‹ EspagneChapitre 3 sur 153 · DE LA MONARCHIE · texte numérisé non relu

DE LA MONARCHIE

I.a dette, que les désastres du règne précédent avaient léguée au nouveau

r 1 Gregorio Leli. Vie de Philippe U. Partie deuxieme, livre XVI.

’ Vie d'Autooio Ferez, par M. Miguel, p. 208.

L’UNIVERS

roi , s’élevait à cent quarante millions de ducats1. Toutes les affaires du pays étaient dans l'état le plus déplorable. Pour ramener la prospérité dans la Péninsule, il eût fallu un prince d’une profonde sagesse, qui eût allié la modération à la fermeté , qui eût joint l’esprit d’ordre à l’amour du bien public. Philippe III n’était doué d’aucune de ces qualités. Agé seulement de vingt et Un ans, lorsqu’il monta sur le trône, il n’avait aucune expérience des affaires, il était doux ; et certainement ses intentions étaient bonnes; mais son caractère indolent et faible le rendait incapable de supporter le poids du gouvernement. Il fut obligé de s’abandonner à des favoris. U n’eut ni un esprit assez éclairé pour voir qu’on faisait le mal, ni une volonté assez énergique pour empêcher qu’on l’accomplît. Il donna d’abord toute sa confiance au duc de. l^erme-, et ce ministre eut à son tour des confidents. 11 partagea le soin des affaires avec un homme ambitieux et obscur, un nommé Rodrigo Calderon, qui avait été son page Ces favoris, bien plus occupés de leur propre fortune que des intérêts de l’Etat, continuèrent le système ruineux de politique qu’ils trouvèrent établi. L’Espagne, malgré son épuisement, malgré le malheur des circonstances, n’abandonna rien de ses prétentions. Le duc de Lerme lit préparer une flotte de cinquante vaisseaux pour porter la guerre en Angleterre ; mais cette flotte, à peine sortie du port , fut dispersée par la tempête , sans avoir rencontré l’ennemi (1599).

Ce revers ne le découragea pas. L’Irlande s’étant soulevée contre Élisabeth, don Juan de Aguilar fut chargé de conduire six mille hommes au secours des révoltés ; mais quand les Espagnols arrivèrent, les Irlandais avaient déjà été vaincus (1602). L'armée du comte de Aguilar fut obligée d’abandonner l’Irlande, et quelques années plus tard (en 1604 ), après la mort de la reine Élisabeth , l’Espagne fit la paix avec l’Angleterre.

Pendant que Philippe III employait de ce côté une partie de ses forces, il envoyait aussi uue flotte pour réduire

1 1, 166,800, 000 franc».

Alger; mais une tempête brisa contre la côte d’Afrique une partie de ses vaisseaux; elles débris de ce maiiieureux armement furent obligés de regagner les ports de la Sicile. 11 semblait qu’on s’appliquât à copier en petit tout ce qu'on avait fait sous Philippe II.

Le fils de Charles V avait anéanti les libertés de l’ Aragon; sous Philippe 111 on s'en prit aux libertés de la Biscaye. Les trois provinces qui forment cette seigneurie conservaient encore leurs fueros. Elles ne pouvaient être arbitrairement soumises a l’impôt ; ce qu’elles payaient au roi était toujours considéré comme un don volontaire.

Le duc de Lerme, sans tenir compte de ces franchises qu'il voulait abolir, fit publier une ordonnance pour soumettre la seigneurie à des impôts arbitraires. Les Basques réclamèrent avec énergie, et leurs députés réunis, le 12 mai 16ul, sous l'arbre de Guernica 1 , rédigèrent cette remontrance ;

« Ayant appris qu’en récompense « des nombreux et loyaux services que « celte seigneurie a rendus à ia

■ couronne, Votre Majesté veut em-

• piéter sur nos droits, en ordoii-

■ liant que nous acquittions certains « impôts auxquels les Castillans sont

■ soumis , nous avons convoque une as- « semblée a Guernica, et uous avons ré- « solu, conformément à nos fueros que

■ les rois vos prédécesseurs nous ont

■ accordés et que l'ont veut révoquer > aujourd'hui avec tant de rigueur, de « nous adresser humblement à vous , « et de vous supplier d'annuler l'or- « donnaneequi nous concerne. Ce que

■ nous demandons est juste; et, si l'on < ne fait droit à notre prière, nous

■ prendrons les armes pour défendre « notre bien-aiinée patrie; dussions- « nous voir brûler nos maisons et nos «campagnes, mourir nos femmes et « nos enfants ; dussions-nous chercher

■ ensuite un autre seigneur pour nous

• protéger et nous delendre. >

Le ton ferme de cette remontrance

> Guernica cet un ltourg, situé g trois lieue* au sud de Bermeo. Les junles générale* de la seigneurie de Bisraye y tenaient leurs assemldee», un arbre qui portait le nom d’arbre de Guernica. Les arrime» élaieid conservées dan» un ermitage voisin , mai» hors du territoire du bourg.

effraya Philippe III ; on rapporta l’ordonnance; on renonça à la perception de l'impôt. I.e trésor cependant était dans la plus grande détresse. Quelle que fdt, au reste, la pénurie où se trouvait l’Espagne, elle n'en persista pas moins dans le système qui avait détruitseslinances.

A Home, à Gènes, à Venise, elle continua à solder la bienveillance des principaux seigneurs. Elle payait des pensions au duc d’Urbino, aux’ Orsini, aux Cesarini , aux Gaëtan! , à une foule de cardinaux; et, comme dit Montesquieu, « elle ne se maintint dans i’I- « talie qu’à force de l’enrichir et de se « ruiner; car ceux qui auraient voulu « se défaire du roi d'Espagne n’étaient « pas pour cela d’humeur a renoncer à « son argent. »

