Les assiégeants s’y logeaient, et ils attaquaient avec plus âe facilité la maison voisine. Si au contraire la mine contenait unegrandequnntité de poudre, les planchers en s’arrachant de l'endroit où ils étaient attachés, entraînaient une partie de la muraille, y faisaient de larges ouvertures; et la maison voisine, ainsi mise à jour, devenait fort difficile à défendre. Pour obvier à cet inconvénient, aussitôtquelesFrançaiscommencaient le siège d’une maison , le colonel l’Ieury en faisait enlever le carrelage; il faisait mettre à jour le plancher tout le long de la maison voisine, et faisait scier les poutres et les solives qui s’y rattachaient ; il ne leur laissait que quelques lignes de bois; en sorte que lorsqu'une maison sautait par l’effet de la mine, tous les planchers s'écroulaient; et derrière les ruines se trouvait un mur à pic et intact que les maçons crénelaient en un instant et d’où le feu ■recommençait avant que les assaillants se fussent établis sur les débris de l'édifice qu'ils venaient d'abattre. S’il restait quelques pans de bois qui

gênassent la défense , aussitôt les Espagnols l'incendiaient. Un jour, pour détruire une baraque située près du couvent de San-Francisco, le colonel Fleury fit sortir dans la rue des hommes qui portaient un chaudron rempli de résine fondue. A l’aide de balais et'de tampons d'étoupe, ils se mirent à enduire la muraille de résine. Le premier Français qui les aperçut se mit à rire de cette opération, dont il ne comprenait pas le but: Tiens, dit-il, voila des imbéciles qui s'amusent a peindre leur maison. Les Espagnols continuèrent gravement leur tache, pendant que les Français riaient à gorge déployée. Quand les Espagnols eurent fini, ils jeterent une botte de paille au pied du mur ; ils y mirent le feu , et l’incendie se propagea en quelques secondes.

Les assiégeants ne se bornèrent pas à la guerre souterraine; ils bombardèrent la ville. Les assiégés, pour être prévenus quand on allumerait un mortier, avaient mis des sentinelles au sommet de la tour Neuve. Pendant le premier siège, la cloche tintait à chaque bombe ou à chaque obus qu’on voyait lancer; pendant le second siège, le nombre de ces projectiles était si considérable, qu'on ne sonna plus que pour les bombes. En quarante-deux jours que dura le second bombardement, il tomba sur la ville seize mille bombes. Eh bien, malgré cet épouvantable feu, malgré une horrible épidémie qui vint décimer les défenseurs, ils ne perdirent ni le courage ni la gaieté. Les femmes elles-mêmes étaient accoutumées au danger, et pendant les jours les plus brillants du siégé, il y eut des réunions, des tertulias. Seulement, lorsqu'on entendait la cloche de la tour Neuve, on posait ses cartes sur la table, on faisait le signe de la croix, on recommandait son âme à Dieu; puis on relevait ses cartes et l’on se remettait à jouer.

Le théâtre de Saragosse formait l’angle d’une des rues qui aboutissent sur leCoso. Les Suisses y avaient trouvé des mannequins et des têtes de carton; ils s'amusaient à placer une de ces têtes à l'extrémité d’une perche, et ils l’approchaient de l’une des meurtrières : aussitôt que les assiégeants 'percevaient cette figure ils faisaient pleuvoir sur

elle une grêle de balles. Alors les soldats allongeaient par la fenêtre la tête et le bâton qui la portait, et ils adressaient aux assiégeants des quolibets et des railleries.

Ou se battait à tous les instants sans relâche ; et l’on n’abandonnait un pied de terrain aux assiégeants que lorsqu’il était entièrement rasé. Ils s’avancèrent ainsi jusqu'à la rue du Coso , et toute la partie de la ville qui existait autrefois entre cette rue et Santa-Engracia, et que défendait mon oncle, fut abattue par le canon et par la mine; il resta peu de chose à faire pour la niveler, et depuis on en a fait une promenade publique.

