CHAPITRE III
TENTATIVE DE LA SARDAIGNE POUR EXCITER DE NOUVEAUX TROUBLES EN CORSB. — ARRIVEE DE RIVA- ROLA ET DB L’AMIRAL TAUNSHEND.
— ILS SB RENDENT MAITRES 1>E BASTIA. — CETTE VILLE RETOMBE AU POUVOIR DES GÉNOIS. — RIVA- ROLA ÉCRIT A TURIN POUR DE- MANDER DES SECOURS. — DÉCLA- RATION DU MINISTRE ANGLAIS. — LES GENOIS SONT CRASSES DE CORTB.
— LES PATRIOTES ASSEMBLES DANS CETTE VILLE PROCLAMENT L’iN- DÉPENDANCE DK LA CORSB, ET EN CONFIENT LE GOUVERNEMENT A UNE SUPRÊME MAGISTRATURE, COM- POSEE DE GAFFORI, MATRA ET VENTURINI.
Le gouverneur Giustiniani avait refusé , comme nous l'avons dit , de sanc-
ias
tionnerladémarchedes protecteurs; mais il s’était borné à ce refus, et il n’avait pas cherché autrement à s’y opposer. De plus graves soucis le préoccupaient en ce moment; le bruit s’etait répandu que la Sardaigne chercbait à s’emparer de la Corse, et toute son attention était portée de ce côté.
La Sardaigne, en effet, était en lutte avec la république à cause de cette longue et interminable affaire du Final , et elle devait nécessairement chercher tous les moyens de franperson ennemie. Occuper la Corse ou bien y susciter des embarras à la république était chose trop naturelle pour qu’elle n’y songeât pas sérieusement. Elle avait à son service, en qualité de colonel d’un régiment corse, le comte Dominique Rivarola, patriote ardent et ennemi irréconciliable des Génois. Elle crut pouvoir s’en servir utilement dans ses intérêts. Rivarola se mit en rapport avec ses compatriotes,et il acquit bientôt la conviction que l’intervention du roi de Sardaigne serait favorablement accueillie dans un pays où l'on se serait fait turc plutôt que de devenir génois. Le roi de Sardaigne fit connaître aux cours de Londres et de Vienne l’intention où il était de prêter assistance aux insurgés de la Corse, qui pourraient ainsi occuper les Génois entrés dans la ligue formée par la France. Les deux cours répondirent qu’elles voyaient cette diversion avecplaisir, et l’amiral Taunshend, qui croisait dans la Méditerranée, reçut ordre d’appuyer avec sa flotte les opérations des Corses insurgés. En même temps le roi de Sardaigne expédia Rivarola avec quelques troupes et des munitions de bouche et de g erre.
Au moment où Taunshend arrivait devant Bastia , Rivarola était aux portes de cette ville, avec un corps nombreux de nationaux qui s’étaient ralliés à lui. Taunshend somma de se rendre le gouverneur Mari, qui avait succédé à Giustiniani; celui-ci s’y refusa, et l’amiral commença à bombarder la ville. Les habitants alors obligèrent Mari a se retirer, et ouvrirent leurs portes à Rivarola , qui occupa la forteresse et reçut par acclamation le titre de généralissime du royaume (nov. 1745).
Rivarola ne perdit point de temps; et, profitant de la présence de la flotte an-
glaise, il s’empara de Saint-Florent, de Saint-Pellegrino et de quelques autres points maritimesmoins importants. Gafforiet Matra, qui d'abord s'étaient montres, pleins de déGance à son égard et s’ctaieiit refusés à le seconder, convaincus maintenant qu'il n'agissait que dans l’intérêt de la nation, lui prêtèrent l’assistance qu’il devait en attendre.
Cependant la position de Rivarola n'était rien moins que solide; il comprenait parfaitement que si la cour de Sardaigne ne lui envoyait de nouveaux secours, il ne pourrait tenir longtemps contre, l'influence des Génois. Quoique Mari eût été obligé de se retirer àCalvi, il ne se regardait néanmoins pas comme battu, et, de loin, il engageait ses partisans de Bastia à se révolter contre le nouveau pouvoir. Bastia était au fond une ville trop génoise pour rester longtemps sous une autre domination que celle delà république; le 15 février 17415, Une révolution y renversa le pouvoir de Rivarola; le drapeau de Gênes fut arboré sur la ci tadel le, et Mari rentra triomphant. Les partisans de Rivarola, livrés au gouverneur sur la promesse qu'on n’attenterait pas à leur vie , furent expédiés à Gênes et pendus, en partie, quelques mois après (1) Rivarola , qui se trouvait à Saint-Florent lorsqu’eutlieu cet événement, accourut mettre le siège devant Bastia ; mais il dut bientôt apres se retirer, à cause des secours que venait de recevoir Mari, et delà retraite de Matra, que celui-ci avait su gagner.
Retiré à Saint Florent , Rivarola écrivit au roi de Sardaigne et a ses alliés de venir à son aide ; et , comme il n’en recevait point de réponse , il dépêcha son neveu , l’abbé Zerbi , pour représenter à la cour de Turin rembarras dans lequel il était. Les ministres des différentes puissances résidant dans cette ville furent convoques à cct effet; mais ils montrèrent peu d'enthousiasme pour soutenir la cause des insurges L’ambassadeur d’Angleterre déclara que pour sa part il ne donnerait aucun ordre à l’amiral de sanation, parce que les Corses, désunis
(O P.irml ceux qui succombèrent ainsi étaient: le major Gentile, l'avocat Marcngo, Rossi, Casclla, Sansonelli, i.imperani , tiuasco, Desôovanni, Raffalli, Morelli. Le» autres furent Jetés en prison, et n’en sortirent que longtemps après.
entre eux, montraient peu de zèle dans leur propre cause, et parce que la flotte britannique pouvaitrecevoir uu meilleur emploi en croisant sur les côtes de France, de Naples, de Gênes et d’Espagne; qu’il en écrirait cependant à la cour pour savoir ce qu’il avait à faire à l’avenir; qu’en attendant il ne pouvait qu’engager les-Corses à se soutenir par eux-méines jusqu’à ce que les puissances alliées vinssent a leur secours.
Cette réponse rapportée par Zerbi fut bientôt connue de toute la Corse. Jusque-lu la guerre contre la république n’avait été soutenue que par les partisans de l’i ntervention sarde ; elle le fut bientôt par les natiouaux, mis en demeure de se défendre.
A Corte, le commandant génois, eraiguant une conspiration des habitants contre lui, lit tirer le canon contre les maisons de la ville et surtout contre la maison de Gaffori, qu’on lui avait désigné comme le chef de la conspiration.
Gaffori courut aux armes , assiégea le commandant dans la forteresse, l’obligea à se rendre avec sa garnison, et lui permit de se retirer à Bastia (7 juillet 1746).
Le soulèvement de Corte déteriniûa celui du centre de l’ile. Une assemblée générale tenue dans cette ville, le 10 août, sous la présidence de Venturini, déclara la Corse indépendante, et nomma pourgénéraux et protecteurs du royaume Gaffori, Matra et Venturini. On forma , sous le nom de suprême magistrature , un conseil composé de douze notables personnages qui devaient, à tour de rôle et par tiers, assister chacun des généraux. On décréta que chaque pièce élirait un auditeur pour juger les causes civiles, et un Qscal pour juger les causes criminelles. On confisqua , au profit de la nation et pour l’entretien des troupes , tous les biens possèdes par les Génois.