En Flandre, l'Espagne continua la guerre désastreuse qui avait dévoré les trésors de Philippe 1 1 . Ce prince, avant de mourir, avait donné les Pays-Bas en dota sa ûlle; mais en même temps il avait stipulé que cesdomaines feraient retouràla couronne d'Espagne, si l'infante Claire- Eugénie venait à mourir sans laisser d’enfauts. Aussi, les provinces bataves, qui avaient conquis leur liberté, refusèrent-elles de reconnaître l’autorité des nouveaux souverains que l’Espagne leur envoyait. Elles disaient que l’archiduc Albert, de quelque titre qu’on l’edt décoré, n’était en réalité qu’un gouverneur espagnol; qu’il avait des troupes espagnoles et qiril recevait des ordres du cabinet de Madrid. Elles disaient qu’en vain on cherchait, au moven d’un mariage, qu’on savait devoir être stérile, à les faire rentrer sous le joug de l’Espagne ; que c'était un piege grossier et qu’elles ne s’y laisseraient pas prendre. La guerre continua donc; et tout le fardeau en fut supporté par l’Espagne. Les flottes hollandaises lui enlevèrent les Moluques , désolèrent ses colonies dans les Indes et dans l'Amérique. Chaquejourles Provinces-Unies s'enrichissaient de ses dépouilles, tandis que la partie des Pays-Bas soumise à l’archiduc souffrait la plus horrible misère. La paix lui était devenue indispensable ; mais les Hollandais refusèrent d’accorder même une simple suspension d'armes, avant que leur indépendance eût été reconnue. On né-

gocia pendant plus de deux années.

Enfin, un traite fut signé à Anvers en 1609. On y convint d’une trêve de douze années ; mais, avant tout, il y fut reconnu que les sent provinces "de Gueldre, de Frise, de Hollande, de Zélande, d’Utrecht, d'Over-Yssel etdeGroninglien, étaient libres, et que ni le roi d’Espagne ni i’arehiduc n'avaient rien à y prétendre. Elles furent à jamais perdues pour la monarchie.

A l’égard de la France, le cabinet de Madrid continua également la politique de Philippe II. il travailla sans relâche à y tramer des conspirations. Henri IV se trouva entouré de tous les côtés par les intrigues de l’Espague. Les délibérations les plus secrètes de son conseil étaient livrées au duc de Lernie par Nicolas l.hoste , employé principal de Villeroy. Le chiffre secret de Henri IV avait été vendu par le premier commis d’un de ses ministres. Sa maîtresse ellemême, la marquise de Verneuil, était en correspondance avec Philippe III.

Un gentilhomme, nommé Louis Meyrargues , qui allait entrer en fonctions comme premier magistrat de Marseille, avait aussi été gagné; il s'était engagé à livrer cette ville aux Espagnols ; mais ce complot fut découvert, avant qu'il püt être mis à exécution , et Meyrargues fut condamné à mort comme coupable de haute trahison. Henri IV, pour se débarrasser de toutes ces intriues , s’apprêtait à faire la guerre à Espagne. Il avait conclu une alliance avec le duc de Savoie, Charles-Emmanuel , et avait pris l’engagement de lui fournir un corps de seize .mille hommes pour l’aider à enlever lp Milanais à la maison d’Autriche. Tout était préparé pour la guerre, quand Henri IV mourut assassine.

Marie de Medicis, ainsi que les conseillers auxquels elle donnait sa confiance , le duc d’Epernon, le maréchal d’Ancro et Léonore Gaiigaï étaient dans les intérêts de l’Espagne ; aussi, l’on s'empressa de cimenter une double alliance, à laquelle Henri IV s'était toujours montre contraire. On conclut le mariage de Louis XIII avec Anne d’Autriche, fille de Philippe 111, et celui d'Élisabeth de France avec le prince des Asturies.

L’UNIVERS

Le duc de Savoie, délaissé par la France, se trouva seul exposé à la colère de l'Espagne, qui ne tarda pas à lui chercher querelle relativement a la succession du duché de Wontferrat. Charles-Emmanuel prétendait avoir droit à cet État comme héritier du duc François, son beau-frère. La propriété lui en était contestée par le duc de Mantoue, dont les Espagnols embrassèrent la défense. La guerre éclata , et d’abord la fortune fut peu favorable au duc de Savoie. Mais, après la mort du maréchal d’Anere, qui avait toujours fait prévaloir l’influence espagnole , les Français passèrent les Alpes, et leur intervention en faveur de Charles-Emmanuel eut pour résultat de ramener la paix. Il fut convenu que de part et d’autre on se rendrait les prisonniers, ainsi que les places qui avaient été prises; néanmoins, le Montferrat fut adjugé au duc de Mantoue.

A cette époque , le marquis de Bedmar, qui était ambassadeur d’Espagne à Venise, trama contre cette républiue un des complots les plus hardis ont l'histoire ait gardé le souvenir.

Quinze cents hommes de vieilles troupes, choisis dans la garnison de Milan, devaient être introduits secrètement dans la ville de Venise. Le marquis de Bedmar s'était chargé de leur procurer des armes. Il avait aussi gagné les officiers des régiments étrangers qui étaient au service de la république. Le feu devait être mis à l’arsenal , et les conjurés, proQtantdu tumulte, devaient massacrer les sénateurs et s’emparer de la ville au nom du roi d’Espagne. Un des conjurés trahit le secret. On arrêta les agents du marquis de Bedmar.

Plus de cinq cents turent noyés dans les lagunes, et le sénat de Venise, content d'avoir échappé au danger, n’osa pas accuser l’Espagne de cet odieux attentat.

A l’intérieur du royaume, de même qu’au dehors, le duc de Lerme continua la politique adoptée par le roi précédent. Sous Philippe II, on avait persécuté les Maurisques; sous Philippe III, on résolut de les expulser entièrement de l’Espagne. Lors de la guerre des Alpuxarres, on avait enlevé ceux qui habitaient le royaume de Grenade, on les

avait disséminés dans diverses parties delà Péuinsule. Cependant, malgré leur isolement, malgré les conditions défavorables dans lesquelles ces infortunés se trouvaient places , ceux d’entre eux qui avaient survécu à cette cruelle dé-

fiortation excitaient par leur prospérité a jalousie des vieux chrétiens. Le chiffre de leur population allait sans cesse en s'accroissant ; car ils ne quittaient pas leur pays pour aller chercher fortune eu Italie ou en Amérique , et il n’y avait parmi eux ni moines ni monastères. Un recensement fait, en 1563, dans le royaume de Valence seulement, y avait porté le nombre des familles maurisquesà 19,801.