Le couvent de San-Francisco fut notamment le théâtre d’une défense acharnée; il fut plusieursfoisenlevé et repris.

« L’ennemi 1 s’empara des immenses « souterrains de l'hôpital, et de là diri- « gea trois galeries de mines sur Saint- « François, à travers la rue Santa-En- « gracia. Des paysans et des Suisses , « commandés par le brave colonel « Fleury, parvinrent à les déloger des « caves et à leur faire abandonner leurs « cheminements souterrains. »

« Cependant * les mineurs ennemis « étaient parvenus à conduire une ga- ■ lerie de l’hôpital à San-Francisco, « avec plus de succès que la première «fois Us Espagnols contre-minèrent, « ce qui ohlti’Pa Ips premiers à faire « sauter leur fourneau avant d’être ar- « rivés sous les murs du couvent; mais, « comme ils le surchargèrent jusqu'à « y mettre trois milliers de poudre, l’ef- « iet fut aussi considérable que s’il avait « été placé plus avant. » Le couvent fut enlevé, les Français s’y établirent; mais le soir même le colonel Fleury, après une journée tout entière de combats et'de fatigues, se délassait dans une de ces tertulias où l’on oubliait parmoment les dangers et les horreurs du siège, lorsqu'un des paysans catalans qui , depuis la révolte de Tortose, s’étaient attachés à sa personne, vint lui dire que des terrasses tes maisons voisines il était possible de gagner les toits du couvent

■ Cavntlero, Relation des deux sièges de Sarago>ae, p. I23.ia».

1 Cavallrro, p. 128,

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L’UNIVERS

deSan-Francisco. Aussitôt lecolonel des Suisses essaya ce trajet difficile. Suicide quelques hommes seulement, il parvint ar les toits du couvent dans les triunes et sur la corniche du dôme. Les assiégeants étaient occupes à faire un retranchement derrière les portes, lorsque le> Espagnols ürent pleuvoir sur eux une grêle de grenades. Ne sachant pas d’où leur venait cotte attaque imprévue, ilsabandonnèreut promptement le poste, qui fut occupé par les Suisses d’Aragon.

Le couvent fut de nouveau attaqué le lendemain. On se disputa avec ncharnementlesruinesdece couvent incendié dans le premier siège et détruit par la minednns lesecond. L'eglisedu couvent était séparée en deux parties : une partie basse et un chœur plus élevé. Après avoir éprouvé une vive résistance, les assiégeants s’emparèrent de la partie basse ; mais les Espagnols se. maintinrent longtemps dans la partie haute. Ce lie fut qu'après un combat à la baïonnette excessivement sanglant qu'on put les en chasser. Ils avaient pratiqué une communication entre cette partie haute et les maisons voisines. En se retirant, ils bouchèrent ce passage par un simple mur de briques posées à plat. Les Français, ne pensant pas qu’il pût n’y avoir entre eux et les assiégés qu'une cloison de quelques doigts d'épaisseur, n’eurent pas la précaution de se fortifier de ce côlé. Cependant, toutes les nuits les Espagnols donnaient quelques coups de pioche dans cette fragile séparation. Ils se précipitaient dans le chœur d’en haut, sans qu'on sût comment ils

Îi étaient parvenus; ils attaquaient es Français endormis, les chassaient de cette partie de l'église, et ne se retiraient qu’au jour, après avoir de nouveau muré leur entrée. Cela dma ainsi pendant plusieursnuits;et les assiégeants ne restèrent définitivement maîtres des ruines de San Francisco que lorsqu’ils eurent fait sauter toutes les maisons voisines.

« Les ' communications avec le de- « hors étaient de la plus grande diffi- « cullé. Les hommes du pays les « plus lestes et les plus habitués aux

• Cavallero, p. 107.

« sentiers détournés, avaient la plus « grande peine à éviter les postes fran- « çais : il n'y avait plus de legumes ; «une poule se vendait cinq piastres; • la viande de boucherie manquait tota- « leinent.

