SAY ET LE MARQUIS GB1MALDI
9e Livraison. (Corse.)
— M. DE CUBSAY EST RAPPELÉ. — GAFFOBI EST NOMMÉ GOUVERNEUR GÉNÉRAL. — IL EST ASSASSINE. — • NOMINATION d'UNK NOUVELLE MA- GISTRATURE SUPRÊME.
M. de Cursay, qui avait dès lors tous les moyens d’arranger les affaires des Génois et des Corses, n’en abusa point; il établit les choses sur un pied d’équité utile aux deux partis ; mais les Génois firent naître des difficultés , et il y eut même des rixes sanglantes entre leurs troupes et les Français. « Toutefois, M. de Cursay gouvernait l’ile avec une grande sagesse. Il était affable, courtois et très-impartial. Aucun motif d’intérêt privé n’arrêtait son zèle pour le bien général. 11 se faisait aimer des bons, craindre des méchants et estimer de tous; il apaisa toutes les inimitiés , et ne craignit point de mettre la main là où il couvait établir la paix. Lorsqu'il voulut faire rétablir les routes, construire des ponts et faire d’autres travaux d’intérêt général, il vit accourir pour les exécuter les peu pies qui jusquelà n’avaient jamais voulu s’en occuper.
Il voulut aussi faire construire un port au Macinajo, et pritd’autres dispositions excellentes; mais lorsqu'il était au plus beau de son oeuvre , il dut y renoncer, parce que la république, ne pouvant souffrir une influence qui l’empêchait d'exercer son despotisme, fit si bien auprès de M. deCliauvelin, ministre plénipotentiairede sa majesté très-chrétienne a Gênes, qu'elle le détermina à passer en Corse pour y faire un règlement et en éloigner M . de Cursay et ses troupesf I). » M. de Chauvelin arriva, en effet, en Corse le 8 juillet 1751. Il convoqua une assemblée générale à Saint-Florent , y parla de la nécessité, pour la Corse, de rentrer sous la domination génoise; et, les esprits y étant préparés, on arrêta les conventions suivantes :
« 1° La république entretiendra dans les villes une garnison aux frais des communes du royaume.
« 2" Le commissaire général résidera à Bastia, et il aura la direction des affaires civiles et militaires.
(I) Camblagi , t. III, liv. XX.
L’UNIVERS
« 3“ Trois évêchés seront toujours attribués aux nationaux.
«. 4“ Les causes criminelles seront jugées à Bastia, avec l’assistance de neuf assesseurs corses.
« 5- Les causes civiles seront |ugces par deux assesseurs, un génois , 1 autre corse «
« 6° Tous les juges, podestats et autres employés seront corses.
a 7° Les nationaux pourront commercer avec toute puissance étrangère.
(t 8“ On pourra introduire dans nie toutes les sciences et tous les arts. » Après la signature de ce règlement, M. de Chauvelin retourna à Gênes, laissant à M. deCursay le soin de s’entendre avec le ntarqi'is Griinaidi, commissaire de la république, sur l’exécution de cet
acte. MaisdesdifUcultéss’élevèrent bientôt entre eux a ce sujet, et M. deCursay se retira à Ajaccio pour éviter déplus grandes discussions (janv. 1752); mais les esprits s’étaient déjà aigris. Gritnaldi et M. de Cursay rompirent ouvertement.
Les Français et les Génois prirent fait et cause pour leur chef respectif; on * en vint aux mains, et la Corse fut divisée en deux camps. A Ajaccio, les Génois et leurs partisans, étant en trèsgrand nombre, mirent en danger les jours de M. deCursay. Gaffori accourut a son secours, et les Génois ne purent rien faire contre les Français. Mais ils portèrent leurs plaintes à la cour de Versailles, et dénoncèrent M. de Cursay comme Partisan de tous les troubles. J s menèrent si bien leurs intrigues, qu ils fut rappelé et envoyé prisonnier a Antibes (1). Le colonel Curcy, qui le remplaça, n’osa prendre aucune mesure contre les empiétements du gouverneur génois, et les Corses, se voyant abandonnés par le départ de M. de Cursay, résolurent de reprendre l’offensive.
Une assemblée fut à cette fin convoquée à Orezza; Gaffori y fut nommé seul gouverneur et général de la nation, et chargé de veiller au salut de la patrie. Comme le bruit s’était répandu que les Génois allaient occuper les présides, il rassembla quelques troupes,
(I) M. de Cursay ne larda pas à se justifier des calomnieuses accusations des Génois ; et Louis XV, ayant reconnu son innocence, le nomma lieutenant général et gouverneur de BreUgM.
et se porta sur Corte, dont il s’empara. Bientôt toute la Corse, à l’exception de Bastia, Calvi, Saint-Florent et Bonifacio, fut au pouvoir des nationaux. L’insurrection, organisée vigoureusement, et menée par une main habite et ferme , était en ce moment on ne peut plus redoutable. Les Génois virent l'imminence du danger, et crurent s’y soustraire en tramant la mort de Gaffori. Ils gagnèrent les Romei de Corte , ses ennemis personnels, et firent entrer dans la conspiration son propre frère Anton Francesco. Le 3 octobre 1753 , comme Gaffori revenait d’une de ses propriétés, les conjurés l'assassinèrent, et coururent se réfugier à Bastia. Le frère de Gaffori ne puteependant s'échapper, et quelques jours après il fut roué vif.
La mort de Gaffori causa unedouleur profonde dans toute l'Ile. Une assemblée générale fut convoquée à Corte pour le 22 du même mois; on y célébra en grande pompe les funérailles de l’un des jilus illustres et des plus chers enfants de la Corse; puis l’assemblée s’occupa des intérêts présents. Une nouvelle constitution fut décrétée , et l’exécution en fut remise à une suprême magistrature composée de Clément Paoli, Thomas Saiitueci, Simon-Pierre Frediani et le docteur Grimaldi.
Pendant deux ans la suprême magistrature exerça ses fonctions avec zele et intégrité; mais ayant reconnu qu’il fallait , pour diriger avec succès les affaires du royaume, une unité d'action qui lui manquait, elle résolut de résigner son pouvoir entre les mains d un seul chef. Ses yeux s’arrêtèrent sur Pascal Paoli, alors officier au service de Naples, et elle l’invita à revenir dans sa patrie , pour y preudre le lourd fardeau du gouvernement.