Quarante années plus tard, en 1602, il ne s'élevait pas à moins de 30,000. Cet accroissement était surtout remarquable lorsque le nombre des chrétiens vieux diminuait rapidement par suite de la guerre ou des émigrations dans le nouveau monde. On disait que si l’on n’y mettait ordre, les Maurisques seraient bientôt en état de se rendre maîtres du pavs. Sobres, laborieux, économes, ils faisaient consister toute leur ambition à entasser de l'argent, et ils retenaient entre leurs mai us la plus grande partie du numéraire qui existait dans la Péninsule. Dans tous les états ils fournissaient les meilleurs ouvriers A l'habitude du travail, ils alliaient l’amour du lucre, l’esprit d’ordre et même l’avarice. Ils gagnaieut beaucoup et ils dépensaient peu ; aussi, dit un auteur contemporain, quand un réal avait été touché par l’un d'eux, il était condamnéà une prison perpétuelle.

Voilà les populations industrieuses qu’on voulait dépouiller de leurs richesses et qu'on allait chasser du royaume. Il fallait trouver un prétexte pour cet acte d’iniquité. On supposa que les Maurisques étaient en correspondance avec les Maures de Barbarie; qu’ils avaient écrit au roi de Maroc pour l'engager à passer en Espagne. Ils avaient, disait-on, promis de se soulever à son approche pour lui faciliter la conquête du pays. Celte accusation servit à motiver un édit rendu contre eux, le 1 1 septembre 1609. Cette ordonnance enjoignait à tous ces malheureux de se rendre sous le délai de trois jours dans l’endroit qui leur serait indiqué, pour être conduits de là au lieu

de l'embarcation etpour être transportés sur les côtes d’Afrique : ces trois jours passés , il était permis à toute personne de les arrêter, s’ils étaient trouvés hors de l'endroit qui leur aurait été désigné , ou même de les tuer en casde résistance. En prononçant un bannissement général, l’ordonnance apportait cependant à cette mesure quelques rares exceptions. Celui qui pouvait prouver par une attestation de son curé qu’il remplissait exactement depuis longtemps et avec sincérité ses devoirs de bon chrétien , pouvait obtenir la permission de rester dans le pays. Les seigneurs dont ils étaient les vassaux étaient autorisés à en désigner, par chaque cent, six qui demeureraient en Espagne pour enseigner à la population chrétienne la culture et l'exploitation de la canne à sucre , la conservation des grains , l’entretien des canaux, et enfin une foule d’industries dans lesquelles ils excellaient et dont eux seuls connaissaient les procédés. Dans le rovaume de Valence, où ils étaient nombreux, où l’on pouvait craindre qu'ils ne tentassent de se soulever, on leur accorda la permission d’emporter toutce qu’ils pourraient porter sur eux. Dans l’Andalousie, dans les deux Castilles, dans les royaumes de Grenade et de Murcie, il leur fut défendu, sous peine de mort, de faire sortir du royaume ni or ni argent. En Catalogne, on déclara leurs biens confisqués pour garantie des dettes qu'ils avaient pu contracter envers des chrétiens vieux. Ces dispositions furent exécutées avec la plus excessive cruauté. Trente-deux de ces infortunés, sur lesquels on saisit de l’argent et des bijoux, furent pendus àBurgos. Malgré ces actes de rigueur, les Maurisques parvinrent à emporter une grande quantité de numéraire. On comprit à Madrid qu’il n’était pas possible d’exécuter à la lettre l’édit qui dépouillait ces infortunés. Une nouvelle ordonnance leur permit de disposer de leur or et de leur argent, à condition qu’ils en remettraient moitié aux commissaires royaux. Mais il n’entra qu’une petite partie de cet argent dans le trésor de l'Etat. Sur les sommes que cette spoliai ion produisit le duc de Lerme se lit donner 250,000 ducats. Lcducd’Uceda,

•Ij

son fils, en reçut 100,000, le comte de Lemos 100,000, la comtesse de Lemos, fille du duc de Lerme, 50,000 '.

Cette ordonnance fut tenue secrète jusqu’au moment de l’exécution. On prit d’avance des mesures pour que les infortunés qu’on frappait avec tant de barbarie ne pussent avoir même la pensée de se défendre. Plus de soixante galères armées vinrent mouiller au Grao de Valence et dans les divers ports de Catalogne et d’Andalousie. Les milices du pays furent mises sous les armes; enfin on avait fait venir des troupes d'Italie. Quand l’ordonnance fut publiée à Valence, le 22 septembre 1609, elle remplit les Maurisques de douleur et d’épouvante; leur première pensée fut de résister; mais ils étaient sans armes, séparés les uns des autres et entourés de forces redoutables. Ils prirent le parti de la soumission : ils exposaient en vente leurs outils, leurs meubles et leurs bestiaux, et ils les abandonnaient pour le prix qu’on leur en offrait.

Le plus beau cneval se donnait pour 20 ducats. Une chèvre se payait à peine un réal. Quant à leurs récoltes, quant à leurs maisons, ils ne pouvaient pas les vendre, et la peine de mort était prononcée contre eux s’ils les détruisaient. Ils s’exposaient à la même peine s’ils cachaient u ne partie de leurs biens ; car tout ce qu’ils ne pouvaient pas emporter était confisqué au profit de leurs seigneurs. On n’avait donné que trois jours pour l’exécution de cet édit de bannissement, mais il fut impossible de se renfermer dans un délai aussi court. Le nombre des Maurisques était trop considérable pour qu’on pût les embarquer tous en même temps. On entreprit donc un premier voyage, et l’on élève à quarante mille le "nombre des infortunés qui firent partie de cette expédition. A peine furent-ils montés sur les bâtiments qu'ils se virent en butte à des exactions et à des rapines de tout genre. Ils devaient être transportés gratuitement au terme de leur navigation; mais beaucoup de capitaines exigèrent qu’ils pavassent le prix du trajet, et comme il s’en trouvait parmi eux un grand nombre qui ne

» En tout MO, 000 ducal», c'est-à-dire 4,1 lo.ouo francs.