• Le bombardement durait depuis « six semaines; les ravages de l'épidemie « augmentaient avec rapidité. » Dans la crainte de paraître exagérer, je n’ose pas donner le chiffre de ceux qui mouraient chaque jour par la maladie, sans compter ceux qui étaient frappés par les hasards de la guerre. « Les anciens « hôpitaux et plusieurs maisons que « l'on avait destinées à cet usage, étaient « pleins de fiévreux ; on ne pouvait leur « donner que de l'eau de riz. * Faute « de matelas, les moribonds expiraient « sur In paille. Le mauvais air et le « defaut de médicaments produisaient « la gangrène au bout de peu de jours, « en sorte que. la plus légère blessure « entraînait une mort sûre et horrible.

« La terre, manquait pour ensevelir « les morts : on faisait de grandes fosses « dans les rues, dans les cours, et il v « avait devant toutes les églises des « monceaux de cadavres couverts de « draps, et qui souvent déchirés, dis- « perses par les bombes, offraieut le plus « horrible spectacle. »

I e courage et l’amour, de la patrie n’étaient pas les seuls sentiments qui soutinssent les défenseurs de Saragosse ; quelques habitants étaient nuis par des croyances superstitieuses. Ils avaient une foi aveugle en la protection de.

Notre-Dame rlel Vilar. Un miracle leur eût semblé la chose la plus naturelle du monde. Aussi quand les Français commencèrent a bombarder la ville, la partie de la population qui n'etait pas occupée à combattre, les femmes, les enfants, les moines, pendant le temps qu’ils n'employaient pas à faire de la charpie ou à fabriquer de la poudre, allaient se prosterner devant le pilier sacré, près duquel ils se croyaient à l'a-

1 A défaut d'autre boisson , on leur donnait, avec quelque succès, une tisane faite avec une sorte de pommes sauvages qu'on nomme jinyote* mi chinyoie». Je ue sais pas si ce rnot est castillan. Je ne l’ai trouve dans aucun dictionnaire. Peut être est -il propre a PAragon; nu reste, Jors du >iége c'est ainsi qu'on désignait ce fruit a Saragosse.

bri de tout péril. Les gens graves, qui ne partageaient pas les préjugés du vulgaire, savaient bien que de toutes les églises Notre-Dame del Pilar était celle où l’on devait jouir de moins de sécurité. Toutes les autres en effet , couvertes de voûtes élancées et solides, se trouvaient à peu près à l’abri de la bombe; la, au contraire, la toiture de Notre- Dame del Pilar, posée sur de simples charpentes , ne pouvait protéger contre aucun projectile les personnes qui venaient s y réfugier. Cependant , par une circonstance facile à expliquer, dans le commencement du siège, cette église fut comme respectée par les bombes, et la superstitieuse crédulité des habitants en fut encore augmentée. Située au bord de l’Ébre et presque en face du pont qui réunit la ville nu taubourg, elle se trouvait dans l’endroit le plus éloigné des attaques. Le général Gazan, qui commandait la division destinée à opérer sur la rive gauche du fleuve, après avoir été repoussé, le 21 décembre, à l’attaque du faubourg, s’était borné à l’investir. Le général Lacoste avait inutilement insisté pour qu’une attaque régulière fût conduite vers cette partie. Le général Gazan, n’ayant pas reçu l’ordre positif de coopérer aux travaux du siège, crut devoir s’en tenir au blocus. L’arrivée du maréchal Latines, qui vint prendre le commandement, lit cesser son inaction.

Le faubourg résista pendant dix-huit jours; mais lorsqu’il tut emporté, lorsqu’on même temps l’attaque du cenire se fut avancée jusques au Coso, Notre- Dame del Pilar se trouva des deux côtés à la portée des bombes, qui ne tardèrent pas à l’atteindre. Leur explosion au milieu d’une foule épaisse de femmes, d'enfants et de prêtres (ît un affreux carnage, et jeta dans l’esprit des habitants, qui se crurent abandonnés par leur protectrice, une épouvante et un découragement que n'avaient pu faire naître deux mois de tranchée ouverte, quarante-deux jours de bombardement et les ravages, de la plus affreuse épidémie. C’est le 18 que le faubourg fut emporté; le 20 la ville se rendit. Ce ne fut pas Palafox qui signa la Capitulation de la place; atteint par l’épidémie, il avait résigné ses pouvoirs entre

les mains de la junte. Le 21 , la garnison sortit avec les honneurs de la guerre ; elle n’etait plus composée que de treize millehomaies, presque tousmalades, qui déposèrent les armes à deux cents pas rie la porte del Portillo.