LTJNTVERS,

possédaient pas la somme qu’on exigeait, on contraignit les riches à payer pour ceux qui n'avaient pas le moyen d’acquitter le passage. On ne se fit aucun scrupule de dépouiller ces malheureux roscrits par tous les moyens possiles. Les galériens qui ramaient sur la flotte, dit un auteur contemporain, déployèrent surtout une merveilleuse dextérité pour faire disparaître leur bagage. Quand ils furent débarqués et uu’ils eurent vu l'âpreté du sol africain, l'aridité des collines, la stérilité des campagnes, ils se mirent à pleurer amèrement en songeant au beau pays de Valence. Ce n’était pas là, cependant, le terme de leurs infortunes :

les Maures, au lieu de les accueillir comme des frères, leur reprochèrent le temps qu’ils avaient vécu sous la loi de Jésus-Christ. Ils les appelèrent apostats, et ils en massacrèrent le plus grand nombre pour leur enlever les débris de leur fortune. Il y eut aussi de ces bannis qu'on ne transporta même pas jusqu’en Afrique : les capitaines qui s’étaient chargés de les y conduire, les jetèrent h la mer pour s’emparer de leurs richesses. Un patron catalan , nommé ltiera, et le Napolitain Giovani Battista, dénoncés par un de leurs complices au viguier de Barcelone, furent punis pour cet horrible crime; mais sans doute Ils ne furent pas les seuls qui s’en rendirent coupables, et la mer rejeta tant de cadavres sur ses bords que les Provençaux, par une cruelle dérision, donnèrent aux sardines le nom de Grenadines, et pendant quelque temps ils s’abstinrent d’en manger en disant qu’elles n'étaient repues que de chair humaine.

Quand les infortunésqui étaient restés en Espagne connurent le traitement qui les attendait à bord des navires et le sort qui leur était réservé en Afrique, le désespoir s’empara d'eux. Ils prirent la résolution de se défendre. Dans l'intérieur du pays, ceux de Muela furent les premiers qui se soulevèrent. Ils choisirent pour roi Vineente Turigi, et sous son commandement ils se mirent à piller 1rs églises et a massacrer les chrétiens. Ceux du bord de la mer prirent pour chef un meunier de Guadalest, appelé Alellini Saquien. Mais ils man-

quaient d’armes et de munitions, en sorte qu'ils furent bientôt vaiucus et dispersés. Turigi fut pris avec sa famille et fut pendu. Les chrétiens coururent dans les montagnes à la chasse des Maurisques comme on va à la chasse des bétes fauves; car, dit un auteur contemporain, qui a eu le courage de faire imprimer le panégyrique de cette atroce exécution. Sa Majesté payait tant par chaque tête de Maurisque qu’on ramenait morte ou vivante ■. Ceux qui ne périrent pas eu se défendant furent tous déportés; ceux de l’Aragon et de la Castille obtinrent la permission de sortir par les ports des Pyrénées , et ils trouvèrent en France cette hospitalité généreuse qu’on n'y refuse jamais à l’infortune.

Il est impossible de dire d’uDe manière précise le chiffre de la population que cette mesure lit perdre à l’Espagne; mais il sortit cent quarante mille Maurisques du seul royaume de Valence.

Les trois quarts des villages de la Catalogne restèrent deserts, la Sierra Morena perdit presque tous ses habitants et cessa d’etre cultivée. L’agriculture fut ruinée en Espagne. Une foule d’industries que les Maurisques avaient fait prospérer, ne tardèrent pas à dépérir ; les procédés dont ils faisaient usage furent perdus; les bras manquèrent aux manufactures, qui commencèrent à languir et qui bientôt tombèrent entièrement. Tous ces événements désastreux pour l'Espagne se passèrent sous l’administration de don Francisco de Roxas y Sandoval , duc de Lerme. Ce favori voulant assurer la durée de son pouvoir, avait fait choix de personnes qui lui étaient dévouées pour entourer le roi.

Son fils , le duc de Uceda , jeune homme d'un caractère adroit et insinuant, avait été placé par lui auprès de Philippe III. Son neveu, le comte de Lemos, avait été attaché à la personne du prince des Asturies, afin que montant sur l’horizon en même temps que le nouveau soleil , il pût affermir et perpétuer l'influence et le crédit de son oncle. Enfin, pour ne pas négliger le plus important, le ministre avait donné au roi un confesseur dont il se croyait sûr. En fermant ainsi toutes

1 Fonteca. Jnsta expulsion de loi Morlscoe. Livre Y, ch. tx.

les avenues il s'était pour longtemps assuré du pouvoir : non content des honneurs dont il était comblé, il ambitionna aussi les plus hautes dignités de l’Eglise. Après la mort de sa femme, il était entré dans l’état ecclésiastique et le pape Paul V lui avait envoyé le chapeau de eardinal. Cependant sa puissance devait avoir un terme. Ce fut, dit-on , son propre fils , le duc de Uceda , qui fut l'artisan de sa perte. 11 fit connaître au roi les accusations portées par le public contre le duc de Ferme, et ce ministre reçut, en 1618, l’ordre de quitter la cour. Le comte de Lemos fût enveloppé dans sa disgrâce ; mais la colère publique se déchaîna surtout contre son confident Rodrigo Calderon, qu’il avait fait marquis de Siete Iglesias et comte de la Oliva. Les grandes richesses que ce parvenu avait amassées, aussi bien que son caractère altier, lui avaient attire d'innombrables ennemis. Il fut accusé des en mes les plus odieux, arrêté et mis en jugement ; mais ce fut seulement sous le règne suivant qu’il fut déclaré coupable d’assassinat et qu’il fut puni du dernier supplice.

Le duc de Uceda remplaça son père dans l’administration du‘ royaume; mais il ne jouit pas longtemps de la faveur de Philippe, III. Trois années plus tard, le dernier jour de mars 1621, ce prince mourut victime de l'étiquette ridicule que la maison de Bourgogne avait apportée en Espagne.

« Sa maladie lui commença, dit Bas- « sompierre, dès le premier vendredi « de carême, lorsque, étant sur les dé- « pêches, le jourétant froid, on avoit mis « un violent brasier au lieu où il étoit, « dont la réverbération lui donnoit si fort « au visage que les gouttes de sueur en « dégouttaient; et de son naturel il ne « trouvoit jamais rien à redire , ni ne « s’en plaignoit. Le marquis de Pobar, « de qui j’ai appris ceci, me dit que, « voyant comme ce brasier l’ineommo- « doit, il ditau ducd’Albe, gentilhomme « de sa chambre comme lui , qu’il fit « retirer ce brasier qui enOammait la « joue du roi. Mais , comme ils sont très- « ponctuels en leurs charges , il dit que « c’étoit au sommelier du corps, le auc <* d’Uceda; sur cela le marquis de l’obar « l’envoya chercher en sa chambre;

Al

« mais, par malheur, il était allé voir son * bâtiment, de sorte que le roi , avant « que l’on eût fait venir le duc d’IIeeda, « tut tellement grillé que le lendemain « son tempérament chaud lui causa une « fièvre, cette lièvre un érysipèle, et « cet érysipèle, tantôt s’apaisant tantôt « s’enflammant, dégénéra enfin en pour- « pre qui le tua. 1 »

Philippe IV n’avait que seize ans lorsqu’il monta sur le trône. Trop jeune et surtout trop- occupé de ses plaisirs pour gouverner par lui-même, il se laissa conduire par Gaspard de Guzman comte-duc d’Ohvarez, comme son père avait été conduit par le duc de Lerme et par le duc de Uceda. L’avénement du jeune roi et le choix de son favori fut donc seulement un changement de

ftersonne, mais rien ne fut changé à a ligne de conduite suivie sous les règnes précédents. Loin de chèrcher à vivre en bonne intelligence avec les nations voisines, ainsi que l’affaiblissement du royaume et l’épuisement de finances devaient le conseiller , le ‘nouveau ministre, homme d'un caractère dur et violent, ne sut garder aucun ménagement et se jeta à corps perdu dans des intrigues dangereuses et dans des guerres acharnées. Il ne cessa d’entretenir des troubles en France , et même de fomenter des discordes entre les membres de la famille royale. Anne d’Autriche était espagnole de coeuraussi bien que de naissance. Marie de Médicis, et Gaston d’Orléans étaient sousmis à

1 Philippe HI avait eu sept enfants de son mariage avec Marguerite d'Autriche. Labiée était Anne d'Autriche, née le 22 septembre 1601, mariée à Louis Xllt, roi de. France. Ensuite venait don Domingo Victor de la Crus, né le s avril I6i r>, qui succéda a sou pere, sous le nom de Philippe IV; puis dona Maria, née le in août I6ufl : celle infante fut fiancée en 1 626 et mariée en 1630 a Ferdinand 111, roi de Hongrie et plus lard empereur.

Don Carlos, ne le M septembre 1607, mort le 16 Juillet 1632. Don Ferdinand, né Ie7mai 1609, cardinal-infant; il fut nommé, en I63S, gouverneur des Pays-Bsa . eo remplacement de sa tante Isabelle- Cl al re-Eugénle, qui était veuve de l’archiduc Albert. Celte princesse mourut le i" décembre de l’année suivante! 1693 J, A l’Age de soixante-dix-sept ans.

Dodu Margarita , née le 6 mai 1610. Cette infante sr fit religieuse, sous le nom de sœur Margarita de la Crus. Elle mourut le 6 Juillet 1633. la1 dernier de ces enfants fut don Alonzo, ne le 22 septembre loti. 11 ne vécut pas une année.

L’UNIVERS

l'influence du cabinet de Madrid ; tous deux quittèrent la France pour se réfugier dans les Pays-Bas, et ils firent des traités avec le gouvernement espagnol.

Enfin tous ceux qui étaient mécontents de l'administration du cardinal de Richelieu trouvaient un appui assuré auprès du duc d’OIivarez Les huguenots eux- mêmes reçurent des secours du roi catholique. Un traité intervint entre ce souverain et Ciausel , agent du duc de Rohan, chef des protestants français.

Cet acte leur promettait un subside annuel de 300,000 ducats. Toutes ces intrigues, tous ces mauvais procèdes ex-

Euent et motivent la persistance avec , telle Richelieu s'attacha pendant toute sa vie à combattre la puissance de la maison d’Autriche; néanmoins ce ne fut pas contre la France que les armes du nouveau roi portèrent leurs premiers coups. La trêve d’Anvers, qui avaitété conclue avec les Hollandais peur douze années, était expirée le 9 avril 1621, c'est-à-dire neuf jours après l’avénement de Philippe IV au trône. Le duc d’OIivarez fit recommencer la guerre, qui fuj continuée avec des fortunes diverses jusqu'à la paix de Munster, conclue en 1648. La guerre ne tarda pas non plus à se rallumer dans les autres parties de la Flandre. L'archiduc Albert était mort, la première année du règne de Philippe IV, sans laisser de postérité.

Par conséquent, la souveraineté des Pays-Bas, qui avait été donnée en dot à l’infante Isabelle-Claire-Eugénie, fit retour à la couronne d’Espagne. Mais les seigeurs flamands se refusèrent à reconnaître la veuve de l’archiduc comme gouvernante au nom de Philippe. Ils tentèrent de former une république à l’imitation de celle des provinces bataves. Ils ne réussirent pas dans cette entreprise. Le général Espinola parvint à les réduire, et la prudence de l’infante contribua davantage encore à les soumettre. En toutes 1rs circonstances elle témoigna le respect le plus sincère pour les anciennes institutions et pour les privilèges des Flamands. Par la sagesse de cette conduite, elle rétablit pour quelque temps dans son gouvernement 1 influence et la domination espagnoles.

L’affaire de la Valteline fut aussi un des premiers embarras légués au nou-

veau roi par son prédécesseur. Cette petite province, située entre le Tyrol et la Lombardie, s’était soulevée contre le gouvernement des Grisons, dont elft dépendait. Elle s’était placer sous la protection de l'Espagne , et cette puissance n’avait pas laissé échapper une occasion si favorable d'acquérir une communication facile entre ses Etats d’Allemagne et d’Italie. Le duc de Feria, gouverneur de Milan, avait occupé la Valteline, et pour s’en assurer la possession, il y avait fait construire plusieurs forls. Un semblable établissement ne pouvait manquer de donner de l’ombrage à la république de Venise et au duc de Savoie ; ces deux États s’unirent à la France pour demander que la Valteline fût évacuée et qu’elle fût rendue aux Grisons I.e pape luimême, interprète des plaintesde l'Italie, avait écrit à Philippe III, et ce prince, la veille même de sa mort , avait consigné dans son testament la disposition suivante : « D'autant que, le 27 mars de « la présente année, je reçus une lettre « de la main de Sa Sainteté Gré- « goire XV, par laquelle il m’exhortait « et enchargeoit qu’en sa considération « et pour l'amour de lui , ayant égard