« 11 avait péri dans la ville pendantle siège cinquante-quatre mille personnes, dont un quart de militaires; la plus grande partie avait succombé à la contagion. Le feu de l’ennemi n’avait pas enlevé six mille hommes >. »

M. le général Lejeune a dans son récit du siège de Saragosse tracé une peinture énergique de l’état dans lequel se trouvait Saragosse : « L’administration française, dit-il, dut s’occuper de faire nettoyer la ville et de l’assainir, en allumant de grands feux sur toutes les places pour brûler les morts. Les hommes qui avaient étéchargésjusqu’alors de les enterrer avaient eux-memes succombé en partie ; et ceux qui restaient n’avaient plus la force d’accomplir cette tâche pénible. Les Français qui entrèrent les premiers dans la ville furent saisis d’horreur, de pitié et de tristesse à la vue des objets qui témoignaient à quels excès de înisere avaient été réduits les malheureux habitants.

« Toutes les rues étaient barrées de traverses et de fossés et embarrassées par des ruines. Les façades des maisons étaient lézardées ouentr’ouvertes; beaucoup de toits et de planchers démolis par les bombes restaient en l’air faiblement suspendus, et menaçaient d’écraser les passants. Les portes et les fenêtres, dans les quartiers qui avoisinaient le Coso, étaient murées ou barricadées avec des meubles, des ballots de laine ou des sacs à terre. Tous les murs étaient percés par des boulets, et troués par des créneaux ; l’intérieur des maisons était encore plus dévasté par les communications pratiquées dans la longueur de chaque îlot; et le quart de la ville à peu près, c’est-à-direla portion que nous avions conquise, était iletruit comme si des siècles ou des tremblements de terre eussent réduit les édifices en poussière. Le sol de cette partie de la ville était bouleversé par des mines dont on retrouvait à chaque pas les vastes excava-

1 Don Manuel Caballero, p. us.

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lized t

L’UNIVERS

tions arrondies en entonnoirs ; et partout, sur ce théâtre de désolation, les cendres fumantes et les décombres étaient mêlés aux débris humains à moitié brûlés ou desséchés.

« Plus de six mille morts gisaient dans les rues, dans les fossés des traverses ou entassés de côté et d’autre sur les places et sur les parvis des églises, mais plus particulièrement aux portes de Notre-Dame del Pilar : les familles de ces malheureux les y avaient transrtés pour qu'ils pussent recevoir les nédictions que les prêtres n’avaient plus la force de porter à domicile. »

A quelque parti , à quelque opinion qu’on appartienne, on ne saurait s’empêcher d’admirer la défense de Saragosse; mais ce qu’on ne sait pas assez, c’est que ce ne fut pas la seule action de ce genre où les Espagnols lirent preuve d’un courage et d'une persévérance admirables. Sans doute le siège de Girone fut moins extraordinaire que celui de la capitale de l’Aragon; car Girone est une place forte ; néanmoins sa defense mérite d’être classée parmi les faits d’armes les plus remarquables. Les Français arrivèrent devant cette ville le (> mal. Les habitants avaient nommé pour généralissime saint Narcisse, leur patron. Soutenus par l’amour de la patrie et par le fanatisme, ils se défendirent jusqu'ace qu'ilseussent épuisé tous leurs vivres; et lorsqu'ils capitulèrent, le 1 1 décembre , apres sept mois de résistance , ils en étaient réduits à se nourrir de la chair des animaux les plus immondes. Un chat se vendait trente réaux et une souris même se payait le cinquième de ce prix.