* au bien public, j’avisasse de pacifier

• l’affaire de la Valteline, et ôter toute « occasion de scandale qui en pourroit « arriver, j’ordonne au sércuissime » prince mou très-cher et très-ainié « fils de recevoir en ceci le conseil pa- « ternel de Sa Sainteté dans la forme « susdite, puisque ma principale inten- « tion n’a été que pour le bien public « et sûretc des catholiques de cette « vallée , dont Sa Sainteté prend soin « comme père universel, et que je veux » que ce même écrit soit tenu pour « clause spéciale de mon testament. »

Pour exécuter les dernières volontés de Philippe III, un traité fut signé à Madrid, le 25 avril 1621, pnrdeux commissaires du nouveau roi et par les ambassadeurs de France Fargis et de Bassompierre. Il fut convenu que Sa Majesté Catholique retirerait ses troupes de la Valteline et que les forts seraient détruits. Néanmoins ce traité, ne fut pas exécuté, et, l’année suivante, le roi d’Espagne obtint que Fargis signât un nouvel arrangement. On y stipulait

que les forts de la Valteline seraient mis en séquestre entre les mains du pape , jusqu’à ce que les difficultés élevées entre la France et l’Espagne relativement à l'exécution du traité de Madrid eussent été levpes. Louis XIII ne voulut pas ratifier cette concession arrachée à son ambassadeur. Il s’empressa de désavouer de Fargis. Les forts de la Valteline n’en furent pas moins remis entre les mains du pape.

C’est en cet état que le cardinal ae Richelieu trouva cette affaire lorsqu’il fut chargé du ministère. Il ne voulut pas souffrir cette dérogation au premier traité; il la regardait comme honteuse pour la France, et comme préjudiciable a ses intérêts. D’accord avec la république de Venise et avec le duc de Savoie, il envoya dans la Valteline, sous. le commandement du marquis de Cœuvrcs, une armée qui chassa les garnisons mises par le pape; mais les Espagnols s’étant avancés au secours des troupes du saint-siège, la lutte devint moins inégale, et, après deux années de guerre, un traité fut conclu en Hi26, a Monçon. On convint que la Valteline resterait au pouvoir des Grisons, sous la double garantie de l’Espagne et de la France.

Le cardinal de Richelieu ne fut pas entièrement satisfait des clauses accessoires de cette convention; mais il avait hâte de conclure la paix; car aussitôt que Louis XIII avait été engagé, dans une guerre étrangère, les huguenots de France, qui avaient pour chefs les ducs de Rohan et de Soubise , avaient pris les armes, et le cardinal avait résolu de les mettre dans l’impossibilité de troubler à l'avenir la paix du royaume.

Il attaqua la Rochelle, et se rendit maître de cette place après onze mois de siège. Cette expédition était à peine terminéeque de nouvelles contestations s’élevèrent entre la France et l’Espagne. Vincent II, duc de Mantoue et marquis de Montferrat, mourutdans les derniers jours de 1G27. Il avait par son testament institué pour son héritier Charles de Gonzague, duc de Nevers, qui était son parent au troisième degré.

Ce prince était dévoué aux intérêts de la France, et par conséquent il était suspect à Philippe IV, qui s’empressa de

V Livraison. (Espagne.)

soutenir les prétentions élevées par le duc de Guastalla. Celui-ci, bien qu'il ne fdt héritier du ducde Mantoue qu'au huitième degré, voulut s’emparer de la succession. Il fut aidé dans cette entreprise par les troupes espagnoles.

Mais Louis XIII conduisit lui-même en Italie l'armée victorieuse qui venait de réduire la Rochelle. Il força le pas de Suse, contraignit les Espagnols à lever le siégé de Casai, et Unit par assurer à Charles de Gonzague l’héritage du duc de Mantoue.

Cette lutte ne fut en quelque sorte que le prélude d'une guerre plus lonmie et plus sanglante. Le 8 février IG:J5, un traité d’alliance fut conclu entre Louis XIII et le prince d’Orauge. Par cette convention les deux puissances s’engagèrent à faire la guerre à l’Espagne, si Philippe IV ne leur donnait pas satisfaction relativement aux differents griefs dont elles avaient à se plaindre. Cet acte contenait aussi un partage entre les parties contractantes de la Flandre, qu’eliesespéraienteonquérir. On n’attendait qu’un prétexte pour éclater. Les Espagnols ne tardèrent pas à le donner. L’électeur de Treves avait irrité la maison d'Autriche en se pla-

taut sous la protection de Louis XIII.

;n mars 1635, les troupes espagnoles surprirent la capitale de l’électorat, en chaînèrent la garnison française et enlevèrent l’électeur, qui fut conduit à Bruxelles. Les réclamations du roi de France pour qu’il fût remis en liberté étant restées sans résultat, Richelieu saisit cette occasion et déclara la guerre.

L’armée française rencontra auprès d’Avein, dans le pays de Liège, les Espagnols, commandés par le prince Thomas de Savoie, et remporta sur eux une victoire signalée. Ensuite elle alla auprès de Maestricht se joindre aux troupes du prince d’Orange. Mais les Hollandais commençaient a redouter la puissance des alliés qu’ils s’étaient donnés, ils firent la guerre avec mollesse . et leur inertie paralysa l’ardeur des Français. Par des proclamations répandues de tous les côtés on avait déclaré que la seule intention de la Frauceetdela Hollande était de rendre aux Pays-Bas leur liberté et leur

L’UNIVERS

indépendance. On avait espéré que les Flamands se soulèveraient; mais ils restèrent fidèles à l'Espagne , parce qu'alors on respectait leurs privilèges comme on eût dû les respecter en tous les temps. Les avantages des Français en Flandre pour cette campagne se bornèrent donc à la victoire d'Avein.

Ils eurent plus de succès dans la Valteline; le duc de Rohan chassa les Impériaux qui occupaient cette vallée , et, malgré tous leurs efforts, il s’y maintint à la tête d’une poignée de monde.

Dans le Milanais, au contraire, la fortune se montra favorable à Philippe IV.