Quand la reddition de la place eut lieu, don Mariano Alvarez, qui l'avait défendue, était atteint d’une fièvre nerveuse et presque mourant; il revint pourtant a la santé; maison l’emprisonna dans un cachot du château de Figuières, où il expira au bout de peu de jours.

Pendant qu’une partie de l'arméefrançaisc assiégeait Girone, une autre s'était perlée dans la vallée du Tage à la rencontre des forces anglaises amenées par sir Arthur Wellesley, auxquelles s'était jointe l’armée espsgnoledeGregorio Cursta. Elle les rencontra le 27 juillet

sur les hauteurs de Talavera-la-Reina, et après deux jours de combat les Français remportèrent une victoire vivement disputée.

Le 11 août ils battirent encore à Almonacid une autre armée espagnole commandée par Venegas. En même temps que l’armée française remportait des victoires pour affermir Joseph sur le trône d’Espagne, ce prince promulguait des règlements pour modifier l’état politique du pays, ou pour frapper les partis qui lui étaient contraires. Le 18 août il supprima, par un décret, tous les ordres de moines mendiants ou reutés. Deux jours plus tard , le 20 , un autre décret supprima la grandesse et tous les titres non renouvelés par des dispositions émanées du nouveau gouvernement.

La junte centrale du gouvernement insurrectionnel, qui s'était retirée à Séville, sentant de son côté la nécessité de donner quelque satisfaction aux voeux exprimés par les partisans de l’indépendance nationale, annonça, par un décret du 4 novembre, que les cortès seraient convoquées le 1er janvier 1810, et qu’elles commenceraient leurs travaux le 1er mars; mais ce décret ne fut pas exécuté.

Pendant le reste de l'année, les Français continuèrent à s'avancer, à organiser l’administration du pays où ils s’étaient établis, à préparer de nouveaux progrès. Depuis la désastreuse affaire de Raylen , ils n'étaient pas rentrés en Andalousie. Au commencement de 1823, ils se mirent en mesure d'y pénétrer.

Le 20 janvier ils traversèrent la Sierra-Morena, et arrivèrent à la Carolina.

A leur approche, la junte ne se trouva plus en sûreté à Séville ; et trois jours après que les Français eurent franchi la Sierra- iMorena le *23 janvier, elle se retira à I île Léon. Elle y fut bientôt suivie par les débris des troupes espagnoles qui étaient en Andalousie.

Le mouvement de ces dernières fut déterminé parles progrès des Français, qui s'avançaient de toutes parts. Le 28 janvier, sous la conduite du général Sebastiani, ils entrèrent à Grenade. Le31.

commandés par le maréchal Victor, ils arrivèrent devant Séville, et se prépa-

rèrent à l’attaquer: mais la ville ayant demandé à capituler, ils y entrèrent le lendemain t'r février.

En présence de tous ces désastres qui frappaient les défenseurs de l’indépendance nationale , les membres de la junte centrale réunis à Elle Léon comprirent enfin qu’ils étaient impuissants pour sauver leur patrie; ils sentirent la nécessité de concentrer l’autorité en moins de mains; en conséquence, le 3t janvier, ils nommèrent line régence composée de cinq membres, et lui transmirent tous les pouvoirs dont ils étaient investis. Les régents choisis par la junte furent l’évéque d’Orense, le général Castaüos, le général de marine don Antonio Escanos, don Francisco de Saavedra, conseiller d’État, et don Miguel de Lardizabal.