Le maréchal de Créqui assiégea inutilement la ville de Valence. La flotte du roi catholique, commandée par le marquis de Santa -Cru/. , s'empara aussi des fies Sainte-Marguerite, et Saiut-Honorat sur les côtes de Provence.

L’année suivante (1636) fut glorieuse pour les Espagnols. Le cardinal de Richelieu avait dégarni nos frontières du nord, pour porter toute la force des armes françaises dans la Franche- Comté et dans l'Italie; le cardinal infant profita de cette faute pour pénétrer dans la Picardie à la tête de trente mille hommes. Il prit la Capelle, le Catelet, Corbie, Noyon; il traversa la Somme; des détachements de son armée s'avancèrent jusque sur les bords de l’Oise, et l’alarme se répandit jusqu’à Paris; mais ce succès lut de peu de duree. Louis XIII eut le temps de rassembler, sous les murs de Compiègne, une armée aussi nombreuse que celle des Espagnols. Il contraignit le cardinal infant à repasser la Somme et à se retirer en Flandre.

Il reprit Corbie. Pendant ce temps la guerre se fit en Italie avec quelques avantages pour l’Espagne. Il en fut de même au pied des Pyrénées. L'amirante de Castille traversa ces montagnes à Saint-Jean de Luz et ravagea une partie de la Guyenne.

En 1637, les Français reprirent partout l’offensive. Ils recouvrèrent les fies de Lerins. Ils attaquèrent les Espagnols qui avaient formé le siège de Leucate, forcèrent leurs retranchements, leur tuèrent deux millehommes, leurenlevèrent trente-sept pièces de canon et les contraignirent à quitter le Languedoc

Sur la frontière des Pyrénées, le prince de Condé fit le siège de Fontarame. Il incendia douze vaisseaux qui apportaient un secours de vivres et de munitions.

Neanmoins l'amirante de Castille et le vice-roi de Navarre l'attaquèrent avec des forces supérieures et le forcèrent à se retirer. Pour se venger de ce revers, il alla prendre Salses en Roussillon. Au nord et à l’est, les Français enlevèrent Yvoi, la Capelle, I.andrecies, Damvillers, Hesdin, Arras, Gravelines, Courtrai, Dunkerque. Enfin, on se battait sur toutes les frontières de France, et cette guerre, qui ne dura pas moins de vingt-cinq années, acheva d’épuiser la population et les finances de l’Espagne.

La Catalogne était une des proviuces qui avaient je plus souffert. Elle avait supporté presque tout le poids de la guerre qui se faisait dans le Roussillon. Le fréquent passage et le séjour des troupes, les aésorares auxquels elles manquaient rarementde se livrer avaient indisposé les habitants. Comme le trésor était vide, on voulut forcer les Catalans à entretenir les troupes qui étaient cantonnées chez eux et à fournir des vivres et des fourrages à celles qui faisaient le siège de Salses dont les Français s'étaient emparés. Le comte de Sauta-Coloma,qui les commandait, reçut du premier ministre la lettre suivante :

« Non-seulement vous doutez du succès du siège entrepris, mais vous délibérez même si vous le lèverez : ce serait, à mon avis, le plus grand déshonneur qui pût arriver a la monarchie... Je me contenterai de vous dire, à propos de la disette des vivres et des fourrages qui commence dans le camp, que si vous, le premier, tous les officiers de Sa Majesté dans la principauté, la noblesse et les communautés, n’obligez les peuples à porter sur leurs épaules tout le blé, toute l’orge et toute la paille qui se trouveront , vous manquerez les uns et les autres à ce que vous devez à Dieu, à votre roi , au sang qui coule dans vos veines et à votre propre conservation. Si la nécessité d’uue juste défense et l’intérét de la religion permettent quelquefois la vente des calices et des vases sacrés , pourquoi ne ferait-on pas des choses moins extraordinaires dans une occasion

SI

si pressante. Il est constant que partout où les Français mettent le pied, la secte de Calvin entre avec eux. Puisque l’État et la religion sont également menacés , je dois parler sans déguisement. Si l’on peut réussir sans donner aucune atteinte aux privilèges de la province, il faut les ménager; mais s’ils peuvent apporter seulement une heure de retardement aux affaires du roi, celui qui les allègue se déclaré ennemi de Dieu, du roi, de son propre sang et de la patrie.

« Ne souffrez donc pas qu’il y ait un seul homme dans la province capable de travailler qui n’aille à la guerre, ni aucune femme qui ne serve à porter sur ses épaules de la paille et du foin et tout ce qui sera nécessaire pour la cavalerie et pour l'armée. C’est en cela que consiste le salut de tous. Il n'est pas temps de prier, mais de commander et de se faire obéir. Les Catalans sont naturellement légers, tantôt ils veulent, tantôt ils ne veulent pas faites-leur entendre que le salut du peuple et celui de l’armée passe avant toutes les lois et tous les privilèges. Ayez soin que les soldats soient bien logés et qu’ils aient de bons lits; et si l'on en manque, prenez hardiment ceux des gentilshommes les plus qualifiés de la province. 11 vaut mieux les réduire à coucher sur la terrequede laisser souffrir les soldats. » Quelques jours plus tard Philippe IV écrivit à son tour au vice-roi de Catalogne : • Il m'a semblé bon de vous dire que la province ne peut pas s’acquitter plus mal de son devoir qu’elle ne le fait au regard des assistances qu’elle doit donner. Ce défaut vient de l'impunité. Si on avait puni de mort quelues-uns des fuyards delà province, la ésertion n’aurait pas été si grande.

En cas que vous trouviez dans les magistrats de la résistance ou de la mollesse pour l'exécution de mes ordres, mou intention est que vous procédiez contre ceux qui ne vous seconderont pas dans cette occasion où il s’agit de mon plus grand service. Faites arrêter, si bon vous semble, quelques-uns des magistrats, ôtez-leur l’administration des deniers publics, qui seront employés aux besoins de l'armée, et confisquez les biens de deux ou trois des plus cou-

pables , afin de donner de la terreur a la province. Il est bon qu’il y ait quelque châtiment exemplaire. » Ces ordres turent exécutés avec la plus grande sévérité. Lorsque le comte de Santa-Coloma eut repris la ville de Salses, il mit son armée en cantonnement en Catalogne, où les troupes commirent des excès inouïs.