Si Ferdinand eût été à la tête de ceux qui défendaient sa couronne, sa présence eût donné plus d’ensemble à la résistance, et sa cause eût paru moins désespérée. Aussi, au mois de mars, les Anglais firent-ils une tentative pour faire évader ce prince , qui était retenu à Valençay; mais le baron de Kolly , qui s’etait chargé de cette mission, fût arrêté, et emprisonne à Vincennes le 24 mars. Une semblable entreprise ne pouvait réussir, non-seulement a raison des obstacles que présentait la surveillance de la police française, mais encore parce que Ferdinand VII n’eût pas consenti a s'enfuir. Il savait bien que , malgré l’abdication d’Aranjuès, il n’était en réalité que I héritier présomptif de la couronne. Il ne croyait pas d’ailleurs qu’il fût possible de chasser les Français d'Espagne; puis, à vrai dire, car il faut être équitable avec tout le monde, le droit et la justice étaient bien du côté des Espagnols, qui défendaient l'indépendance de leur pays; mais du côté des Français étaient les’ pensées d’amélioration et de progrès. Ils s'occupaient à réorganiser cette vieille machine du gouvernement espagnol , dont les rouages, détraqués depuis le règne de Charles V, avaient longtemps cessé de fonctionner. Ainsi le 18 avril, Joseph avait ordonné un dénombrement de la population de l’Espagne, pour faciliter une convocation des corlès , qu’il avait l’intention

de réunir dans le cours de l’année.

Au reste, chaque jour voyait tomber quelqu'un des remparts derrière lesuels s’étaient retranchés les partisans e Ferdinand VII. Le 22 avril, les Français se rendirent maîtres du fort de Mata -Gord o, en face de Cadix Le 14 inai iis prirent la ville de Lérida.

Le 10 juin la forteresse de Ciudad- Rodrigo se rendit au maréchal Ney. Le 1" janvier 1811 le général Suchet s’empara de la ville de Tortose, après dix-huit jours de siège, treize de tranchée, cinq du feu le plus vif. La ville était défendue par le général Alacha.

Le 19 février le maréchal Soult passe la Guadiana, surprend le général espagnol la Carrera , gagne la bataille de la Gebora et se porte sur Badajoz, en fait le siège, et la ville est forcée de se rendre aux Français le 10 du mois suivant.

Le 5 mars , le maréchal duc de Bellune bat à Chiclana, près de Cadix, une division anglaise de six mille Anglais et de huit mille Espagnols débarqués à Algéciras.

Le 16 mai le maréchal Soult livre aux Anglais et aux Espagnols réunis la bataille de la Albuera, et, comme il arrive souvent , cette affaire , une des plus sanglantes de cette guerre, n’amène aucun résultat : les deux partis s’attribuent également la victoire; mais un mois plus tard, te 16 juin, les Anglais, qui avaient été mettre le siège devant Badajoz, sont attaqués par le maréchal Soult, et forcés à se retirer précipitamment.

Le 28 juin les Français emportent d’assaut la ville de Tarragone. Le général Suchet, qui les commandait, est pour ce fait d'armes nommé maréchal de l’empire.

Le 23 octobre le même général remporte, auprès de Sagonte, une victoire contre les Espagnols. Le lendemain, le fort de Sagonte tombe entre ses mains. I.e 9 janvier 1812 la ville et la forteresse de Valence se rendent par capitulation ; et pour ce nouveau succès le maréchal Suchet reçoit le titre de duc d’Albuféra.

Enivré de toutes ces victoires, et oubliant qu’il avait promis, à plusieurs reprises, de respecter l’intégrité du territoire espagnol, Napoléon voulut retenir

L’UNIVERS

pour lui quelques fleurons de la couronne qu'il avait donnée à Joseph. Par un décret en date du 26 janvier il divisa la Catalogne en quatre départements, comme si elle edi appartenu à la France : 1° le Ter, chef lieu Girone; 2° le Mont-Serrat, chef-lieu Barcelone; 3° les Bouches-de-l’Èhre , chef-lieu Lérida; 4° la Sègre, chef-lieu Puycerda. Plusieurs commissaires arrivèrent en Catalogne pour procéder à l’exécution de ce décret. De ce nombre étaient M. Treilhard, nommé préfet du Mont- Serrat, et M. Chauvelin, chargé de l’intendance des départements du Mont- Serrat et des Bouches-de- l'Èbre. Ils furent installés, le 15 avril, dans leurs fonctions, par le général Decaen.