Philippe IV et le duc d’OIivarez s’étaient abusés lorsqu'ils avaient pensé que ccs violences inspireraient la terreur aux Catalans. Ils connaissaient mal le caractère de ces populations laborieuses, mais dures et vindicatives. Ils n’avaient pas compris combien elles étaient attachées à leurs anciennes institutions.

L’exemple de la Castille et de l’Aragon qui, après avoir perdu leurs fueros, s’étaient appauvris en peu de temps, rendait encore plus chers aux Catalans des privilèges qu’ils regardaient , avec raison, comme la garantie de leur prospérité. La partie de cette province qui s’étend le long de la Méditerranée, les vallées de. l’Ebre, de la Ségré, étaient admirablement cultivées; mais il y avait aussi une partie du pays qui était couverte de bois et de montagnes, où se retiraient ceux qui se mettaient en hostilité avec la société, soit qu’ils eussent déjà commis quelque infraction aux lois, soit qu’ils eussent quelque veneance à exercer >. « Ils nommaient ce annissement volontaire andar en Irabajo , aller a la peine. Dans les bois, ils se divisaient en quadrilles ou compagnies, sous des capitaines qui les taisaient vivre de brigandage. Ces chefs s’accoutumaient ainsi à la petite guerre; souvent ils passaient dans les armées, et y obtenaient les grades les plus élevés.

Il ÿavait alors peu de Catalansqui n’eussent demeuré quelque temps al Irabajo : ils n’y attachaient aucune honte, et ils étaient assurés de la sympathie comme de l'assistance de leurs parents et de leurs amis. Ils portaient tous, en bandoulière, une courte arquebuse; point d’épée, point de chapeau; mais un bonnet dont la couleur indiquait la quadrille dans laquelle ils s'étaient rangés; ils avaient pour chaussure des alpargatas ; une large cape de serge blan-

1 Melo.

L’UNIVERS

che leur sprvait de tente et de lit aussi Lien que de manteau ; ils avaient plusieurs pains secs, enlilés à la corde qui leur servait de ceinture et à laquelle pendait une gourde pleine d’eau ; car ils ne buvaient presque jamais de vin.

C'est dans cet équipage qu’ils habitaient les bois, qu’ils pillaient les voyageurs et les officiers du roi , et qu’ils étaient reçus en bons voisins par les villageois de la plaine. »

C’est au milieu de ces hommes redoutables que l’armée vint prendre ses cantonnements. Elle y vécut comme en pays conquis, et les soldats mirent le feu à plusieurs villages qui refusaient de payer les contributions. Les églises lurent pillées ou incendiées, et celle du bourg de Rio de Arenas fut réduite en cendres avant que l’on pût transporter ailleurs les hosties consacrées. Une sentence d’excommunication fut lancée, par l’évéque de Girone, contre les soldats qui avaient commis ce sacrilège.

Les villageois vinrent invoquer la protection des magistrats pour avoir justice des violences qui avaient été commises par les soldats; ces plaintes devinrent si nombreuses et si vives que le vice-roi défenditaux juges etauxavocats de Barcelone de recevoir aucune accusation contre les militaires. Cet acte arbitraire ayant soulevé les réclamations de la députation de Catalogne, le vice-roi fit arrêter Tamarit, député de la noblesse au tribunal souverain de la province, et le chanoine Pablo Claris, député du clergé. Il fit également emprisonner deux conseillers, Francisco de Vergos et Leonardo Scura. Ces violations des privilèges de la Catalogne portèrent au dernier degré l’irritation des habitants; enfin l’insurrection éclata.

« Le mois de juin venait de commencer '.C’est l’usage antique de la province que dans ce mois descendent des montagnes sur Barcelone des bandes de moissonneurs, gens pour la plupart violents et hardis, qui vivent librement le reste de l’année sans occupation et sans habitation certaines, ils portent le desordre et l’inquiétude partout où ils sont reçus; mais il paraît que le moment de la moisson venu on

1 Mrlo Traduction de M. Léonce de havergue;

ne peut pas se passer d’eux. Cette année, les hommes de sens craignaient particulièrement leur arrivée, pensant bien que les circonstances présentes favoriseraient leur audace, au grand dommage de la paix publique. Ils entraient habituellement à Barcelone la veille de la fête du corps du Seigneur. Il en arriva plus tôt cette annee, et leur nombre plus grand qu’à l’ordinaire donna de plus en plus à penser à ceux qui se défiaient de leurs projets. Le viceroi, averti de cette nouveauté , essaya de détourner le danger. 11 fit dire à la municipalité qu’il lui paraissait convenable, à la veille d’un jour si sacré, que l’entrée de la ville fut interdite aux moissonneurs, de peur que leur nombre n’encourageât le peuple, qui s’agitait déjà, à tenter quelque mauvais coup.

« Mais les conseillers de Barcelone (ainsi se nomment les magistrats municipaux, qui sont au nombre de cinq), satisfaits en secret de l’irritation du peuple, et espérant que de ce tumulte sortirait la voix qui appellerait un remède aux malheurs publics , s’excusèrent su r ce que les moissonneurs étaient hommes connus nécessaires pour la récolte. Ce serait, disaient-ils, une grande cause de trouble et de tristesse que de fermer les portes de la ville.

On ne savait d'ailleurs si la multitude consentirait à obéir à l’ordre d'un simple héraut. Ils essayaient ainsi de faire peur au vice-roi , pour qu’il adoucît la dureté de ses maniérés ; a’un autre côté, ils cherchaient à se ménager une justification, quoiqu'il arrivât. Santa-Coloma leur répondit impérieusement, en insistant sur le péril qui les attendait s'ils continuaient a recevoir de tels hom mes ; mais les magistrats lui répondirent , à leur tour, qu’ils n’osaient pas montrer à leurs concitoyens une telle méfiance ; qu'on voyait déjà les effets de semblables soupçons ; qu’ils faisaient armer quelques compagnies de la milice pour maintenir la tranquillité ; que dans tous les cas, si leur faiblesse était insuffisante, ils auraient recours à son autorité; car c’était à lui d'agir comme gouverneur de la province, tandis que les conseillers delà ville n’avaient que des avis à donner. Ces raisons arrêtèrent le vice-roi ; il ne crut pas convenable

Page 1