Pendant ce temps que faisait la régence espagnole? Contrainte par l’opinion punlique et par les réclamations des juntes provinciales, qui demandaient la réunion des cortès générales , elle rendit, le 17 juin, un décret pour les convoquer; mais la nomination des députes présentait de grandes difficultés; ainsi le décret admettait les colonies à participer a la représentation nationale; cependant il eût fallu bien des mois pour faire passer en Amérique l’ordre de convocation et pour attendre l’arrivée de ses mandataires. Les colons qui se trouvaient accidentellement dans la métropole furent appelés à choisir trente d’entre eux , auxquels le gouvernement confierait, de sa seule autorité, la qualité de représentants des divers territoires américains.

Les difficultés ne s’arrêtaient pas là.

Chaque province devait nommer ses députés; on avait réglé les conditions d’électorat et d'éligibilité; mais la plus grande partie de l’Espagne était occupée par les Français. Cadix et quelques parties de la Galice purent seules procédera cette élection ; dans la plupart des localités , on se borna à réunir a 'a hâte, dans un lieu écarté, quelques h.ibitantsqui, secrètement et sans s'astreindre a aucune forme, nommèrent leurs représentants; dans d’autres, ce simulacre d’electionne put même avoir lieu , et on décida que les choix seraient faits par ceux des habitants qui avaient abandonné leur province au moment de l’invasion et oui s'étaient réfugiés à Cadix ou dans les

autres lieux libres de la présence des ennemis. Ce fut cette assemblée composée d’une façon tout irrégulière qui fut chargée dé donner une nouvelle constitution à l'Espagne. Elle se réunit, à Cadix, en une seule chambre. C’était encore une innovation ; car les anciennes cortès se divisaient en plusieurs bras. On cédait en i ette circonstance à des tendances toutes démocratiques. On se laissait entraîner par le désir ae singer l’Assemblée constituante. Les cortès de Cadix tinrent leur première séance le 24 septembre 1810, quoique bien peu de membres eussent encore pu se rendre à leur poste. Un des premiers soins de cette assemblée fut de charger une commission de rédiger un projet de constitution. I.a commission travailla sans relâche à la tâche qui lui était confiée. Elle était composée d’hommes sages, animés de l’amour du bien public; mais il ne faut pas perdre de vue la position singulière dans laquelle ils se trouvaient placés. I.a constitution de Bayonne, tout imparfaite qu’elle était, contenait cependant des principes d'amélioration. L’administration de Joseph , quoique mal assise encore et quoique vacillante, était animée du désir évident d’organiser et de faire du bien. Il fallait donc nécessairement que les cortès de Cadix se montrassent plus libérales que la junte de Bay onne et que le gouvernement de Josepn; car autrement il eût été à craindre que les Espagnols ne finissent par dire : C’est du côté île Joseph que sont pour le pays les garanties de bien-être, c’est là que nous devons nous attacher. Il fallait donc que les cortès lissent mieux que le gouvernement intrus; et, si ce gouvernement faisait bien , il fallait qu’elles fissent mieux que bien , c’est-à-dire qu’elles devaient nécessairement se jeter dans les exagérations. Cela était d'autant plus forcé, que Joseph portait une main hardie sur une foule d’abus auxquels les cortès n’osaient pas toucher.

Joseph détruisait le monachisme, rendait à la circulation la plupart des biens de mainmorte; mais les cortès, qui comptaient parmi les défenseurs les plus ardents de l’indépendance les moines et le clergé régulier de l’Espagne , ne voulaient pas s'aliéner des alliés

si puissants. Elles étaient donc forcées de respecter tous les abus théocratiques sous lesquels l’Espagne gémissait.

Ne pouvant pas faire sérieusement le bien, il fallait au moins qu'elles se donnassent l’apparence des sentiments les plus libéraux. Il fallait qu'elles flattassent les passions de la multitude.

F.lles étaient forcées de se jeter dans l’exagération des principes démocratiques; et, en effet, les rédacteurs de cette constitution ont cédé à la nécessité de leur position; ils se sont laissés glisser sur la pente où ils étaient placés.

Ce fut le 18 août 1811 que la commission donna lecture de son rapport et du projet de constitution qu'elle avait préparé. Le rapport, ouvrage d’Argùelles, que ses compatriotes ont surnommé le Divin, est un des morceaux les plus éloquents de la langue castillane; mais il ne faut pas se laisser prendre au charme de ces phrases dégantes et pompeuses qui s’écoulent de la bouche de l’orateur et que les Espagnols ont appelées un harmonieux torrent de paroles (un torrente harmonioso de palabras). Il faut chercher au fond des choses; et, malgré tous les artifices du style, on découvre bientôt l’exagération de la pensée. Pour démontrer que les peuples de la péninsule Ibérique ont toujours eu le droit de déposer leur souverain, le rapporteur va chercher des faits dans les temps les plus désastreux de cette histoire turbulente. Il cite l’exemple des Catalans révoltés, qui se donnèrent successivement à plusieurs princes, pour se soustraire à l'autorité de leur roi don Juan II d’Aragon. Mais il ne dit pas que cette tentative des Catalans ne réussit pas, et qu’en 1471 ils rentrèrent sous la domination de don Juan. Il cite encore la comédie odieuse et ridicule jouée, aux portes d’Avila, par les seigneurs coalisés contre don Enrique l’Impuissant. Il considère ces prétentions de sujets factieux comme la preuve manifeste d’un droit incontestable et reconnu de tous; voilà quelles sont les citations historiques invoquées dans ce rapport. Quant aux allégations qu’il renferme, elles manquent également d’exactitude et de véracité. Ce projet, dit le rapporteur, ne fait que remettre

en vigueur les anciennes constitutions de la monarchie. Il n’y a rien de vrai dans ces paroles; et, lorsqu’on examine les dispositions de cette loi , on la trouve en opposition flagrante avec tous les anciens usages. Les cortès nouvelles n’avaient qu’une seule chambre : les coriès anciennes sc composaient de plusieurs bras. Le nombre de ces bras était même de quatre pour les cortès d’Aragon *.

Sous l’ancienne monarchie, le mode de représentation aux cortès n’était pas le même pour toutes les parties du territoire. Les villes qui étaient en puissance de seigneur, qui ne se gouvernaient pas par elles-mêmes, étaient représentées aux cortès par les seigneurs dont elles étaient la propriété. Pour les seigneurs qui formaient le bras noble, le droit de siéger aux cortès se transmetta’t de même que la seigneurie, par voie d’hérédité. Ils tenaient leur droit de leur naissance.

Les villes qui se gouvernaient ellesmêmes, qui étaient formées en communes, celles qui avaient acquis le droit d’étre représentées aux cortès, faisaient choix de leurs représentants, dont la réunion formait le bras des communes.

Les intérêts de l’Église étaient représentés par un grand nombre de dignitaires ecclésiastiques. Ceux-ci figuraient aux cortès à raison du rang qu'ils occupaient dans la hiérarchie sacerdotale.

Ainsi, dans la constitution antique, il y avait des représentants de la nation qui siégeaient aux coriès par droit de naissance. D’autres n'y venaient qu'en vertu de l’élection, d’autres y votaient a raison de leur dignité. Dans' la constitution de Cadix, il n'y a plus qu’une seule catégorie de représentants de la nation : ce sont ceux qui ont été élus. Je me garde bien de critiquer celte organisation nouvelle. Il est possible qu'elle soit meilleure. C'est un point que je n’examine pas. Ce que je constate, c’est qu'elle diffère entièrement de l'ancienne constitution. Alors, pourquoi donc dire qu’elle est semblable? pourquoi égarer par un mensonge la crédulité populaire ? Au reste, cette constitution de Cadix a profondément agité

1 Voyez I" volume, page ISO.

L’UNIVERS

l’Espagne. Elle a été la cause ou le prétexte des troubles qui ont désolé le règne de Ferdinand VII, etdontJ'Espagne ressent encore le contre-coup. Il est donc indispensable d’en connaître les principales dispositions, afin que chacun puisse juger par soi-méine ce u’elle a de bon et ce qu’elle contient e mauvais.

Constitution ni Cadix.

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